Plus encore que les autres jeudis, une journée épuisante. Non pour la charge de travail — ce n'est pas l'usine — mais pour la posture de disponibilité communicative à conserver du matin au soir, inscrite autant dans le costume choisi (même si la cravate ici n'est pas obligatoire) que dans le demi-sourire de rigueur. Du cours de 1ère année où la moitié des étudiants rament de ne pas savoir prendre des notes ni réfléchir par eux-mêmes jusqu'au double séminaire de cinéma où je passe et commente la seconde moitié de La Sirène du Mississipi avant d'enchaîner avec Dédales (qui captive totalement la classe), en passant par le déjeuner durant lequel il faut discuter pédagogie de pied ferme en tentant d'avaler un immonde ramen.

Aussi quand vient le soir et que passe un film à la télé de pure violence, je me soumets à sa loi déstressante. Tommy Lee Jones est seul à pouvoir éliminer Benicio Del Toro, The Hunted... (Traqué, W. Friedkin, 2003) et je le laisse faire en maudissant de mon trou les techniques commando et toutes les soldatesques.
Après, je suis de nouveau disposé à recevoir de la littérature et je lis longuement Raymond Federman au lit, en lui demandant bien pardon d'avoir laissé François Bégaudeau lui griller la priorité au premier virage après Cannes.

Une nouvelle écoute du Ralbum a sans doute aussi contribué à me remettre d'équerre, c'est-à-dire dans une perpendicularité parfaite au sens du gouvernement et de ses membres : même minuscule, mon angle d'éternelle fermeté leur va droit dans la figure. Merci donc à Olivier Mellano de nous réveiller d'Une bonne Droite — même s'il est invraisemblable et regrettable que sa chanson finisse par la « caresse » d'un romantisme qui ne « détruira » jamais rien. Merci à Emmanuel Tugny pour le superbe Construção et pour le petit côté Ange de Vider les villes. Merci à Éric Meunié dont l'impeccable Président Nucléaire me fait souvenir que mon « honte d'être français » lundi est d'abord le sien. Merci à Éric Chevillard car moi aussi « je voulais casser ma guitare » et « je crois que j'ai trouvé sur quoi » ! Merci enfin à Laure pour la fausse douceur de ses Ouvriers vivants et à François pour sa Peur, à la première écoute duquel j'avais su que c'était de lui avant de regarder le livret.

« Quand je suis rentré en France pour la première fois après 11 ans d'Amérique, un jour, par hasard, je tombe sur Bébert. [...]

Je suis assis à côté de Bébert, en face de sa mère. Elle me passe la soupière. Une soupe de petits pois qui sent bon. Je me sers. Je prends la cuillère et en la levant vers ma bouche, je remarque qu'il y a des initiales gravées sur le manche. Je regarde. C'est une cuillère en argent.


MF. Ce sont les initiales que je vois sur la cuillère. Et tout à coup, je me rends compte que je tiens dans ma main une cuillère qui appartenait à ma mère. [...]

Je suis resté encore un moment assis, ma main suspendue devant moi, les yeux fixés sur la cuillère. Puis, je l'ai déposée lentement sur la table. Je me suis levé. J'ai rien dit. Ils avaient tous la tête baissée sur leur soupe. Je suis resté debout un instant, puis je suis parti sans claquer la porte. J'ai senti le lourd silence derrière moi quand je l'ai refermée. [...]

Pendant que j'écrivais ce passage, le téléphone a sonné. Ma fille Simone, de Boston. Elle me demande ce que je suis en train de faire. Je lui lis au téléphone ce que je viens d'écrire.

Papa, tu vas pas mettre ça dans ton livre. C'est pas vrai ce que tu racontes là. T'as inventé toute cette histoire de la cuillère pour faire plus dramatique. T'as fabriqué ça. Personne ne va te croire. Surtout que tu dis tout le temps que tes parents étaient pauvres, alors comment ça se fait que ta mère avait des cuillères en argent ? Et puis c'est vachement sentimental ce que tu racontes. Même si c'est vrai, c'est trop mélodramatique. En plus, la rencontre par hasard avec Bébert, c'est pas croyable. Si j'étais toi, j'enlèverai ça tout de suite.» (Raymond Federman, Chut, p. 83-87)