Important rendez-vous, ce matin, à Kokubunji (loin, vers l'ouest). Partons à 9 heures. Avant de prendre le JR, consacrons une minute aux tortues qui nagent — il y a eu un lâcher d'eau. La chaleur est torride et je suis en costume avec cravate. T. en T-shirt, pas gênée. Nous allons voir une équipe qui numérise des microfilms pour ses recherches, et c'est moi qui suis un peu responsable du projet technique. Ai vérifié que le format d'image tiff est récupérable par Omnipage, par exemple. Mais, pour rangement dans l'index et la base de données, comment nommer les gravures, les pièces manuscrites ? Pour les pages à l'unité, ne vaut-il pas mieux cadrer serré afin d'éviter le bruit à l'OCR ? Ce genre de questions...
Déjeuner chinois avec une jeune employée de cette entreprise ; elle a fait un peu de français à la fac. Mais personne de ce bureau ne se rend compte de l'aspect souvent trivial, graveleux, voire pornographique ou insultant des ouvrages qu'ils numérisent pour nous...

Le soir, Gothika (Kassovitz, 2003) que T. a emprunté à la fac. La critique est assez mauvaise, en général, mais, passée la première demi-heure qui nous fait craindre le pire, nous nous rendons compte que Kassovitz veut en fait jouer sur les codes du genre (morts-vivant, possessions) pour montrer de quelles réalités sociales, elles aussi triviales, ces apparitions effrayantes et sanguinolentes sont les métaphores. Après avoir été en contact avec une malade, déclarée aliénée mentale après traumatismes indéfinissables, une psychiatre semble possédée par les âmes d'une chaîne de jeunes femmes traumatisées, à moins que ce soit son subconscient qui se mette à la faire agir radicalement contre le mal bien plus vite identifié que par son raisonnement logique et scientifique. Ce qui n'est pas sans lui poser quelques problèmes de statut... Mais, puisque c'est un film à l'américaine, on peut tout de même attendre la fin heureuse de l'enquête et l'éradication du mal.

Côté Netvibes, pas beaucoup de changement. Par ailleurs, le plugin de statistiques installé sous Dotclear pour le JLR ne fonctionne plus depuis trois jours. Ai eu beau le désactiver, réinstaller et activer de nouveau, rien, calme plat. Je me demande si je ne devrais pas transférer sous WordPress dont les plugins sont accessibles en écriture (au moins pour un semi profane comme moi). Mais pas le temps de me consacrer à ça.
Le botox et le GPS n'ont pas été des mythophonies transcendantales... Le site affiche mythographies mais Camille de Toledo répète à chaque fois le mot mythophonie. La terminologie métatextuelle serait-elle plus problématique que le fond des objets étudiés ?... Après ça, Guevara, on verra. Cependant, je note, pour complimenter et encourager Camille, que réfléchir et faire réfléchir, quitte à dire quelques incongruités de temps en temps, est tout de même un bien grand mérite, bien plus grand, par les temps qui courent, que d'apporter des vérités indiscutables, ce qui serait plutôt le rayon de Michel Onfray avec ses maintenant rituelles conférences d'histoire de la philosophie...
Pour le domaine qui m'est le plus cher, Pour la littérature, consacré aux œuvres dites cultes, a déjà un bon catalogue (j'ai enregistré et à moitié écouté les deux premières). Ce sera assurément une belle série.

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« Rétrolecture 1957 » : Mythologies, de Roland Barthes
« Quand il publie Mythologies, Roland Barthes (1915-1980) est un homme de 42 ans, inconnu ou presque, vivant avec sa mère. Dix années de tuberculose l'ont tenu à l'écart de la voie royale (Normale-Sup, agrégation, université) à laquelle il pouvait prétendre. Il a traversé la guerre en sanatorium, passé cahin-caha une licence de littérature, échafaudé un projet de thèse sur Michelet, rodé son intelligence et ses curiosités éclectiques à Bucarest puis à Alexandrie dans les services culturels des ambassades de France. A son retour à Paris, Maurice Nadeau, un ami, lui donne carte blanche pour écrire dans Combat : ce sera un premier article, "Le degré zéro de l'écriture", matrice du petit livre du même nom, fondateur avant de devenir culte, publié en 1953.
Nadeau, encore lui, propose alors à Barthes de tenir une sorte de chronique de l'époque dans Les Lettres nouvelles, qu'il vient de créer. Ces "Petites mythologies du mois", prolongées d'un texte de mise en forme théorique ("Le mythe, aujourd'hui") et publiées au Seuil en 1957, vont installer sa notoriété et en faire une des figures les plus fécondes de la vie intellectuelle des années 1960-1970. Il est vrai que le regard, le style de Barthes ne passent pas inaperçus dans cette IVe République finissante, à la fois positive et frileuse, où poujadisme et communisme constituent les deux postulations majeures de la vie politique. "Je souffrais de voir à tout moment confondre dans le récit de notre actualité Nature et Histoire, et je voulais ressaisir dans l'exposition décorative de ce-qui-va-de-soi l'abus idéologique qui, à mon sens, s'y trouve caché", écrit-il en avant-propos, avant de conclure, comme un manifeste : "Je réclame de vivre pleinement la contradiction de mon temps, qui peut faire d'un sarcasme la condition de la vérité."
Le sarcasme est d'autant plus corrosif qu'il se veut coup de scalpel, capable de désosser les fausses évidences, de décortiquer signifiant et signifié, connotations et métalangage — ces outils de la sémiologie empruntés à Saussure et Hjelmslev — qui font du mythe un langage derrière lequel il entend débusquer mensonges et mystifications. En outre, le sarcasme est une arme de critique sociale contre la pensée "petite-bourgeoise" d'autant plus efficace qu'il s'applique non pas aux grands enjeux du moment, lutte des classes et sens de l'histoire, mais à la déconstruction de la société de consommation naissante et de ses signes extérieurs de modernité : de la photo à la publicité, de l'automobile au sport, du cinéma aux célébrités qu'on n'appelle pas encore les "people".
Sur la cinquantaine de fragments de cette réalité rassemblés dans Mythologies, qui n'a en mémoire cette insolente "iconographie de l'abbé Pierre", dont la tête présente "tous les signes de l'apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prêtre-ouvrier et la canne du pèlerin", mais dont Barthes se demande si elle n'est pas "l'alibi dont une bonne partie de la nation s'autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice" ? Qui ne se souvient du texte brillantissime sur la nouvelle Citroën, la DS 19, cette "déesse dont il se peut qu'elle marque un changement dans la mythologie automobile", amorce d'une "nouvelle phénoménologie de l'ajustement", glissant silencieusement du "bestiaire de la puissance" à une conception "plus ménagère" de l'automobile, "mieux accordée à cette sublimation de l'ustensilité que l'on retrouve dans nos arts ménagers contemporains" ?
Il faudrait encore citer, c'est de saison, l'épopée du Tour de France déjà gangrené par le "dopage, aussi sacrilège que de vouloir imiter Dieu", la lecture caustique des magazines populaires (Elle ou Paris Match notamment), de leur courrier du coeur ou de leur horoscope, "pur miroir" destiné à exorciser le réel "sans aller jusqu'à le démystifier". Ou encore les décryptages des publicités de l'époque — de la "blancheur Persil"à l'effet Omo en passant par les vertus retorses de la margarine Astra — qui lui vaudront d'être sollicité par la direction de Publicis pour des séminaires de décodage de ses campagnes.
Sans doute les Mythologies firent-elles rapidement l'objet des attaques des théoriciens patentés de la linguistique structurale. Par exemple Georges Mounin, en 1970 : "On prend Barthes pour un théoricien alors qu'il n'est qu'un essayiste ; il ne fait pas de la sémiologie, mais de la psychanalyse sociale." De même la relecture fait-elle parfois sourire : derrière l'analyste acéré s'impose bien souvent un idéologue un peu pataud, toujours prompt à dénoncer l'"Ordre bourgeois" ou le "fascisme" qui toujours menace. Air du temps...
Il n'empêche, de gauche sans être encarté, engagé sans être militant — à cet égard fort précurseur —, Barthes dynamite d'autant mieux les conformismes et les aliénations qu'il le fait "d'une écriture à la fois géométrique et pleine d'humour", comme le soulignait Jean Lacroix dans ces colonnes (Le Monde daté 5-6 mai 1957). Cette effervescence contrôlée de l'écriture, ce goût de la formule, cette gourmandise du mot et de l'image, bref "le plaisir du texte", auront plus fait pour la pérennité des Mythologies que l'appareil théorique de la sémiologie.
Car Barthes, contrairement à Sartre ou à Lacan, n'est pas un maître à penser, un constructeur de systèmes. Il est davantage une conscience critique, un explorateur du réel, un expérimentateur des instruments nouveaux que la linguistique, le structuralisme ou la psychanalyse fournissent alors à l'intelligence de la société contemporaine. Doublé d'un vulgarisateur charismatique, comme en témoignera l'engouement que suscitèrent son séminaire de l'Ecole pratique des hautes études (où Braudel l'appelle en 1960), puis son cours au Collège de France, où il est élu en 1976 à la chaire de sémiologie littéraire créée pour lui. Ce nomadisme plus intuitif que raisonneur aura bien mieux résisté à l'usure du temps que les dogmatismes péremptoires.»
Par Gérard Courtois, dans Le Monde du 24/07/2008.