Centre de sport en matinée, habitude reprise. En plus, il fait beau, ce matin. Il y a maintenant une autre occidentale, jeune, qui vient au même horaire, déjà vue la semaine dernière, sans doute reste-t-elle plus longtemps que moi. Nous ne nous sommes encore fait aucun signe de salut ou de connivence quelconque. Je recule toujours le moment de ce genre de contact, non que je n'aime pas faire de rencontre ou que j'en redoute quelques conséquences, et d'ailleurs pourquoi souhaiterais-je rencontrer une Occidentale plutôt qu'une des agréables Japonaises du centre, n'était la barrière de la langue, mais parce que ces instants à m'occuper de mon corps et de mon livre, entre vélo sudatif et machines musclantes, sont de nature asociale, parce que je remballe ma sociabilité précisément dans ces horaires-là et que j'imagine que quelqu'un d'autre qui serait quelqu'un de bien devrait en faire autant. On a déjà bien assez de temps sociable forcé pour s'en garder un peu de côté pour soi seul, même paradoxalement au milieu des autres... Accessoirement aussi parce que je ne voudrais pas passer pour un dragueur lourd, ah oui vous habitez le quartier, et vous faites quoi, et vous êtes mariée, et vous allez rester longtemps au Japon, etc. — tout ça n'est pas dans mon tempérament.

« La grande ironie, c'est que mes parents et mes sœurs seraient peut-être morts fusillés à Argentan en tant que collaborateurs, et non pas dans les camps de concentration en tant que juifs.» (Raymond Federman, Chut, p. 138)

« Mon père, quand il voyait des cafards dans la cuisine, il les écrasait avec ses chaussures, et alors il me disait de ramasser la bouillie qui sortait des cafards avec une pelle et un morceau de journal et de la jeter dans le seau. Cette bouillie qui sortait des cafards qu'on écrasait, ça ressemblait à du sperme. Ça me dégoûtait.» (Ibid., p. 143 — je subodore l'anachronisme parce qu'il est peu probable qu'à cette époque l'enfant ait déjà connu le sperme...)

« Moi qui suis totalement amoral, totalement perdu dans ma tête, moi qui aurais dû changer de temps il y a bien longtemps, comment puis-je être responsable envers ce que j'écris ? D'ailleurs, l'écriture responsable est toujours fausse, parce que la responsabilité est un mensonge. On se dit responsable, mais en fait, on prétend l'être. ceux qui ont exterminé ma famille se disaient responsables de débarrasser l'humanité de cette vermine. C'est comme ça que ces responsables appelaient les juifs. Vermine.

Et pourquoi avoir un sens du devoir envers mes souvenirs ? Les souvenirs sont aussi faux. Se souvenir, c'est faire du cinéma mental qui fausse toujours l'événement original. Les souvenirs ne sont que des fictions.» (Ibid., p. 165)

J'ai mis aussi des citations lues après, quand j'étais dans le train de Tokyo. Il danse, Federman, sur la corde raide, entre réalisme, lyrisme, sentimentalisme, fiction, autofiction, « merde de témoignage », etc., et il le fait excellemment. Soudain, la tuile, je me suis pris à penser à une comparaison avec le Weyergans de Trois Jours chez ma mère, parce que c'est plein d'allers-retours temporels, de digressions, d'explications, d'apostrophes, etc. Mais l'analogie ne tient pas cinq minutes. En effet, il y a quelque chose de radicalement différent entre mes deux lascars : l'un est cabotin et racoleur, l'autre pas. Je vous laisse deviner lequel ?