Préférer la pin-up immorale au livre vain
Par Berlol, mardi 1 juillet 2008 à 23:59 :: General :: #1057 :: rss
Après tout, ce n'est pas à New Yagayane que je
vais ! Alors autant garder l'entrain, même si c'est
dur de
quitter T. Installé dans le shinkansen, je
finis de corriger mes
copies. Je vois dans les collines proches de la voie ferrée
que des buissons de théiers encore verts vendredi
sont à présent nus et
ocres. Des petites mains ont dû
finir la récolte ce week-end. Le Mont Fuji est
invisible ; la grisaille est partout. Puis je vais
voir comment
ça se passe pour Brown, si l'histoire se
répète et
comment.
« Autour du Yagayane Palace, les vendeurs de légumes avaient replié leurs étals. Brown s'installa sur le lit et ouvrit Vain temps après. C'était, je l'ai dit déjà, un recueil d'entrevoûtes rédigées par Maria Samarkande et un collectif de bagnards post-exotiques. Brown n'avait jamais été un fanatique de littérature, et, après une quinzaine de pages, il se rendit compte qu'il n'avait absolument rien retenu du texte. Comme souvent dans ce genre d'œuvre, l'histoire mettait en scène des chamanes à l'agonie, des morts traversant leurs ultimes cauchemars, des moines-soldats et des oiseaux. Brown ne se sentait pas en sympathie avec de tels personnages. Il referma le livre en grimaçant. Qu'est-ce que j'ai à me pencher sur ces élucubrations, pensa-t-il. Pourquoi est-ce que je m'oblige à suivre les pénibles aventures de ces losers. Soudain il regrettait d'avoir si mal choisi, de ne pas avoir pris une des revues pornographiques qui s'empilaient sur l'étagère de l'épicerie. Il avait contrarié son envie au nom de la morale prolétarienne, une morale si hors de propos aujourd'hui que l'Organisation l'évoquait la plupart du temps au hasard et sans y croire. Il avait eu honte en présence de l'épicière, mais, maintenant, à côté de Vain temps après, il pensait aux femmes nues qu'il aurait pu ici contempler tranquillement, et il le regrettait.» (Lutz Bassmann, Avec les Moines-soldats, p. 204)
Jeu de potache sur le titre d'Alexandre Dumas et mise en abyme transcendantale se combinent ici savoureusement à l'humour dénigrant, celui de préférer la pin-up immorale au livre vain — comme Reixach préférant chocolat et chaussettes aux précieux livres de Leipzig. Aussi penser que cela fait une vingtaine d'années que Volodine publie...
L'entrée en gare interrompt le fil de mes pensées, qui ne reprendra que le soir. Dans l'intervalle, il y a un déjeuner, deux cours, des courriers, pas de ping-pong, quelques blogs, et l'inutile vidéo d'IOAAOI en off sur France 3. Franchement, je trouve cent fois plus utile à l'émancipation des esprits l'écoute de Quartett de Heiner Müller (lecture publique du 9 juillet 2007 à Avignon) en Fiction du 28 juin sur France Culture, que j'enregistre illico. Là où le hasard est surprenant, c'est que, de retour à la maison, je trouve dans la liste des Ce soir ou Jamais que je n'ai pas encore vus (deux ou trois tout au plus), une émission avec Jeanne Moreau, celle du 29 mai, où il est essentiellement question de cette pièce, jouée avec Sami Frey à la Madeleine depuis mai et dont la dernière avait lieu samedi dernier ! Ça que je trouve si merveilleux ! Qu'il ne se passe pas de jour... Comme disait Winnie.
Jeanne Moreau, sublime dans ses réponses à Taddeï ! Taddeï d'une finesse et d'une réactivité rare, d'une grande culture aussi...
Frédéric Taddeï : « Pour Heiner Müller, c'est du terrorisme, carrément. Si ça se trouve, quand vous parlez tous les soirs, quand vous lisez votre texte, en fait ce sont Lénine, Ravachol, Baader et Ben Laden qui s'expriment. Ce sera encore plus choquant ?
Jeanne Moreau : — Oui... Mais non, je pense. On est quand même dans le domaine artistique et dans le domaine de la poésie. Il y a une transposition, il y a une transcendance, il y a une création poétique, quelque part.
Frédéric Taddeï : — Et vous croyez que ça ne peut pas être politique, quand c'est poétique ?
Jeanne Moreau : — Pas de cette façon aussi déterminée. Une œuvre comme celle-là... Les œuvres de propagande sont chiantes. Tous les gens qui ont voulu défendre des idées ouvertement en faisant un film ou une pièce de théâtre de propagande, ça emmerde tout le monde. C'est beaucoup plus fort, à travers un sujet d'actualité, qu'il y ait une transposition, qu'il y ait une communication pour montrer comment les choses sont.»
« Autour du Yagayane Palace, les vendeurs de légumes avaient replié leurs étals. Brown s'installa sur le lit et ouvrit Vain temps après. C'était, je l'ai dit déjà, un recueil d'entrevoûtes rédigées par Maria Samarkande et un collectif de bagnards post-exotiques. Brown n'avait jamais été un fanatique de littérature, et, après une quinzaine de pages, il se rendit compte qu'il n'avait absolument rien retenu du texte. Comme souvent dans ce genre d'œuvre, l'histoire mettait en scène des chamanes à l'agonie, des morts traversant leurs ultimes cauchemars, des moines-soldats et des oiseaux. Brown ne se sentait pas en sympathie avec de tels personnages. Il referma le livre en grimaçant. Qu'est-ce que j'ai à me pencher sur ces élucubrations, pensa-t-il. Pourquoi est-ce que je m'oblige à suivre les pénibles aventures de ces losers. Soudain il regrettait d'avoir si mal choisi, de ne pas avoir pris une des revues pornographiques qui s'empilaient sur l'étagère de l'épicerie. Il avait contrarié son envie au nom de la morale prolétarienne, une morale si hors de propos aujourd'hui que l'Organisation l'évoquait la plupart du temps au hasard et sans y croire. Il avait eu honte en présence de l'épicière, mais, maintenant, à côté de Vain temps après, il pensait aux femmes nues qu'il aurait pu ici contempler tranquillement, et il le regrettait.» (Lutz Bassmann, Avec les Moines-soldats, p. 204)
Jeu de potache sur le titre d'Alexandre Dumas et mise en abyme transcendantale se combinent ici savoureusement à l'humour dénigrant, celui de préférer la pin-up immorale au livre vain — comme Reixach préférant chocolat et chaussettes aux précieux livres de Leipzig. Aussi penser que cela fait une vingtaine d'années que Volodine publie...
L'entrée en gare interrompt le fil de mes pensées, qui ne reprendra que le soir. Dans l'intervalle, il y a un déjeuner, deux cours, des courriers, pas de ping-pong, quelques blogs, et l'inutile vidéo d'IOAAOI en off sur France 3. Franchement, je trouve cent fois plus utile à l'émancipation des esprits l'écoute de Quartett de Heiner Müller (lecture publique du 9 juillet 2007 à Avignon) en Fiction du 28 juin sur France Culture, que j'enregistre illico. Là où le hasard est surprenant, c'est que, de retour à la maison, je trouve dans la liste des Ce soir ou Jamais que je n'ai pas encore vus (deux ou trois tout au plus), une émission avec Jeanne Moreau, celle du 29 mai, où il est essentiellement question de cette pièce, jouée avec Sami Frey à la Madeleine depuis mai et dont la dernière avait lieu samedi dernier ! Ça que je trouve si merveilleux ! Qu'il ne se passe pas de jour... Comme disait Winnie.
Jeanne Moreau, sublime dans ses réponses à Taddeï ! Taddeï d'une finesse et d'une réactivité rare, d'une grande culture aussi...
Frédéric Taddeï : « Pour Heiner Müller, c'est du terrorisme, carrément. Si ça se trouve, quand vous parlez tous les soirs, quand vous lisez votre texte, en fait ce sont Lénine, Ravachol, Baader et Ben Laden qui s'expriment. Ce sera encore plus choquant ?
Jeanne Moreau : — Oui... Mais non, je pense. On est quand même dans le domaine artistique et dans le domaine de la poésie. Il y a une transposition, il y a une transcendance, il y a une création poétique, quelque part.
Frédéric Taddeï : — Et vous croyez que ça ne peut pas être politique, quand c'est poétique ?
Jeanne Moreau : — Pas de cette façon aussi déterminée. Une œuvre comme celle-là... Les œuvres de propagande sont chiantes. Tous les gens qui ont voulu défendre des idées ouvertement en faisant un film ou une pièce de théâtre de propagande, ça emmerde tout le monde. C'est beaucoup plus fort, à travers un sujet d'actualité, qu'il y ait une transposition, qu'il y ait une communication pour montrer comment les choses sont.»
Commentaires
1. Le mardi 1 juillet 2008 à 21:13, par brigetoun :
beau renvoi à votre passé et à Claude Simon.
Reécoute de Quartett,avec encore plus de plaisir - la première fois gênée par le souvenir stupidement snob d'une écoute à Bobigny je crois par la créatrice, dans une salle bondée où je ne voyais rien même pas, ou très mal,la traduction, où donc je ne comprenais rien, mais sentait un petit frisson sur commande (la voix aussi qui était très belle, mais celle de Moreau c'est pas mal, merci)
si mon ordi le permet irais écouter l'émission avecTadéi (il me lasse un peu avec son "parisianisme", me voici devenue une vraie provinciale)
2. Le mardi 1 juillet 2008 à 21:59, par Caroline :
Une littérature réaliste, ce serait quoi ? Les procès-verbaux, il y a les flics pour ça. Ou bien dressons les procès verbaux qu'on ne dresse jamais. Disons comment on fait parler. Comment on parle. La réalité fout le camp au même train que la minute. Voici des mots sur le papier, c'est la seule réalité entre nous. Tout le reste, illusion, et l'illusion censure, elle aussi. On n'écrit pas pour fixer : on écrit pour superposer de la dérive à l'universelle dérive. Et merde pour le message, d'ailleurs le message est une tentative de censure puisqu'il vise à imposer une vérité. Le signifié, c'est l'odeur du charnier mental, le fumet de la décomposition. Mais là-dessous, camarade lecteur, reste-t-il du corps ?
L'outrage aux mots (Bernard Noël)
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