Journal LittéRéticulaire

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samedi 10 décembre 2005

Autre chose, et rarement

Lever tranquillement à 7 heures, comme jamais un samedi depuis le cours sur Duras — puisque c'est le dernier. Il restait assez peu de texte à voir. J'étais prêt hier soir.

[RLVS-13] « Harassé, au bout de toutes mes forces, je lui demande de m'aider :
Elle m'aide. Elle savait. Qui était-ce avant moi ? Je ne saurai jamais. Ça m'est égal.

Après, dans les cris, elle a insulté, elle a supplié, imploré qu'on la reprenne et qu'on la laisse à la fois, traquée, cherchant à fuir de la chambre, du lit, y revenant pour se faire capturer, savante, et il n'y a plus eu de différence entre elle et Tatiana Karl sauf dans ses yeux exempts de remords et dans la désignation qu'elle faisait d'elle-même — Tatiana ne se nomme pas, elle — et dans les deux noms qu'elle se donnait : Tatiana Karl et Lol V. Stein.»
(Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, p. 188-189)

Pour le retour à T. Beach, lieu du traumatisme originel, tout est marqué en clair dans le texte : la mémoire qui revient (173-175) dans le train, dans les rues, au Casino, et les vertus positives de cette remémoration accompagnée. Qu'il fallait être accompagnée de Jacques Hold, sur qui elle compte (to hold) — et elle ne peut compter que sur lui, puisque son mari la prend pour une irresponsable et Tatiana pour une dingue (163).
Également écrit que ce mouvement de la mémoire n'est bon qu'en lui-même, au présent de sa psyché, que matériellement il n'apportera rien (qu'on ne revit ni ne répare le passé). Depuis Proust, on sait qu'on ne retrouve jamais le temps perdu. Au mieux on construit autre chose, et rarement.
Après ces lumières (joie et lumière sont valorisées, 165, 169, 176), la fatigue, la sieste sur la plage (183), le creux de mer basse avant de reprendre le collier des jours, la fin probable (184). Mais Jacques a ce geste mental de nier cette fin logique pour appeler l'inconnu, pour revendiquer pour Lol et pour lui le droit à la liberté de la fin non écrite, de « la fin sans fin » (184).
Et voilà justement qu'on invente qu'il faut passer la nuit ensemble, se déshabiller et entrer dans le même lit. Le choc est rude, pour Lol, de pouvoir aller au bout de ce que l'on veut quand tous vous en empêchaient depuis dix ans ! Alors, miracle littéraire, Jacques comme Duras, retirent les certitudes, comme la mer retire son eau, et laissent un texte ambigu, d'une beauté, d'une suggestivité que les lecteurs questionneront des siècles durant.
« Elle m'aide », écrit-il, mais à quoi faire ? « Elle savait », oui, mais quoi ? Est-on dans le registre mental de la gestion d'une crise de nerfs, de folie douce, ou dans un lit où l'amant découvre la science de son amante (savante) ? Être reprise ou laissée, fuir ou se faire capturer, sont-ils des verbes métaphoriques pour un esprit qui déraille, ou décrivent-ils très prosaïquement un certain goût pour les jeux érotiques — dans lesquels Jacques retrouverait à sa grande surprise une sorte de Tatiana, sans le remords qui accompagne cette dernière dans l'adultère ?... N'est-elle pas ravie, Lol, elle qui n'était jamais là, d'y être enfin doublement, là ? À la fois elle-même et sa rivale, fusion ou alternance des complémentaires à la mode extrême-orientale, qui dépasse l'antagonisme, ce concept bêtement occidental. [/RLVS-13]

En complément de programme, il nous reste juste assez de temps pour voir Nuit noire Calcutta, le court film de Marin Karmitz écrit par Duras alors qu'elle était en train de composer le Ravissement (1963-1964)... Et puis c'est l'heure du déjeuner à la Brasserie de l'Institut. Chacun(e) y va de sa thèse sur Lol : restera folle, sera guérie, restera folle, sera guérie. Chacun se fait sa conviction intime, ou l'a déjà depuis longtemps, mais tout le monde est d'accord pour dire que le texte est beau, émouvant, subtil, à jamais ouvert et accueillant. On ne s'est pas levé pour rien dix samedis de suite aux aurores...

Repos jusqu'au départ de T. pour une réunion de chercheurs, puis lecture de la presse littéraire, de mes blogs amis... Au moment de démarrer Composants de Thierry Beinstingel (Fayard, 2002), je vois que c'est l'heure d'aller faire des courses et, sortant, je tombe sur Laurent qui venait me saluer. Aller-retour ensemble pour du pain et des jus de fruits (carburants pour vitaminer demain) puis copie de quelque 200 récentes émissions de France Culture sur un dévédé réinscriptible qu'il a amené avec lui. Enfin dîner au Saint-Martin, renouer avec l'agneau et le bordeaux. Entre autres sujets, on parlera d'Alain Finkielkraut dont je lisais tout à l'heure qu'il a (sans doute été poussé à faire savoir qu'il avait) renoncé à se rendre à Lyon, aux rencontres de la Villa Gillet sur la laïcité la semaine prochaine (il y aurait une pétition qui circulerait contre lui, pour une suspension de l'émission Répliques — quels que soient mes désaccords avec ses idées, je ne signerai pas une telle pétition).

Ce jeune garçon de Dushanbe, qui semble si attentif, si soigneux, deviendra-t-il photographe à son tour ? Ou quel métier ? Il revient peut-être du lycée, il admire les photos de territoires vus du ciel. Il s'étonne sans doute des formes et des couleurs. Il acquiert une idée de la distance, de la distanciation, de la taille de la planète, de sa diversité géographique et aussi de l'unité que nous formons tous à sa surface.
D'une certaine façon, il nous rejoint dans une conscience globale qui est exigée de nous, qui nous rapproche tous et qui est aussi en train de nous rendre ronflants d'idéalisme planétaire et malheureux d'impuissance devant la dégradation, la pollution...
L'exposition des photos de Yann Arthus-Bertrand sur les grilles d'un parc tadjik reprend le principe d'exposition-promenade des grilles du Luxembourg. C'est peut-être la première fois dans ce pays. Merci à notre Bikun d'avoir capté cette expression qu'il n'expose pas dans son blog mais dans son site professionnel.

samedi 3 décembre 2005

Oiseaux sauvages de la vie

[RLVS-12] « — Ton bonheur ? Et ce bonheur ? [...]
Tatiana et moi guettons la réponse de Lol. Le cœur me bat fort et je crains que Tatiana ne découvre, elle seule le peut, ce désordre dans le sang de son amant. Je la frôlais presque. Je recule d'un pas. Elle n'a rien découvert.
Lol va répondre. Je m'attends à tout. Qu'elle m'achève de la même manière qu'elle m'a découvert. Elle répond. Mon cœur s'endort.
— Mon bonheur est là.»
(Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, p. 148).

Depuis que Lol lui a dit ça, l'autre jour, Tatiana veut savoir. Cette histoire de bonheur, si c'était possible, cela remettrait en cause les catégories établies, notamment celle où Lol a été placée, celle des fous, des assistés du cœur, des handicapés à vie de la vie. Les autres, comme Tatiana, sont seulement résignés — et névrosés, bien sûr — mais ils se tiennent à leur place et n'envisagent pas d'en partir : c'est une « impérieuse obligation première et dernière » (155). À l'opposé, il est probable qu'une partie de ce qui gêne les autres, chez Lol, qu'ils appellent ça folie ou maladie, c'est son imprévisibilité comportementale (« inquiétude passée et à venir, constante », 143, « je n'ai rien voulu », 150, « à quoi m'attendre », 152), la liberté de ton et d'action qu'ils lui prêtent (« des oiseaux sauvages de sa vie, qu'en savons-nous ? », 145), l'impossibilité de l'apprivoiser. Plus Tatiana paraît asservie, plus Lol paraît libre — mais on ne saura jamais si la bascule est réelle ou seulement dans la tête de Jacques.
Parce que le Jacques, il est sévèrement secoué !
Dès que Lol l'approche, il perd le souffle (144) ou nous fait une bouffée de chaleur (ci-dessus). Son cœur bat la chamade, comme on dit. Oui, mais ce qui intéresse Duras, c'est de faire coexister des choses que l'on dit (banalités) et des choses totalement inédites, sans doute pour nous montrer que l'être humain occupe tout ce panorama et gît dans l'amplitude. Alors, le cœur, ce siège des passions, cette métaphore éculée, comment le/la recharger ? D'abord par l'adjonction d'un complément indirect, juste un petit me, qui fait presque du verbe battre un verbe pronominal : « Le cœur me bat », avec le tremblé du sens, le verbe qui risque de sortir de son acception de battement interne, de pulsation, pour passer à celle des coups extérieurs, de la violence des coups portés — l'organe étant alors personnifié et la personne victimisée, victime de son cœur qui la bat, un comble. Ou une réalité. Ensuite, à la fin de la phrase, on passe du cœur (réel et métaphorique) au sang. Filage de la métaphore par la métonymie : le sang est bien ce que le cœur pompe. Mais en passant du cœur au sang, on passe d'un organe à peu près localisé, dans le corps comme dans la symbolique, à un fluide totalement envahissant et incontrôlable. S'il y a désordre du sang, il atteint nécessairement l'intégralité des parties du corps. C'est une hyperesthésie de l'émotion (le lat. motio signifie aussi le frisson de fièvre) dans l'attente d'une réponse à la question cruciale, la seule qui vaille.
Mais son sang n'est pas seul en circuit : plus tard, il « pompe le sang de Tatiana » qui en devient « exsangue » (167), virtuellement, bien sûr. La naissance de l'amour devient alors un acte vampirique, l'effusion une transfusion, et les deux femmes des vases communicants. [/RLVS-12]

Parfois, on passerait des heures sur un ou deux mots. Levé à 5h30, j'ai préparé des commentaires pour trois chapitres. En cours, on n'en a fait que la moitié, hélas... Et samedi prochain qui sera le dernier cours. Comment je vais faire ?

Après un déjeuner rapidement avalé à la maison, je file à la MFJ où il y a une journée d'études sur la notion de communauté, en littérature et en philosophie, avec notamment des exposés sur Genet et Duras. Je vais sans doute y retrouver Agnès, Clara, Franck, Michaël, Patrice, Olivier, François, d'autres peut-être.

[Trois jours plus tard...] François Bizet a été parfait sur le refus communautaire de Genet, Pierre Ouellet nous a révélé une discrète et presque impossible communauté poétique de telqueliens (Marcelin Pleynet et Denis Roche, notamment) entravés par leur chef. Ensuite j'avoue ne pas avoir été en mesure de comprendre les arabesques philosophiques de deux intervenants. Puis le retour sur terre, même en compagnie de Marguerite Duras (que je venais de quitter pimpante le matin), a été rude et je n'arrivais plus à suivre. Je me suis retiré, piteux, peu de temps après, laissant mes amis pour revenir me blottir dans les bras de T., ma communauté essentielle.
Heureusement, j'ai les enregistrements. Je viens de réécouter Osamu Hayashi s'interrogeant sur l'impossible communauté des amants, et c'est très intéressant, très convaincant, traversant intelligemment un grand nombre d'œuvres de Duras sans jamais quitter son sujet ni répéter Blanchot dont il est parti. [Fin de l'ajout.]

— Victoire d'Austerlitz !... On en parle ?
— Nan, laisse tomber, c'est tarte à la crème, ça traîne dans tous les médias...
— OK, alors je vais me coucher.
— C'est ça, capitalise pour le ping-pong !...

lundi 28 novembre 2005

L'étalement plantaire

Subrepticement, T. finissait sa nuit, je me suis levé aux aurores — huit heures — pour lire le flot de commentaires qui continuaient d'arriver. Drôle d'exutoire — qui prouve que le pire et le meilleur ne sont pas séparables, que la plaie mal nettoyée se réinfecte toujours.
Je me suis habillé en sportif et suis allé courir au soleil pour tester ces nouvelles chaussures. Le pied trouvait un soutien parfait, un excellent rebond du talon, l'espace suffisant pour l'étalement plantaire, une grande réussite. Je courais comme un dieu entre des cadres s'ajustant la cravate, trottinant vers le métro, des mères blondes emmenant leur progéniture au Lycée franco-japonais et des troupeaux de voitures paisibles et puantes. Vers Ichigaya puis l'allée piétonnière vers Iidabashi et retour par l'Institut. Juste vingt minutes pour vérifier qu'aucune douleur n'osait se pédifester (formé comme manifester, la fête des mains, on applaudit !).

Après, c'est plus trivial, moins prouesse. T. ayant à faire à la banque en matinée et le partage matrimonial étant ce qu'il est, j'ai étendu le linge, passé l'aspirateur, fait la vaisselle et arrosé les plantes. Notre citronnier entame son deuxième hiver et n'a pas trop bonne mine. En revanche, les pensées fleurissent — comme ici.


[RLVS-11] « Or, convoquer en ces termes le romanesque — le mourir d'amour, l'être fou de désir — c'est mettre en jeu des poncifs, des idées reçues, des habitudes de récits, des automatismes d'associations, bref tout un intertexte qui, d'être maintenu diffus, fonctionne bientôt comme une sorte de « savoir » infus, primordial car consensuel ; et c'est tabler, par suite, sur une lecture des affects : une lecture qui affecte. Duras, ici encore, a une visée qui se trouve aux antipodes du « Nouveau Roman » : là où celui-ci cherche à susciter chez le lecteur la compréhension des montages textuels et des mécanismes de la fiction, elle requiert une adhésion qui tient de l'hypnotisme, et un bouleversement de l'émotivité.
[...] En pratique, toutefois, Duras rejoint le « Nouveau Roman » car ce bouleversement de l'émotivité qu'elle requiert ne va pas, dans ses livres, sans le chamboulement des protocoles narratifs convoqués. Davantage : le retrait qu'elle prône vis-à-vis d'une écriture de la raison théorique, apparaît bientôt, dans cette perspective, comme partie prenante d'une stratégie propre. Opter, en effet, contre la mise à plat des archétypes, pour leur réactivation sur la scène des affects et des significations, c'est opter non pas pour une exigence moindre mais pour la plus grande tension : celle qui écartèle l'écrit entre l'attente suscitée et ce qui est / n'est pas donné à lire ; celle qui mime, délite le sens, et toute raison.»
(Mireille Calle-Gruber, « L'Amour fou, femme fatale, Marguerite Duras : une réécriture sublime des archétypes les mieux établis en littérature », in Le Nouveau Roman en question ; 1. « nouveau Roman » et archétypes, Paris : Minard, avril 1992, p. 16-17)

« Première règle [du sublime] : le roman qui vise à entraîner le lecteur dans un bouleversement pathétique et la plus grande folie, sans arrière-pensée, sans calcul, doit se doter de l'adéquate stratégie ; en l'occurrence, celle d'une écriture hors de ses gonds (logiques et syntaxiques) qui s'efforce au dévergondage des significations et de la lecture.» (Ibid., p. 19) [/RLVS-11]

À la médiathèque de l'Institut pour rendre et emprunter livres et dévédés. Je trouve L'Affectation, d'Alain Sevestre. Puis le GRAAL, centré sur le deuxième chapitre de l'Histoire de l'œil de Georges Bataille : « L'armoire normande.»
On verra ça demain...

samedi 26 novembre 2005

À nu un magma

Il suffit que j'en parle un jour et hop !, moins d'une semaine après, il y a une émission sur Victor Klemperer !
Dans un tout autre genre, plus près de nos questionnements durassiens, Du Jour au lendemain avec Robert Muchembled sur l'histoire de l'orgasme en Occident, et Surpris par la nuit sur les mélancolies érotiques. Enfin, qui n'a rien à voir mais très intéressant quand même : Raison de plus avec Bruce Bégout.
J'enregistre tout ça dans l'après-midi, après le cours matinal et durassique, après le Saint-Martin roboratif, pendant que je repasse à l'Institut discuter avec quelques collègues, pendant que je ne vais pas au colloque Claudel à la Maison franco-japonaise...
Après tout cela, je regarde une nouvelle fois On connaît la chanson (A. Resnais, 1997). Un commentaire de Vinteix du 16 novembre m'en avait donné envie. Je ne vois pas où le côté imposteur ou jouet dont je parlais à propos de Podium se retrouve chez Resnais mais cela m'a fait très plaisir de le revoir. En fait, le déplaisir d'avoir vu Pas sur la bouche m'avait noirci le souvenir d'On connaît la chanson. Voilà mon souvenir revitalisé et blanchi. Il brille aussi du plaisir d'avoir revu Agnès Jaoui...

[RLVS-10] Les vases communicants.
Lola Valérie Stein, telle que la nomme Jacques (p. 113) — qui lui rend son nom  et son statut de femme, son identité, sa « suffisance inviolable » (125) —, sait parfaitement qu'elle relève d'une longue maladie que certains ont appelée folie, d'autres chagrin d'amour, des noms qui les satisfont, les confortent dans leur position à eux. Depuis la rencontre de cet homme, elle sent qu'elle peut peut-être s'en sortir, ou en tout cas améliorer son état. Elle va donc s'administrer le remède, un peu au pif, forcément (d'où ma comparaison avec le chat et l'herbe à chat). Jacques, lui, voit tout cela à rebours (il reconstruit les corps, brûlé de belles fièvres...). Il voit aussi qu'à partir du moment où il a aimé Lola, il n'a plus pu aimer normalement Tatiana, à qui il a donné le nom de putain, certes admirable (117). Il a même commencé à s'embrouiller, à parler à Tatiana comme il aurait voulu parler à Lola (123-124). Tatiana ne s'y trompe pas, elle se connaît. C'est tragique, pour elle, cet « orient pernicieux des mots » (124), ce « sucre du cœur », toutes ces choses merveilleuses et douces qui ne sont pas pour elle.
À malade, malade et demi.
L'importance de Tatiana dans ce chapitre est marquée par les variations de point de vue et de focalisation narrative. Jacques dit je et il, alternativement (122-126), peut-être pour se mettre à distance de ses prouesses amoureuses. Surtout, il donne voix à Tatiana dont il pénètre aussi la psychologie (124-125), épiant ce qu'elle dit quand elle croit qu'il dort : « Ce soir-là, pour la première fois depuis le bal de T. Beach, dit Tatiana, elle retrouva, elle eut dans la bouche le goût commun, le sucre des mots.» (125). C'est-à-dire que le « désordre noir » (92) de Tatiana, son absence de carrière professionnelle ou d'enfants, sa nymphomanie (insatiable (134) est alors le contraire exact de inviolable (125)), s'originent dans la nuit du bal où, elle aussi, quoique différemment de Lol, a été traumatisée.
En fait, quand on gratte un peu les façades, les personnalités, n'importe lesquelles, on met à nu un magma dans lequel plus personne ne se reconnaît. Celui, ou celle, qui est capable de dire : « Je ne comprends pas qui est à ma place » (138), a énormément de mérite. L'incertitude de soi peut d'ailleurs devenir contagieuse : Jacques se mélange un peu dans les jours de la semaine (127-128), la vue de Lol l'effondre et les mots (se) fondent (130). On verra que le jeu devient d'autant plus intéressant que l'issue en est incertaine, mais la volonté d'aboutir est là : Lol passe (par) des épreuves (132), donne des gages de bonne conduite (133, 136), envisage « un avenir qu'elle seule désigne sans le connaître » (132). Elle reçoit en récompense de ne pas être prise pour une Tatiana, mais que Tatiana soit prise pour elle (136). Elle a déjà prévenu son mari qu'ils allaient se quitter bientôt (137) et surtout, surtout, elle dit, parce qu'elle le sait enfin avec certitude, pourquoi on s'est trompé sur son compte depuis dix ans : ni chagrin ni jalousie, juste que « je n'ai plus aimé mon fiancé dès que la femme est entrée » (137).
Ce qui s'appelle ? Du mépris, du détachement par rejet de la vulgarité et de la bestialité de celui qui avait été idéalisé et qui ne le méritait pas, comme d'un seul coup plus rien ne méritait d'être considéré... À la Stendhal, une décristallisation, mais à une vitesse phénoménale (quelques heures d'une nuit de bal) et dans un mouvement tournant qui entraînait tout dans son sillage, comme un trou noir absorbe toute matière, sans distinction. [/RLVS-10]

samedi 19 novembre 2005

Tirez la sornette...

Honneur aux dames : Olivia Rosenthal et Colette, Frédérique Clémençon et George Sand, Assia Djebar et Marguerite Duras, Fred Vargas et Lydie Salvayre ont été les plus présentes et les mieux appréciées...
Rayon hommes : Victor Segalen, François Bon, Jean-Luc Bénoziglio, Jean-Philippe Toussaint, Prosper Mérimée, Pascal Quignard, Jean-Paul Sartre, Patrick Deville, Jean Échenoz, Claude Simon, Denis Grozdanovitch, Alain Sevestre, Valery Larbaud, Patrick Modiano, Jean-François Paillard, Philippe Vasset et quelques autres ont aussi été lus et cités copieusement...
Certains d'entre eux sont devenus commentateurs, occasionnels ou réguliers, au même titre que Dabichan (21/03/2004), Bartlebooth (27/04/2004), Patapon (22/05/2004), Dom (22/06/2004), Arnaud (30/07/2004), FB, Phil et Jephro (26/08/2004), Acheron (08/09/2004), JFM (13/10/2004), Grapheus Tis (14/10/2004), Au fil de l'O (04/11/2005), JCB (09/12/2004), F. Clémençon et Cel (13/12/2004), Vinteix et Marie.Pool (09/01/2005), Caroline (07/02/2005), Arte (08/02/2005), Katsunori (27/02/2005), Eli Flory (13/04/2005), Alain (28/04/2005), Cécile (25/09/2005)... Je garde tout cela précieusement ; c'est déjà tout un pan de culture du XXIe siècle (la conservation des commentaires a commencé le 27 février 2004, les deux premiers étant de Bikun et de Christian, suivis de très près par Manu...).
Mention spéciale pour celle autour de qui tout tourne, l'absente de tout commentaire, T., si, T., la plus citée dans l'index.
Étonnant que les premières citations soient celles de L'Homme de mes rêves..., d'Olivia Rosenthal, et de la sornette de Jean Paulhan ! Elles donnaient le modus vivendi du JLR : l'une par le risque de commenter l'édition vivante, l'autre par la restitution d'archives audio.
De ces deux ans — on l'aura compris, mes premiers mots (« Si j'écris "aujourd'hui, rien", est-ce que ça fera une révolution en France ? ») questionnaient la performativité et l'espace d'interlocution à venir du blog...
Je n'oublie pas qu'il y a quelques sites qui me citent mais comme cela risquerait de mal tourner pour mes chevilles, je me contenterais de remercier nommément JCB, FB et Phil pour les bonnes surprises qu'ils m'ont faites, et de remercier à la cantonade tous ceux qui m'ont mis dans leur colonne de liens.
Car de tout cela, c'est bien le mot lien qui m'importe le plus.

[RLVS-9]  Le chapitre central du Ravissement de Lol V. Stein (p. 88-109), la réception chez Lol, est précédé du chapitre chez Tatiana (commenté la semaine dernière) et suivi d'un chapitre court, appendice de la réception, quand Lol et Jacques sont seuls et se déclarent leur flamme.
Recevoir, c'est, pour Lol, amener l'autre, les autres, sur son terrain, dans un espace habité par la musique de son mari présent-absent, un espace dont elle connaît assez les volumes et les recoins pour y tendre des pièges. Jacques montre, parce qu'il en est le bénéficiaire et qu'il a dû avoir le temps d'en parler un peu avec Lol avant d'écrire, comment Lol s'y est prise durant cette soirée pour essayer d'ouvrir les yeux des autres sur le malentendu qui arrange tout le monde depuis 10 ans, tout en se rendant agréable à son futur biographe.
Ce chapitre peut être scindé en deux parties, tout d'abord les deux femmes en confidence, même si elles sont épiées et que Lol favorise cet espionnage (à son avantage et à l'insu de Tatiana, 88-98), ensuite les quatre personnages se livrant à diverses joutes de parole (99-110).
La première partie accueille des confidences féminines dont l'aveu de vie errante et insatisfaisante de Tatiana (92), l'aisance à mentir de Lol (allant jusqu'à choisir le grenadier, arbre d'Aphrodite et symbole de fertilité, pour couvrir sa filature jusqu'à l'hôtel des Bois, 94-95), enfin l'aveu d'adultère de Tatiana à une Lol qui le sait bien (97) — qui ne sent l'ironie de Duras à mettre en faiblesse celle qui se croit normale et qui devient la proie de la prétendue malade assistée à vie alors que son amant l'épie ?
La deuxième partie s'apparente à une psychothérapie de groupe. Les deux femmes échangent enfin leurs souvenirs, ce qui permet à Lol de sortir de l'isolement verbal et de la sélectivité de son souvenir obsessionnel : elle découvre sincèrement, je crois, que Tatiana a partagé avec elle la fameuse nuit du bal, et qu'en être deux témoins plutôt qu'une l'aide à réactiver l'image bloquée et refoulée, peut-être (101). Les écluses (104) que lèvent les paroles mêlent les eaux qui étaient divisées et ramènent à chaque fois un peu l'exclue dans le groupe et vers l'aisance de vivre, même si la normalité reste un horizon inatteignable — selon Jacques qui en profite pour se sentir mal et se remettre en question à son tour (105) avant de faire vœu de servilité et d'opacité (106) : la clarté du logos ne vaut pas les troubles de la passion que Lol, enfin heureuse (108), lui propose, ce dont il aura confirmation au chapitre suivant. [/RLVS-9]

Pour le reste de ma journée, on verra demain... Une troisième année commence, pour le JLR.

Complément du lendemain.
Déjeuner au Saint-Martin dans la belle lumière de la fin de l'automne. Yukie nous offre le verre de beaujolais nouveau de la fidélité. Il n'est pas mal (même si je n'aime pas spécialement cette piquette). Poisson blanc pour T. et poulet-frites pour moi, mais je dois finir un peu l'assiette de T. car elle ne veut pas trop manger avant sa séance de yoga.
Plus tard, je passe à l'Institut pour emprunter un livre à la médiathèque. Je croise DG et Ketty et prends un café avec la première. Conversation aussi avec deux autres profs, au sujet de méthodes de français : on me dit d'une part que Connexions n'est pas si bien que ça (j'ai noté les griefs pour les rapporter à David), et d'autre part — hilarant et réaliste — que des cours de dictée sont maintenant proposés aux enseignants qui le souhaitent (car même dans cette population, orthographe et grammaire ne sont plus maîtrisées).
Tout fout le quand...

samedi 12 novembre 2005

Il est entré dans ses desseins

Lever à six heures pour finir de m'occuper de Lol et de son ravissement. Du coup, en cours, je ne fais que la moitié du programme prévu. Mais ce qui est fait est fait, comme dirait la dame du Square...

[RLVS-8] Le narrateur se trouve quelque part dans le futur de mon point de projection dans la lecture (et loin dans le passé de la réalité de ma lecture). De là, il s'ingénie comme il peut pour me raconter sa Lol, pour se me la raconter. Ne jamais l'oublier. Il a collecté des témoignages à des moments qui nous sont rarement connus, il s'est au jour le jour forgé des hypothèses évolutives dont nous ne connaîtrons que la dernière version. S'efforçant tout de même de raconter la vie de Lol dans sa chronologie, il y a forcément un moment où il l'a rencontrée, où il est lui-même devenu personnage alors qu'avant ce moment ses intrusions étaient tolérées et proleptiques. L'instant de la (post-)synchronisation nous apporte son nom, celui du mari de Tatiana et quelques autres informations, un peu comme dans un film qui aurait commencé en noir et blanc et qui passerait à la couleur à l'entrée du personnage principal.
L'essentiel de son travail narratif consiste à battre en brêche le système de pensée de Tatiana, sa maîtresse, qu'il n'aime que pour son c... corps (p. 79, 81, 87, par exemple). « Tatiana, elle, s'inquiétait autrement que les autres à propos de Lol : qu'elle ait si bien recouvré la raison l'attristait. On devait ne jamais guérir tout à fait de la passion.» (76) Sympa, la copine d'enfance ! Si l'on ajoute que Tatiana considère que Lol a toujours été différente (comprendre : folle), cela donne que Lol est cinglée de naissance, Tatiana calamiteusement charnelle (79), la passion irrémédiable pour Lol mais inaccessible pour Tatiana, et que tromper son mari est plus normal que chercher l'amour fou... On peut ne pas être d'accord avec ce qui est sans doute la doxa de la bonne bourgeoisie de S. Tahla, mais on prend des risques à essayer de vivre autrement que ces gens-là.
Secondairement, mais de façon nouvelle et remarquable dans ce chapitre et dans le suivant, le narrateur montre la maestria de Lol, et la sienne puisqu'il est entré dans ses desseins. Comment elle promène son monde, comment elle leur ment, comment elle manipule Tatiana pour accéder à Jacques (83-84), comment elle fait sentir à Jacques qu'elle le veut (il en tombe des nues, page 78), comment elle les amène à venir chez elle. Et les jeux de regard qui sont déjà comme du billard (86, 88).
Le clou — martelé, pour le coup — c'est ce leitmotiv « on s'est trompé » (76, 78, 103), sorte de pointillé selon lequel redécouper l'histoire de Lol pour y voir autre chose que la version de la splendide et désespérée Tatiana (c'est peut-être elle, la malade...). On pourra  lâcher les ciseaux à la page 137 et on en restera bouche bée...
J'ajoute que le verbe (se) tromper, infinitif et différentes formes conjuguées confondues, se trouve 36 fois dans le Ravissement, ce qui est assurément une fréquence très au-dessus de la moyenne — quelque chose à creuser dans cette direction, je crois... [/RLVS-8]

Mais qu'est-ce que j'ai eu chaud, dans cette salle de classe de l'Institut franco-japonais de Tokyo !
Une demi-heure après, je me remets au Saint-Martin, avec T., devant un verre d'excellent bordeaux que suit de près le poulet-frites.
Comme le 13 mars dernier, et quelques autre fois par le passé, nous allons, sur invitation, aux soldes du magasin Sun Motoyama dans un hall d'exposition de Yurakucho. Navigant entre les troupeaux de rombières friquées, T. trouve un pantalon, une jupe et des collants, moi deux pantalons d'hiver et une paire de bottines en cuir à semelles sport, chaque article étant soldé d'environ 50%.
Promenade dans Ginza pour profiter du soleil et des avenues fermées à la circulation automobile (un samedi, c'est étrange...), puis retour à la maison.

Fin du billet d'hier, qui était inachevé. Mieux vaut y refaire un tour, surtout pour la nouvelle fin.
En même temps, pour revenir sur tout ce dont il était question et bien au-delà, écouter d'urgence l'ensauvagement du monde, l'édition hebdomadaire de Répliques, avec Thérèse Delpech et Pierre Hassner.
Je quitte momentanément ce monde trivial pour aller relire L'Histoire de l'œil de Georges Bataille, dans la nouvelle Pléiade, toute belle et bellement illustrée.

samedi 5 novembre 2005

Miracle microscopique dans les synapses de Lol

[RLVS-7] « Une place est à prendre, qu'elle n'a pas réussi à avoir à T. Beach, il y a dix ans. Où ? Elle ne vaut pas cette place d'opéra de T. Beach. Laquelle ? Il faudra bien se contenter de celle-ci pour arriver enfin à se frayer un passage, à avancer un peu plus vers cette rive lointaine où ils habitent, les autres. Vers quoi ? Quelle est cette rive ? » (Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, p. 60-61)

C'est une sorte de monologue intérieur, prêté à Lol par le narrateur qui l'habite rétrospectivement. On ne sait pas, on ne saura jamais si Lol a jamais pensé quelque chose comme ça. Mais le récit inventé a l'avantage d'unifier les parties connues par d'autres témoignages.
L'enjeu, c'est bien sûr de savoir pourquoi et comment Lol a planifié la conquête de Jacques Hold, alors même que tout le monde la croit tantôt folle, tantôt hystérique et/ou frigide. Traumatisée à 17 ans, engagée pendant dix ans sur un pont affectif qui revient au point de départ (U. Bridge + dessin du jardin), elle est soudainement remuée par quelque chose qui doit s'apparenter, quoique de loin encore, à du désir lorsqu'elle voit passer cet homme devant chez elle (p. 38) puis lorsqu'elle le croise par hasard dans les rues (52).
Là, il faut expliquer aux étudiants que Duras n'a jamais été pour la paix des ménages ni pour l'hypocrisie bourgeoise. Les passions ravageuses et souvent criminelles qu'elle a mises en scène (romans, pièces de théâtre, films) viennent de désirs et de pulsions peu compatibles avec les règles de la bonne socialité.
D'autre part, si l'histoire de Lol n'était pas celle d'une double (re)conquête de soi par le désir de l'autre, si ce n'était que le tableau d'une même pathologie à différents âges, Duras ne l'aurait pas inventée.
Ceci posé, comment est-il, cet homme ? Il se promène et regarde les femmes, il leur court après (52), il en est vulgaire (54), et, pour Lol, l'observer en train de regarder les femmes est une façon divine (54), parfaite (56) de passer le temps. Étonnant, non ? C'est un homme à femmes, comme on dit, il les lui faut toutes, en vrac (57). Quand il les regarde, c'est comme s'il les déshabillait... (D'ailleurs, c'est lui-même qui l'écrit.) Et Lol aime ça ? (Elle qui voulait voir déshabiller Anne-Marie Stretter... (49-50)) Peut-être. Peut-être pas. Mais le désir si voyant dans le regard de cet homme, titille quelque chose en Lol. Elle sent qu'il se passe quelque chose et elle suit, pour voir. Elle ne sait pas exactement ce qu'il faut faire pour aller mieux, pour retrouver la joie de vivre, le désir, le plaisir, mais elle sent quelque chose. D'instinct ? Peut-être. Comme un chat choisit l'herbe pour se purger. Le monde est une pharmacopée.
Est-ce que le médicament fait effet ? En tout cas, elle reconnaît Tatiana (58) et continue le traitement (la filature). Elle sent que Tatiana est une femme à homme (adultère irrépressiblement). La chevelure, les seins, le déhanchement (58-59, 64-65), tout est désirable et consommable — mais sans sentiment, c'est-à-dire sans amour (60). D'où, peut-être, l'idée qu'une place serait à prendre, un passage à franchir, une autre rive à aborder enfin.
Où d'autres mettraient une description érotique ou pornographique (ce qui se passe dans la chambre d'hôtel), Duras nomme le miracle microscopique dans les synapses de Lol : « De loin, avec des doigts de fée, le souvenir d'une certaine mémoire passe.»

Le chapitre suivant s'achève non pas sur l'aveu mais sur l'intelligibilité de l'intradiégéticité du narrateur : on sait précisément pourquoi et comment Jacques Hold est aussi un personnage — et ravi de l'être. C'est donc un chapitre de conscientisation puisque Lol, elle aussi, est très déterminée : « elle ouvrira les portes qu'il faudra ».... Elle bâtit un plan (68), son présent rejoint son passé et prépare son avenir — une cargaison de verbes au futur en donne un avant-goût (71).  Si ce n'est pas percer des allées transversales, ça !
Arrivent les derniers mètres, « il la voit pour la première fois » (72), « l'homme que Lol cherche se trouve tout à coup dans le plein feu de son regard. Lol, la tête sur l'épaule de Tatiana, le voit : il a légèrement chancelé, il a détourné les yeux. Elle ne s'est pas trompée.» (73)
L'aveu dont je parlais, c'est aussi celui qu'elle ne s'est pas trompée : il a bien été harponné par le regard lancé par Lol, qui, perfidement, profite de ce que Tatiana tourne le dos à son amant. Tatiana qui ne voit rien, ne verra rien, ne saura rien ; jusqu'au bout deviendra le jouet des deux autres. Jacques Hold a enfin trouvé quelque chose de plus passionnant que l'adultère bourgeois. Et Lol le moyen de r(e)devenir Lola. [/RLVS-7]

Un peu comme les piles du viaduc de Millau au moment de la jonction.
Les étudiants sont fatigués et moi aussi.
Avec T. et Katsunori, déjeunons au Saint-Martin, dans la tranquillité du poulet-frites. Beau temps.
À l'ordinateur jusqu'à 16 heures. À l'Institut de nouveau, pour un café avec Arnaud. DG nous rejoint, radieuse, la méthode Connexions à la main (me confirme que le livre du professeur est très détaillé quant aux activités de classe ; je mets cela ici pour David et mes collègues). Hisae passe, c'est sa pause (OK pour le ping-pong de demain). Corinne arrive, MA aussi, comme moi pour la visio-conférence sur Paul Ricœur.
Le dispositif technique a encore été amélioré : qualités visuelle et sonore sont au rendez-vous, tout comme François Dosse et Olivier Mongin, assis à Nanterre. Le contenu, lui, n'est peut-être pas à la hauteur : on rappelle principalement des choses connues, on survole une carrière en rappelant des étapes et résumant des ouvrages, il n'y a pas du tout de débat avec les invités japonais posés au premier rang. Pédagogiquement, c'est peut-être très utile, et sans doute est-ce ce que l'Institut peut souhaiter pour son public. Pour ma part, je regrette l'absence de perspectives nouvelles et de débat intercontinental — à moins que cela ait eu lieu dans la seconde partie, après 19 heures et mon départ.

samedi 29 octobre 2005

Les glaces de votre sommeil

[RLVS-6] « Elle s'occupa beaucoup du jardin qui avait été laissé à l'abandon, elle s'était déjà beaucoup occupée de celui qui avait précédé, mais cette fois elle fit, dans son tracé, une erreur. Elle désirait des allées régulièrement disposées en éventail autour du porche. Les allées dont aucune ne débouchait sur l'autre, ne furent pas utilisables. Jean Bedford s'amusa de cet oubli. On fit d'autres allées latérales qui coupèrent les premières et qui permirent logiquement la promenade.» (Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, p. 35)

Dix ans de mariage, passés à U. Bridge, dix ans d'ordre, de douceur et de perfection (p.33) — toute imitative (p. 34) car Lol n'y est pas, là, Lol hiberne. Elle a pris un pont... en forme de U. Tout pont traverse quelque chose. Celui-ci non. Il vous fait quitter une rive à 17 ans, vous balade au-dessus d'on ne sait quoi, on ne sait où, et vous ramène sur la même rive, dix ans plus tard. Vous avez 27 ans. Vous vous appelez Lol et vous voyez passer Tatiana avec un homme, sans la reconnaître. Quoique... ce baiser, cette fougue, ça vous remue quelque chose au tréfonds (p. 38-39), ça se fendille dans les glaces de votre sommeil (p. 34), un peu de jalousie aussi. Vous envisagez déjà le prince charmant. Vous remarchez — dans les rues.
C'est entre le retour de U. Bridge et ce baiser furtif que se situe le moment de l'erreur du jardin. Le narrateur qui nous mitonne ça aux petits oignons, les siens (« aplanir [...] défoncer », p. 37), choisit de signaler cet incident vraiment sans importance, croirait-on d'abord, — des petites erreurs, on en fait tous, alors pourquoi celle-ci ? — à moins que Lol n'ait fait que celle-ci en dix ans... Il s'agit très innocemment et en suivant son idée personnelle (après des années d'imitation des autres) de tracer les allées du jardin ; ce faisant, Lol projette quelque chose de sa structure interne, ou un certain constat de sa vie, en traçant des impasses qui obligent à revenir au porche pour prendre une autre impasse... Son histoire avec Michaël l'a ramenée à la maison natale, son mariage avec Jean idem. Est-ce promis à recommencement ? Probable qu'elle ne comprend pas comme nous son lapsus, puisque c'en est un, mais elle constate comme il est simple de faire des allées latérales... pour la promenade. Alors va pour la promenade ! Façon de commencer à se prendre en main.
L'erreur de tracé du jardin est le point d'inflexion caché, le sésame involontaire qui libère un pêne dormant, met du jeu dans un corps trop bien ordonné, que le baiser viendra bientôt remuer... [/RLVS-6]

On n'est pas arrivé à la page 51 ; faudra que j'accélère un peu, la semaine prochaine. Katsunori avait l'air de dire que je le pouvais maintenant, que les étudiants me suivraient. Essoufflé, je rentre à la maison pour resortir aussitôt avec T., aller chercher pitance au Saint-Martin avant l'après-midi sartrienne.
La salle est loin d'être pleine, ce qui est tout de même étonnant. Au dernier colloque Sartre auquel j'ai assisté, à l'université Aoyama, en 2000, monté par le même enthousiaste professeur Ishizaki Harumi, il y avait foule ! Les films intéresseraient-ils moins ? Deux nous sont proposés.
Le premier est du théâtre filmé, Les Mouches (1978), d'après la pièce de 1943. Je ne connais ni les acteurs, ni le réalisateur, mais c'est très bien joué, très juste dans une grandiloquence presque puérile (Oreste et Electre sont encore des enfants). Cette pièce que j'ai lue en gardant mes distances, que j'ai entendue sans y entrer, je la vois filmée et j'y pénètre totalement — malgré quelques lourdeurs. Je comprends enfin ce que veut dire Oreste quand il dit, à Jupiter : « Les mots que je dis sont plus gros que ma bouche.»
Le second film, Les Orgueilleux (1953), d'Yves Allégret, transforme les mouches en bactéries avec un superbe coin du Mexique quand naît une épidémie de méningite cérébro-spinale. Entre les pétards et les cercueils, Michèle Morgan rencontre Gérard Philippe, forcément.
Entre les deux films, presque une heure. J'ai le temps d'ouvrir mon portable pour le connecter, lire et commenter les échanges entre François et Alain, entrevoir DG avec qui j'aurais pu déjeuner hier mais que je n'avais pas réussi à joindre, enfin revoir Au Fil de l'eau de nouveau installé en terres nippones, capturer Hisae pendant la pause de son cours pour lui donner un petit cadeau d'anniversaire, repasser au marché de produits biologiques qui se tient pour la première fois dans le jardin de l'Institut et faire un brin de causette avec FS et CF.
Il a plu un peu.
Quand je rentre à la maison, vers 20h30, le chantier de destruction des maisons est calme.
Ça sent le cèdre.

Mon regret du jour : avoir oublié les disques que j'avais promis à Katsunori. Je m'en veux.

« Ils aimaient la rue de Turbigo parce qu'elle ne coupait pas le boulevard de Sébastopol à angle droit comme la rue Réaumur. Son dévouement à trancher les trois premiers arrondissements leur allait sans cesse, même sur le plan, qu'un trait de rouge surlignait, au mur. (Ce qu'il faut retenir c'est le tranchant. Le tranchant.) » (Alain Sevestre, Les Tristes, p. 63)

dimanche 23 octobre 2005

Un morceau filandreux, nourrissant mais sans goût

Allez, je vais me le mettre ici en pense-bête. Sinon, j'oublierai.
1. Rapporter quelques disques de rock français des années 70 et 80 pour Katsunori qui va faire le DJ à une petite fête pinardière, les lui passer samedi matin.
2. Trouver des paroles à la suite de « Bien malheureusement / Hisae a trente ans !...», sur l'air de Happy Birthday to you, avant le 30.

Je les ai vus, ces deux-là, presque deux heures durant, se ou me renvoyant des balles, faisant pas les fiers à l'échauffement mais me battant en match, comme toujours. Gagnent beaucoup avec leurs services, et moi je deviens petit bras quand s'agit de mettre des points. Mais par ce beau soleil, un tel ciel bleu, on va pas s'attrister. Loin, le règne des pâtes en sous-sol : on va au Tsubame Grill, en hauteur dans la galerie commerciale de Mark City, excellents hambourgeois à la sauce bourguignone. Et on cause. C'est là que j'apprends pour le DJ et aussi pour l'anniversaire.
Hisae, que j'avais croisée hier après-midi, avait envoyé un courriel téléphonique à Katsunori pour lui dire que j'avais une belle cravate avec des citrouilles. Je n'en revenais pas. Katsunori n'y avait rien compris : il m'avait vu le matin, en cours, avec une cravate à rayures. Ça doit être la première fois en plus de dix ans que je change de cravate dans la journée...

Dans les métros et dans le bain, lecture de Houellebecq, mis de côté depuis un bail. M'ennuyait ferme, quoique mou irait mieux. Aujourd'hui, arrivé aux aventures sectaires du comique Daniel, je lis quelques dizaines de pages tranquillement. C'est-à-dire ni avec plaisir, ni déplaisir, ni ennui, juste tranquillement, comme on mache un morceau filandreux, nourrissant mais sans goût. J'en suis maintenant à la page 150 et je ne comprends toujours pas l'intérêt de cet auteur. Sans doute est-ce parce que tous les goûts sont dans la nature. (Je continue par acquit de conscience professionnelle...)

De même, je ne vois pas bien ce qu'il y a d'intéressant dans La Désenchantée, film de Benoît Jacquot (1990) que je vais voir à l'Institut. Rimbalderie d'une adolescente basse de plafond — et Godrèche joue gauche. J'ai eu bien plus de plaisir avant le film à voir DG puis Jephro au café du coin !
Meilleure impression filmique, avec T., en dînant et après : on regarde Monsieur Hire de Patrice Leconte (1989). Rien à dire : c'est bien joué. Mais tellement statique qu'on s'y endort presque. Les dialogues, la mort dans l'âme un peu kitsch du sieur Hire, c'était déjà du Houellebecq. Chez Simenon ? Si si, revoyez-le, je vous jure !

Ça me ramène à la vitesse narrative, des textes comme des films. Et un constat : sur toutes mes notes Duras, avec balises [RLVS], pas un seul commentaire ! Non pas qu'il en faille absolument. Mais je m'inquiète : je sais que l'info a circulé chez AgregLettres et sur WebLettres, j'imagine que des agrégatifs cherchent leur pitance, mais à ce point discrets, je croyais pas. Ou c'est trop nul, ou c'est trop génial, ou c'est totalement banal, et d'une façon comme d'une autre, personne n'ose l'ouvrir. Et puis, l'internet change, c'est de plus en plus pour consommer, copier-coller et trafiquer, de moins en moins de partage, de discussions où on prendrait son temps. Qu'importe ! Seul j'irai. Notre destin, etc. Refrain.

samedi 22 octobre 2005

On parle peu de la vitesse des textes

[RLVS-5] On parle peu de la vitesse des textes. Ici, vous avez dix pages qui traitent de quelques heures dans la vie des personnages. Là, vous avez cinq ou six pages qui vous font traverser dix ans de leur vie. Ces vitesses et ces changements de braquet sont conditionnés par la visée du texte : il faut que nous soyons impressionnés par la scène de bal, il faut que quelques semaines de prostration mènent au désir d'aller marcher dans les rues, il faut détailler les deux ou trois heures passées avec Jean Bedford, puis il faut accélérer à fond pour la décennie de Lol mariée, Lol Machine, Lol raisonnable et docile, sans intérêt. Il le faut pour que le narrateur en arrive à son temps à lui, tout en ayant assez bâti pour y loger l'intérêt du lecteur. L'élasticité du temps narré dans le temps narratif est sans doute un des éléments les plus structurants et les moins visibles des romans, alors que c'est un des plaisirs de l'auteur. [/RLVS-5] 
De cela et d'autres choses, en détail, je parle mes deux heures. Le reste de la journée, j'écoute plutôt.

J'ai du retard dans les émissions de la semaine, sur France Culture. Sylvie Germain sur Magnus aujourd'hui chez Veinstein, Bayon et ses Pays immobiles avant-hier. Colas Duflo sur Le Neveu de Rameau dans les Vendredis de la philo d'hier. Mardi, commencera un feuilleton alléchant, en vingt épisodes : Grande et petite histoire de la Comédie-Française.
J'écoute T. et Yukie, au Saint-Martin, en me délectant de mon poulet-frites.
J'écoute Daniel Pennac au 13-heures de France 2 jeudi, après avoir lu qu'il y était dans un blog inconnu et pas mal écrit.
J'écoute quelques collègues de l'Institut plus que je ne leur parle. Ils me voient rarement le samedi après-midi, leur étonnement les amène à me parler. J'y suis revenu parce que je n'en pouvais plus des bruits de destruction et de machines vibrantes dans l'appartement d'à côté. Certains finissent leurs cours et vont rentrer chez eux, d'autres vont commencer ou sont en pause, quelques-uns viennent pour le film de 17h30, S'en fout la mort de Claire Denis que je n'ai pas envie de revoir. J'en ai profité pour rendre les deux Mocky empruntés la semaine dernière et en sortir deux autres : Un Linceul n'a pas de poches (1975) et L'Albatros (1971).

Encore un léger tremblement de terre, ce soir. Sans conséquence. On peut dormir tranquille. D'ailleurs, je vais me coucher tôt, j'ai aussi du retard de sommeil.

vendredi 21 octobre 2005

Perçages de diégèse

Un de ces jours ensoleillés où les nouvelles se bousculent. Je ne dis pas lesquelles. Et puis les petites tâches mises de côté, à la maison comme au bureau. Lecture d'une dizaine de pages d'Alain Sevestre en grande forme au sport mais pas eu le temps de recopier le passage à commenter. Et le livre est maintenant à cinq cents kilomètres. Dans le train, quelques pages de Madeleine Borgomano. Mais l'esprit est ailleurs, dans un rapport à finir. Puis finalement je dors.

Le plus important est peut-être ici. C'est la possibilité de faire un lien direct vers une notice du TLF, grâce à un bidouilleur, je ne sais quelle combine ou adaptation. J'essaie illico pour répondre à une question qui m'a récemment été posée sur l'escient.

T. a préparé un diner de légumes tout à fait à la japonaise. Elle qui ne voulait plus cuisiner pendant des années, traumatisée d'avant, d'avoir été une épouse soumise. Alors je faisais la cuisine, j'aime ça. Ou on sortait, c'était selon, mais jamais l'y obliger. C'est depuis le passage de son père, qu'elle a vu ce que préparait passionnément les gardes-malade, ça lui a redonné l'envie, elle s'est ressouvenue de tout ce qu'elle savait faire de bon. Aussi les courses, le système de livraison à domicile de produits directement issus de coopératives de producteurs, j'en ai déjà parlé, on voit vraiment la différence de qualité, et ça revient finalement moins cher que des courses tous les deux jours dans les supermarchés du quartier qui sont plutôt pour rupins.

Extrait de la préparation de cours sur le Ravissement de Lol V. Stein :
[RLVS-4] Après avoir été une plante verte (potiche du bal), « elle était devenue un désert dans lequel une faculté nomade l'avait lancée dans la poursuite interminable de quoi ? » (p. 24)
À qui peut-on bien assigner la profération d'une telle métaphore filée ? Ni au discours médical que l'on sent lié au traitement que Lol subit, ni au discours familial des siens qui l'entourent et l'assistent, ni au discours de la bonne société informée de l'infortune. Ces discours sont cités et entrelacés dans ces pages de prostration et de convalescence.
Peut-on même voir cela sortir de la plume du narrateur ? Lui, plutôt réaliste, méthodique, s'essayant à une chronique qu'il voudrait objective ? Ça me paraît difficile, tiré par les cheveux ; je ne le vois pas dire des choses comme ça (j'en citerai d'autres du même acabit).
C'est plutôt un exemple de ce que j'appellerai intrusion d'auteur, Duras, en l'occurence. Le texte est dans l'ensemble bien assumé par Jacques Hold, qui gère au discours direct, indirect ou indirect libre les paroles des autres. Mais, cohérence diégétique et logique fictionnelle obligent, il ne peut pas rapporter les propos de Duras !
Ces intrusions d'auteur sont des entorses narratives, des perçages de diégèse. Beaucoup de lecteurs n'en prennent pas conscience, ne cherchent pas d'où peuvent venir ces soudains accès lyriques, métaphoriques, emphatiques qui durent trois mots ou trois lignes, et qui ne collent pas avec le portrait que le narrateur donne de lui-même.
C'est parfois dans l'indécidable : « elle avait oublié la vieille algèbre des peines d'amour » (p. 19), il « chercha dans la salle quelque signe d'éternité » (p. 21). Oui, il pourrait écrire cela... mais ce serait à la limite de la préciosité, voire du ridicule, ça n'entrerait pas dans l'économie logique de son projet de récit. Enfin, l'intrusion d'auteur permet d'augmenter d'un niveau le jeu des discours emboîtés, ce qui ne peut qu'intéresser Duras. Alors Duras, baroque ? [/RLVS-4]
C'est de ce portrait que le narrateur donne de lui-même que tout dépend (quand il y a un narrateur). Par exemple, le narrateur de René Leys couvre totalement l'écriture, sa personnalité déborde du texte et ne laisse passer aucune intrusion de Segalen. Victor peut aller se rhabiller. En revanche, la narratrice de Bonjour tristesse est une vraie passoire, on sent de partout Sagan passer. Ça ne sert absolument pas à juger de la qualité ni de la réussite. C'est un critère descriptif dans la diversité des procédés et des effets littéraires, à utiliser comme toujours avec circonspection et sans intention de dominer un champ intellectuel.

samedi 15 octobre 2005

Choses bizarres comme de l'amour

[RLVS-3] Qu'est-ce qu'on peut bien dire sur ce premier chapitre du Ravissement de Lol V. Stein qui n'ait pas déjà été publié ? Difficile...
Il y a quelques années, j'avais lu beaucoup de choses à ce sujet. J'ai toujours les livres et les photocopies d'articles quelque part. Mais je ne les ai pas relus, cette fois. Parce que la lecture d'un texte, c'est avant tout le texte et soi, le plus immédiatement possible. Évidemment, si l'on passe l'agrégation, il vaut mieux faire tout le contraire : lire les critiques recommandées en priorité sur l'ouvrage lui-même — c'est ce qu'on dit...
La nuit du bal durant laquelle Lol est plantée par son fiancé, telle qu'elle nous est proposée, est un montage avoué du narrateur, effectué à partir du témoignage de Tatiana, sa maîtresse (témoignage qu'il n'hésite pas à mettre en doute), d'autres témoignages, peut-être, dont il tait les sources et sa propre invention (fortement conditionnée par les sentiments qu'il éprouve pour Lola). Autant dire rien de fiable. Pourtant, on n'a que ça ! Alors, plus qu'à la vérité de cette scène, c'est aux failles et aux jointures du montage que le lecteur doit prêter l'œil et l'oreille.
Ce que dit Tatiana de Lola, qui n'est pas « là » (p.12 & 13), donc de Lol sans l'a, c'est qu'elle est, elle aussi, enfermée dans son nom de pierre : absence à soi-même, cœur manquant ou pas fini, depuis toujours, et donc pour toujours. Tatiana y tient, c'est sa thèse, son credo, sa doxa, elle n'en démord pas. Tandis qu'elle, Tatiana Karl, avec ses quatre a, est garantie pure chair désirable. Le système tient comme ça, sur des certitudes — la doxa, c'est ça ! D'où le recours à l'onomastique. C'est un système de conventions bourgeoises, avec ses fiançailles, ses mariages, ses tromperies. Si Lol n'était pas folle — tiens ! comme « Lol » et « folle » se ressemblent, tout d'un coup... — et ne l'avait d'ailleurs pas toujours été (pas étonnant que ça soit tombée sur elle, la nuit du bal), ce serait un danger pour le système, pour sa cohérence d'ensemble, faite d'astreintes mutuelles. Même si Lol pouvait changer et par exemple ne plus être folle, ce serait un danger pour la situation de Tatiana (p. 84). Cela voudrait dire qu'il y a des gens qui changent, qui ont une seconde chance dans la vie, voire une seconde vie ; et ça, ce serait peut-être la seconde fois que Tatiana serait jalouse de Lol (parce que Tatiana, entre son mari et ses amants, elle souffre de ne pas être follement aimée). Parce qu'à l'annonce des fiançailles de Lol, lorsque Tatiana « fut témoin de la folle passion » (p. 13) de Lol pour Michael, elle en avait été « ébranlée », ce qui n'est pas un mot faible.
Le narrateur dit ensuite qu'il ne croit « plus à rien de ce que dit Tatiana » (p. 14). On ne sait pas pourquoi. Mais on remarque le « plus » qui souligne qu'il y a cru, avant ; qu'il y a eu un moment où il croyait lui aussi à la thèse de Tatiana. Il faudra bien que quelque chose soit arrivé pour qu'il cesse d'y croire et qu'il aille tout seul dans une autre direction de penser Lol, après que Lol se sera dépensée pour lui mettre le grappin dessus — peut-être dans la direction de panser Lola... Mais ça, on ne le sait pas encore.
Vraiment, on ne le sait pas ?
N'est-ce pas dans la même page qu'il écrit des choses bizarres comme de l'amour : « mon histoire de Lol », « l'écrasante actualité de cette femme dans ma vie », « venir à ma rencontre ». Il n'y a pas de mots gratuits, chez Duras. S'il y a de l'euphémie, c'est parce que les grands mots sont des pièges et que, voulant écrire sérieusement, il vaut mieux réduire le sentimental au factuel. Si l'on veut en avoir le cœur net, voir tout de suite aux pages 103, 105, puis 112-113. D'ailleurs, ce n'est pas tricher ! Parce que c'est en étant là avec Lol à partir de la page 75 que Jacques Hold peut écrire tout ce qu'il y a avant la page 75, éviter les sirènes de Tatiana — et sortir de « l'inanité partagée par tous les hommes de S. Tahla [...] » (p. 112). [/RLVS-3]

Ça occupe, ça ravit mon temps... Mais ça ne m'empêchera pas d'aller à mon poulet-frites du Saint-Martin. Avec T. qui prend une omelette (à nous deux, on tient l'œuf et la poule). Soleil, encore, quand je vais à la teinturerie. Puis quand je vais chez le coiffeur (enfin !) qui me règle mon compte en moins de trente minutes. Voilà un peu de temps pour un Mocky : La grande lessive (!), de 1968. Dénonciation loufoque du PAF narcotique, déjà. Avec sulfateuses-annihileuses d'ondes hertziennes. Pas de quoi s'ennuyer. Ni crier au génie, non plus.

Rendez-vous façon barbouzes. Kinokuniya de Yoyogi, 18h, rayon des livres français. Daniella vous remettra un paquet pour lundi. Puis chacun repartira de son côté.
J'en profite pour acheter du pain et deux trois bricoles au Seijo Ishii de Shinjuku (jambon, cheddar, aspic, crème de sésame). Il est bien beau, ce soir, ce quartier de Shinjuku sous le crachin, avec tous ces néons, ses trottoirs luisants, cette tiédeur de l'air, encore. Dommage que je n'ai pas mon appareil-photo sur moi.

dimanche 9 octobre 2005

Ils ont besoin de garde-fous

[RLVS-2] Le titre d'hier suppose peu ou prou une identification avec le narrateur, c'est-à-dire que son intérêt pour Lol et Tatiana, quelque différent qu'il puisse être, se transmette à moi. Parce que celui qui écrit cette histoire, avec tout le temps que ça lui prend d'écrire et tout le temps que ça lui a pris de rassembler des détails, de recouper des versions par les uns ou les autres (si on veut rester dans la vraisemblance du personnage narrateur, du narrateur intradiégétique), il doit être sacrément motivé !
Les mauvaises lectures du RLVS (et elles sont légion) laissent croire qu'à la fin du livre, l'histoire entre Lol et Jacques serait finie, qu'il va rester avec Tatiana, revenir à la normale...
Mais c'est tout à fait impossible, c'est tout à fait le contraire ! Si c'était le cas, il n'écrirait jamais ce livre de cette façon, il écrirait le livre de Tatiana. Ce qui peut donner envie de s'identifier à Jacques Hold, c'est de vivre comme lui ce qu'il peut y avoir de plus fort dans la vie que d'être l'amant de Tatiana. Duras veut parler de la passion, de Lol qui, avec le seul homme qui veuille la suivre, se sauve par la passion dans ce que les autres appellent la folie parce qu'ils ont besoin de garde-fous.
La normale, c'est ce qu'il ne supporte plus, dès qu'il comprend que Lola le veut, lui. Le monde de Tatiana et de son corps consommable, le monde bourgeois du triangle adultère (p. 72, 90), le monde dans la force gravitationnelle des conventions, il en a fait le tour. Et c'est lui qui est ravi, finalement, d'être enlevé par Lol, et qu'elle lui donne l'énergie pour s'en arracher...
Duras n'écrit ce livre que pour cela, sinon elle referait éternellement des Petits Chevaux de Tarquinia... [/RLVS-2]

En me levant ce matin, dans la calme et grasse matinée d'un dimanche sans ping-pong, j'ai senti qu'il fallait tout de suite dire ce qui précède. Je ne savais pas qu'à quelques heures près, Jean-Philippe Toussaint parlait lui aussi à sa façon de cette sorte d'énergie littéraire. Extrait du milieu de l'émission :

Alain Veinstein : « [...] Faire l'amour, c'est un roman qui correspond en fait pour vous à une nouvelle étape, c'est-à-dire un pas franchi du côté de la gravité, que vous sembliez avant vouloir délibérément éviter un peu. Par exemple, dans un livre comme La Télévision qui était le livre de vos 40 ans, un roman plutôt drôle...
Jean-Philippe Toussaint :Il y a eu en effet autour de 40 ans... Je n'ai pas connu la crise de la quarantaine mais j'ai eu un cap de la quarantaine où j'ai fait et un livre et un film drôles. Puisque La Télévision est en effet le livre le plus léger le plus drôle et La Patinoire est un film à vocation burlesque. Et c'est vrai que ça a été un cap, qu'après cela d'une certaine façon, j'avais épuisé toutes mes possibilités d'humour ou de comique, et que j'ai de nouveau voulu me renouveler et que je pense avec un peu d'expérience, de maturité, j'ai commencé à m'intéresser à quelque chose qui, pour moi, c'est paradoxal de m'y intéresser, c'était... on pourrait dire : la poésie... Je dis que c'est paradoxal parce que...
Alain Veinstein : — Vous avez eu un moment d'hésitation avant de dire « la poésie »...
Jean-Philippe Toussaint : — C'est comme un gros mot, presque... Comme si j'avais attendu 40 ans pour trouver quelque agrément à la poésie. Donc je le dis en effet avec une certaine, pas réticence, mais méfiance parce que c'est quand même un peu gros, de dire ça... de s'intéresser à la beauté et à la poésie, enfin de rechercher. Jusqu'à... disons jusqu'à 40 ans, voilà, on n'a qu'à faire cette limite, et en tout cas pour les derniers livres. Pour La Télévision, l'humour était une vraie priorité, et un critère aussi, disons que je considérais qu'une page était réussie si elle était drôle. Et ça, ça a changé, c'est-à-dire qu'à partir de Faire l'amour et de Fuir, j'ai recherché d'autres choses. Pour Faire l'amour, la priorité était la beauté, si je puis dire : une page était réussie si elle était belle. Faudrait savoir ce que je veux dire par là, mais en tout cas c'est ce que je recherchais...
Alain Veinstein : — Si elle tenait, si elle sonnait juste...
Jean-Philippe Toussaint : — C'est un peu compliqué mais... si elle avait... c'est curieux, de dire : elle était réussie si elle était belle... M'enfin bon, c'est ce que je dis... Après, même pour le dernier, c'est encore autre chose, le critère n'était même plus de savoir si elle était belle ou pas belle, c'était de savoir si elle était remplie d'énergie. Et ça, je trouve ça assez fin, assez subtil, d'arriver à dire que le critère absolu — pour l'instant, c'est pour mon dernier livre —  qu'une page est réussie si elle a de l'énergie, si elle est pleine d'énergie romanesque, et que finalement ce qui m'intéresse le plus dans les livres des grands maîtres, enfin des grands écrivains que j'aime, c'est quelques moments où je sens quelque chose que j'appelle l'énergie romanesque, quelque chose qui est absolument prenant, et peu importe ce qu'il raconte, peu importe l'histoire, l'anecdote... L'exemple le plus limpide c'est Faulkner. Il y a dans certaines pages de Faulkner, un moment où littéralement le lecteur est hypnotisé. Il y a ces lignes immobiles, et l'esprit du lecteur va ressentir une sorte de courant électrique, l'œil va s'écarquiller et il y a quelque chose d'absolument rarissime qui va se passer et qui arrive avec très peu d'auteurs. Rechercher cela... Je me rends compte que si je ne recherche que cela, la plupart des livres m'ennuient. Parce que c'est extrêmement rare...»

Nous sommes sortis marcher en milieu d'après-midi, non pas jusqu'à Ginza comme nous l'envisagions d'abord en suivant le pourtour du Palais impérial, mais jusqu'à la gare centrale de Tokyo. Surtout pour visiter la nouvelle grande librairie Maruzen, que T. ne connaissait pas encore. Le centre commercial qui l'abrite, OAZO, fête son premier anniversaire. Avons pris un café en haut de Maruzen, avec vue sur les quais de la gare et les bâtiments de l'autre côté, avant d'aller voir les rayons de livres importés, où j'ai acheté l'Antimanuel de philosophie de Michel Onfray.
En passant devant le rayon des Nonfiction, comme ils disent (j'ai tourné la photo de 90° pour que les dos des livres soient lisibles), j'ai remarqué que les gens d'ici n'avaient pas bien écouté Christine Angot — et Catherine Millet s'associerait sans doute à elle — quand elle disait qu'elle n'avait pas fait une merde de témoignage...
Ah, la littérature, c'est dur à classer, ses frontières reculent toujours, à mesure qu'on l'enferme. C'est fou !

samedi 8 octobre 2005

Me vautrer en rêve sur Lol et Tatiana

[RLVS-1] En fait, c'était comme un long bain que je me redonnais dans le texte de Duras, jusqu'à trois heures du matin. Avant de dormir dedans, de me vautrer en rêve sur Lol et Tatiana...
À neuf heures et demi, j'étais fin prêt, devant ma douzaine d'étudiants, sans aucune note, outre les plans de cours à leur distribuer et les gribouillis dans les marges de mon édition du Ravissement de Lol V. Stein, que je n'ai d'ailleurs pas besoin de déchiffrer.
Même le dévédé pour leur montrer Nuit noire Calcutta de Marin Karmitz ne fonctionne pas et me rend la pleine parole.
Bref aperçu à chaud.
Ce que le titre nous enseigne : le double sens de ravissement — transport de plaisir, voire de bonheur, ou enlèvement avec demande de rançon — qui questionne le profane, installant une tension sémantique que le texte exploitera peut-être ; l'étrangeté du nom Lol V. Stein où l'on ne reconnaît d'abord qu'un nom de famille possiblement allemand, voire juif allemand, signifiant pierre (et rappeler que Duras a vécu la 2nde Guerre mondiale, que son mari, Robert Antelme, était en camp et lui est revenu méconnaissable avant de devenir l'auteur d'un des livres les plus essentiels : L'Espèce humaine) ; et puis, pour finir avec le titre, les deux fois quatre temps qui le composent : le-Ra-Vi-ssment / de-Lol-Vé-Stein, chacun finissant sur un groupe consonantique, un temps plus lourd, un peu comme une valse... La danse justement.
On enchaîne — puisqu'on y est — sur l'onomastique, on s'amuse, hein ! : Lol c'est Lola et V. c'est Valérie, et c'est Lola Valérie qui voudra qu'on l'appelle Lol V., qui voudra se priver de quelques lettres, se couper notamment de ce dont sa meilleure amie Tatiana Karl regorge, des « a », des « a » de femme ; et puis les autres comme ils arrivent, S. Tahla si proche de Thalassa, la mer, ou ce qu'il en reste, les laisses que Duras aimait tant à Trouville, Richardson le fils de riche qui ne fout rien de ses dix doigts et plaque Lol pour Anne-Marie Stretter, comme street et straight et trotteur, nom de rue raide et tout syncopé, pas étonnant qu'elle danse bien, celle-là, puis Jean Bedford, Monsieur Gué-de-lit, qui aide Lol à traverser dix ans d'eaux basses pour faire demi-tour, U turn à U. Bridge, enfin plus tard il y aura Jacques Hold, celui qui tient bon, sur qui on peut compter — qui est d'ailleurs là depuis le début, le lecteur ne peut compter que sur lui.
La danse donc, quand le texte commence, après les deux mesures du titre : on sait tout de suite comme Lol aimait danser avec Tatiana, sous le préau du collège... Un narrateur nous le dit, qui se cache mais qui déjà se montre en train de recouper des informations ramassées sur Lol. Resterait à savoir pourquoi... [/RLVS-1]

Ai laissé tomber la foire au livre de l'Institut pour rentrer déjeuner à la maison avec T. — de toute façon on n'a plus de place pour ranger des livres.
Un ou deux courriers, des blogs sur lesquels je m'endormais... je suis retourné me coucher, compléter ma nuit, sans ses fantômes durassiers.
Puis longue promenade à pied, presque deux heures, des rues tranquilles, quelques gouttes de pluie de temps en temps, de beaux nuages, un peu de photos sans trop forcer (dont celles ci-dessus), jusqu'à Hanzomon et retour, en apesanteur avec quelques émissions de France Culture dans le casque — un Jeanneney avec Lejeune, un Répliques sur Tocqueville, un vieux Veinstein avec Claude Simon.
Et au retour quelques courses au Hanamasa où François Bon achetait autrefois ses bananes...
Donc photo.

vendredi 7 octobre 2005

L'indicible — et le dire

Sur le balcon côté rue matin ensoleillé je lis
j'avance dans RLVS pour la sixième ou septième fois de ma vie
oui ce Ravissement c'est de loin le livre que j'ai le plus lu
(avec La Route des Flandres et Le Rivage des Syrtes)
lu et relu pour comprendre l'indicible
— charme non ça ne veut rien dire charme —
et le dire

(C'est comme la suite d'une lettre écrite à une amie sous cette forme qui m'est restée dans les doigts.)

Deux corbeaux silencieux me distraient, ils ne croassent pas, ils sont comme deux espions, perchés sur un fil, essayant de passer incognito. Je les prends en photo. Ils me rappellent Échenoz que je lisais l'an dernier assis dans le même fauteuil de camping qui fait juste la largeur de ce balcon. À dix heures, je vais au centre de sport et à vélo je continue ma lecture. Je dois, avant ce soir, trouver les jointures, délimiter les parties, l'armature des dix séances du cours qui commence demain.

Déjeuner avec deux collègues et quatre étudiants de japonais arrivés de France le mois dernier. Les échanges signés avec des universités françaises commencent à porter leurs fruits. D'ailleurs c'est un mouvement plus général de venue d'étudiants étrangers au Japon. Les universités essaient d'anticiper la baisse du nombre d'étudiants japonais, la dénatalité progressant, et la nôtre n'y réussit pas trop mal pour l'instant.
L'un d'eux jouerait au ping-pong...

C'est sous la bruine, sans parapluie, que je gagne le métro puis le train dans lequel je continue ma lecture. Arrivé à Tokyo, je préviens T. que je dois continuer. Nous dînons rapidement au Hong-Kong Shokudo, passons au supermarché en haut de Kagurazaka et rentrons sans presqu'avoir ouvert nos parapluies.

À l'heure où j'écris, le bruit de la pluie se mêle à celui de l'ordinateur. J'aurais bientôt fini.
Lol et Hold sont dans un bateau. Lequel tombe à l'eau ?