Après le déjeuner, j'accompagne T. à
Marunouchi
chez le dentiste pour les soins planifiés la semaine
dernière. Non parce qu'elle aurait besoin de mes services de
traduction... mais pour observer, tout en lisant — ma
couverture —, comment
fonctionne le cabinet. De plus, nous devons payer pour le mois. Entre
les rapides coups d'yeux très
techniques sur l'attitude des assistantes et des dentistes qui passent
masqués, j'achève
Les Quatre Fleuves,
leurs sinuosités rimbaldingues, l'éloge
de la récup' des métaux et de la famille qui fait
bloc. Ça va trop vite ! Comme T. a disparu depuis
plus d'une demi-heure, je passe à l'
Éloge de la vache
folle...
« Elle
m'expliqua d'une voix acidulée (c'est sa voix du
matin ; celle du soir est plutôt
caramélisée) que j'avais encore trois jours pour
parfaire ma sainte mission. Mes oreilles se mirent à
bourdonner, ma langue devint pâteuse et je crus voir la
pièce se retourner comme un immense sablier tandis que nous
glissions, Mirabelle et moi, inévitablement
entraînés vers l'étroit goulot de la
folie.
— Tu
veux dire, Mirabelle, que j'ai sacrifié mon droit le plus
élémentaire au sommeil pour un texte que personne
n'attendait aujourd'hui ? Est-ce cela que tu essaies de me
faire comprendre ?
— Pas la
peine de m'enturbanner dans ta pléthorique d'autodidacte,
Frédéric, tu m'as très bien
réceptionnée.
De temps
à autre son passé de standardiste à
temps partiel et de lectrice de L'Express
resurgissait comme un
hélicoptère Huey-Cobra entre deux collines
défoliées. La sagesse consistait alors
à s'évaporer sans laisser de
dépôt.
J'envisageais un
repli salvateur. Si je commettais l'immense erreur de m'attarder, il
était fort probable que Mirabelle me gratifierait d'une
nouvelle mission, ce que je ne souhaitais pas
particulièrement, ayant une dépression
à peaufiner dans les plus brefs délais. Mes
ambitions, on le voit, demeurent circonscrites au territoire du spleen,
ce qui fait dire à mon ami Arnaud que je me vautre dans un
carriérisme morbide.
Aussi est-ce
à reculons, la respiration bloquée, que je
dirigeai mes talons vers la porte par laquelle j'étais
entré et contre le chambranle de laquelle je
m'étais appuyé. A priori, un sans
faute.» (
Christophe
Claro,
Éloge de la vache
folle, Paris : Éditions Fleuve Noir,
1996, p. 31-32)
Passons au 4e étage de Shin-Marunouchi Bldg où T.
récupère un pantalon après l'ourlet et
où je repère un costume en lin qui
nécessite tout de même d'attendre les soldes. Puis
du pain et on ne traîne pas parce que le ciel est entre le
gris et l'ocre, on peut le voir s'alourdir de minute en minute. Et en
effet quand ça tombe, ça tombe dru, mais on a
déjà atteint la maison.
L'Affaire
Sacha Guitry,
sur TV5 monde ce soir, excellent ! Un ton juste —
bien que je n'aie
jamais creusé le détail de l'affaire. J'ai su, il
y a
longtemps et sans plus, qu'il avait eu des
démêlées
avec les autorités à la Libération
pour avoir
continué son métier durant l'Occupation allemande
de
Paris. Trouvant le film excellent, excellemment joué et mis
en
scène, je me demande si je ne cours pas un risque de
révisionnisme dans ma tête en n'allant pas
vérifier si tout cela est
vrai. On a donc, pour en remettre une couche sur la fiction, un
téléfilm de fiction de 2005, une fiction
télé : Balmer n'est pas Guitry, les
cafards dans les
paillasses ne sont pas les vrais cafards d'alors, on ne voit jamais les
prévenus (
ou
détenus ? ou retenus ?)
faire pipi ou caca, le film n'a pas été
tourné en
1944, etc. L'ensemble se propose cependant à nous comme une
vérité historique, une reconstitution partielle,
elliptique, focalisée sur les principaux instants des soixante jours que Guitry a passés en prévention
(détention ? rétention ?) avec
un dossier
où, dans la case du motif de l'arrestation, est
écrit
à la main le mot
ignoré.
Il faut que tout ça tienne en une heure trente. Cette
vérité vraisemblable dont je sais que c'est
techniquement
(et artistiquement) une fiction, je prends le risque, parce que la
fiction est vraisemblable, de considérer pour ma gouverne
que
c'est la réplique de la vérité. Et
c'est parce que
c'est excellemment joué et mis en scène que le
risque
de passer pour la vérité historique est grand.
Dans un autre sens et si l'on est un peu curieux, c'est une bonne
occasion pour faire une recherche dans des documents officiels ou une
biographie sérieuse ; on louera alors le pouvoir
auto-pédagogique, incitatif de la fiction
télé (absolument rien dans le
site
Guitry, en revanche
Wikipédia
corrobore le téléfilm, sur
AgoraVox un ouvrage de
Jean-Philippe Ségot est signalé en 2007 chez
Séguier (déjà
épuisé ou indisponible ?),
Canal Académie propose
une série d'émissions, etc.). Et l'on s'apercevra
que c'est la rumeur de ces
« démêlées »
qui laisse persister un mensonge, qui permet au soupçon
collaborationniste de survivre alors que la fiction
télévisée rétablit la
vérité et qu'elle est
précisément construite, jouée pour
déjouer les pièges de la sale ignorance...
Le problème de la fiction et de son rapport à la
vérité n'est donc pas seulement interne au
récit ou à l'œuvre (preuves et effets
de réel ou, au contraire, de féérie,
de mensonge ou d'incohérence) mais il réside
aussi dans l'attitude de réception, la volonté de
savoir finalement,
et de savoir séparer le plaisir pris à la fiction
bien faite, agissant sur nous comme un manège de
fête foraine le temps d'un tour, et la
vérité d'événements pour sa
gouverne et l'avenir.
Un ami m'a écrit son accord avec mes propos de la semaine
dernière sur la fiction. Je l'en remercie parce que les
réactions se font de plus en plus rares, en public comme en
privé, chacun étant plus occupé
à zapper d'un blog à l'autre (le nom de Netvibes
pourrait être celui d'une pathologie) qu'à
approfondir un sujet théorique ou une œuvre
littéraire en y passant plus que quelques heures
résumées en un billet de vingt lignes que les
blogs fédérateurs et avides de trafic voudront
peut-être reprendre, le reste étant
réputé indigeste. Tant pis pour eux.