Journal LittéRéticulaire

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dimanche 11 mai 2008

Sortant de terre, cette sensation sublime

Il fait 14 degrés et il pleut. Pour partir, c'est pas sympa. Obligé de prendre un taxi pour la gare de Tokyo. Et toujours, au moment de l'arrachement physique — T. me saluant d'un sourire un peu triste, forcément — la révolte du corps, la brûlante question (on peut y répondre tout de suite en ne partant pas) de savoir s'il n'est pas absurde ou criminel de s'en aller comme ça, pour la gloire (la recherche !), vu ce qu'on en pense, au lieu de rester tranquillement ensemble...
Dix minutes plus tard, par des avenues désertes et mouillées, je suis à la gare de Tokyo, descends sur le quai du Narita Express. Celui de 7h30 m'emporte et me dépose à Narita 2 à 8h35. Au 3e étage de l'aéroport, on m'informe que le départ d'Air France ne se fait pas d'ici mais du terminal 1. Redescends. Connecting Bus. Terminal 1, 4e étage, et direct au e-counter d'Air France pour enregistrer ma valise, le siège ayant déjà été réservé. Peu de temps pour flâner au duty-free. L'embarquement est à 9h50 et le décollage vers 10h40. Voisin anglophone jeune lisant ou dormant la plupart du temps. Vol sans problème, bouffe à peine comestible. Une bonne heure de travail à l'ordinateur, à ranger des idées. Films, quand même du choix : Enfin Veuve, bien, Bienvenue chez les Cht'is, moyen, Cassandra's Dream, un peu longuet et chute faible. Pour La Graine et le Mulet, intéressant mais quand même des longueurs, je serai coupé cinq minutes avant la fin ! Je ne sais donc pas l'issue de ce catastrophique couscous. J'ai juste vu que la fière maîtresse était partie refaire de la semoule... On a peut-être enfin pu servir ?
Arrivée terminal CDG 2E et non 2F, comme prévu à 15h50. La passerelle met dix minutes à arriver... Bon, peu importe. Chaleur prévue, je range mon manteau dans mon sac à dos. Valise récupérée, deux kilomètres de couloirs pour prendre le RER en bras de chemises. Sortie à Luxembourg vers 17h30. Réponse à la question de ce matin : c'est par exemple pour, par un escalator sortant de terre, cette sensation sublime de déboucher directement sur cette place chérie entre toutes qu'on voyage !
Hôtel Saint-Jacques, chambrette donnant sur le passage du Clos-Bruneau, à dix mètres du Manga Café. Quelques coups de téléphone, achat d'une bouteille d'eau à Maubert, rapide dîner périgourdin (salade d'endives, pavé de boeuf à l'aligot) et... au lit à 21 heures !

samedi 10 mai 2008

Enfiévré : 126×2

Donc, lever à six heures pour les notes du cours. Si vous avez une édition du Rivage des Syrtes, veuillez vous reporter aux pages suivantes pour dresser vous-même la courbe de température...
  • fièvre(s) : 54×2, 58, 72, 83, 84×2, 86, 87, 92×4, 96, 105, 109, 110, 124, 129, 134, 138, 149, 153×2, 162, 170, 174, 200, 210, 223, 232, 235×2, 254, 282, 290
  • fiévreux  8, 37, 88, 92, 99, 238
  • fiévreuse : 111, 148, 162, 164, 206
  • fiévreuses : 141
  • s'enfiévrait : 57
  • fiévreusement : 72, 169
  • enfiévré : 126×2
  • enfiévrée : 73
  • enfiévraient : 158, 294
  • fébri- : 156, 182, 204, 206, 209, 220, 272, 279, 288, 297
Si vous me trouvez un roman qui a autant la fièvre sans pour autant se passer en milieu médical, je veux bien qu'on me pose des ventouses !

Déjeuner au Saint-Martin, bien sûr. Au moment de partir, des connaissances se pointent. Des habitués du SM, eux aussi. On discute un peu. Une prochaine fois, faudra qu'on se fixe rendez-vous.
Pendant que T. va au temple d'Akasaka écouter une conférence sur la peinture à l'époque d'Edo, je rentre faire la sieste et finir ma valise.
Encore quelques coups de téléphone, quelques courriels, et le tour est joué.

Ayant réservé et payé mon billet d'avion en ligne fin mars, j'ai reçu ce matin un message d'Air France m'invitant à imprimer moi-même ma carte d'embarquement. Trop moderne ! Mais est-ce que ça m'évitera la queue demain matin ? Ceci dit, ce n'est pas une période de fort trafic — juste après la Golden Week, ça serait même le contraire.
Cécile me répond qu'il fait beau à Paris. Tant mieux parce qu'ici, c'est pourri. J'espère seulement que le cyclone prévu demain nous laissera décoller...

vendredi 9 mai 2008

L'essence d'une telle cueillette

C'est la course. Entre la valise à préparer, même si peu de besoins pour cinq jours, et le texte de mon intervention à déposer officiellement en l'état avant de partir, je n'ai même pas le temps de déjeuner avec David — j'ai pris des yaourts, des biscuits au fromage, du thé. Heureusement, on accepte maintenant le document sous forme électronique ; je l'envoie vers 15 heures. Il y a plus de quarante pages de listes et de tableaux de mots — et seulement trois pages de rédigées... Autant dire que je vais devoir trouver du temps dans les jours et les nuits à venir pour finir de distiller l'essence d'une telle cueillette.
Mes cent minutes de shinkansen passent d'ailleurs en tri de co-occurrences — au casque, en même temps, le hasard a sélectionné l'écoute de Daniel Ash et ça convient très bien pour rythmer, canaliser, calmer (et ça n'empêche pas les souvenirs...).
Bien sûr, le grand-œuvre continue après le dîner.
Avant de me coucher, je reprends un peu le volant dans le virage des Syrtes : de l'espion rencontré à Maremma à la décision de rénover l'Amirauté — de grands changements !
 
Bref. Bon qu'à ça. Comme dit Sam.

jeudi 8 mai 2008

Nuées droite nées de la transe

Confère hier, en pire.
Non pas un mais trois cours.
Et quand même trois heures grapillées ; non plus pour indexer, maintenant, mais pour dessiner des nuages... de mots.

Nuées droite nées de la transe.

Avant que j'oublie, deux choses importantes (au moins). La première qu'en effet je n'ai rien senti du tremblement de terre qui a secoué Tokyo tôt ce matin. Plus tard, au téléphone, T. m'a dit qu'après quelques dizaines de secondes, elle avait tout de même commencé à s'inquiéter et à se demander si elle n'allait pas s'abriter sous la table en pyjama... Elle n'en a rien fait, cependant. Après j'ai regardé les images des secousses à la télé.
Mais quand on voit ce qui se passe ailleurs, notamment les films amateurs reçus de Birmanie, on arrête de faire son amusant.

La seconde, c'est que j'ai vu tout à l'heure le dernier billet d'Assouline, à propos d'André Suarès. Le lisant, je me disais qu'il faudrait vérifier demain matin mais je crois bien que Vercors, alias Jean Bruller, illustrateur et humoriste dans les années 30 et pas encore tout à fait écrivain, a fait paraître de diverses manières son inquiétude face à la montée du nazisme. Assurément, Suarès et lui ne sont pas les seuls qui n'ont pas été écoutés à cette époque. Mais au lieu de parler de ceux-là et d'actualiser leurs inquiétudes, on préfère généralement continuer à citer et gloser à l'envi les salauds, les pleutres et les hypocrites qui ont pavé l'histoire littéraire (et pas seulement littéraire, hélas) de cette époque. C'est comme si on persistait aujourd'hui à les trouver cassandresques alors même que la catastrophe annoncée a eu lieu dans les grandes largeurs — éternelle bouc-émissarisation de ceux qui avaient raison, voisinant tolérance pour les crapules grandes et petites.
Mais revenons au blog. L'homme à la moustache trempée dans le café achève son billet par une belle surprise : « Ce n’est pas tant qu'André Suarès nous manque, à nous qui le connaissons si peu ; c’est surtout qu’il nous manque un André Suarès.»
Eh bien, pour cette phrase, je retire au moins la moitié des griefs que j'ai contre lui.
Dans ces temps d'augmentations tous azimuts, c'est bien de voir quelque chose qui baisse, je trouve. C'est un geste pour la planète.

mercredi 7 mai 2008

Bulle tapissée d'index

On est jeudi soir et je me demande où est passée la journée d'hier... J'ai littéralement oublié d'écrire après le dîner et négligé de m'en apercevoir ce matin.

Pour autant que je m'en souvienne, j'ai donné un cours comme toujours très animé avec les étudiants de 2e année. Lecture d'un texte avec pauses, liaisons, enchaînements et insistance sur les accents toniques, ce qui nous a infailliblement menés au tableau des valences phonétiques du « e » français, avec ses neuf colonnes (à compléter pour dans deux semaines). Puis j'ai déjeuné avec David au restaurant des profs, toujours aussi mauvais — c'est vraiment incroyable, cette constance dans la médiocrité. Et je suis retourné dans ma bulle tapissée d'index, de contextes, de fréquences, n'y respirant d'air qu'en molécules simonesques. Grande salade du dîner — car même les plus grands écrivains ne sauraient m'empêcher de cuisiner des aliments frais — et nouvelle plongée dans le tissu dont je tresse les fils politiques... dans mes rêves les plus fous.

Pour l'instant, c'est une sacrée pelote que je ne sais par où démêler.

Et comme je n'ai pas eu d'autre contact avec le monde contemporain, il n'y a même pas de lien à insérer. Ou alors des choses vont me revenir après...

mardi 6 mai 2008

Un seul doigt peut suffire

La semaine dernière, on ne travaillait pas un jour ouvré ; en contrepartie, il faut y aller aujourd'hui. Les recherches en cours ont été transvasées précautionneusement dans l'ordinateur portable, de sorte que je n'ai pas le temps d'admirer le Fuji. De grosses affluences sont attendues dans les trains et les avions, c'est le U-turn, comme on dit ici, le retour de Golden Week. Mais dans l'autre sens. Au contraire, la sortie de Tokyo ressemble au jour le plus creux d'août.
Pourtant tous les étudiants sont là. Et ça bosse. Au cours de conversation, dans la salle d'ordinateurs, deux étudiantes viennent présenter des fiches de métiers choisies dans les sites spécialisés. L'une a choisi de présenter le sabotier et le cordonnier-bottier... Une autre lui pose ensuite la question qui brûlait toutes les lèvres : pourquoi ? Réponse : elle avait eu des chaussures bien réparées et s'était dit que ces gens faisaient décidément un beau métier (mais quand on voit les salaires, on rigole moins, même si le SMIC est bien supérieur au salaire minimum japonais).
Ça m'a fait penser qu'il faut que je cire les miennes.

Floutage de gueule.
S'il est possible de déflouter des photos numériques pour retrouver un criminel pédophile, comme je l'entends aux informations, cela signifie que tous les floutages, par exemple journalistiques, ne sont plus en mesure de garantir l'anonymat des témoins... La cagoule, le bas, voire le masque du rayon farces et attrapes s'imposent donc à nouveau.

Bulletin de riz.
Le régime de Birmanie (pourquoi plus aucun journaliste ne dit Myanmar ?) a semble-t-il eu raison de déplacer sa capitale... Étonnant de voir combien les médias sont mobilisés. Au moment du tsunami, en décembre 2004, je m'étais demandé en vain pourquoi personne ne parlait de la Birmanie, comme si la vague s'était arrêtée à sa frontière. C'est sans doute qu'on avait assez d'images catastrophiques d'ailleurs, suffisamment pour contenter la bête médiatique. Mais cette fois, la frappe ciblée du cyclone pourrait bien être une aubaine pour les politiciens du monde développé, Bush en tête, qui espèrent bien que l'aide humanitaire sera leur cheval de Troie. (On a de l'intelligence et des formations, disait avec le même esprit néo-post-colonialiste Sarko dans les Syrtes.)
Là-bas, pour l'instant, on prend les colis mais on ne donne pas les visas. Et les votes au référendum vont sans doute se monnayer en sacs de riz...

« Parce qu'avec les cinq doigts de la main je vous garantis que vous avez amplement de quoi compter les différents cas auxquels tout peut se ramener, et même avec un seul, parce que, vous me connaissez, et je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai rien d'un communiste et qu'aucune chose ne me révolte plus que cette conception du monde et de la vie fondée sur la force de je ne sais quelles lois de la matière ou de l'économie, et pourtant, croyez-moi, un seul doigt peut suffire, parce que l'unique mobile de toutes les actions humaines, de tous les prétendus drames psychologiques, et j'en ai vu passer suffisamment dans ce bureau pour avoir le droit d'en parler, eh bien c'est l'intérêt, et rien d'autre [...] » (Claude Simon, Le Vent, tentative de restitution d'un retable baroque, Paris : Minuit, 1957, p. 13)

lundi 5 mai 2008

Le mystère s'épaissit d'autant

Ce jour, Lutz Bassmann sort des limbes et nous propose quelque chose. Enfin !
Le mystère s'épaissit d'autant.
Mais je n'en dirais pas plus car, à l'instar des biographes de Jorian Murgrave, il est à craindre que ceux qui tenteraient d'en savoir plus sur le ou les Bassmann, voire d'en théoriser l'évolution disparaîtraient dans des conditions dramatiques...

Ça n'intéressera personne, sans doute, mais de ce jour je décide d''utiliser prioritairement Exalead pour mes recherches.

Encore une journée à compiler et triturer du Claude Simon. Pendant que je suis concentré là-dessus, T. parvient à déjouer ma surveillance et s'enfuit au centre de sport de Shibuya, où elle retrouve deux amis avec lesquels elle déjeune ensuite, non sans leur raconter par le menu l'enfer monacal qu'est devenu notre maison depuis que je me suis lancé dans cette course folle... Et d'où elle revient radieuse.

« Elle arrive, la voici la reine des illusions, la femme qui passe comme un baiser, la femme vive comme un éclair, comme lui jaillie brûlante du ciel, l'être incréé, tout esprit, tout amour. Elle a revêtu je ne sais quel corps de flamme, ou pour elle la flamme s'est un moment animée ! Les lignes de ses formes sont d'une pureté qui vous dit qu'elle vient du ciel. Ne resplendit-elle pas comme un ange ? N'entendez-vous pas le frémissement aérien de ses ailes ? Plus légère que l'oiseau, elle s'abat près de vous et ses terribles yeux fascinent ; sa douce, mais puissante haleine attire vos lèvres par une force magique ; elle fuit et vous entraîne, vous ne sentez plus la terre.» (Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, « Épilogue », 1831)

J'ai profité d'une pause pour finir de visionner La Peau de chagrin, téléfilm INA de 1980. Cela m'a un peu déçu : dans l'ensemble plus mou et plus uniforme que ce que le roman avait déposé en moi — c'est peut-être toujours comme ça puisque la lecture ouvre tous les possibles tandis que le film n'en met qu'un en scène.
Tout le monde connaît la valeur philosophique et ontologique de la peau de chagrin, à la fois talisman et symbole. Cependant, je penche pour une erreur, ou tout au moins une simplification de la part de Balzac. En effet, ce n'est qu'aux yeux des êtres humains que la réduction de la peau de chagrin mène à sa disparition totale. En réalité, la peau est toujours là mais elle est entrée dans la dimension microscopique, puis moléculaire, corpusculaire, etc.
Quoi qu'il en soit, ce pauvre Raphaël de Valentin, que Balzac a ironiquement voulu auteur d'une théorie de la volonté — sorte de furet qui passe entre les lignes —, aurait mieux fait de jeter cette vieille peau dans un caniveau pour ne plus la voir et vivre tranquillement ses désirs sans faille assouvis jusqu'au moment où il aurait clamsé avant d'en avoir conscience.
L'anticipation et l'attente exclusive de la mort constituent une erreur grave du vivant — et quelle vanité de nous en faire tout un plat, puisque c'est le lot commun !

dimanche 4 mai 2008

D'ennui contre un meuble contondant

Où avais-je la tête ! Hier, en fait, c'était le jour de la Constitution... Lisant le journal ce matin, T. m'enseigne qu'il y avait des manifestations de freeters, dont une à Shinjuku (550 personnes environ ; mais pour ici, c'est déjà beaucoup). Et, à Yurakucho, plus de 4000 personnes — waoooh ! — pour défendre ladite Constitution (toujours menacée d'une réforme, imminente, qui annulera le pacifisme japonais). Mais aussi une contre-manifestation des camions noirs jusqu'au milieu de Ginza — Lionel y était et quand T. m'a téléphoné, elle ne devait pas être très loin... Par ailleurs — décidément — il y avait du monde pour voir le film Yasukuni, à l'une des quelques séances finalement ménagées après qu'une assemblée d'extrême-droite s'était prononcée en faveur de sa diffusion (promettant implicitement qu'il n'y aurait ni manifestation ni agression).

Pour ce qui est d'aujourd'hui, la simonade continue. Pour éviter l'ankylose, je sors faire une heure de vélo et quelques courses au Seijo Ishii de Korakuen. Je fais aussi des pauses blogueuses, pour donner relâche à mes neurones — et parfois exciter mes humeurs... Mais lisez plutôt.

« [...] Et je ne saurai dire pourquoi j’ai pensé à Catherine, comme une évidence, en traversant le Pont de Sèvres, Catherine Robbe-Grillet, et son Journal de Jeune mariée (Fayard, 2004), la période 1957-62, dont elle nous dit que son écrivain de mari n’en savait rien et qu’il ne l’aurait lu qu’avant parution. Du « nouveau roman » je dois bien avouer que je ne comprenais grand-chose, si ce n’est une volonté de casser le champ traditionnel de l’écriture en se débarrassant du réalisme, de la normalité et du naturalisme, en opposition aux grandes machines romanesques du XIXe siècle, Balzac en tête. Les Robbe-Grillet, Samuel Beckett, Michel Butor, Robert Pinget, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Claude Ollier, auxquels se joindront plus tard Jean Ricardou et Marguerite Duras, cette « école de Minuit », dérivé du nom de la maison dont le directeur Jérôme Lindon sera le premier à prendre le risque de publier et de fédérer des écrivains inconnus, aux textes déconcertants et à petits tirages, n’étaient pas les premiers : déjà avant eux Proust à sa manière cassait la structure classique de la narration en s’aventurant dans le labyrinthe de sa mémoire, Valéry se demandant comment on pouvait écrire des phrases aussi vaines que « La marquise sortit à cinq heures », et Céline prédisant au romanesque traditionnel des heures sombres s’il s’entêtait à « copier » la réalité.
Bref, je résume. En matière de littérature, de musique et d’art en général, il y aura toujours des expérimentateurs, des avant-gardistes... de génie parfois. Mais que l’on m’autorise à rester vulgairement orthodoxe dans mes choix, voire ringard, je le revendique. Dès lors qu’il me faut l’aide d’un mode d’emploi pour entrer dans une œuvre et y éprouver du plaisir, je baisse les bras. Et je reste persuadé qu’une œuvre est un tout qui doit se suffire à lui-même et s’appréhender sans aide extérieure, si ce n’est parfois, seule concession de ma part, un surplus de culture générale pour le resituer dans son contexte. Le nouveau roman qui revendique la mise en danger du lecteur en lui retirant tous les conforts de lecture est un exercice de style qui m’assomme. [...] » (Philippe Vébret, extrait de « Catherine, veuve Robbe-Grillet », La Presse littéraire, n°14, mars-mai 2008. C'est moi qui souligne.)

Commentaire :
« O. sort de sa poche un stylo-mine et écrit dans la marge : Incurable bêtise française.» (Claude Simon, La Bataille de Pharsale, p. 238) — alias la bataille de la phrase... Autant dire que la guerre contre les tièdes et les pantouflards de la littérature est toujours ouverte.
Mais comment peut-on vouloir se consacrer à la littérature contemporaine, comme c'est le cas de Vébret, de la bonne volonté duquel je ne doute pas, et avoir si peu de goût pour l'expérimentation littéraire ? Cela veut dire tout bonnement qu'il souhaite lire et promouvoir toujours la même chose, ou tout au moins des productions qui restent dans les cadres sages des conventions. Et ce, comme si la nouveauté d'il y a 50 ans était toujours aussi dangereusement insupportable — ce qui est d'ailleurs lui faire compliment !
Je puis respecter le goût d'autrui mais pas laisser écrire des contre-vérités. Qu'une œuvre doive être un tout qui se suffit (seconde citation soulignée), on ne peut en faire un argument contre les auteurs dits du Nouveau Roman puisque c'était précisément un des seuls points sur lequel ils s'accordaient. Ils allaient même jusqu'à refuser que l'on fît appel aux connaissances extérieures et à la culture générale, souhaitant installer dans l'œuvre, que ce soit de façon claire ou déguisée, tous les éléments nécessaires à sa compréhension.
Pour ma part, je me suis souvent trouvé en bien plus grand danger de m'effondrer d'ennui contre un meuble contondant à cause d'un livre trop conventionnel qu'en restant éveillé pour traquer les sens d'un opus de Sarraute ou de Pinget.

Ah, tiens, pendant que j'y suis : le programme du colloque des 14 et 15 mai, en Sorbonne et à Censier, Claude Simon, à la lumière de l'histoire littéraire, de l'histoire culturelle et de la sociologie de la littérature. Un peu long, comme titre...

samedi 3 mai 2008

Ce qui sort des enceintes

Le « prix de l'orifice catholique », lapsus au Festival de Cannes-Écluse de 1977...
Pendant mes pauses, j'ai un peu mieux compris le fonctionnement du site de l'INA. Je me suis fait une sélection de nombreuses adaptations littéraires et téléfilms et ai loué pour 48 heures La Peau de chagrin, une adaptation Antenne 2 de 1980, dûe à Armand Lanoux. Probablement pas vue, à l'époque. Je venais d'avoir mon bac et passais plus de temps dehors ou chez des copains que devant un écran...
Le temps de téléchargement est tout de même de plus de cinq heures pour un document qui en dure la moitié. C'est un peu exagéré, comme procédé, non ? (Pendant ce temps, on re-regarde Saint-Jacques... La Mecque avec beaucoup de plaisir.)

T. profite un peu du soleil pour aller récupérer des chaussures à Ginza (elle m'appelle pour me parler d'une manifestation et d'une contre-manifestation avec des camions noirs, des hauts-parleurs qui distordent les mots d'ordre, de sorte qu'elle ne parviendra pas à comprendre de quoi il retourne). Moi, je ne suis sorti qu'une heure avec elle pour déjeuner au Saint-Martin. Sinon, je lis, copie & colle, ordonne, etc. De quoi vais-je accoucher ? Je l'ignore.

Très intéressante remarque d'Éric Chevillard, dans son billet 213 : un nouveau-né sur le territoire français, de parents français, se trouve cependant dans l'incapacité de prouver sa maîtrise de ladite langue nationale. Par conséquent, n'est-il pas passible d'une mesure de reconduite à la frontière ? Le texte officiel évite-t-il cette inconstitutionnalité absurde ?
Parturientes, ne coupez pas trop vite le cordon ! Vous pourriez avoir à renfourguer votre illégale cargaison.

D'une autre qui aurait pu renfourguer, si elle avait su...
Citant le Genitrix de Mauriac ou le Vipère au poing de Bazin, Florence Noiville, dans Le Monde d'hier s'élève un peu au-dessus du niveau des autres articles sur la livresque querelle mère-fils qui va occuper un peu le printemps des libraires.
« Mais aux alentours de la page 130, il y a sa rencontre avec un guide de haute montagne — qu'elle appelle son Frison-Roche ou l'Epoux — et avec qui elle aura un enfant, Michel. Michel, ainsi prénommé en raison d'une balade au Mont-Saint-Michel, ne naît pas avant la page 166, mais dès lors les ennuis commencent. Il a un problème d'"évacuation" : "Au lieu du petit jaune d'oeuf guetté avec attendrissement par toute mère attentive, il ne parvenait à émettre, après des hurlements, qu'une petite crotte de bique." Rien n'y fait, ni huile d'olive ni huile de ricin — le livre, ne l'oublions pas, est écrit par un médecin. Et surtout, les jeunes époux, passionnés de mer et de montagne, ont de grands projets en tête. Ils veulent traverser l'Afrique, gravir le mont Kenya, le Kilimandjaro. Pas question de renoncer pour cause de nourrisson sur les bras.» (dans « Houellebecq et le retour de la mère indigne ».)

Et conclure gaillardement cette journée de gésine par un commentaire détourné du blog de David Abiker : « [...] ce qui sort des enceintes est rarement du meilleur goût.»

vendredi 2 mai 2008

Des partisans encollent sauvagement

Il pleut que c'en est dégoûtant. On ne sort pas. Après quelques heures de travail et un rapide déjeuner, je m'installe pour une séance de cinéma... Un Balcon en forêt, loué par le site de l'INA (voir hier), est un long mais bon téléfilm, respectueux de l'ambiance et du rythme gracquiens (aujourd'hui, on en ferait une série en trois ou cinq épisodes). Je n'ai pas ici le livre pour vérifier les répliques mais elles paraissent justes. Je fais quelques pauses parmi ces grands calmes, en profite pour vérifier les dates avec le peu que le film nous laisse voir, notamment le 10 mai 1940, en effet jour de l'invasion de la Hollande et de la Belgique par les troupes allemandes. Ce jour-là, un des personnages dit : « Ici, on est peinards. On n'est pas de la fête comme les cavaliers. Ceux-là, ils vont en baver.»
Un des cavaliers qui en ont bavé, Claude Simon, en a témoigné... Gracq publie Un Balcon en forêt en 1958, Simon La Route des Flandres en 1960. Belle coïncidence — même si la critique, bouchée par les préjugés, ne les a pas jugés du même bord...

Pour la soirée, T. me laisse choisir entre deux films et je prends un Woody Allen qu'elle n'a pa encore vu, Scoop (2006), que j'ai vu en février. D'habitude, elle ne l'apprécie guère ; j'étais donc étonné qu'elle le ramène parmi les dévédés empruntés à la fac. Elle sourit une ou deux fois mais trouve l'intrigue faible et diluée — et considère globalement que Woody Allen parle trop... Définitif.
Quant à moi, je suis déjà reparti nager dans les index simoniens...

Un courriel me tire de mes dragages et de la pluie incessante. Écoutez ! Regardez !...
Là-bas, tout là-bas, derrière la brume des continents, Lutz Bassmann sort des prisons et des cartons des libraires. Époussetant ses fières jaquettes, il s'étale sur les tables et grimpe dans les rayonnages.
Des blogs fleurissent et rougissent la blogosphère. Lutz défile dans mai qui redémarre.
Partout, ses amis vantent son génie âpre, des partisans encollent sauvagement la ville, au péril de leur vie.
Regardez ici, ces mains expertes qui s'emparent de lui avec doigté, le feuillettent en tous sens, lui soupèsent la volodine substance...
J'en vois une qui fait la moue — pourquoi choisir celui-ci plutôt qu'un autre...
Un qui compte et recompte ses sous — pourquoi les livres sont-ils si chers.
Ah ! en voilà un qui le glisse sous le rabat de son sac — livre volé, livre adoré !
Et celui-ci, et celle-là, jeunes étudiants qui courent vers la caisse, chacun avec un volume lutzien à la main. Ils se heurtent, les livres tombent, leurs yeux dessus, il voit qu'elle a pris les Moines-soldats, elle voit qu'il a pris les Haïkus de prison. Accroupis, je vois qu'ils se sourient en balbutiant des excuses, puis ils paient, sortent et s'invitent au café.
Ils se découvriront d'autres goûts, se promettront l'échange des livres, d'autres échanges. Ensemble, ils entreront dans l'amour clandestin du post-exotisme.

jeudi 1 mai 2008

Lignée rare et presque aléatoire

Ai eu un peu de temps pour regarder quelques-unes des vidéos d'entretiens avec Jean-Patrick Manchette rassemblées par Libération dans son Labo Vidéo. « Ça, c'est un néo-polar. C'est pas le polar classique...», dit-il d'emblée à Pivot, à propos du Petit Bleu de la côte ouest (1979).

Dans la lettre mensuelle des Archives pour tous de l'INA, je m'intéresse au téléfilm tiré d'Un Balcon en forêt (Mitrani, 1980). Je galère un peu dans les sécurités de compte et de téléchargement, mais je réussis tout de même à le louer pour 48 heures... Bonjour la sécurité ! Je verrai ça demain.

Il semblerait que Lionel ait quelques problèmes avec le contrat d'hébergement de blog du Monde, dont je découvre d'ailleurs qu'il est payant. Cette question de la propriété des contenus et illustrations insérés par l'utilisateur lambda dans une plate-forme, je me l'étais posée en février 2004 — un bail, donc ! — et l'avais temporairement résolue en m'installant chez un opérateur, U-blog, qui, sans être clair sur ce point, paraissait assez accueillant, avant de la résoudre définitivement un peu plus tard par l'émancipation que constitue le blog indépendant — et la sécurité des pages statiques. Nonobstant la question ouverte, intéressante en soi, je te conseille vivement, cher Lionel, de copier de ton blog tout ce qui est possible en html par devers toi...
Question posée à des spécialistes : n'existe-t-il pas de solution logicielle pour pomper tout le contenu et le code php d'un sous-domaine ou d'un blog particulier sur une plate-forme ? Ou bien les bases de données, type MySQL, ont-elles été créées en partie pour éviter ce genre d'action ?

Après de nombreuses heures de travail, je rejoins T. à Ginza où elle était avec une amie depuis le déjeuner. Pendant qu'elles discutent chaussures sur mesure chez Noguchi, je visite le Tokyu Hands du nouveau bâtiment Marronniers, en face du Printemps. C'est nul, cette notion de bricolage de luxe, logique dans ce quartier. Il n'y a presque rien, comme outillage réel. Que des produits finis, et le magasin lui-même est plutôt étroit, lourd. L'étage de marché du Printemps est lui aussi très décevant. Avant, il y avait foison de produits, grande diversité et plusieurs qualités ; maintenant il n'y a que des bijouteries de gâteaux. Heureusement, la boulangerie Bigot produit de l'excellent pain, présenté de façon normale et à des prix tout à fait corrects.

Après le dîner, je re-regarde Beaumarchais, l'insolent (Molinaro, 1996) sur TV5 Monde (et je l'enregistre, aussi, avec RealPlayer). Toujours intéressant de voir comment quelques hommes, une lignée rare et presque aléatoire — ici, le segment qui va de Voltaire à Beaumarchais —, ont promu les idées de liberté en dépit de leur environnement et de leur condition de naissance... L'éducation des citoyens, depuis deux siècles, n'ayant pas été à la hauteur, la majorité n'est toujours pas réellement libre ; elle est hélas maintenant convaincue de sa liberté, au moins chez nous, par des marchands d'idées qui l'aident à confondre le consumérisme — qui leur rapporte — avec le discernement — qui les ferait tous foutre à la porte — comme on les comprend.