Déjeuner au Saint-Martin. Normal, c'est samedi. On ne connaît pas son bonheur. Revoir Manu, son épouse, ses deux enfants, que de bons souvenirs. Et d'autres à fabriquer. T. rangeai au 4e, le matin et l'après-midi, moi au 2e. Être ensemble, aussi, on ne connaît pas son bonheur. Je dis ça et je le répète parce que ce soir j'ai lu Martine Drai. Ça m'a fait souvenir, à ma petite échelle, mais chacun a la sienne, plus ou moins petite ou grande, d'ailleurs on en change, bref, qu'il n'y a pas si longtemps je n'en menais pas large dans une blouse ouverte par derrière et avec une caméra dans le gros colon après m'être moi aussi entièrement vidé. Pour tous, c'est une préfiguration d'un possible. Avec des sortes de joies à l'intérieur, même.

Le texte est long. En voici un morceau du milieu. En tout cas, ce que j'en retiens d'un point de vue pratique, c'est que pour nous qui sommes dans les textes, les écritures, il ne faut pas en rabaisser durant la maladie, pas en démordre, tout noter, et les noms des gens, des médecins, des infirmières, de tous les intermédiaires si possible. Tant qu'on peut. Pour le reste, la maladie, le corps fait ce qu'il peut, surtout s'il est aidé.

« Mais, frères malades, faites comme moi, ceci est notre misérable travail, il faut nous y tenir. Demain je recommencerai ce que j'ai fait la semaine dernière, et celles qui précédaient. Concrètement : demain je re-raconterai au premier téléconseiller venu ce que j'ai fait la semaine dernière avec ses confrères. Et je lui demanderai son nom et je citerai les noms de ses confrères - car maintenant je les demande, les noms. En prévision de l'énorme dossier que je compte faire parvenir, sous peu, à Monsieur le Médecin-Conseil de mon centre – ceci quand ma généraliste aura au moins réussi à se procurer son nom. Ce que de toute la semaine dernière elle n'a pas encore obtenu. Car on fait écran, même aux médecins. Mais elle y arrivera sûrement, et alors j'expédierai le gros dossier qu'il faudra avec accusé de réception. Où je récapitulerai les faits avec les dates des entretiens, et avec les noms des téléconseillers qui n'ont pas pu me les refuser : Madame A. qui m'a conseillé de rappeler le 0820 en demandant directement le service comptable, Monsieur G. qui n'a pas voulu me passer directement le service comptable mais m'a juré qu'il allait observer mon dossier et me rappeler dans la demi-heure, et qui ne l'a pas fait, Monsieur P. qui m'avait fait la même promesse dix jours auparavant, et, idem, ne l'a pas tenue, etc.
 C'est fastideux, hein, lecteur ? – mais je restitue. Je travaille à te faire ÉPROUVER que le malade travaille.» (Martine Drai, « Mauvaise Malade » in Remue.net aujourd'hui.)

Et mon père au téléphone, lui aussi s'en sortant petit à petit de six mois d'hôpitaux, de maisons de repos, de soins intensifs et de soins de longue durée, estimant toujours avoir été mal soigné sur les à-côtés du problème principal (cardio-vasculaire), raison importante des rechutes et des fausses fins. Lui aussi dans les questions administratives de son dossier. Et, vers la fin du coup de téléphone, me disant pour la première fois de sa vie, et donc pour la première fois de la mienne, combien ça lui fait plaisir quand j'appelle.