Soudain, la tuile
Par Berlol, vendredi 6 juin 2008 à 23:49 :: General :: #1032 :: rss
Centre de sport en matinée, habitude reprise. En plus, il
fait beau, ce matin. Il y a maintenant une autre occidentale,
jeune, qui vient au même horaire, déjà
vue la semaine dernière, sans doute reste-t-elle plus
longtemps que moi. Nous ne nous sommes encore fait aucun signe de salut
ou de connivence quelconque. Je recule toujours le moment de ce genre
de contact, non que je n'aime pas faire de rencontre ou que j'en
redoute quelques conséquences, et d'ailleurs pourquoi
souhaiterais-je rencontrer une Occidentale plutôt
qu'une des agréables Japonaises du centre,
n'était la barrière de la langue, mais parce que
ces instants à m'occuper de mon corps et de mon livre, entre
vélo sudatif et machines musclantes, sont de nature
asociale, parce que je remballe ma sociabilité
précisément dans ces horaires-là et
que j'imagine que quelqu'un d'autre qui serait quelqu'un de bien
devrait en faire autant. On a déjà bien assez de
temps sociable forcé pour s'en garder un peu de
côté pour soi seul, même paradoxalement
au milieu des autres... Accessoirement aussi parce que je ne voudrais
pas passer pour un dragueur lourd, ah oui vous habitez le quartier, et
vous faites quoi, et vous êtes mariée, et vous
allez rester longtemps au Japon, etc. — tout ça
n'est pas dans mon tempérament.
« La grande ironie, c'est que mes parents et mes sœurs seraient peut-être morts fusillés à Argentan en tant que collaborateurs, et non pas dans les camps de concentration en tant que juifs.» (Raymond Federman, Chut, p. 138)
« Mon père, quand il voyait des cafards dans la cuisine, il les écrasait avec ses chaussures, et alors il me disait de ramasser la bouillie qui sortait des cafards avec une pelle et un morceau de journal et de la jeter dans le seau. Cette bouillie qui sortait des cafards qu'on écrasait, ça ressemblait à du sperme. Ça me dégoûtait.» (Ibid., p. 143 — je subodore l'anachronisme parce qu'il est peu probable qu'à cette époque l'enfant ait déjà connu le sperme...)
« Moi qui suis totalement amoral, totalement perdu dans ma tête, moi qui aurais dû changer de temps il y a bien longtemps, comment puis-je être responsable envers ce que j'écris ? D'ailleurs, l'écriture responsable est toujours fausse, parce que la responsabilité est un mensonge. On se dit responsable, mais en fait, on prétend l'être. ceux qui ont exterminé ma famille se disaient responsables de débarrasser l'humanité de cette vermine. C'est comme ça que ces responsables appelaient les juifs. Vermine.
Et pourquoi avoir un sens du devoir envers mes souvenirs ? Les souvenirs sont aussi faux. Se souvenir, c'est faire du cinéma mental qui fausse toujours l'événement original. Les souvenirs ne sont que des fictions.» (Ibid., p. 165)
J'ai mis aussi des citations lues après, quand j'étais dans le train de Tokyo. Il danse, Federman, sur la corde raide, entre réalisme, lyrisme, sentimentalisme, fiction, autofiction, « merde de témoignage », etc., et il le fait excellemment. Soudain, la tuile, je me suis pris à penser à une comparaison avec le Weyergans de Trois Jours chez ma mère, parce que c'est plein d'allers-retours temporels, de digressions, d'explications, d'apostrophes, etc. Mais l'analogie ne tient pas cinq minutes. En effet, il y a quelque chose de radicalement différent entre mes deux lascars : l'un est cabotin et racoleur, l'autre pas. Je vous laisse deviner lequel ?
« La grande ironie, c'est que mes parents et mes sœurs seraient peut-être morts fusillés à Argentan en tant que collaborateurs, et non pas dans les camps de concentration en tant que juifs.» (Raymond Federman, Chut, p. 138)
« Mon père, quand il voyait des cafards dans la cuisine, il les écrasait avec ses chaussures, et alors il me disait de ramasser la bouillie qui sortait des cafards avec une pelle et un morceau de journal et de la jeter dans le seau. Cette bouillie qui sortait des cafards qu'on écrasait, ça ressemblait à du sperme. Ça me dégoûtait.» (Ibid., p. 143 — je subodore l'anachronisme parce qu'il est peu probable qu'à cette époque l'enfant ait déjà connu le sperme...)
« Moi qui suis totalement amoral, totalement perdu dans ma tête, moi qui aurais dû changer de temps il y a bien longtemps, comment puis-je être responsable envers ce que j'écris ? D'ailleurs, l'écriture responsable est toujours fausse, parce que la responsabilité est un mensonge. On se dit responsable, mais en fait, on prétend l'être. ceux qui ont exterminé ma famille se disaient responsables de débarrasser l'humanité de cette vermine. C'est comme ça que ces responsables appelaient les juifs. Vermine.
Et pourquoi avoir un sens du devoir envers mes souvenirs ? Les souvenirs sont aussi faux. Se souvenir, c'est faire du cinéma mental qui fausse toujours l'événement original. Les souvenirs ne sont que des fictions.» (Ibid., p. 165)
J'ai mis aussi des citations lues après, quand j'étais dans le train de Tokyo. Il danse, Federman, sur la corde raide, entre réalisme, lyrisme, sentimentalisme, fiction, autofiction, « merde de témoignage », etc., et il le fait excellemment. Soudain, la tuile, je me suis pris à penser à une comparaison avec le Weyergans de Trois Jours chez ma mère, parce que c'est plein d'allers-retours temporels, de digressions, d'explications, d'apostrophes, etc. Mais l'analogie ne tient pas cinq minutes. En effet, il y a quelque chose de radicalement différent entre mes deux lascars : l'un est cabotin et racoleur, l'autre pas. Je vous laisse deviner lequel ?
Commentaires
1. Le samedi 7 juin 2008 à 16:49, par mdr :
L'intuition miraculeuse qui m'irradia que cette femme à qui je n'adressai pas la parole afin qu'elle ne pût me prêter la plus infime intention atrocement malsaine, et dont je n'entendis pas davantage la voix ni la langue dont elle usait, bien loin d'être australienne, américaine, sud-africaine, israélienne, ni même la rejetonne d'un couple africain allogène et vraisemblablement adonné à quelque tâche néo-coloniale, était européenne, fit jaillir malencontreusement un terrible soupçon: n'était-elle pas BLANCHE ?
2. Le samedi 7 juin 2008 à 17:33, par Berlol :
Pas mal, mdr ! (j'ai corrigé les fautes, lol !, pardon...)
En l'occurrence, j'ai vu d'abord qu'elle était blanche (même si la couleur n'est pas pour moi un critère pertinent pour décider de connaître ou non une personne). Et probablement étasunienne. Et peut-être bien étudiante dans la fac où je travaille. Ce qui ne m'incite pas plus à lui parler...
3. Le dimanche 8 juin 2008 à 05:45, par Philippe De Jonckheere :
Pas très logique de penser que son air occidental ne sera pas aussi protégé par quelque barrière de la langue, imagine qu'elle soit tchèque et tu te diras que sans doute cela aurait été plus facile avec une Japonaise, parce qu'en plus je soupçonne tu connaisses davantage de cette langue que tu ne l'avoues, et sans doute bien plus que tu ne connaîtras jamais de la langue tchèque. Pas clair tout ça.
Amicalement
Phil
4. Le dimanche 8 juin 2008 à 05:54, par Berlol :
Bah, c'est-à-dire que le recours à l'anglais est (hélas) quasi systématique, entre étrangers. Mais une Tchèque, ça m'intéresserait, on aurait sans doute plein de trucs à se dire...
5. Le dimanche 8 juin 2008 à 08:05, par christine :
peut-être la vraie question n'est-elle pas blanche ? ni tchèque ? mais : jolie ?
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