Bientôt la fin pour Le Rivage des Syrtes : dernière séance du cours la semaine prochaine.
Une fois les coups de canon rhagiens tirés, on peut se demander ce qui reste à voir. Et pourtant, ce n'est que le début du retournement des cartes, ou de la lente prise de conscience de ce jeu tout le temps triché par un Aldo qui n'a jamais vraiment été dans le coup. Ses copains de l'Amirauté l'approuvent, le fêtent (p. 220-222), mais après quelques jours, il se demande avec une touchante et stendhalienne naïveté comment il va déclarer en haut lieu ces faits qui sont peut-être de guerre (224). Naïf parce qu'il n'imagine pas que ça se sait déjà à Maremma et jusqu'à Orsenna (252). Naïf parce qu'il croit avoir le choix quand l'envoyé nocturne offre de simplement désavouer tout sens à sa croisière (228-237). Naïf d'avoir pensé Vanessa en dehors de ces affaires d'hommes... quand c'est elle qui l'a poussé, guidé, inséminé, brandi jusque devant l'ennemi — elle s'appelle « Aldobrandi »... (242, 249-250, 254). Et le voilà qui pleure (253) comme un enfant qui découvre que le monde n'est pas fée ! (Oui, il y a un emploi adjectif du mot fée.)
Et qu'il a été, comme le lecteur, mené en bateau. Ou encore : qu'on lui a fait un petit dans le dos...

« Je tiens à Orsenna plus que toi, Aldo, je l'ai dans le sang, le comprends-tu ? et plus que toi je suis soumise et docile, plus que toi je suis prompte à toutes ses volontés. Si tu étais une femme, tu aurais moins d'orgueil, ajouta-t-elle avec une douceur persuasive dans la voix, comme si quelqu'un d'autre soudain — un esprit d'évidence et de ténèbres — eût parlé par sa bouche : tu comprendrais mieux. Une femme qui a porté un enfant sait cela : qu'il peut arriver qu'on veuille — on ne sait qui, on ne sait vraiment pas qui — quelque chose à travers elle, et que c'est effrayant, et profondément reposant... si tu savais, de sentir ce qui va être vous passer sur le corps.» (Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, p. 254)

Le déjeuner au Saint-Martin, quoiqu'agréable pour ce qui est du poulet-frites, ne me fait pas oublier que j'ai une oreille à moitié bouchée et qui siffle depuis le réveil, ni qu'il y a réunion du syndic de l'immeuble cet après-midi et que nous quittons ostensiblement les lieux pour ne pas en être.
Après un rapide passage à Gakushuin pour une exposition où l'on trouve porte close et un abandon de trajet vers Ginza du fait d'interruption de la ligne Marunouchi, nous revenons dans le quartier, faisons des courses le plus simplement du monde à Miuraya, sans nous énerver, prenons un café glacé au Cozy Corner de Ramla.
T. s'occupe ensuite des plantes sur le balcon (notamment changer la terre du citronnier, question de survie même si ce n'est pas la saison...) tandis que je reprends le courrier (et cet amusant rapide échange avec Philippe, un étage en ligne sur les talents vocaux de Scarlett Johansson, un étage privé sur les nullos de la e-poésie — mais surtout, je lui recommande d'avoir un téléphone portable).

« Soudain Sarah surgit dans la grange. La voici donc dans cette scène maintenant. Et en ricanant, elle nous montre du doigt et dit : Ils jouaient au docteur, Raymond jouait avec le petit truc de Jacqueline.

Raymond et Jacqueline tremblent de peur. Mais maman dit rien. Elle dit seulement : Chut. Et elle nous serre fort tous les trois dans ses bras. Elle a les larmes aux yeux quand elle nous dit : C'est la guerre. Je vous ramène à la maison. Papa nous attend. C'est la guerre, qu'elle répète, en nous serrant encore fort dans ses bras, mes sœurs et moi. Après...

Federman, tu étais donc déjà un petit pervers quand tu étais gosse. Jouer avec le petit truc de ta sœur. T'as pas honte de raconter ça ?

Pas vraiment. Tous les petits garçons veulent savoir ce que les petites filles cachent sous leurs jupes. Et je suis sûr que les petites filles veulent savoir ce que les garçons cachent derrière leur braguette. C'est normal.

Federman, rien n'est normal avec toi. Peut-être que ta sœur n'aimait pas ce que tu lui faisais ? Peut-être qu'elle pensait que tu t'imposais ?

Je sais pas ce que ma petite sœur pensait ou ressentait. Mais elle riait. Peut-être qu'elle ressentait ce que W. B. Yeats a si bien exprimé dans son beau poème Leda and the Swan. The Shudder in the loins.

Mes sœurs n'ont jamais connu le frisson au bas du ventre. Cela leur a été refusé. Peut-être est-ce la vraie raison pour laquelle j'ai tant abusé de ce frisson, pour compenser le plaisir et la douleur que mes sœurs n'ont jamais connus.» (Raymond Federman, Chut, p. 185-186)