D'ennui contre un meuble contondant
Par Berlol, dimanche 4 mai 2008 à 23:59 :: General :: #998 :: rss
Où avais-je la tête ! Hier, en fait,
c'était le jour de la Constitution... Lisant le journal ce
matin, T. m'enseigne qu'il y
avait des manifestations de freeters,
dont une
à Shinjuku (550 personnes environ ; mais pour ici,
c'est déjà beaucoup). Et, à Yurakucho,
plus de 4000 personnes — waoooh ! —
pour
défendre ladite Constitution
(toujours
menacée d'une réforme, imminente, qui annulera le
pacifisme
japonais). Mais aussi une contre-manifestation des camions noirs
jusqu'au milieu de Ginza — Lionel y était et quand
T. m'a téléphoné, elle ne devait pas
être très loin... Par ailleurs —
décidément — il y avait du monde pour
voir le film Yasukuni,
à l'une des quelques séances finalement
ménagées
après qu'une assemblée d'extrême-droite
s'était prononcée en faveur de sa diffusion
(promettant implicitement qu'il n'y aurait ni manifestation ni
agression).
Pour ce qui est d'aujourd'hui, la simonade continue. Pour
éviter l'ankylose, je sors faire une heure de
vélo et quelques courses au Seijo Ishii de Korakuen. Je fais
aussi des pauses blogueuses, pour donner relâche à
mes neurones — et parfois exciter mes humeurs... Mais lisez
plutôt.
« [...] Et je ne saurai dire pourquoi j’ai pensé à Catherine, comme une évidence, en traversant le Pont de Sèvres, Catherine Robbe-Grillet, et son Journal de Jeune mariée (Fayard, 2004), la période 1957-62, dont elle nous dit que son écrivain de mari n’en savait rien et qu’il ne l’aurait lu qu’avant parution. Du « nouveau roman » je dois bien avouer que je ne comprenais grand-chose, si ce n’est une volonté de casser le champ traditionnel de l’écriture en se débarrassant du réalisme, de la normalité et du naturalisme, en opposition aux grandes machines romanesques du XIXe siècle, Balzac en tête. Les Robbe-Grillet, Samuel Beckett, Michel Butor, Robert Pinget, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Claude Ollier, auxquels se joindront plus tard Jean Ricardou et Marguerite Duras, cette « école de Minuit », dérivé du nom de la maison dont le directeur Jérôme Lindon sera le premier à prendre le risque de publier et de fédérer des écrivains inconnus, aux textes déconcertants et à petits tirages, n’étaient pas les premiers : déjà avant eux Proust à sa manière cassait la structure classique de la narration en s’aventurant dans le labyrinthe de sa mémoire, Valéry se demandant comment on pouvait écrire des phrases aussi vaines que « La marquise sortit à cinq heures », et Céline prédisant au romanesque traditionnel des heures sombres s’il s’entêtait à « copier » la réalité.
Bref, je résume. En matière de littérature, de musique et d’art en général, il y aura toujours des expérimentateurs, des avant-gardistes... de génie parfois. Mais que l’on m’autorise à rester vulgairement orthodoxe dans mes choix, voire ringard, je le revendique. Dès lors qu’il me faut l’aide d’un mode d’emploi pour entrer dans une œuvre et y éprouver du plaisir, je baisse les bras. Et je reste persuadé qu’une œuvre est un tout qui doit se suffire à lui-même et s’appréhender sans aide extérieure, si ce n’est parfois, seule concession de ma part, un surplus de culture générale pour le resituer dans son contexte. Le nouveau roman qui revendique la mise en danger du lecteur en lui retirant tous les conforts de lecture est un exercice de style qui m’assomme. [...] » (Philippe Vébret, extrait de « Catherine, veuve Robbe-Grillet », La Presse littéraire, n°14, mars-mai 2008. C'est moi qui souligne.)
Commentaire :
« O. sort de sa poche un stylo-mine et écrit dans la marge : Incurable bêtise française.» (Claude Simon, La Bataille de Pharsale, p. 238) — alias la bataille de la phrase... Autant dire que la guerre contre les tièdes et les pantouflards de la littérature est toujours ouverte.
Mais comment peut-on vouloir se consacrer à la littérature contemporaine, comme c'est le cas de Vébret, de la bonne volonté duquel je ne doute pas, et avoir si peu de goût pour l'expérimentation littéraire ? Cela veut dire tout bonnement qu'il souhaite lire et promouvoir toujours la même chose, ou tout au moins des productions qui restent dans les cadres sages des conventions. Et ce, comme si la nouveauté d'il y a 50 ans était toujours aussi dangereusement insupportable — ce qui est d'ailleurs lui faire compliment !
Je puis respecter le goût d'autrui mais pas laisser écrire des contre-vérités. Qu'une œuvre doive être un tout qui se suffit (seconde citation soulignée), on ne peut en faire un argument contre les auteurs dits du Nouveau Roman puisque c'était précisément un des seuls points sur lequel ils s'accordaient. Ils allaient même jusqu'à refuser que l'on fît appel aux connaissances extérieures et à la culture générale, souhaitant installer dans l'œuvre, que ce soit de façon claire ou déguisée, tous les éléments nécessaires à sa compréhension.
Pour ma part, je me suis souvent trouvé en bien plus grand danger de m'effondrer d'ennui contre un meuble contondant à cause d'un livre trop conventionnel qu'en restant éveillé pour traquer les sens d'un opus de Sarraute ou de Pinget.
Ah, tiens, pendant que j'y suis : le programme du colloque des 14 et 15 mai, en Sorbonne et à Censier, Claude Simon, à la lumière de l'histoire littéraire, de l'histoire culturelle et de la sociologie de la littérature. Un peu long, comme titre...
Pour ce qui est d'aujourd'hui, la simonade continue. Pour
éviter l'ankylose, je sors faire une heure de
vélo et quelques courses au Seijo Ishii de Korakuen. Je fais
aussi des pauses blogueuses, pour donner relâche à
mes neurones — et parfois exciter mes humeurs... Mais lisez
plutôt.« [...] Et je ne saurai dire pourquoi j’ai pensé à Catherine, comme une évidence, en traversant le Pont de Sèvres, Catherine Robbe-Grillet, et son Journal de Jeune mariée (Fayard, 2004), la période 1957-62, dont elle nous dit que son écrivain de mari n’en savait rien et qu’il ne l’aurait lu qu’avant parution. Du « nouveau roman » je dois bien avouer que je ne comprenais grand-chose, si ce n’est une volonté de casser le champ traditionnel de l’écriture en se débarrassant du réalisme, de la normalité et du naturalisme, en opposition aux grandes machines romanesques du XIXe siècle, Balzac en tête. Les Robbe-Grillet, Samuel Beckett, Michel Butor, Robert Pinget, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Claude Ollier, auxquels se joindront plus tard Jean Ricardou et Marguerite Duras, cette « école de Minuit », dérivé du nom de la maison dont le directeur Jérôme Lindon sera le premier à prendre le risque de publier et de fédérer des écrivains inconnus, aux textes déconcertants et à petits tirages, n’étaient pas les premiers : déjà avant eux Proust à sa manière cassait la structure classique de la narration en s’aventurant dans le labyrinthe de sa mémoire, Valéry se demandant comment on pouvait écrire des phrases aussi vaines que « La marquise sortit à cinq heures », et Céline prédisant au romanesque traditionnel des heures sombres s’il s’entêtait à « copier » la réalité.
Bref, je résume. En matière de littérature, de musique et d’art en général, il y aura toujours des expérimentateurs, des avant-gardistes... de génie parfois. Mais que l’on m’autorise à rester vulgairement orthodoxe dans mes choix, voire ringard, je le revendique. Dès lors qu’il me faut l’aide d’un mode d’emploi pour entrer dans une œuvre et y éprouver du plaisir, je baisse les bras. Et je reste persuadé qu’une œuvre est un tout qui doit se suffire à lui-même et s’appréhender sans aide extérieure, si ce n’est parfois, seule concession de ma part, un surplus de culture générale pour le resituer dans son contexte. Le nouveau roman qui revendique la mise en danger du lecteur en lui retirant tous les conforts de lecture est un exercice de style qui m’assomme. [...] » (Philippe Vébret, extrait de « Catherine, veuve Robbe-Grillet », La Presse littéraire, n°14, mars-mai 2008. C'est moi qui souligne.)
Commentaire :
« O. sort de sa poche un stylo-mine et écrit dans la marge : Incurable bêtise française.» (Claude Simon, La Bataille de Pharsale, p. 238) — alias la bataille de la phrase... Autant dire que la guerre contre les tièdes et les pantouflards de la littérature est toujours ouverte.
Mais comment peut-on vouloir se consacrer à la littérature contemporaine, comme c'est le cas de Vébret, de la bonne volonté duquel je ne doute pas, et avoir si peu de goût pour l'expérimentation littéraire ? Cela veut dire tout bonnement qu'il souhaite lire et promouvoir toujours la même chose, ou tout au moins des productions qui restent dans les cadres sages des conventions. Et ce, comme si la nouveauté d'il y a 50 ans était toujours aussi dangereusement insupportable — ce qui est d'ailleurs lui faire compliment !
Je puis respecter le goût d'autrui mais pas laisser écrire des contre-vérités. Qu'une œuvre doive être un tout qui se suffit (seconde citation soulignée), on ne peut en faire un argument contre les auteurs dits du Nouveau Roman puisque c'était précisément un des seuls points sur lequel ils s'accordaient. Ils allaient même jusqu'à refuser que l'on fît appel aux connaissances extérieures et à la culture générale, souhaitant installer dans l'œuvre, que ce soit de façon claire ou déguisée, tous les éléments nécessaires à sa compréhension.
Pour ma part, je me suis souvent trouvé en bien plus grand danger de m'effondrer d'ennui contre un meuble contondant à cause d'un livre trop conventionnel qu'en restant éveillé pour traquer les sens d'un opus de Sarraute ou de Pinget.
Ah, tiens, pendant que j'y suis : le programme du colloque des 14 et 15 mai, en Sorbonne et à Censier, Claude Simon, à la lumière de l'histoire littéraire, de l'histoire culturelle et de la sociologie de la littérature. Un peu long, comme titre...
Commentaires
1. Le lundi 5 mai 2008 à 07:32, par jean-françois paillard :
Ce genre de commentaires à la Vébret ne laissent pas non plus de m'étonner... Je suis persuadé qu'on peut lire Robbe-Grillet sans aucun effort particulier, avec jubilation, sans même imaginer qu'il écrive forcément contre qui que ce soit, contre Balzac par exemple, contre Balzac ! ça me paraît idiot, j'en disputais récemment avec un ami romancier, qui n'avait pour qualifier l'écriture de Robbe-Grillet que cette expression "d'anti-Balzac" à la bouche, c'est extraordinaire cette hargne quand même, mais d'où vient-elle bon sang ? car, pour avoir lu un peu les deux, je n'ai pas trouvé cela du tout, d'ailleurs il me semble tout à coup, il faudrait que je relise, j'aurais dû y penser dans la discussion avec ledit pote, que Robbe-Grillet parlait, à propos du Père Goriot je crois, dans son "pour un nouveau roman", de lassitude, très grande lassitude à la lecture de ces imitateurs imbéciles qui s'entêtent à le reproduire, Balzac, mais Balzac lui-même, je suis sûr que pour Robbe-Grillet comme pour n'importe qui, ça ne peut être que délice de lecture, Balzac l'expérimentateur d'ailleurs, et Sarraute, un régal, mais c'est effectivement qu'il ne faut pas être rétif, passif, prétérité, ne pas s'embarquer dans une attente de quelque chose qui sente l'encaustique, ne pas voir dans la littérature qu'enfilage de jolies phrases de faux style qui flattent le lecteur, ce côté démonstratif, ce côté conversation forcément brillante qu'on trouve du côté de l'Europe buissonnière et faux émules néo néo néo-stendhaliens, mais je m'égare...
2. Le lundi 5 mai 2008 à 15:04, par Berlol :
Parfaitement ! ARG (ni Sarraute ni les autres) n'a jamais rien "reproché" à Balzac lui-même. Mais à ses imitateurs anachroniques, oui ! Et précisément de faire du Balzac anachroniquement, c'est-à-dire de ne pas être de leur temps, de ne pas savoir inventer d'écriture de leur époque. Et ça dure depuis un siècle et demi ! Pour lesdits imitateurs, il a alors été plus facile de dire et faire dire qu'ARG avait attaqué directement Balzac que d'essayer d'inventer quelque chose. Le mensonge était tellement gros — crime de lèse-majesté ! — qu'il a été gobé par tout un lectorat qui a même refusé ou négligé d'aller vérifier si c'était vrai !
La position de Vébret est plus nuancée : il reconnaît une "valeur" novatrice au Nouveau roman mais il la rejette pour lui-même, en avouant ne pas aimer être mis en "danger" et préférer une littérature de "confort". Mais l'hypocrisie pointe son nez puisqu'étant engagé dans une entreprise de littérature actuelle, ce qu'il écrit "pour lui-même" devient prescriptif pour tout un "nouveau" lectorat qui a l'impression que certaines publications "actuelles" traitent de littérature "nouvelle". Là encore, il suffit de présenter l'histoire littéraire dans une perspective ni trop fausse ni trop vraie, d'historiciser le tout comme une belle histoire simple, par exemple celle de Lindon et de sa maison d'édition, et le tour est joué : personne n'ira y voir de plus près !
3. Le mardi 6 mai 2008 à 00:53, par JFP :
Peut-être ne pas publier l'élucubration suivante, mais il faudrait peut être qu'un jour (à moins ue cela n'existe déjà et je serais interessé de savoir qui s'y est attelé) qqun se penchât sérieusement, c'est-à-dire à la fois littérairement et sociologiquement (difficile, j'en conviens) sur cette chose bizarre qu'est l'école minuit et notamment cette étrange façon qu'a eue Lindon de façonner une certaine littérature, en sous main, en quelque sorte par personne interposée (et essayer de trouver pourquoi), en choisissant de façon totalement souveraine, ses 'poulains', les plaçant, comme sur un vaste échiquier, (Echenoz - et FB, ai-je cru comprendre, dans un de ses billets (?) - évoquent qualque chose de cet ordre, une manière de contrainte de corps : vous y êtes, maintenant il faut filer droit, me complaire, comme si avoir été choisi dans l'écurie, c'est aussi avoir été élu, c'est-à-dire contraint, obligé à qq chose, une écriture, un pli, une course, débrouillez vous, mêm si tout est apparemment non dit, on parle ici et là d'une virgule, mais l'auteur est nettement, au moins au début, dominé par cette présence-exigence impérieuse de Lindon, son 'attitude', et si ça ne plaît pas, ce n'est pas publié, en tout cas j'ai cru deviner derrière l'hommage à Lindon d'Echenoz, à la fois jamais exprimé et là en permanence, et c'est ce qui fait à mes yeux la réussite du livre, un fiel extraordinaire, peut-être une haine rentrée, en tout cas un sentiment bizarre, le sentiment en creux, très trouble, d'avoir été en permanence manipulé comme un pion par ce type si courtois, ce qui n'enlève en rien bien sûr à l'autonomie et la qualité des auteurs de Minuit, c'est compliqué à dire et j'élucubre sans doute...),
4. Le mardi 6 mai 2008 à 01:33, par Berlol :
Tu élucubres juste ! je crois...
Anne Simonin, "Les Éditions de Minuit, 1942-1955", IMEC éditions, 1994. Même si elle ne va pas jusqu'à Échenoz ou Bon, l'étude apporte déjà beaucoup d'informations, en marge de la sociologie, sur le style Lindon, après la reprise de la maison mythique... L'arbitraire du deuxième livre refusé semble être le fait le plus marquant mais j'imagine qu'il y avait des tas d'autres travers...
Au-delà de cela, j'ai remarqué cet esprit tordu chez plusieurs de nos "grands" éditeurs. Paulhan, Pia, Gallimard lui-même (Gaston, bien sûr) étaient des matois de première. Et tous avec ce sérieux roublard, cette causticité de faiseurs d'hommes — je crois surtout qu'ils avaient les chevilles très très enflées.
5. Le mardi 6 mai 2008 à 02:18, par JFP :
oui, lu ça aussi a propos de gallimard et paulhan dans les bios de gide, michaux, journal de léautaud etc. On s'écarte sensiblement du sujet lindon, mais c'est vrai, cette façon de traiter l'auteur avec extrême politesse, flatterie matoise et componction réfrigérante (pour le sous rémunérer éhontément entre parenthèses), encore d'actualité dans le carré d'or parisien, je pense toujours à ça quand je lis un texte déplorant la mutation de l'édition française avec arrivée des controleurs de gestion et des grands groupes dans les annnées 1980, certes, c'est pas bien, mais n'oublions pas combien avant, l'edition à l'ancienne, c'était feodalité infâme, prébende, arbitraire et coups fourrés, piquage de l'éditeur dans la caisse comme n'importe quel petit patron du commerce, cela invariablement sur le dos de l'auteur (et du correcteur et du traducteur et de l'attachée de presse et de la secrétaire, presque toutes femmes, considérées par les éditeurs, absolument tous des hommes, comme gens de maison, quantité négligeable, alors que force vive), ça on le dit jamais, quelque chose qui assommait je crois céline, grand pourfendeur d'éditeurs en qui il ne voyait que vautours en faux col...
6. Le mardi 6 mai 2008 à 02:59, par Berlol :
D'où un franc refus d'en faire les héros de la littérature qu'ils prétendent encore être et ma totale absence de pitié dans les épreuves qu'ils traversent. Par bonheur, je ne caresse pas l'espoir de publier des livres... Tout juste l'idée qu'il doit y avoir, comme il y a toujours eu, dans quelques bureaux, des gens bien, qui font mentir tout ce qu'on vient d'écrire et qui ne vont pas nous contredire.
7. Le mardi 6 mai 2008 à 18:57, par Berlol :
Pendant qu'on y est :
« [...] ces protestations, cette indignation, cet effroi même, ont été formulés dans des termes qui illustrent on ne peut mieux les problèmes qui dans le domaine de la littérature et de l'art opposent les forces conservatrices à ces autres que je n'appellerai pas « de progrès » (ce mot n'a, en art, aucun sens) mais de mouvement, mettant bien en lumière ce divorce de plus en plus prononcé et dont on a tant parlé entre l'art vivant et le grand public peureusement entretenu dans un état d'arriération par les puissances de tout ordre dont la plus grande peur est celle du changement.» (Claude Simon, Discours de Stockholm, Minuit, 1986, p. 10)
8. Le mercredi 7 mai 2008 à 05:51, par Manu :
J'aime bien le "progrès n'a, en art, aucun sens". Ça sépare d'emblée la qualité des techniques employées de celle de l'oeuvre elle-même. Par exemple, pour ce qui est de la musique, les progrès réalisés dans les domaines de l’enregistrement, du mastering, de la synthèse sonore, de la numérisation etc., ne feraient pas progresser l’art. Idem dans la photo. Je suis d’accord, mais en fait, à y réfléchir de plus près, seulement partiellement : un bon morceau de musique même mal enregistré, composé avec des instruments de qualité moyenne peut s’avérer être un titre d’anthologie. Mais je pense quand même que les progrès techniques peuvent participer à l’amélioration de l’œuvre ou en tout cas, au plaisir éprouvé à la contempler, la lire, l’écouter, la consommer. Peut-on pour autant parler de progrès de l’art ? Peut-être pas, après tout.
9. Le mercredi 7 mai 2008 à 06:11, par jfp :
A mon avis, le progrès technique (1) change de fait, et irrésistiblement, la nature de l'Oeuvre (cf le texte célèbre de walter benjamin à propos du cinéma), et met l'accomplissement de toute Oeuvre (je préfère l'idée d'oeuvre à l'idée d'art dont je ne crois pas l'existence en dehors du discours obligé de l'art qui est piégé) à la portée de tous (comme l'avait bien senti beuys), même l'écriture (son travail, ses formes, ses structures, ses extensions) est profondément modifiée par le traitement de texte, parfois l'hypertexte, et l'usage de l'ordinateur, même si subsistent en elle bien sûr des invariants...
(1) Facilitant notamment et surtout je pense l'usage de tel ou tel medium, élargissant les pistes de son usage, avant même d'en assurer sa reproductibilité industrielle...
10. Le mercredi 7 mai 2008 à 15:31, par Berlol :
Oui, je pensais à quelque chose comme ça, aussi. Dans une œuvre, il y a toujours deux composantes, deux faces inséparables, comme pile et face d'une pièce : une composante immatérielle (elle même faite d'intellect, de concept, d'affect, de références, voire d'instincts et de gestes venant du corps et du travail avec son corps) et une composante matérielle directement liée aux matériaux employés pour sa réalisation. Les murs des grottes, type Lascaux ou autres, sont ornés de figures très artistiques, très conceptuelles, porteuses d'immenses affects, autant pour ce qu'on imagine de ceux qui les ont réalisées que pour ce que ça nous fait du fait de l'espace temporel. Les moyens techniques nous paraissent rudimentaires alors qu'à leur époque, c'était sans doute la pointe de la technique...
11. Le jeudi 8 mai 2008 à 03:30, par JFP :
S'agissant de l'apport technique du traitement de texte, dont on ne parle pas, et pourtant combien de colloques sur le sujet de l'écriture ! et c'est pourtant l'essentiel, il y a la possibilité très concrète pour le romancier notamment de revenir sans cesse, en permanence, de façon continue, sur le texte, n'importe où (ah si proust avait connu cela, l'homme aux paperoles, la face de la recherche eût changé et sa vie, son rapport au corps aussi), d'opérer des recherches sémantiques, d'éliminer utrarapidement les répétitions (ah si flaubert... et combien d'heures gagnées sur ses séances d'abrutissement, vautré sur son canapé), d'avancer vite pour revenir travailler plus tard le mot juste et la ponctuation, de travailler le texte comme Rodin modèle une sculpture : par enlèvements-rajouts à partir d'une base portant les grands équilibres, et bien sûr aussi, de pratiquer cuting, de l'entrelarder de citations (une technique qui a toujours existé certes - cf Antoine Compagnon - mais c'est la façon qui est révolutionnaire) et aussi cette possibilité nouvelle, que j'essaie de mettre en oeuvre dans le texte que j'écris actuellement, d'écrire tout simplement à l'envers, comme on tisse... A prendre l'écriture ainsi, dans sa pratique concrete, on voit tout de suite que la distinction forme/fond s'interpénètre, agis l'une sur l'autre, comme s'interpenetre esprit/corps ou matiere/energie, des poles qui a mon sens designent la meme chose... J'approuve cette idée de travail avec son corps, que partagent phénoménologues, neurologues et ethnologues ce qui règle le compte d'ailleurs aux imbéciles qui croient encore à cette distinction absurde "manuel/intellectuel"...
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