Journal LittéRéticulaire

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 30 avril 2008

Gauchet est ici un hypocrite et un vendu

Ikebukuro, Kagurazaka, Iidabashi — O-Ka-Shi...

Chaque université a une certaine latitude pour fixer les congés ; aujourd'hui T. travaille et pas moi. Je profite du soleil pour sortir et déplier le vélo. Okubo-dori vers Ushigome-Yanagicho. De là, je suis à plus de dix ans en arrière, quand j'habitais cette ruelle que je remonte, cette maison préfabriquée de six ou huit appartements. Dans la même ruelle, je peux me dire qu'ici habitait Patrice J., puis plus loin, vers Waseda, qu'ici habitait Nicole D. et ses filles, qu'ici habitait Sylvie R. avant l'appartement où nous habitons maintenant, et ainsi de suite, quelques autres, qui n'y sont plus. Alors que moi, j'y suis. Sans savoir ni ressentir si c'est bien ou pas. Du carrefour de Waseda, où j'étais de 92 à 96, je laisse la fac de Lettres sur la gauche et je monte le long du grand temple ; passe devant ce petit restaurant qui faisait un excellent bento le midi ; le patron a l'air occupé à la mise en place de ses trois tables. Jusqu'à Takadanobaba, je trouve que c'est plus animé qu'avant, il y a plus de restaurants, plus de couleurs. Un peu d'embourgeoisement, aussi. Après Meiji-dori, dans une petite ruelle entre l'avenue et le canal, le premier restaurant français où je suis allé n'existe plus. J'ai oublié comment il s'appelait. Je me souviens qu'il y avait des nappes à petits carreaux rouges et blancs. Que j'y suis venu avec Kazuo, l'assistant du département de français. Pédalons. Au retour, je m'arrête au même petit marchand de fruits et légumes, où rien n'a changé depuis dix ans que je n'y avais pas mis les pieds. Je prends des tomates, concombres, fraises, kiwis, une pomme, de l'ail. J'ai renoncé aux poireaux, trop encombrants pour mon panier de vélo. Et je rentre déjeuner.
J'imagine que ça doit être pénible de lire ça. Et d'ouvrir les liens si on ne connaît pas... Pour moi aussi, c'est moyennement agréable. Je me demande si je vais laisser ce paragraphe. Mais après tout, c'est ce que j'ai fait ce matin, c'est tout. Ça n'est pas là pour plaire.

Après, je me scotche au bureau et n'en bouge plus. Jusqu'au dîner où on regarde Sin City. Eh oui, T. l'avait vu il y a près de deux ans et, en France, m'avait offert le dévédé que je n'avais encore jamais regardé (indélicat que je suis...). Le côté bédé resucée et designée, ça n'est pas toujours de mon goût, surtout quand ça donne des films lourds. C'est que je ne connaissais pas encore Robert Rodriguez... C'est par la découverte de Tarantino, Pulp Fiction, Kill Bill puis, très récemment, Death Proof, que nous avons retrouvé le nom de Rodriguez avec Planet Terror, et que, Ah tiens, il était l'auteur de Sin City (2005)...
Alors alors ? Excellent ! Sanglant à souhait ! Mais tellement drôle. BD design aussi, mais très digeste.

L'article qui suit, copié ici pour archive, m'a beaucoup amusé. Vous souvenez-vous de ces villes que les soviétiques faisaient visiter aux étrangers et qui n'étaient que des façades avec des figurants ? Et rien derrière. La stigmatisation de 68 me fait penser à ça ; et Gauchet serait un des touristes bernés.
Il y a eu des contestataires. Il y a eu des illusions. Il y a eu des conneries. Certes. Mais on ne va pas nous faire croire que ce sont les mêmes, et ceux-là seulement qui ont bâti la France déglinguée d'aujourd'hui. À ma connaissance, ni ces contestataires, ni les fameux intellectuels soixante-huitards ni même leurs idées ne sont devenus majoritaires ni n'ont pris le pouvoir dans ce pays déjà pourvu d'élites ayant bien verrouillé les accès aux commandes (élections, gouvernement, industrie, commerce, justice, etc.). Admettons que 20 % des jeunes aient été des exaltés libertaires, ou même 30 %, pendant cinq ou dix ans... Mais pendant ce temps-là, que faisaient les autres, les 70 % restants ? Pour une grande majorité, rien qui soit en rapport avec la révolution, ils essayaient seulement de trouver du boulot, de fonder une famille, etc. Et tout ça leur est passé bien au-dessus de la tête. Sauf qu'il fallait galérer pour les transports en commun — mon père et ma mère ont pris les camions militaires pour aller au boulot, et pas à la manif. Et puis, il doit rester 15 à 20 % de la tranche d'âge qui n'étaient pas dans les rues parce qu'ils n'étaient pas d'accord, parce qu'ils avaient la trouille ou parce que papa le leur avait bien interdit : parce qu'ils étaient les véritables héritiers des intérêts familiaux, des privilèges acquis, des patrimoines et des postes-clés. Gauchet a-t-il oublié le formidable virage à droite qui a suivi 68 ? L'impute-t-il aux intellectuels de 68 ? Les en rend-il responsables ? Combien de ces exaltés ou de ces intellectuels ont réellement participé à des politiques locales ou nationales ? Combien sont entrés dans les postes de direction des industries, des grands corps de l'État, des institutions financières et bancaires du pays ou de l'Europe ? Ont-ils vraiment vendu plus de livres que Druon, que Dutourd, que Castelot, qu'Aron ou que Rika Zaraï ? Leurs revues ont-elles dépassé les tirages de Paris-Match, de Playboy ou de Gala ? Les trouvait-on dans les cabinets des médecins des villes et des campagnes de France ? Allaient-ils tous les jours à la radio ou à la télé ?
Alors, je n'hésite pas à le dire. Monsieur Marcel Gauchet, peut-être bon sur d'autres sujets, est ici un hypocrite et un vendu. Il est lui-même un des « suppôts » ou « suiveurs » qu'il a identifiés. Et c'est ça qui le rend idiot et méchant. C'est qu'il sait qu'il ne mérite en rien le titre galvaudé de philosophe. Tout au plus meneur de revue...

*  *
*

Contre la génération 68, la lutte continue
« Sous ses dehors prophétiques et altruistes, la "génération 68" aurait semé le doute et l'inertie. Elle aurait failli. Des héros, les baby-boomeurs ? Des imposteurs plutôt, dont la société française n'a pas fini de payer les inconséquences, soutient, dans le dernier numéro du Débat [mars-avril 2008], le philosophe Marcel Gauchet.
Sa thèse, sévère mais argumentée, clôt une série d'articles moins significatifs, que cette revue, dont il dirige la rédaction, consacre à "Mai 1968, quarante ans après". Sous le titre "Bilan d'une génération", il dénonce avec véhémence les libéraux-libertaires auxquels cette génération s'identifie : "Le libéral-libertaire est un défenseur résolu de la souveraineté du peuple, mais un contempteur féroce du populisme ; il est l'avocat enflammé de tous les droits en souffrance, mais il n'a pas de mots assez méprisants pour fustiger les "beaufs". Bref, il est un aristocrate de la démocratie, comme seul ce pays pouvait en produire un."
Pour étayer ces accusations, Marcel Gauchet ajoute qu'à ses yeux la génération de 1968 n'a enfanté aucun intellectuel digne de ce nom, mais des "suppôts diversement talentueux et des suiveurs plus ou moins originaux" de Lacan, Derrida, Foucault et Bourdieu. Cette génération de "disciples", comme il l'appelle, a beau porter aux nues la "pensée critique" de ses maîtres, elle ne l'a pas régénérée. Incapable de la dépasser, elle en ânonne les préceptes, un point c'est tout.
Peu importe à ces "disciples" qu'une idée soit juste ou non, ironise Marcel Gauchet, pourvu qu'elle soit "dérangeante". Posture de justicier. Dogme de la dénonciation. Ces travers, à en croire Marcel Gauchet, ont fait beaucoup de dégâts, en particulier dans les médias où les héritiers plus ou moins directs de Mai 68 ont longtemps sévi. Ainsi à Libération, celui de Serge July, et au "Monde de Plenel et Colombani".
Comme c'était prévisible, "la ficelle a fini par se voir, écrit Marcel Gauchet en guise d'épitaphe, et le ton prédicant par se révéler insupportable". Il n'empêche que la "génération 68" a marqué pour le pire la société française. On lui doit, sous l'apparence de la modernité, la perpétuation de nos archaïsmes. Et la consolidation de "notre fatal modèle étato-aristo-clérical", qui fait de la France un pays "en état de sécession endémique vis-à-vis de tout ce qui prétend le diriger ou le représenter".
La responsabilité de cette génération est d'autant plus lourde, explique Marcel Gauchet, qu'à vouloir perpétuer son hégémonie, elle a empêché les générations suivantes d'être elles-mêmes. De s'émanciper. Une "indifférence à la transmission" tout aussi condamnable à ses yeux que la suffisance intellectuelle des baby-boomeurs.
Telle est la thèse développée, quarante ans après 1968, dans l'une des revues françaises les plus influentes. On peut y voir la preuve qu'une page se tourne — le temps de la "génération 68" serait révolu, elle n'en impose plus, l'heure de rendre des comptes a sonné... Ou se dire que Marcel Gauchet force le trait. Qu'il surestime le poids des soixante-huitards en les rendant responsables de tous les maux de la société française : les carences du système éducatif, l'inanité de la vie intellectuelle... Surestimer leur influence est au demeurant à double tranchant. C'est minimiser le rayonnement d'une revue comme Le Débat, où "l'esprit de 68" n'a jamais soufflé.»
Bernard Le Gendre, dans Le Monde du 28/04/2008.

mardi 29 avril 2008

Blanc pour elle, rouge pour moi

Avec T. à la fac où elle travaille le mardi pour déposer un dossier. Il fait beau. Ça va dépasser les 24°C. On aimerait traîner, descendre les ruelles vers Takadanobaba. Mais il y a du travail qui attend. Et avant cela, passer à l'agence téléphonique où ça prendra forcément du temps.
Depuis trois semaines, en effet, mon téléphone portable donne des signes de faiblesse. Une fois sur dix, il y a quelques jours encore, mais une fois sur deux depuis hier, quand je l'ouvre, l'image de l'écran est partiellement absente ou déformée. Ce n'est peut-être qu'un problème de vidéo mais il vaut mieux agir vite, avant que des données ne soient perdues, ce qui m'obligerait à redemander les coordonnées de mes amis et collègues, ou d'accepter que certaines soient perdues.
Nous allons donc à l'agence AU de Kagurazaka où nous trouvons tout de suite Mme S., la chef compétente que nous connaissons déjà (avec les autres c'est moins facile de discuter : il fourguent leurs contrats, c'est tout).
Je me suis décidé pour un modèle W61P de Panasonic. On détaille les types de contrat. On en a un pour lequel les communications entre nous deux seront gratuites. Et avec les points accumulés depuis trois ou quatre ans, il est même plus qu'intéressant que T. change en même temps que moi, pour le même modèle. Blanc pour elle, rouge pour moi. En revanche, la lecture de pages web est passée à un prix exorbitant, surtout dès qu'il y a des images, ce qu'on ne sait pas toujours en choisissant une page. Bref, je ne lisais déjà rien du web avec le téléphone portable et ce n'est pas maintenant que ça va commencer. Transferts de données, signatures, paiement, etc. Une heure et demie en tout. Et toute la doc à se farcir, ou intuiter les fonctions une par une. J'ai basculé les menus en anglais. En revanche, je n'ai plus de dictionnaire japonais/anglais intégré. Espérons que mon niveau de kanjis me permettra maintenant de m'y retrouver. C'est aussi une motivation...

Impossible de manger quelque part tellement il y a de touristes, en sus des gens qui travaillent. C'est déjà la Golden Week, avec beaucoup de gens qui travaillent encore aujourd'hui et demain.
On rentre déjeuner de pâtes mais la sauce tomate industrielle est vraiment moins bonne que celle que je fais quand j'en ai le temps...
Allez, hop ! Oublie cette sauce, ne regarde pas le soleil et retourne dans tes index ! Pendant que j'y suis, le site d'Hubert de Phalèse ne m'ayant pas l'air très pimpant ces derniers temps (je ne sais même pas qui (ou si quelqu'un) s'en occupe), je conseille aux amateurs de Simon de copier ces index. On ne sait jamais... Même s'ils n'intègrent pas le Jardin des plantes et le Tramway (qui n'étaient pas encore publiés), ils peuvent déjà bien servir. J'en fais justement un point de méthode.

« Journal du roi
1er août
(Nuit blanche astronomique)
Quand son visage apparaît sur l'écran de navigation, l'affichage digital de ses pulsations cardiaques indique cent trente. Je termine aussi vite que possible la check-list, ce qui n'est qu'une précaution d'usage. Mais j'ignore toujours tout de cette silhouette non autorisée qui disparaît derrière elle sitôt que je l'aperçois.» (Pascale Petit, Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir, p. 71)

lundi 28 avril 2008

Trames ténues des sens

Enfermé à double tour dans les œuvres de Claude Simon
mon trésor numérique
la clef qui me libèrera déjà près place Monge
nageant les textes plongeant les index
traquant piégeant de fameuses co-occurrences
remontant de secrètes filières de mots
j'imagine connues de moi seul quel idiot
futur flop flagrant peut-être mais va savoir
copiant collant serein ce qui pourra servir
évitant surtout le trop d'apriorité qui tue
tôt la recherche la foison l'essaim pensant
venez à moi trames ténues des sens
je dirai quelque jour vos horizons d'attente

J'ai retrouvé du Terry Riley dans mes tiroirs. Ça accompagne bien ce genre de travail... Et le temps se dilate jusqu'au soir.

Après ça, on peut comprendre la joie monstrueuse qui s'empare de nous à la vue de Planet Terror, le film de Roberto Rodriguez (2007) que nous avons loué — louée soit Rose ! — et qui fait tandem grindhouse avec le Death Proof de Tarantino vu il y a trois semaines...

dimanche 27 avril 2008

Nous sommes morts sur le coup

Voici une requête qui a conduit quelqu'un dans mes pages : « choisissez un fait d'hiver ou un événement de votre vie et rédigez un texte dans lequel vous imaginer ce qui aurait pu arriver a la place des faits qui ce sont produit » (sic). Cinq fautes en 33 mots (150 au kilo) et pas le droit aux faits d'été.

En 1982 (?), je revenais de boîte avec un copain, dans sa voiture, par les petites routes de la région de Pontault-Combault. C'était le petit matin sur de minuscules routes sinueuses entre les champs et les villages. Nous n'avions pas excessivement bu, nous ne somnolions pas et le copain ne roulait pas très vite. Je ne sais plus si nous écoutions de la musique, Supertramp ou Blue Öyster Cult. Nous parlions des filles, bien sûr, en ne regardant pas assez la route peut-être. Au détour d'un virage, dans la brume, juste au moment où on accélérait pour une petite ligne droite, il y a eu un cheval, énorme, bien plus haut que la voiture. Il était arrêté au milieu de la route, comme perdu, hagard. Ses yeux nous regardèrent arriver, freiner, déraper, sortir de la route et nous écraser contre un arbre planté là à cet effet. Je n'eus pas le temps de sentir la rosée rafraîchir mes blessures. Nous sommes morts sur le coup.

En réalité, le cheval était dans l'autre sens et il ne vit rien venir. Sa croupe s'est écrasée sur l'avant de la voiture et a fait voler en éclats le pare-brise de mon côté. Nous sommes sortis de la voiture indemnes. Le cheval avait disparu, sans doute relevé par réflexe. Quand les yeux du copain tombèrent sur moi, il fit une drôle de tête et voulut s'appuyer contre la voiture. Je ne compris qu'après ce qui l'avait ému : mon visage était constellé de minuscules éclats de verre par où du sang coulait. Je ne sentais rien. Un éclat un peu plus gros m'a laissé une cicatrice sur la lèvre supérieure. Les gendarmes nous apprirent que le cheval avait été abattu parce qu'il avait les jambes cassées.
(Les jambes, pas les pattes.)

Comme il fait beau, je fête mon mois de convalescence en sortant le vélo pliable. Bien emballé, il a passé l'hiver sans dommages. Un petit peu d'air dans les boyaux et le revoilà tout pimpant, me menant matin jusqu'à Seijo Ishii où je fais des courses, puis après-midi jusqu'à Akihabara où je traîne dans de vieilles rues que je connaissais pas, à l'écart des commerces d'électronique. Pas plus de 15 kilomètres en tout, histoire de ménager ce qui reste des clips. Ça commence à prendre des proportions mythiques, tout cela, ou fantasmatiques. Faut que je me dise une fois pour toutes que je suis guéri et puis basta !

T. quant à elle rédige des documents administratifs. Quand je rentre, elle a fini mais un problème avec la nouvelle version de Word empêche le formulaire préformaté de s'imprimer correctement (il provient d'un Word plus ancien). Du coup, après le dîner, elle retape tout sur un autre ordinateur (que par chance, elle a encore).

Moi, je ne vais pas plus loin parce que je suis enfin entré dans ma bulle d'écriture pour le prochain colloque. Il était temps, c'est dans moins de trois semaines... Pour sûr, le JLR va raccourcir d'ici là.

samedi 26 avril 2008

Quelque chose — ma berlue ?

Trois passages du Rivage des Syrtes bien relus hier soir, notes ce matin de 6 à 8 pour le cours de 10 à 12. Il s'agit, dans l'économie du roman, du moment d'extrême exacerbation des sentiments et fantasmes d'Aldo (la cérémonie aux morts, p. 65-68) avant qu'une preuve matérielle ne vienne le conforter, comme si elle était produite par le désir d'Aldo (le bateau sans immatriculation dans les ruines de Sagra, p. 70-74), et qu'il ne retrouve celle qui sera pour lui à la fois appui et guide (Vanessa, voyage de la Chambre des cartes à Maremma, p. 81-84).
La vision du cimetière militaire en coupe géologique, avec son empilement de cadavres inutiles, la mort-monstre de trois siècles se nourrissant des vivants de la surface, corroborent la devise (66) polysémique (272) d'Orsenna et détachent Aldo de la tutelle de Marino, de sorte qu'ayant retrouvé le bateau clandestin par un hasard que guident encore une fois la colère et le dépit, Aldo décide de ne pas en référer au capitaine, croyant faire cavalier seul et basculant sans le savoir du côté des comploteurs.
Je ne me lasse pas d'expliquer une fois de plus les jeux mimétiques d'assonances et d'allitérations qui font du transport nocturne (voiture-métaphore d'un Aldo qui s'abandonne) un des plus beaux moments de ce livre (le paragraphe de la page 81 à 82).
Les conversations entre Vanessa et Aldo sont d'époque... Quelque chose — ma berlue ? le désœuvrement lascif des personnages ? —  les fait ressembler à celles de L'Année dernière à Marienbad ou à celles des Petits Chevaux de Tarquinia...

Sautons un demi siècle. Vous l'avez vue, la flamme à Nagano ? Plus du tout ! Symbole soufflé par les nationalismes, voilé par les drapeaux. Ça commence à castagner entre peuples, le parfait contraire de l'olympisme. Il est temps que les Chinois ouvrent la porte...
Je vois ça après le saint-Martin où T. et moi avons partagé une grande salade niçoise et un poulet-frites en admirant le ciel qui virait au noir, et les courses que nous nous sommes dépêchés de faire dans Kagurazaka avant que la pluie ne tombe.

Ce matin, j'ai vu Ségolène Royal au 20-Heures de France 2 d'hier. Elle s'est exprimée de façon très claire et très posée. De la longue intervention de Sarkozy, elle n'a trouvé « ni le cap ni la cohérence » et assimile le programme fixé (?) à « une feuille de déroute », griffonnée par celui qui, selon Jean Véronis, prétendra qu'il a encore changé... (Pas encore vu Véronis dans Ce soir ou Jamais de jeudi, ce sera pour demain).
Pendant ce temps-là, un peu partout en France, des gens se jettent sous des trains...

vendredi 25 avril 2008

D'hôtels, de bouche et de taxis

La flamme inolympique est arrivée au Japon. Suite au rejet des Schtroumpfs par les autorités japonaises, un accord a été passé pour rebaptiser flam-attendant les gorilles bleus de Chine qui n'ont plus le droit de tabasser les contestataires. Dès ce matin, six heures, dit-on, une nuée d'hélicoptères survolait Tokyo, sans doute pour protéger un déplacement secret de la chose vers Nagano où elle sera confinée. Arts martiaux contre des poings (points ?) levés, langues de bois contre langues coupées, carburants par tonnes all over the world pour la pureté des Jeux, frais d'hôtels, de bouche et de taxis pour la nuée encadrante, le coûteux et inécologique symbole attilesque grille où il passe, en réalité, tout espoir de paix.

Encore une belle sortie de Raphaël Sorin. Après le coming out de ses relations avec des Belges, cette belle pièce d'artillerie : « Jonathan Littell, qui s’est illustré en publiant une énorme choucroute indigeste, a eu une sorte de remords. Il a exhumé le livre d’un Belge, Degrelle, fasciste wallon, inventeur du « rexisme », variante criminelle et crétine du nazisme, qu’il avait lu au cours de ses recherches pour Les Bienveillantes et dont il fait l’exégèse. L’ouvrage, intitulé La campagne de Russie, est étudié d’une façon telle que j’ai cru d’abord à un pastiche de Barthes, Deleuze et Guattari par Patrick Rambaud qui aurait abusé l’éditeur (L’arbalète/Gallimard), en inventant aussi de toutes pièces un auteur allemand non traduit, Klaus Theweleit.»

Après une matinée de rangement de documents dans l'ordinateur et le disque externe, déjeuner avec David au Downey, un hamburger fait maison, ça faisait longtemps. On discute du désarroi de certaines de nos étudiantes de 4e année (pas toutes) qui, doutant que les études servent à quelque chose, sentent que c'est bientôt pour elles l'heure du grand saut dans le vide de la société. Partir en France ? Ailleurs ? Se marier ? Continuer des études ?... Notre rôle ? Les aider à réfléchir... Oui mais si c'est avec des idées de libération et d'indépendance, au prétexte de réalisation de soi à la française, ça peut aussi, dans la société japonaise, produire de graves catastrophes. Ce ne sont pas des cobayes pour expériences de pédagogues...
Au bureau pour finir un programme de cours et préparer le voyage : Bashung (Bleu Pétrole) dans le baladeur mp3, à écouter à pied et dans le métro, et dans l'ordinateur portable un Ce soir ou Jamais pour le shinkansen ; celui du jeudi 17, débats sur OGM et crise alimentaire, TRÈS instructifs... — Et combien de plantes modifiées dans ces champs que le train traverse ? Et combien de morts de la faim pendant que j'écoute parler d'eux ? Et combien je coûte à la planète, à bouger comme ça, de 700 kilomètres chaque semaine ?

Bashung (voir liens mercredi). Des ambiances musicales très marquées, qui vont profond dans la tête et jusqu'à la peau parfois, l'impression rare d'être chez quelqu'un et d'y être bien. Comme un Légo, puissance neuf minutes, et cette reprise de Suzanne, d'une incroyable simplicité — mais personne n'avait osé ça. Osez, Joséphine, qu'il disait. Suis moins convaincu par Il voyage en solitaire, problème de guitares, mais surtout parce que, là, Manset complètement indépassable.

En dînant, une demie-heure de Nouvelle Vague, le Godard de 1990, pour savoir si je peux l'utiliser au séminaire sur le thème du double, dédoublement, double personnalité. Mais pas possible : j'essaie d'imaginer les têtes en face de cette merveilleuse — pour eux ahurissante et ennuyeuse — construction. Que dis-je ? Sublime ! Mais que je ne saurai leur expliquer, ou même seulement leur présenter, incompétent que je suis, là. (Et pas que là.)
On continue la soirée avec Ridicule (Leconte, 96), film moyen, déjà connu, bien clairement narratif, bonne leçon. Pas désagréable du tout. À mon niveau ?

jeudi 24 avril 2008

Endoscopique, pour ceux qui créent

Jamais deux sans quatre. On dirait qu'Éric Chevillard est papa ! Félicitations !

Le matin, je lis une info Roubaud des concours chez François, le soir je la retrouve chez l'Assouline, sans référence. Vachement honnête, le gars. On aura beau dire que l'info est publique, qu'elle avait peut-être déjà circulé ailleurs (mais je n'ai pas vu où), ça ne m'enlèvera pas de l'idée qu'un petit lien n'aurait pas fait de mal.
D'une manière générale, je trouve qu'à quelques notables exceptions près les littéraires du web sont peu réticuliers. Ça tient à la nature de leur art centripète, ou endoscopique, pour ceux qui créent. Des fois, on dit introspectif, aussi. Mais pour ceux qui (ne) font (que) dans le journalisme, c'est de l'anti-jeu.

Entre le matin et le soir, trois cours et un premier déjeuner depuis la rentrée avec mes collègues (j'estime que ma convalescence est terminée). Pas de temps pour la lecture ou quoi que ce soit d'un peu distrayant, si ce n'est un ou deux dessins. Et puis il pleut tout le temps ; T. me dit au téléphone qu'on n'en avait pas tant reçu depuis cent trente ans. Je n'y étais pas mais je veux bien la croire.

« Dans le brouillard sous les projecteurs
on ignore
à quel moment du cauchemar on se trouve » (Lutz Bassmann, Haïkus de prison, p. 71)

PS : une petite dernière, pour la route. Consultant mes liens entrants, je constate une arrivée dans mes pages suite à googlage de :  Je recherche une étude stylistique sur le roman Vipère au point.

mercredi 23 avril 2008

Le temps qui leste

Dans mon agrégateur de fils rss, ça commençait sérieusement à bouchonner. Surtout dans la catégorie Littérature et Livres. Je me suis donc décidé, il y a une huitaine de jours, à faire une catégorie Auteurs et à les y placer. C'est qu'il commence à y en avoir ! Et c'est ce que je lis en premier. Le matin, le soir, dès que possible. Du coup, c'est plus net : dans l'autre catégorie on a divers types de commentaires littéraires, les revues, les journalistes, critiques ou pseudo. J'ai aussi fait du ménage dans la catégorie Techno, dédiée aux informations techniques sur l'internet et le web ; en fait, trois ou quatre suffisent parce qu'ils répètent tous plus ou moins la même chose, et dans des styles assez peu intéressants (et je ne parle même pas de l'orthographe, devenue un truc extra-terrestre). Pareil dans ma catégorie Politique, n'y en a plus que trois.

Bien sûr, d'aucune catégorie, je ne dirai qui en est. Dans ce sens, je suis réseau-social-résistant.

Cours de lecture & phonétique de 2e année. Pour bien lire, il faut d'abord bien respirer, donc choisir où faire des pauses. Pour que les étudiants mémorisent, un truc ludique, je leur explique : pose tes pauses ! celles qui s'imposent et celles que tu supposes ! (Et hop, trois verbes de la même famille...) Après, on peut regarder où on fait des liaisons et des enchaînements, où viennent les accents toniques, mettre la mélodie. Ça marche bien ; les deux tiers, ce sont mes étudiants boostés à Orléans.

En déjeunant, je réussis à finir Il est plus facile pour un chameau, film de Valeria Bruni Tedeschi (2003). Hors-norme, très personnel, allant dans tous les sens et pourtant centré sur la famille et l'agonie du père. Des scènes d'enfance et des scènes oniriques très belles, parfois on se demande si des personnages existent. Et puis on voit la petite sœur, Bianca, alias Carla, avant qu'elle ne chante ou qu'un Sâr Cosy ne l'embarque.

Arrivée d'un colis Amazon. Trois films d'Antonioni, quatre de Rossellini, c'était en promo, Les Fleurs du mal de Charles par Léo par Murat, c'est ce que j'écoute d'abord, ainsi que son dernier, Tristan — même si je n'oublie toujours pas Dordogne ou Réversibilité — le Bleu Pétrole de Bashung, trois gros livres sur Claude Simon, réédition de La chine m'inquiète de Jean-Louis Curtis et un Chevillard.

Lecture en réunion (ça sonne comme un délit...). Comme prévu, presque, j'entre dans le cercle textuel juste quand le temps en a épaissi la matière. En effet, la « Lettre du roi à la reine / Lettre dite "du 14 juillet" » (p. 35), revient sur leurs débuts amoureux, par liste hétéroclite, comme ils étaient en beauté et puissance dix-huit ans avant. Soudain ce temps qui a passé donne sens à l'état actuel compliqué et regrettable qui ne me touchait pas jusqu'ici... Une pointe de nostalgie, peut-être. Mais surtout l'impression que c'est le temps qui leste, qui permet aux lieux de signifier quelque chose.

« Nous étions des empereurs de Chine, des ambassadeurs extraordinaires, des caravaniers Kirghiz, des cavaliers Kazakhs, des Princes de la Terre, nous étions des milliardaires impatients, des espions indolents, nous étions des femmes du monde, des amoureux excentriques & nous nous pressions tous dans les wagons du Simplon Orient Express [...]
Ce qui devait vous séduire surtout, c'était la beauté de ces paysages à toutes les heures du jour & de la nuit [...] vous aimiez vous endormir en caressant inévitablement la crinière argentée de notre monture où nous emmêlions l'initiale de nos noms — car nous ne faisions presque plus qu'un alors.
J'utilisais des pieds d'alouette pour vous écrire à la place des campanules car le bleu des campanules en séchant devient marron. Mais la liste est inexistante pour trouver d'autres images que je ne peux ou ne veux plus trouver : ce ne sont plus que des images de satellites anciens.» (Pascale Petit, Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir, p. 42-43)

Régis Jauffret chante ! Vous le saviez ! Et c'est pas mal ! Je viens de voir ça dans le live de Ce soir ou Jamais d'hier. Enfin, si on appelle ça chanter... Il clâme surtout « Petite salope » comme un autre criait Aline.
Amusant que cela vienne après l'entretien de François Hollande avec Didier Éribon, Daniel Bensaïd et Emmanuel Todd. Que je n'ai pas pu suivre intégralement parce que la connexion s'interrompt après 51 minutes. Encore un coup de la censure ? Je le saurais en le téléchargeant. Mais je crois que je ne vais pas le faire, ce que j'en ai vu était déjà stérile.

mardi 22 avril 2008

Je serai dorénavant un trou de sécurité

De quoi le 22 avril est-il le nom ? (la mode des titres...)
Je me demandais ça parce que j'avais une envie très moyenne d'écrire et ne l'ai pas fait. Vous me lisez donc du lendemain. J'ai vérifié en 2004, 2005 et 2006 mais n'ai rien trouvé qui plombât ce pauvre 22 avril. Mais 2007, mon dieu ! Je comprends tout ! Pauvre, pauvre 22 avril ! L'an dernier, c'était dimanche et on votait ! Période atroce, où l'on avait encore de l'espoir, où la France n'était pas encore bananière. Je suis sûr qu'il est resté une trace dans ma mémoire. Qui dit : 22 avril, tu perds le fil !

Le reprendre.
Dans le shinkansen matinal, entame de Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir. Je lis jusqu'à la page 23 et je me demande... Ludisme d'écriture et d'images, pas sans sourires, mais : jeu sans enjeu, on dirait. Je ne dis pas que c'est mauvais, n'ai pas de reproche littéraire à formuler, vais sans doute continuer mais je me demande... ce que c'est. J'ai toujours besoin qu'en un livre quelque chose de politique ou d'ontologique se cherche et me travaille, derrière mots et figures. Or là, pour l'instant, je ne vois rien. Ça peut changer... Je ne suis pas braqué.

« Que fait-il ? On dirait qu'il calcule. On dirait qu'il récapitule tous les gestes qu'il lui faudrait faire au cas où il devrait réintégrer rapidement son module — alors qu'il n'en est qu'à la phase de conception. On dirait qu'il vérifie le nombre de dalles dans la grande cour, le nombre d'arbres autour de la grande cour, le nombre de toutes les marches, le nombre de livres dans la bibliothèque, le nombre de carrés dans le ciel, le nombre de comparaisons possibles, le nombre de grenouilles qui se sont trompées, le nombre de messages envoyés et reçus à ce jour. Vérifie-t-il aussi le nombre de mes secrets ? » (Pascale Petit, Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir, Paris : Seuil, coll. « Déplacements », p. 18)

À la fac, c'est pied de guerre : deuxième semaine de vrais cours, avec des morceaux d'efforts dedans, il faut que les étudiants comprennent qu'ils doivent travailler tous les jours, qu'il leur faut se secouer les synapses. Puis je demande à notre secrétariat de convoquer un ingénieur informaticien à mon bureau à 17 heures (coup de bluff, d'habitude on va pleurnicher à leur bureau...), et ça marche. Florian un peu, puis David assistent à ça : deux ingénieurs, ils sont venus à deux, à qui on demande pourquoi ils ont modifié le réseau pendant notre absence et sans nous demander notre avis, bloquant l'accès à la plupart des flux audio et vidéo, mais aussi l'usage du ftp et du routage smtp pour un domaine hors de la fac. Quelque chose entre la Chine et la Corée du Nord. Bien sûr, ils défendent leur sacro-sainte sécurité. Mais nous, on leur dit que dans ces conditions, on ne peut plus travailler et que les étudiants ne vont pas s'amuser longtemps à nous entendre dire qu'ils peuvent faire telle ou telle chose — écouter les infos de France 2 ou de TV5 Monde, telle chanson française sur Youtube — mais chez eux uniquement, et qu'à la fac non, la sécurité vous savez...
Ils comprennent, règlent le problème du courrier en premier, acceptent de rebasculer mon ordinateur sur l'ancien système, non sans me faire bien comprendre que je serai dorénavant un trou de sécurité et qu'ils devront le rapporter à leurs chefs.

Après ça, repos. À la maison, je n'arrive même pas à finir Il est plus facile pour un chameau... Donc j'en parlerai un autre jour.

lundi 21 avril 2008

Déchiré d'un cahier disparu

À part aller déjeuner avec T. au Saint-Martin (boudin-purée), je reste à la maison, devant l'ordinateur. Des tas de choses à faire. Dans l'après-midi, quand même, quand T. est à l'Université de Tokyo pour une conférence de Charles Mazouer, je change d'écran et visionne La Marseillaise (Jean Renoir, 1938). Quelques excellents passages, mais globalement un peu long et lourd côté idéologique. J'ai bien aimé l'arrivée des Marseillais à Paris, avec un beau mouvement de caméra au dessus de la foule, un silence relatif qui se fait et le chant qui entre dans l'écran en même temps que la troupe, tout au fond de la perspective. Les propos des immigrés à Coblence sont amusants. Certains propos prêtés à Louis XVI, notamment, sur le risque qu'un libérateur prussien ne devienne un envahisseur, sont peut-être prémonitoires, en 1937-38... Et puis la représentation du couple royal, à confronter à celle de Sofia Coppola dans Marie-Antoinette, par exemple, et sans doute quelques autres. Ça me donne l'idée d'un cycle sur la Révolution française au second semestre...

« Le cliquetis torturé de nos mandibules
est devenu littérature
Même Livres Hebdo va en parler » (Lutz Bassmann, haïku déchiré d'un cahier disparu)

dimanche 20 avril 2008

Synecdoquant sans le savoir

Sarkozy et la Princesse de Clèves.
Le problème n'est pas que Sarkozy abhorrerait spécialement cette œuvre-ci plutôt que d'autres, mais bien qu'en fait et jusqu'à aujourd'hui il n'a pas réussi à retenir un seul autre titre d'œuvre littéraire. Synecdoquant sans le savoir, le monsieur Jourdain que les Français ont porté à l'Élysée emploie ce titre pour désigner l'ensemble de la littérature. Et ce, pour dire et répéter sa conviction que la littérature n'a été inventée que pour embrener les pauv' gars qui passent des concours de catégorie B.
Il n'y a donc pas lieu de défendre particulièrement Mme de Lafayette ou de pétitionner. De toute façon, Sarkozy ignore qu'elle en est l'auteur(e).

Installation du nouveau RealPlayer 11, gratuit — parce qu'elle était proposée. Un peu plus tard, je découvre la possibilité d'enregistrer une vidéo par simple clic. Essai avec Portishead en studio. Ça marche. Essai avec Esprits libres sur Césaire. Ça marche lentement mais ça marche. Je ne vais donc pas tarder à acquérir un baladeur vidéo... Mais faudrait être sûr qu'il lise les différents formats de documents vidéos (je vois du « ivr », du « flv », quoi d'autre encore ?). Si quelqu'un a des lumières sur ce sujet...

Une question. Aviez-vous écouté ce débat absolument ahurissant dans le Ce soir ou Jamais du 25 mars ? Moi pas encore, je le récupère in extremis (et l'enregistre, il va bientôt sortir de la liste des 15 dernières émissions). En bientôt deux ans d'écoute, je crois n'avoir jamais vu une telle fureur. Il aurait été nécessaire que Frédéric Taddeï intervienne fermement, c'est son rôle. On ne peut pas laisser Guy Millière ou Thierry Lévy tenir les propos qu'ils ont tenu sans réagir. Mais on ne peut pas laisser Jean-Jacques Beineix ou Raphaël Enthoven réagir comme ils l'ont fait. Il ne s'agit pas d'empêcher l'expression des opinions, ni d'éviter que certaines personnes ne se rencontrent, mais il faut que ce soit cadré avec fermeté et... retenue — celles et ceux qui ont vu l'émission comprendront.

samedi 19 avril 2008

Vergogneuse flamme inolympique

Au champ lexical de charme (18 occurrences), aimant (6), magnétique (6), magie (11) s'oppose celui d'ennui (39), inertie (15), etc. On peut raisonnablement supposer que la fréquence des mots de ces deux champs est supérieure dans Le Rivage des Syrtes à ce qu'elle est dans la plupart des livres de même volume. À l'ennui d'une vie tranquille, d'amours faciles et de carrière toute tracée, le narrateur préfère l'attraction qu'exerce un fantasme mal identifié. Tout cela reste abstrait.
Mais la fin du deuxième chapitre apporte un premier élément matériel : la silhouette d'un bateau clandestin au clair de la lune. Dès le lendemain matin, chapitre 3, le ton monte dans le bureau du capitaine, entre celui-ci, Marino, partisan de l'inertie, et Aldo, partisan de l'action. Marino tient alors cet extraordinaire propos sur la fragilité de tout équilibre, qui n'est qu'apparemment stable. Et pire encore quand trois siècles d'histoire se sont entassés dans les plateaux de la balance : « un comble d'inertie » (p. 48) car le déplacement d'une petite quantité de loyauté ou de conviction peut très bien faire écrouler tout l'édifice...
En attendant d'aller de l'avant — équilibre littéraire oblige — le narrateur revient quelques années en arrière pour évoquer sa rencontre avec Vanessa, la « reine du jardin » (51), femme fatale et centripète, partout chez elle et toujours capable de « planter tout à coup ses tentes en plein vent » (78) — très dans la façon de Breton, son portrait. Aldo nous réserve ainsi de ces plongées dans le passé, destinées à chercher toujours plus loin les sources de sa vocation, jusqu'à se croire prédestiné, après avoir été comme averti par Vanessa que « la ville avait trop vécu et que son heure était venue » (55). Il pourra bientôt commencer à jouer « l'apprenti sorcier » (57).

Suis très étonné de recevoir un courrier de France à l'Institut ! Et avec de si beaux timbres ! C'est Richard qui, n'ayant pas mon adresse, m'envoie ici le programme de la rétrospective Kijû Yoshida de la cinémathèque de Beaubourg et un article découpé dans un journal sur... la prévention du cancer colorectal. D'une belle écriture à la plume, il exprime son plaisir d'avoir rencontré le maître et son actrice et compagne, Mariko Okada venus présenter les films. Grand merci, Richard, vraiment !

Au Saint-Martin avec T. et Laurent. Bientôt trois semaines de cicatrisation ; j'ai enfin droit au poulet-frites ! C'est peut-être un détail pour vous...
On discute avec exaltation de la situation des universités. Et de pourquoi je ne suis pas allé à la conférence de Jean Échenoz à l'Université de Tokyo — ni ailleurs : pour avoir déjà pu apprécier sa modestie et sa discrétion, je sais toutefois que le rencontrer dans un cadre officiel n'apporte rien de plus que la lecture des œuvres. Cela dépend des auteurs. Ce n'est ni une qualité ni un défaut. Et surtout pas un reproche.
Alors qu'aux universités, il y aurait beaucoup à reprocher ! À commencer par leur clientélisme, au point que beaucoup d'étudiants et de parents croient maintenant acheter le diplôme de fin d'études dès l'entrée en première année. Qu'un professeur veuille coller un cancre de 4e année et c'est l'université elle-même, aiguillonnée par les parents, qui veut faire un procès à son employé ! Non mais où va-t-on ?

Dîner avec La Forteresse cachée (Akira Kurosawa, 1958). Tout simplement sublime !

Le saviez-vous ? La France n'est donc pas (plus ?) un pays souverain. À l'occasion du passage de la flamme olympique, elle a laissé une autre police (?) que la sienne faire la police sur son territoire. Ce n'est pas le cas de l'Australie, qui refuse ces voyous (dixit Sebastian Coe à Londres), si j'en crois Eolas. Le Japon, dans la perspective du 26, s'est clairement exprimé dans le même sens ; la Chine souhaite quand même avoir deux hommes en bleu... Enfin hier, un temple bouddhiste de Nagano a déclaré en substance : elle ne passera pas par moi !
Qu'en sera-t-il ?...
C'est ce que vous saurez en suivant les prochains épisodes de La très Riche Chronique de la Vergogneuse Flamme Inolympique de l'An de Grâce 2008. Sur tous les écrans.

vendredi 18 avril 2008

Celle dont on a voté la mort

Chloé Delaume nous livre un bout de sa pièce de 2009, Eden matin midi et soir. Ce n'est pas sans intérêt. Résistance secrète, enfermement, groupuscule incertain, délire de lucidité : elle pourrait presque s'inscrire au club très fermé du post-exotisme... Mais pourquoi avoir appelé Adèle l'ennemie, celle dont on a voté la mort ? Dans le passionnant de l'écriture se glisse le ridicule du calembour. Et l'on se dit : quand même, elle ne va pas nous la faire ? Non, pas elle !

Éric Chevillard, de son côté, commente la suffisance d'un certain Richard Millet dont le désir manquerait cruellement à l'Afrique. Cela suffit sans doute à discréditer Millet, même en retrouvant le contexte de la citation, et chacun voit tout ce qui se cache derrière la fausse finesse d'une défense argumentée. Mais je ne peux m'empêcher de relever que Millet garde de l'intérêt pour la « chrétienne Éthiopie », ce qui semble sous-entendre que c'est seulement parce qu'elle est chrétienne, d'où qu'automatiquement le reste de l'Afrique est sans intérêt parce que non-chrétien — ce n'est peut-être pas du racisme mais ça va très loin dans la connerie.

Rien que ça dans le ventre au petit déjeuner, ça permet déjà de voir venir. Je m'occupe ensuite de courrier, de rangement de factures, de regrouper des documents épars dans un seul meuble (ça prendra encore des semaines) en écoutant Ce soir ou Jamais de mardi — amusant coq-à-l'âne : on débat du succès des Ch'tis, de la mort volontaire, de la cacophonie gouvernementale et des devoirs des chômeurs.
Déjeuner avec David. Nous allons sous la pluie jusque chez Rhubarb pour une bonne crêpe complète. Après quoi, je passe encore plus de deux heures à boucler mon dossier administratif pour le colloque de mai (c'est autant de temps que je ne peux pas consacrer à la rédaction de mon intervention, et ça, l'administration ne semble pas le comprendre...).
Quand j'arrive enfin à m'enfuir, je file au shinkansen de 17h40 dans lequel je relis quelques leçons de japonais.

Henri Béhar diffuse sur la liste Mélusine la lettre de démission du Parti Communiste d'Aimé Césaire (attention : le paragraphe qui commence par « [p.3] Ici Aimé Césaire » est un commentaire oublié dans le texte original). Elle date du 25 octobre 1956, jour où Eisenhower condamnait avec force l'intervention des troupes soviétiques en Hongrie (occasion de découvrir l'étonnant site des archives européennes) tandis que le journal Tintin publiait la Justice des samouraïs. Le même jour — c'est quand même autre chose — Allen Ginsberg lisait un extrait de Supermarket in California à l'université de San Francisco (dans la Revue des Ressources, bellement modernisée !).
Voilà comment je me distrais avant de retourner sur le front des Syrtes...

jeudi 17 avril 2008

Sorti du noir, Lutz

07:51. Ça y est ! Il est sorti du noir, Lutz Bassmann ! Il a même des visages. Enfin...

22:09. Trois cours, un déjeuner et un dîner plus tard, le tout sous des pluies qui n'intéressaient personne, je me rebranche au flux et je constate une recrudescence de connexions sur ce minuscule billet de seize mots. Je me dis : Waouh ! quel succès pour l'ami Lutz ! et en regardant le détail des arrivées, je constate qu'une bonne partie vient d'un billet de François Bon, le numéro 1250, lui-même branché sur Claro. Avec humour, le billet de François tente un enveloppement stratégique des récents champs de ruines volodino-bassmanniens, éventant et décryptant un complot mondial. Il fait même mine de croire qu'on pourrait se fâcher, lui et moi, à cause de ça — alors que je suis mort de rire, et Antoine, Maria et Lutz aussi sont morts de rire, et quelques autres aussi vraisemblablement. Et le 12 mai est encore loin. Je prédis qu'il y aura des queues dignes d'un lancement harry-potterien.
Mais qu'il me soit permis de revenir sur la figure sémantique assez baroque que nous propose le slogan bassmannien : « Seuls ceux que j'aime, seuls ceux que j'aime, écoutez ! » On remarquera tout d'abord qu'avant même d'être considérée en contexte dans un livre (p. 97 d'Avec les Moines-soldats qui n'est pas encore en librairie), l'adresse nous est proposée hors-contexte, c'est-à-dire universalisée : pouvant être reçue et entendue partout où le réseau s'immisce. La lecture de cette phrase implique, pour être comprise, que le lecteur, sans même s'en rendre compte, présuppose et envisage d'un même mouvement mental une communauté auditive, une sorte de foule à portée de voix dont il fait tout aussi soudainement partie. Toujours dans le même mouvement de pensée, cette foule est séparée en deux : ceux que j'aime et les autres — présupposant aussi que ceux que j'aime peuvent savoir que « je » les aime, qu'il y a donc une historicité permettant cette connaissance et conséquemment cette re-connaissance. Et il y aurait alors, postulée par l'apostropheur, la possibilité que ceux que j'aime écoutent, et seulement eux. C'est-à-dire que les autres, ceux que je n'aime pas et qui doivent bien le savoir devraient pouvoir ne pas écouter, en l'occurrence partir, disparaître ou avoir le don de se rendre sourds. Sans compter que le « je » reste indéfinissable, peut-être seulement reconnaissable par ceux qu'il aime, justement... Mais dont on ne sait s'ils l'aiment.
Vu de l'extérieur par un lecteur qui ne se prend pas pour un de ceux que j'aime, ce slogan propose un empilement d'au moins quatre présupposés impossibles, ou fortement irréalisables, manifestant par là l'extrême et absurde idéalisme de celui qui parle — dont on est convaincu à l'avance, par un retournement intellectuel de la figure sémantique, qu'il parle dans le désert, sans aucune chance d'être écouté par qui que ce soit. Alors même que nous sommes en train de l'écouter...
Faite de mots simples, et en apparence banale, cette apostrophe est en réalité une véritable bombe mentale — pour qui veut bien réfléchir.

23:59. (Seuls ceux qui pensent, seuls ceux qui pensent, réfléchissez ! )

31:23. L'apostrophe dichotomisante n'est toutefois pas impossible par principe. Que l'on pense à :
  • Seuls ceux qui ont déjà leur billet, montez dans le train !
  • Seuls ceux qui ont mangé du jambon du lot 45872, rendez-vous aux urgences de l'hôpital !
  • Seuls ceux qui sont très fortunés, soyez exonérés d'impôts !

mercredi 16 avril 2008

Tond la laine avant même qu'elle ne pousse

Hhhan ! On a trouvé des grosses traces d'inflation ! Jusque dans les chiffres truqués des ministères — ils en profitent pour répercuter d'un seul coup tout ce qui était resté sous le coude. Tu penses, quelle aubaine, ce pétrole ! Et maintenant les céréales ! demain, le slip sera plus cher !
La semaine dernière, en rangeant des documents dans mon bureau, je suis tombé sur un magazine de septembre dernier qui détaillait déjà toutes les augmentations de la rentrée. Et c'était avant l'envolée spectaculaire du pétrole. La mondialisation est en train de devenir non pas le prétexte comme on le croyait mais bien le terrain d'une véritable terreur économique organisée par les grands groupes industriels et les groupes de spéculation boursière, sur le dos des populations dont on tond la laine avant même qu'elle ne pousse, et dirigée contre les gouvernements à qui l'on remontre ki ki ksè qu'a le pouvoir, hein !

J'aime bien quand Lionel s'énerve — ça donne un sashimi de vraie vie, un truc cru, forcément. En voilà un qui ne se laisse pas tondre sans regimber.

De mon côté, un cours et une réunion. Entre les deux, je déjeune à la maison et je prépare les documents officiels pour mon voyage du mois prochain : il faut une demande d'autorisation de voyage à l'étranger pour colloque, une demande de budget de recherche, une déclaration pour les dates d'absence de la faculté et une demande de remplacement des cours, assortis d'une lettre d'invitation, d'une photocopie de mon billet d'avion, d'un programme de colloque sur lequel mon nom figure, de ma proposition initiale et du texte de mon intervention. Tout est prêt, sauf le dernier document. Je trouve d'ailleurs aberrant que le texte complet soit demandé, comme ça, des semaines à l'avance, alors que la plupart des chercheurs continuent à travailler et à modifier leurs textes d'interventions quasiment jusqu'au jour du colloque...

Quelques coups de téléphone ont tout de même pu être donnés et reçus et l'on se retrouve à six pour dîner au restaurant de poulet Toriden, entre l'Alliance et la station de Motoyama. Sophie, Andreas et Benoît sont très heureux de reformer le groupe qui fête sa première année d'existence. Ma collègue C. se joint à nous pour la troisième fois tandis qu'un collègue de plus de 10 ans à Tokyo qui vient de prendre son poste dans une université à deux pas d'ici découvre pour la première fois qu'il y a de la vie francophone à Nagoya.
On s'est retrouvé dans ce restaurant un peu par ma faute puisque j'ai posé mes conditions diététiques mais il faudra trouver mieux dès la semaine prochaine. Il y avait un énorme groupe d'étudiants dans la salle donnnant sur la rue, les petits salons tous pleins, on nous a fait entrer dans une pièce en forme d'œuf, si si !, avec une table ovale et juste six places. Mais on s'est bien marré quand même. Les vacances de chacun, quelques détails (ma non troppo) sur la coloscopie, la comparaison des stages d'étudiants à l'étranger, la vie subversive à Orléans, et même un peu de littérature puisqu'il est question de Muriel Barbery à Kyoto.

« Près du trou à pisse
le bonze médite sur l'enchaînement des causes
et des effets »
(Lutz Bassmann, Haïkus de prison, p. 56)

mardi 15 avril 2008

Essence du lieu (ontologique, forcément)

Déjà le 15 ! Je n'en reviens pas, déjà un mois que nous sommes revenus d'Orléans. Ça me paraît être la semaine dernière. Sauf qu'il y a eu la parenthèse endoscopique qui laisse à l'esprit une sensation bizarre. Maintenant que tout va bien et que je me nourris presque normalement, je continue à me demander où ça en est là-dedans, si ça cicatrise bien, si je peux porter tel sac de livres ou courir au feu orange, des fois que la cicatrice se rouvrirait... Mais à défaut de caméra embarquée, aucun moyen de savoir, donc suivre les conseils de prudence encore deux semaines, même si ça ne sert à rien.

Dans le shinkansen, j'écoute plusieurs interventions du colloque Butor d'octobre 2006 à la BnF, intitulé « Déménagement de la littérature » (enregistré en janvier 2007 sur France Culture). Très intéressant, dans l'ensemble. Certaines interventions déjà écoutées deux ou trois fois puisque ça reste toujours dans mon baladeur numérique. Il arrive toutefois que des intervenants dominent tellement leur sujet qu'ils le perdent de vue, je veux dire qu'ils ne citent plus les textes, ne font plus d'analyses de détail. Ce ne sont plus des recherches, à mon avis, mais des considérations. La plus enrichissante, pour moi, c'est l'intervention de Michel Collot, à propos du « génie des lieux » — qui vient nourrir mon propre questionnement sur l'essence du lieu (ontologique, forcément).
Si l'on se souvient de ma commande de livres d'août dernier, on peut se dire qu'il doit y avoir quelque chose en préparation... Mais pas pour tout de suite.

Le Blogue de la médiathèque de Lisieux nous fait un superbe cadeau : une copie d'un tableau de Henri Brispot représentant la récipiendaire Catherine Leroux aux comices agricoles (de Madame Bovary, bien évidemment).
Autre sujet d'édification : un Mai 68 en bandes dessinées, ça c'est dans Le Monde de ces derniers jours (et jusqu'au 6 mai).

Deux cours sans histoire. Dîner avec Ce soir ou Jamais d'hier, d'abord avec Michel Serres et Jean Nouvel, débat de haut niveau sur l'architecture, suivi d'une discussion (sans Serres ni Nouvel) sur l'Italie au lendemain des élections. On n'y évite pas quelques cacophonies mais je m'aperçois que ce que je savais de l'histoire récente de l'Italie était proche du zéro pointé. J'en sais sans doute plus sur l'Italie de la Renaissance que sur l'après-Mussolini. Honte à moi...

lundi 14 avril 2008

Même un attentat dans la cour

Encore onze heures d'interruption chez Globat ! Du coup, je suis allé faire un tour sur des blogs ou des forums où l'on disait pis que pendre de cet hébergeur. Et de s'échanger des noms d'autres. Dont on se plaint ailleurs. Et ainsi de suite. Je suis passé à autre chose...
Enfin j'achève la réduction à 20.000 signes de mon intervention de Cerisy sur Mérimée, avec les références comme les veut l'éditeur. C'est parti.
Déjeuner au Saint-Martin. J'y mange mon plat normalement. N'y a que le vin et le café auxquels je n'ai pas droit. Puis on marche une heure, entre grisaille et soleil pâle — l'astre serait-il convalescent, lui aussi ?

J'ai regardé le Bateau Livre de la semaine. J'aime beaucoup Ariane Ascaride. J'espère voir bientôt le film de Guédiguian. Ce Monde-là de François Taillandier m'intéresse aussi beaucoup. Florence Delay, j'ai toujours eu plaisir à l'écouter, et de très bons souvenirs de lecture. Mais je ne sais pas pourquoi, quand elle parle de corrida, de la mort sublime du taureau fier, encore opposée à celle indigne et horrible de l'animal de boucherie, là, je n'arrive plus à admirer l'auteur de L'Insuccès de la fête. Continuer à faire valoir ce discours de la noble tradition qui ne doit cesser, et cet anthropocentrisme de prêter à l'animal des sentiments et même des concepts humains, c'est ce qui me déçoit beaucoup chez cette femme si intelligente.

TV5 Monde programmait ce soir une adaptation récente du Silence de la mer (Boutron, 2004) de Vercors. Après le film de Melville de 47 et avec un texte originel à la fois juste, mince et sévère, il paraissait difficile d'arriver à faire autre chose. Résultat mi-figue mi-raisin. Je crois qu'on a ajouté quelques épisodes pour contextualiser, et même un attentat dans la cour — il faut que j'aille vérifier dans le livre. Dans un sens, cela resserre l'action dans son lieu, donne plus de poids aux émotions (mal) retenues, dans l'autre cela trahit l'œuvre et massacre sa finesse. Pas sûr du tout que Vercors aurait validé ces bonnes intentions pédagogiques.

« Le directeur fait un discours
le vent souffle en rafales
on n'entend rien »
(Lutz Bassmann, Haïkus de prison, p. 27)

dimanche 13 avril 2008

Tire sur la corde larmifère

Pas grand-chose... Fait pas beau. Froid, même. On voulait sortir, on décide de pas.
Quelques courses pour le déjeuner et je prépare tomates, concombres et côtes de porc.
Et le billet sur Gracq, qui me prend un peu plus de temps que d'habitude.

On se passe La Môme (A. Dahan, 2007). Long, sirupeux, un tout petit peu pédagogique. En un mot, chiant. Vrai que Cotillard joue bien ! Faudrait voir d'ailleurs combien de pour-cents du film elle n'est pas dans le cadre. À leur décharge, faut dire que déjà depuis toujours je n'aime pas Piaf, sa gouaille, ses thèmes — le sentimentalisme chialeur, en général. Alors forcément, un film sur Piaf qui ne montre qu'elle, qui tire sur la corde larmifère au détriment de la vérité historique — parce qu'ils ont quand même fait disparaître la Seconde Guerre Mondiale, la liaison avec Montand (comme la plupart des autres liaisons, d'ailleurs), ou la carrière cinématographique.
On a beau se dire que c'est un film grand public pour vente mondiale sur une môme devenue star immature — et non un film biographique sur une certaine Édith Piaf —, ça déçoit quand même pas mal.
Ce qu'il y a de bien, c'est que nous n'avons ni acheté ni loué le dévédé : T. l'a emprunté jeudi à la fac et elle va le rendre cette semaine.

Heureusement qu'il y a Lutz !

« Sur la grisaille hostile du ciel
les barbelés dessinent
une touche d'humanité »
(Lutz Bassmann, Haïkus de prison, p. 19)

samedi 12 avril 2008

Jamais vu ni fourmilière ni talon

« Il y a un grand charme à quitter au petit matin une ville familière pour une destination ignorée.» (p.11)
« Je trouvais un charme à cette vie retranchée.» (p.28)
« Je m'asseyais, toujours un peu troublé par cette estrade qui semblait appeler un auditoire, mais bientôt enchaîné là comme par un charme.» (p. 31)
Telles sont les trois occurrences du mot pour les pages qui occuperont ce matin notre cours sur le Rivage des Syrtes. Il y en a une dizaine d'autres dans l'ensemble du livre, dont une où le mot « aimantée » (p. 216) est dans le contexte proche. Petit à petit, le narrateur distille l'idée d'une attraction dont on ne saura jamais si elle ressort de la magie ou de la destinée — à moins que ce soit la même chose. Cette indécision sur la cause ou l'origine de ce qui le meut est bien l'inconnue majeure du narrateur. Par ailleurs, en effet, il sait déjà tout ce que nous ignorons et prend un malin plaisir à ne pas se presser. Le lecteur doit serpenter, mariner, grenouiller, faire des détours, se perdre dans des labyrinthes de mots, se farcir des tartines de cheveux coupés en quatre, atermoyer les chapitres pour être à ton diapason, Aldo, hein !
Cependant, à bien le regarder, ce charme — et c'est à ça que sert l'explication littéraire, si elle sert jamais à quelque chose —, on peut constater qu'il est précisément la forme donnée, par Gracq, à l'esthétisation d'un téléologisme exactement spenglerien : un pays décati et barbant, drapé dans sa fierté ; en face de lui, un pays bouillonnant, bigarré, sauvage ; et, naissant de ce différentiel, un tropisme de « rajeunissement » (p. 15). L'esthétisation mais aussi la narrativisation, si je puis dire, car pour que le phénomène civilisationnel des vases communicants commence, les forces inconscientes de l'histoire ont besoin d'un catalyseur. Et c'est le catalyseur qui nous parle, après avoir joué son rôle...
Pour ce matin, je ne peux pas encore parler d'Oswald Spengler, j'en resterai au beau voyage jusqu'aux Syrtes, dont la définition oscille entre le « fond » et le « front » (p. 11), à l'arrivée à l'Amirauté, à la rencontre du placide capitaine Marino, aux premiers mois d'habitudes, jusqu'à la découverte du « lieu attirant » par excellence (p. 30), la chambre des cartes — et sa bannière au mur, d'abord vue comme une « large tache de sang frais » (p. 31).
J'en profite pour détailler la structure canonique de la comparaison universalisante de type gracquien (on en citerait des centaines dans ses œuvres). Elle contient un comparé avec déictique, suivi d'un comparant sous forme de relative avec verbe au présent, implication du lecteur et métaphore post-surréaliste.
Exemple : « [lorsque je suivais] cette naïve activité villageoise [...] je sentais monter en moi cette fascination d'étrangeté qui nous tient suspendus à suivre le remue-ménage d'inconscience pure d'une fourmilière sous un talon levé » (p. 28). L'image est forte, osée, mais parfaitement reconnaissable pour un lecteur qui, du coup, se dit que, oui, il comprend bien ce que ça veut dire, un lecteur qui est content d'être allé puiser dans son propre fonds d'images pour participer à la lecture — à moins qu'un lecteur n'ait jamais vu ni fourmilière ni talon...

Repos bien mérité avant d'aller au Saint-Martin. Cette fois encore, poulet-purée, mais j'ai le droit de manger aussi la peau... Parce que j'ai été un convalescent très sage.
Quelques courses, lectures et courrier. Tiens ! du Manchette à l'horizon ! Et ceci qui me fait plier de rire tellement ça sent LE truc qu'il faut dire pour que tout le monde la ferme : « Olivier Nora, le patron de ­Grasset, a dit sa crainte de voir ces agents asphyxier l'édition française. Il a tenu à souligner que le métier des éditeurs repose avant tout « sur un système de mutualisation et de péréquation des risques », et que les profits dégagés sur certains auteurs permettent d'investir sur d'autres publiant une littérature plus difficile ou des essais plus exigeants sur lesquels la maison d'édition investit durablement.» Qu'on me cite UN éditeur qui fait encore ça ! Un seul !

Film du soir : Le Prix du désir (R. Andò, 2007). Pas inintéressant, mais un peu mou du genou. Anna Mouglalis est excellente de duplicité mais Daniel Auteuil reste trop retenu, comme s'il était chez Haneke. De la musique répétitive pour lanciner le spectateur. Mais à trop lanciner, on énerve. Et puis il pleut décidément trop, à Genève.

vendredi 11 avril 2008

En torturant délicatement la page

Le sport m'étant toujours interdit, je monte au bureau tôt pout faire du rangement ; tous les documents des cours et de l'administration de l'an dernier à ranger ou jeter ; ce qui fait aussi du sport. Au courrier d'hier, bien reçu Rashomon, le film en dévédé que ma sœur voulait m'offrir à Noël. Sauf que sa FNAC l'avait puis ne l'avait pas, a lambiné des mois, si bien qu'on est en avril... Mais cette fois, ça y est, il est entre mes mains, avec ses sous-titres en français.

Au courrier d'aujourd'hui. Grosse émotion en ouvrant l'enveloppe à bulles. Un ami très cher m'envoie les deux livres de Lutz Bassmann chez Verdier (coll. Chaoïd) : Haïkus de prison et Avec les Moines-soldats (en librairie le 2 mai)... TINA et quelques autres les avaient déjà annoncés. Belles photos de jaquettes représentant des lieux délabrés, des débris d'objets indéterminés. Il y aura un site web à partir du 15 avril. J'en lis des bouts en finissant mon rangement, entre les visites à la scolarité et à la bibliothèque (début d'année universitaire oblige) et le déjeuner avec David et deux autres collègues, chez Downey où je mange à peu près normalement mes sandwichs.

« Les surveillants sifflotent dans le couloir
le moine a entendu dire
qu'ils avaient tué un politique
[...]
L'organisation s'est constituée
les conditions objectives pour la révolte
se font attendre
[...]
En pleine nuit il y a eu un silence
ça a réveillé
tout le monde » (Lutz Bassmann, Haïkus de prison, Paris : Verdier, 2008, p. 14-15)

En regard de la page de titre intérieur, une page intitulée « Voix du post-exotisme », avec une liste d'œuvres de Lutz Bassmann, Manuela Draeger (à l'École des loisirs), Elli Kronauer (à l'École des loisirs et chez Byline) et Antoine Volodine (chez Denoël, Minuit, Gallimard et au Seuil). Comprenne qui pourra. Ajoutons qu'une vingtaine de haïkus bassmanniens avaient déjà paru en 2005 dans la revue Hypercourt, n°5, éditions Ère, et d'autres dans la revue Éponyme, n°2, certains repris dans le blog Chin Chin Pui Pui (« guili guili », en japonais).
En torturant délicatement la page Google, je lui ai même fait cracher La femelle du requin, qui avait commis quatre articles sur Volodine dans son rude numéro de l'hiver 2002 — des plumes perdues de Sylvain Nicolino,