Journal LittéRéticulaire

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Résultats de votre recherche de flaubertible.

samedi 9 février 2008

J'ai vu des sinus et des cosinus

Ai commencé les surveillances.
Mathématiques, ce matin.

J'ai vu des sinus et des cosinus.
Mais personne n'a éternué.

Dehors, la neige a commencé, drue ;
un grand classique, pendant les concours.

Le soir.
Ça a continué jusque vers 16 heures, dans un calme de plus en plus grand, cinq bons centimètres d'épaisseurs. De quoi donner de bonnes angoisses aux organisateurs parce que si ça gèle et que des transports en commun sont interrompus, il faut annuler les épreuves...
J'étais dans un petit amphi de 120 places, préparé pour une soixantaine de candidats. Les trois épreuves se sont déroulées sans incident notable. Je n'ai pas compté les montres à aiguilles, ni fait aucun calcul sur les candidagneaux, ou sur les gauchers, et même pas composé de petit poème. Serai-je malade ? Je m'en garde bien. J'ai mis un masque, comme T. me l'a fait promettre, et me suis lavé les mains à chaque retour à mon bureau. Non, je surveillais, je faisais abstraction du temps, je manipulais en esprit des détails orléanais ou du voyage. À la sortie, le flot de lycéens a été canalisé vers une seule sortie, celle qui offre le moins de pente dangereuse jusqu'au métro.
Je me suis fait un café chaud en regardant la nuit calme sur le parc blanc et me suis dit que ce n'était pas maintenant que je travaillerais. J'ai bien engrangé les émissions enregistrées aujourd'hui (Fiction d'Yves Ravey, Répliques sur Simone de Beauvoir, Du Jour au lendemain avec Eugène Savitzkaya) puis suis parti au centre de sport sur les trottoirs mi-glace mi-gadoue, ce qui nous rapproche sensiblement d'Ikonnikov...

« Mais en ce monde, rien n'est éternel. L'automne dernier, à la suite d'une violente averse, le bas-côté de la Ruelle Verte s'est effondré, entraînant dans sa chute les bancs et les plaques de béton qui clôturaient la scierie.
Aujourd'hui, les habitants de Riabovo doivent faire un long détour par la ruelle des Jardins. Quant à la jeunesse locale, elle se rassemble de nouveau dans la cave où traînent des bouteilles vides, des mégots et des préservatifs usagés. De la Ruelle Verte, il ne demeure que le nom. En hiver, quand les enfants vont faire de la luge dans le fossé, ils disent à leurs parents qu'ils sont dans la Ruelle Verte.» (Alexandre Ikonnikov, Dernières Nouvelles du bourbier, p. 103)

mercredi 12 décembre 2007

Toujours à la fois un pensum et une thérapie

Sténo pour rédac. ult. (demain chargé aussi).

Matin, 2 cours dont lecture. Pb de trou à creuser trop facile. Autre pour le 19, avec compte d'humains et d'animaux allant à la plage.
Fête org. par étudiants, invit. étud. français (3), très bonne ambiance.
Prise de tête pour savoir où a lieu la conférence de Pierre-Louis Rey. En fait, pas à l'univ. voisine mais au Centre International de Nagoya, près de la gare centrale. Quà cela ne tienne, faudra partir un peu + tôt de la...
Réunion de faculté. Jour d'élection du chef de la fac. des langues, comme de juste.
Esquive à 17h15. En vélo tt de suite, légère pluie, métro à 17h23. Changement à Marunouchi vers 17h40 (éviter : couloirs trop longs). Sortie 2 à 18h50, entrée directe dans la tour du Nagoya Kokusai Center (Centre international de Nag., où il y a aussi des bureaux d'aide aux étrangers), direction 15e étage.
J'ouvre une porte et derrière : Pierre-Louis Rey, Kazuhiro Matsuzawa, Takayuki Kamada, Éric Bordas, Philippe Dufour et d'autres personnes que je ne connais pas (encore). Les Français descendent d'un avion en déb. d'aprem, sauf Rey tout frais pour parler des Trois Contes de Flaubert (enregistrement). Des gens arrivent, je reconnais des têtes, salutations. Salle bien remplie, finalement (30 pers.). Pas mémorable si on connaît déjà un peu Flaubert. À retenir que pour lui (Fl.), écrire est toujours à la fois un pensum et une thérapie. Après, pot. Puis restaurant cuisine tradi. mais service hypermod.
Discussions nombreuses (Pléiade Flaubert en cours, tourisme au Japon, carrières, sujets de recherches, etc.).
Métro retour seul avec lecture extraits Volodine (animaux). Journée bien remplie !

Le lendemain.
Bon, bah, nan ! Là, je vais laisser l'aspect décoffré. D'abord parce que je n'ai pas trop le temps de fignoler. Ensuite parce que ce n'était vraiment pas du formalisme. On est dans une période de dingues, tous, à la fac, avec des charrettes pleines à trimballer encore une semaine, en gros — et à vider d'ici là, si possible.
Pour les passionnés de calcul, le problème du trou, c'est qu'on creuse en une heure un trou de deux mètres de côté (en long, en large, en profondeur) et qu'on veut savoir combien d'heures il faudra pour un trou de quatre mètres de côté. Cette fois tout le monde l'a fait (je pense qu'Olivier et Stubborn devraient également y arriver) mais ce qui était intéressant, pédagogiquement parlant, c'est qu'il vaut mieux faire un petit dessin et prononcer trois phrases que de poser les opérations. Donc, l'étudiant apprend l'intérêt d'adapter ses moyens aux problèmes qu'il a à résoudre...
On l'aura compris, le dîner m'a fait plus d'effet — et de bien — que la conférence. Ce ne sera pas la première fois. J'ai d'abord eu l'occasion de remercier celui qui avait, en mars, diffusé l'annonce de mon cours sur Madame Bovary à l'ensemble des chercheurs flaubertiens du Japon, ce qui est un honneur quand on sait que l'Institut n'est pas un lieu particulièrement admiré des universitaires japonais (même si beaucoup d'entre eux y ont appris le français, ou justement à cause de cela...). J'ai ensuite pu féliciter Philippe Dufour pour son Flaubert et le pignouf, lu et apprécié il y a fort longtemps (1993), un peu honteusement parce que je ne savais ce qu'il avait publié après.
Éric Bordas n'était plus à côté de moi, il devait être à un mètre vingt, on s'était émus de conserve au souvenir de Cerisy en septembre, alors qu'à Paris, ce même jour, Antonia Fonyi et Scott Carpenter avaient aussi rendez-vous pour évoquer les derniers développements de notre équipée mériméenne.
Ces joies ! Aussi le retour à la maison en métro avec aux oreilles le passage des Anges mineurs où l'on accouche des ourses blanches en compagnie de Sophie Gironde avait-il fini de m'ensoleiller de littérature, de comment je vis et danse en elle, m'en soigne de presque tout — à dix mille kilomètres des déconvenues et des interrogations éditoriales germanopratines de François, à qui je comprends que ça pèse (on notera au passage — sa vengeance — qu'il laisse entendre que le Littell a été réécrit).
Et donc : pour rien au monde je ne retirerai un seul mot de tout le mal que j'ai écrit des éditeurs... Nonobstant le petit nombre auxquels je tire mon chapeau.

vendredi 13 juillet 2007

Passage, tissage, glanage, etc.

Curieux de savoir combien de personnes avaient écouté Durutti Column depuis la mise en ligne (moins de 24 heures), je suis allé consulter les statistiques de mon domaine (ce que je fais peu parce que plus compliqué que les statistiques du blog). Là, surprise, ça m'a d'abord sauté aux yeux, j'ai constaté que, rien que pour ces 13 premiers jours de juillet, les trois requêtes les plus fréquentes sur le blog sont : Volodine (294 pages vues), Duras (180) et Molloy (159) — alors qu'il n'est question d'aucun des trois ce mois-ci. Là, tout de suite, un grand rayon de plaisir, comme du soleil (il pleut, un typhon arrive...).
Rayon audio, justement, le mp3 le plus écouté de ma toute petite série est l'extrait des Pêcheurs de perles version supermarché japonais (227), suivi du cours sur Flaubert du 12 mai (56) et, plus loin, enfin, les Durutti Column : 54 pour l'un et 52 l'autre, soit plus de deux fois par heure.
On voit bien que le silence des commentateurs, qu'il nous faut sagement envisager de concevoir comme une forme de sagesse, n'empêche pas une grande activité de passage, tissage, glanage, etc. Exactement ce que je fais moi-même par ailleurs...

En revanche, la requête du mot flaubertible n'a eu que 15 occurrences. À y réfléchir, c'est sans doute normal puisque le mot n'existe pas (ou pas depuis plus de quelques semaines). Or les gens cherchent à partir de termes qu'ils connaissent déjà (on ne peut chercher à partir d'un mot qu'on ne connaît pas...). Actuellement, cette recherche ne peut s'effectuer qu'à partir du blog, en voyant le mot dans la colonne de droite, ou après une requête flaubertienne classique qui aura fait connaître ce terme, ou suite à réception du dernier Bulletin Flaubert, par exemple, parce qu'il le mentionnait.

Centre de sport en matinée, avec lecture de Bergounioux à vélo. J'aime son écriture, son style, sa fermeté, ses idées, alors que je ne peux partager ces dernières — du fait même de l'endroit où je suis, suis-je tenté de dire. En effet, un tel centre de sport représente parfaitement les changements sociaux que Bergounioux regrette...
J'ai d'ailleurs tiqué dès le début car je ne puis appartenir au nous qu'il emploie (c'est le premier mot). Implicitement nous collectif humain, ce n'est qu'après plusieurs pages que l'on comprend que son nous représente un petit nombre de personnes, éduquées, voire intellectuelles, nées vers le milieu du XXe siècle et toutes issues du centre de la France. Ce qui ne le prive cependant pas, et souvent, d'une certaine valeur universelle...

« Notre heure ne vaut sans doute pas mieux ni moins qu'aucune autre. La masse des injustices et des cruautés, le volume des souffrances que le genre humain s'inflige à lui-même n'ont pas dû varier beaucoup depuis l'époque de Kant. Ce qui a changé, c'est que nous savons. Et nous savons parce que nous sommes, réellement, partie prenante. Nous tenons par mille attaches solides, réciproques, agissantes, à l'ensemble de nos semblables. Ce qui les atteint se répercute promptement jusqu'à nous et nos gestes les touchent en plein. La première condition de notre bonheur, c'est leur bonheur, car ils ne font plus qu'une seule et même chose. L'universel concret est devenu la cause efficiente de nos actions. Il reste à en faire la cause finale ou, mieux encore, la raison.
Il n'est pas vrai que nous nous enfoncions dans la désolation ni, pour paraphraser Saint-Just en le contredisant, que le bonheur soit une vieillerie en Europe, et ailleurs. Nous venons de loin.» (Pierre Bergounioux, La Fin du monde en avançant, Fata Morgana, 2006, p. 14)

Dans la pluie qui nimbe la journée et avec des téléviseurs qui, ici ou là, nous montrent la progression du typhon, actuellement du côté d'Okinawa, David et moi allons déjeuner en ville. Au Tiger Cafe de Sakae, précisément. Et d'abord parce que c'est à côté d'une grande agence de voyage H.I.S. où nous devons aller demander un devis pour notre groupe orléanais de 32 personnes en février prochain.. Nous allons ensuite dans une autre agence, pour demander la même chose, le but étant de mettre les agences en concurrence — même si l'on est déjà sûr, en fait, d'avoir le devis le moins cher...

Dans la même journée, je reçois l'annonce de parution du numéro 10 de la revue Glottopol, dans laquelle j'ai un article, et l'annonce d'un futur colloque sur Claude Simon auquel je vais de ce pas candidater.

En soirée, je reçois un nouveau commentaire de Bob, en réponse à Dom, et toujours sur le sujet du racisme (billet du 1er juillet). Mais je ne peux le laisser en ligne pour les raisons que l'on va lire dans le courrier que je lui envoie, grâce à l'adresse qu'il a donnée en postant son commentaire... et qui me revient peu après avec la mention Adresse invalide.
En voici donc la teneur, comme à chaque fois qu'un différend de ce type est apparu dans le JLR. Les crochets "[...]" sont de moi, afin de publier ici sans les mots indésirables.
En fait, si on lisait bien Bergounioux, il avait déjà répondu ce matin...

« Bonjour,
Vous avez posté ce commentaire :

   > a dom,
   > Je n'ai jamais cru à la réalité formelle, légale, abstraite...Je crois
   > au contraire en la réalité concréte, pratique, vécue...Les bi[...], les
   > cr[...], les ra[...], les bou[...], le nia[...], les racailles, les
   > weshs...lorsqu'ils s'organisent sont percus comme des mouvements
   > dangereusement "communautaristes", qu'on a vite fait de releguer comme
   > supplétifs d'Al caida S.A. Car ces barbares sempiternels, comme tout le
   > monde sait, veulent détruire la "civilisation occidentale", rien de
   > moins... Cessez l'hypocrisie, la dénégation, le déni le racisme français
   > est structurel, il est issu d'un vieil héritage qu'il convient
   > d'explorer! Vous êtes dans un pays qui a un ministère de l'identité
   > nationnale (et de l'immigration), surtout ne l'oublier pas... Sachez
   > aussi qu'un lumpen "blanc" d'Outreau, un peu dégrossi, deviendrait un
   > bon cadre dans les Dom Tom!
   > www.montraykreyol.org/spi...

Je ne suis pas en désaccord avec vos propos mais, à cause des termes insultants qu'ils contiennent, je ne peux les mettre en ligne pour deux raisons : la première, c'est que je serais légalement responsable en cas de plainte pour insulte ou diffamation de la part de toute personne se sentant insultée ou diffamée par ces termes (je vous cite : "Les bi[...], les cr[...], les ra[...], les bou[...], le nia[...], les racailles, les weshs"), la seconde c'est que je ne me suis moi-même jamais autorisé à employer l'un de ces termes pour désigner qui que ce soit, et que je n'ai pas l'intention de commencer aujourd'hui (sauf "racaille" qui n'a pas de contenu ethnique ou racial). Il y en aurait même une troisième qui serait que la présence de ces mots attirerait, via les moteurs de recherche, d'autres personnes qui, sans s'occuper de qui ou quoi, renchériraient dans un sens ou dans l'autre. Ce qui ne constitue en aucun cas une discussion.
En conclusion, je peux valider un commentaire qui véhicule correctement vos idées, mais sans aucun mot qui présente un risque d'insulte ou de diffamation.
Si je puis me permettre, je pense que dans votre colère légitime vous faites une erreur de stratégie (outre ce que j'ai déjà dit dans mon commentaire après vôtre premier) : il n'y a pas de règlement d'un problème tant qu'on maintient une attitude agressive et des termes insultants. Et si l'on ne peut s'en empêcher, il faut savoir que la réponse adverse sera TOUJOURS proportionnée, ce qui signifie précisément : l'escalade de la guerre. Or cette escalade peut être un souhait caché, éventuellement au fond de vous-même, même si vous vous en défendez. Si l'on veut discuter, et discuter POUR résoudre des problèmes aggravés par des siècles de comportements qui font honte à des Français d'aujourd'hui, dont je suis, il faut commencer par retirer certains mots de sa propre bouche. Ça peut paraître bizarre, mais pour discuter, il faut retirer des mots.
J'attends, si vous le voulez bien, votre commentaire modifié. Sinon, je le publierai de toute façon, sans les mots indésirables, et avec le contenu de ce courrier en explication.
Nous menons peut-être le même combat, mais à défaut des bons mots, nous ne pouvons pas encore le savoir.
Cordialement.»

vendredi 22 juin 2007

Principe d'incertitude et de tâtonnement

La saison des pluies a peut-être daigné commencer. Je dis peut-être parce qu'on y avait cru la semaine dernière, après un jour de pluie, et puis dès le lendemain, plus rien. Enfin, du soleil, quoi. Or, c'est nécessaire qu'il pleuve, au moins si on ne veut pas se ruiner pour manger des salades.
Ce matin, le sport, c'est à la maison, grandes transformations d'intérieur. D'une chaîne hi-fi achetée il y a près de quinze ans, je récupère l'ampli et le tuner radio, abandonnant la platine 5 CD, en panne depuis longtemps, et le meuble Sony à porte vitrée, beaucoup trop grand pour les appareils d'aujourd'hui. Nouvelle installation dans une autre pièce, ça veut dire aussi tous les fils électriques, rallonges, les meubles à déplacer, le ménage à faire de toute la poussière remuée. La matinée y passe. Tout le monde connaît ça, je suppose.

On sort les grands parapluies, David et moi, pour aller déjeuner au Downey. Faisons le point sur le nouveau gouvernement. Daubant ceux qui n'en sont pas, ou plus. On est d'accord sur la poudre aux yeux médiatiques. Pour David, ce qui se produit est exactement l'inverse de ce qu'aurait fait Bayrou : bâtir une action en concertation avec les bonnes volontés. Tandis qu'on a une foire aux vanités pour ne faire que les quatre volontés d'un seul homme. Ça porte un nom d'ailleurs, ça s'appelle dictature.
Je vois d'ici les haussements d'épaules. On en reparlera à la rentrée d'automne, si vous voulez.

Ignorant que de nombreux trains ont été bloqués en banlieue de Tokyo (ce que T. m'expliquera au dîner), je vais prendre le shinkansen, trouve de la place dans le premier qui passe et arrive à la maison à l'heure, après écoute de deux docu-fictions de la semaine dernière : Sables mouvants, du 12 juin, enquête sur une donneuse de Juifs pendant la guerre, excellemment modianesque dans son principe d'incertitude et de tâtonnement, et Cœur de cible : des consultants au travail, du 11, plus fouillis et moins percutant que ce que j'avais cru en écoutant d'une oreille distraite lors de l'enregistrement.

Dîner tranquille et pas de cours à préparer. Bonheur de lecture avec les commentaires de Danielle Girard sur Flaubert (et le canapé flaubertible, précisément : 1, 2, 3, 4, 5, si vous n'êtes pas abonné(e) au fil RSS des commentaires).
Je me couche tôt avec un livre de Sylvie Germain, dont l'entame ne m'intéresse pas beaucoup, me semble banale. Mais pas de jugement, bien sûr. On verra demain.

« Tant pis pour le désordre, la chronologie d'une vie humaine n'est jamais aussi linéaire qu'on le croit. Quant aux blancs, aux creux, aux échos et aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture, car de toute mémoire. Les mots d'un livre ne forment pas davantage un bloc que les jours d'une vie humaine, aussi abondants soient ces mots et ces jours, ils dessinent juste un archipel de phrases, de suggestions, de possibilités inépuisées sur un vaste fond de silence. Et ce silence n'est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continûment. Une rumeur montée des confins du passé pour se mêler à celle affluant de toutes parts du présent. Un vent de voix, une polyphonie de souffles.» (Sylvie GermainMagnus, Paris : Albin Michel, 2005, p. 12)

lundi 18 juin 2007

Épluchées et cuites

Jour de repos et de japonais. Avec une histoire de la Révolution française en bandes dessinées pédagogiques en japonais. Si si, ça existe ! Les termes recherchés dans le dictionnaire électroniques seront disponibles dans la semaine pour apprentissage des kanjis alors que le livre restera ici... À moi de jouer.
Petite sortie pour petites courses. Au supermarché Hanamasa, il y a des asperges blanches, pas chères. Épluchées et cuites, elles sont excellentes, dans une grande salade avec pamplemousse, tomates, concombres, laitue et cottage cheese. Et d'excellents chateaubriands (comme une fois toutes les six semaines environ).

Ma radio doit être déréglée, je n'entends pas la voix de notre président de la république française, ces jours-ci...

Au Japon, on patauge dans le scandale du siècle. Pensez donc : l'administration (et je ne sais qui en son sein) a perdu les références et/ou les dossiers de près de 50 millions de personnes ayant des droits à la retraite. On a numérisé partiellement des données et fait disparaître les documents physiques, pour gagner de la place et avoir l'air moderne. Maintenant, ils ont juste l'air de ce qu'ils sont : des crétins de technocrates. La lecture des kanjis qui composent les noms et prénoms des gens avait été laissée à l'interprétation des personnes qui faisaient la saisie des données, sans vérification auprès des intéressés ; il n'est donc plus possible de réattribuer les pensions. Sachant qu'un kanji (caractère d'origine chinoise) peut avoir jusqu'à quinze ou vingt lectures différentes en japonais, imaginez ce que donnent les combinaisons de plusieurs kanjis...
On dit d'ailleurs que ces révélations sur des erreurs technocratiques ont été faites ces jours derniers pour que la presse et l'opinion publique se détournent du scandale Matsuoka, du nom du ministre maintenant défunt (suicidé), et qui était, lui, un scandale purement politique (frais exorbitants, marchés truqués).
Un beau pays, décidément !

Après ça, les docu-fictions que proposait du 11 au 15 l'émission Sur les docks offrent de vraies vacances pour les oreilles et l'imagination ! (Notamment Perdus sur Tromelin, île dont j'avais parlé il y a quelques mois avec David...)

Ayant souscrit un partenariat Amazon, il n'était toutefois pas question pour moi d'inscrire où que ce soit le mot librairie dans mes pages. Impossible de commettre cette imposture. S'il l'avait fallu, c'eût été sur un mode dynamique, du style : Lis ! Brais ! Ris !...
J'ai donc opté pour un lien « lire | Voir | Écouter » dans la colonne de droite du blog, vers une page indépendante où sont rassemblés mes choix — avec des liens qui ressemblent de temps en temps à ceci, quand le service Amazon est indisponible...
Mais il me semblait que c'était bien court comme réticulation, et un peu trop à finalité commerciale. J'ai donc rajouté des liens perso, sous la plupart des inserts d'Amazon pour grouper toutes les pages du JLR qui citent l'ouvrage, sur le modèle du lien Canapé flaubertible qui pointe en permanence l'ensemble des notes sur Madame Bovary — ainsi toujours vivante.

Je suis inquiet pour le blog Nico Shark.
Il nous donne (donnait ?) depuis quelques semaines l'une des visions les plus condensées, subversives et comiques de la présidence Sarkozy. J'y ai renvoyé déjà plusieurs fois.
Pointée par Christine dans Lignes de fuite, la page qui s'ouvre ne contient que ceci (aujourd'hui, tout du moins) : « error/gouv/rg/halt.htm ».
Ce qui peut se lire sans difficulté : erreur de page parce que les RG du Gouv ont bloqué l'accès...
Souhaitons que ce soit une facétie, comme dit Christine.

samedi 16 juin 2007

L'une d'elles pointe vers notre fenêtre

Canapé flaubertible, fin provisoire.
Pas résumable.


Après ces efforts démesurés (tenir les fils essentiels du roman, d'une part, résumer le propos de Jacques Rancière, d'autre part), je vais avec T. toucher ma récompense, au Saint-Martin, sous la forme d'un plat de merguez-frites que suit, pour une fois, une glace à deux boules. Yukie a eu le temps, depuis une ou deux semaines, d'y repenser et elle nous donne quelques conseils, quelques souvenirs personnels sur Bastia et Saint-Florent. La prochaine fois, je prends des notes.
Sieste et lecture de Quintreau. Fatigue. Ai oublié d'emporter un livre de Sylvie Germain. Elle sera à Tokyo dans moins d'un mois... Oublié aussi — acte manqué, sans doute — de dire qu'hier j'étais passé avec David au service médical pour y retirer les résultats de mon contrôle. Et qu'un docteur nous a commenté les résultats, soulignant une petite tendance au cholestérol... Mais c'était... en octobre (j'attendais qu'on m'envoie les résultats alors qu'il fallait passer les chercher...), avant que T. et moi faisions évoluer notre mode d'alimentation. Il faut également que j'aille passer une coloscopie.

« [...] le mois dernier, impossible de rejoindre Bart dans sa villa du Yucatán à cause d'un crise d'angoisse, obligé de rebrousser chemin à l'aéroport en prétextant une sciatique, visions d'horreur de serpents, d'araignées qui me rentraient par la bouche, le nez, les oreilles, sueurs froides, intestins en feu, peur panique de gober des bactéries mortelles dès ma sortie d'avion, pourvu que personne ne vienne jamais à l'apprendre, je vois d'ici le sourire narquois des salariés, des concurrents, de l'international, des actionnaires et les encadrés assassins dans la presse professionnelle, la vérité révélée sur la phobie de Jean-François Rorty, président de l'agence KLF, il n'a jamais mis les pieds sous les tropiques parce que la peur des serpents et des araignées lui donne la colique [...] » (Laurent Quintreau, Marge brute, p. 90)

Moi aussi, je vois des branches d'acacia pendant que j'écris. Et c'est amusant, quand il y a du vent. Elles se balancent et aucune feuille n'a exactement le même mouvement que ses voisines. L'une d'elles pointe vers notre fenêtre et les branchages adjacents offrent en rond un dégradé de verts, plus sombres dans la distance.
Bientôt deux ans...
T. ramène de notre balcon quelques petites tomates qui iront dans la salade du dîner. Elles nous regarderont les assaisonner, se diront que nous avons de grandes dents, puis disparaîtront.

À la radio, j'enregistre en série le feuilleton L'Étranger d'Albert Camus, cinq premiers épisodes de dix. Puis je programme l'enregistrement automatique, à partir de 21 heures, des quelques huit heures de lectures du Marathon des mots consacré cette année à Julien Gracq. J'écoute d'ailleurs en ce moment même, ce qui ne permet pas vraiment d'écrire...

samedi 9 juin 2007

Jusqu'à la limite de la prostitution

[Canapé flaubertible]
Morte,
      encore.
Des millions de fois morte.
Chaque lecteur, une fois de plus, morte.
Chaque lecteur qui ouvre le livre intitulé Madame Bovary met involontairement en marche la machination de cette mort.
Les plus coupables sont celles et ceux qui le rouvrent, qui le relisent, qui réenclenchent consciemment le processus mis en place par un certain Gustave Flaubert dans les années 1850.
D'autres grands coupables sont ceux qui enseignent cette mort. Surtout s'ils font bien leur travail et qu'ils vont jusqu'à instruire le procès de la vraie fausse société bourgeoise qui bride les rêves romantiques et naturalistes d'une femme qui n'aspire qu'à la liberté, le procès d'une société qui la contraint à l'endettement progressif jusqu'à la limite de la prostitution — et qu'elle ne tombe pas dedans, qu'elle ne se prostitue pas sera retenu contre elle. Car cette société aime les gens qui plient pour assouvir leurs rêves.

Je n'allais pas du tout commencer comme ça. Ça a découlé de morte, encore...
D'ailleurs, en cours, à l'Institut, je n'ai pas du tout commencé comme ça.
Reprenons le fil.
La mort d'Emma, c'est une construction de Flaubert, qui commence avec la mise à disposition incidente de l'arsenic, prolepse ouverte en attente d'un besoin de mourir. Comme le dit très bien Jacques Rancière dans Politique de la littérature, les conditions faites à Emma ne devaient pas mécaniquement ou socialement entraîner sa mort. La faire mourir, c'est donc vouloir aller plus loin. Je ne refais pas l'article de Rancière.
Je le corrobore en y ajoutant ceci : si la situation de mourir est créée par la pression du surendettement et la déception des adultères (ses amants ne la méritaient pas), le coup de grâce est donné par la chanson de l'aveugle, qui passe par là avec ses gros sabots. Cette « petite chanson », déjà entendue, deux chapitres plus tôt, par une Emma qui devait bien reconnaître dans l'aveugle une sorte d'indigence qui n'était pas si loin de son propre nihilisme, avait été consignée par Flaubert dans son brouillon 7 du volume 5 et suivie, fait rarissime, d'une référence : « Restif de la Bretonne, l'Année des dames nationales, tome 1er » (hélas, pas (encore) disponible dans Gallica).
Or, Rétif représente, avec Sade, le modèle d'une littérature de libération de la femme et des mœurs qui précède la Révolution française et y contribue, mais que l'assise politique de l'Empire, le retour de l'Ancien Régime, l'emprise sociale nécessaire à l'industrialisme et aux mœurs bourgeoises préfèrent d'un commun accord mettre sous clef (comme l'arsenic, précisément). Ne serait-ce pas cela que Flaubert voulait faire remonter derrière Emma ? Pour que la mort d'Emma serve, littérairement parlant, à quelque chose ? J'en veux pour preuve presque miraculeuse que des ouvrages de Rétif possiblement vus par Flaubert sont illustrés par un certain... Binet !
Voir, de Louis Binet, les belles illustrations des Contemporaines, du Paysan perverti, ou ses Hommes et Femmes aillés (on se souvient qu'Emma demandait des ailes...).
Le Binet de Flaubert est heureux de son art « ne servant à rien »... ou devenu inutile, ou attendant des époques plus propices.

Déjeuner au Saint-Martin avec T., ma pauvre chérie, qui doit dorénavant, depuis les résultats d'un test reçus cette semaine, surveiller son cholestérol.
Sieste bien méritée. Impossibilité d'aller au théâtre de Komaba comme je m'y étais engagé (places proposées aux enseignants de l'Institut).
Surprise d'avoir un commentaire de Pierre Pachet (plaisir d'offrir, joie de recevoir...), auquel je réponds, ainsi qu'en privé pour m'assurer qu'il peut bien télécharger les 9/10e de sa conférence enregistrés par mes soins (et il arrive souvent que personne d'autre n'enregistre, ou ne fasse savoir qu'il l'a fait). À défaut de se téléphoner, on va peut-être s'écrire.
Courses et dîner en regardant (pour la seconde fois, pour moi) 36, Quai des Orfèvres (O. Marchal, 2004).

samedi 2 juin 2007

Puisqu'on est dans les oiseaux rares

[Canapé flaubertible]
Hier tard et ce matin tôt (juste séparés par le Beau Serge — étonnant à revoir — et quatre heures de sommeil), je me suis aperçu, en préparant les notes du cours sur Léon II, c'est-à-dire l'aventure amoureuse d'Emma et de Léon qui ne se sont pas vus pendant trois ans, que j'avais omis de traiter la semaine dernière de la suite de l'aventure avec Rodolphe, après les comices agricoles. J'ajoute donc, en reprenant d'abord l'idée de centre géométrique du roman (p. 202-204), quand Flaubert traite de la régularité et de la fréquence des rendez-vous, point de bascule entre la passion imprévoyante et l'habitude corruptrice — ce qui est très clair dans les termes employés et les micro-incidents qui commencent à se produire. Flaubert va faire chauffer le conditionnel, notamment après l'échec du pied-bot, quand Charles imagine sa petite vie à venir (à sa taille) tandis qu'Emma ne rêve que de voyages paul&virginiesques avec son Roro — lequel songe sérieusement à la plaquer mais tient — en bon bourgeois égoïste qu'il est — à user la corde jusqu'au bout. Un autre qui use et abuse, petit à petit, c'est Lheureux, le fournisseur-prêteur. Remarquons qu'alors que les échecs amoureux ramènent le compteur sentimental d'Emma près du zéro, le compte des dépenses, lui, ne redescend pas, et va continuer à monter, jusqu'en zone rouge. Car Emma ne meurt ni de chagrin amoureux, ni de remords conjugal, que je sache, mais bien de la panique et de la honte sociale qui résultent du surendettement, près de 150 ans avant la loi Neiertz...
Après un an de dépression grave et de lent rétablissement, on suggère à Charles qu'il emmène Emma à l'opéra. Évidemment, la maladie de la passion, comme aurait pu dire Duras, reprend presque instantanément Emma. Elle s'identifie au personnage de Lucie de Lammermoor (de Walter Scott, via Donizetti), puis retrouve Rodolphe dans le chanteur Lagardy, jusqu'à inverser le sens de la projection quand elle croit qu'il la regarde, le chanteur, et qu'elle peut partir avec lui — son « enlève-moi, emmène-moi » ressort le même que 100 pages avant. Et c'est juste là, dans la plaie rouverte, qu'entre Léon.
Au lieu des explications de texte habituellement limitées à un seul passage de quelques pages, c'est aujourd'hui une suite de sauts de puce, au travers de cette centaine de pages, pour suivre les points importants de la narration jusqu'aux épisodes du fiacre, de la mort du père de Charles et des trois jours à Rouen avec Léon. C'est au prix de cette vitesse qu'il est possible d'apercevoir la trame du récit, dans sa tension et son usure.
On finit sur le piège du fiacre. Pas siège. Piège. Pourquoi piège ? Parce que Flaubert ayant choisi de ne pas nous dire ce qui se passait dans ce fiacre lancé dans tous les sens de Rouen et de ses environs, il est évident que la plupart des lecteurs, sinon l'intégralité, pensera qu'Emma et Léon y ont fait l'amour. Et pourquoi pas, d'ailleurs ? Je serai bien aise d'en faire autant !, se dit chacun. Or, même si cette hypothèse est légitime, il faut tout de même savoir que Flaubert faisait mention de la « première possession » en marge d'un brouillon des trois jours à Rouen — et non de la scène du fiacre.

Et puis j'annonce — hier, je tergiversais encore (Modiano, Sarraute, Stendhal, de Beauvoir, Giono...) — que le cours d'automne porterait sur l'Étranger, de Camus. Une œuvre brève pour se remettre d'une œuvre longue, après la jachère de l'été. Et que l'on reviendrait à Flaubert et à l'Éducation sentimentale au printemps 2008.

Déjeuner au Saint-Martin. Sieste héritée de la trop courte nuit. Une partie de l'après-midi à la médiathèque de l'Institut (lecture d'Art Press, emprunt d'un Guide Bleu de Corse et de deux dévédés). À la maison, je regarde Camping (F. Onteniente, 2006). T. en regarde la moitié et constate un petit intérêt ethnologique du film — elle qui ne connaît pas du tout le camping. Et moins l'intérêt comique. Comme moi, quoi. Sauf que moi, j'ai aussi pas mal d'années de souvenirs de camping avec mes parents, en France et en Espagne, et que globalement le film n'est pas loin d'une vérité qui n'est au mieux qu'un pour cent de la réalité — c'est-à-dire qu'il caricature, et dessert en les stéréotypant les nombreuses populations de campeurs qu'il avait, semble-t-il, l'intention de servir. Ce ne serait pas grave si c'était complètement désopilant, mais c'en est loin !

Y'a d'l'oiseau dans l'air...
Enfin, l'intégralité radiophonique de l'Ornithologie du promeneur de Dominique Meens, — soit quatre émissions produites sur plusieurs années — rassemblées cette semaine en quatre soirées de Surpris par la nuit. Moi, j'en avais déjà trois, et je me délecte de la 4e, mise en musique par Francis Gorgé. Je les remercie bien bas pour ces œuvres hors du commun.
Mais il faut aussi — puisqu'on est dans les oiseaux rares — aller récupérer vite fait les 5 premiers épisodes des Pages arrachées à la correspondance de Victor Segalen.

vendredi 1 juin 2007

Un commissaire de police contre une directrice d'école primaire

Hier en déjeunant (je m'en suis rappelé ce matin), je regardais Ce soir ou Jamais du 28, sur comment peut-on encore être chrétien — question de peu d'intérêt pour moi, sinon pour voir de mes yeux ce que c'est qu'un catholique borné et réactionnaire, en la personne de Christophe Geffroy. Allez-y, vous verrez, quand il mélange subtilement, croit-il, l'appel aux citoyens qui seraient libres de leurs pratiques et de leur corps, libres d'avorter, par exemple... après, toutefois, qu'on en aurait décrété l'interdiction absolue ! J'avais réécouté deux fois le passage pour me vacciner, sans besoin réel.
Ce matin, je me suis aperçu que j'avais raté quelques émissions encore disponibles. J'ai donc commencé par la plus ancienne, celle du 25 avril, avec des commentaires d'étrangers au sujet des élections (entre les deux tours). Très intéressant, avec le recul !
Et cette perle, d'un journaliste américain, Peter Gumbel : « Est-ce que c'est Blanche-Neige contre Napoléon en miniature, ou est-ce que c'est plutôt un commissaire de police contre une directrice d'école primaire.»
Puis attendre Tahar Ben Jelloun sur la misérable politique culturelle de la France à l'étranger, puis Zoé Valdès sur ce que c'est qu'être communiste... Oui, de beaux moments que je ne suis pas mécontent de récupérer.
Edgar Morin ayant été cité comme participant de la veille, le 24 avril, je change le numéro qui termine l'adresse web de l'émission du 25 et réussis en effet à avoir celle du 24, bien qu'elle ne soit plus dans la liste des émissions disponibles. Avec un autre Edgar, au moins aussi important à écouter : Pisani. Et c'est reparti pour un tour ! — Alors que j'ai d'autres choses à faire, notamment préparer le cours sur Flaubert... M'étant ainsi rappelé à l'ordre, je ne finis pas l'émission, je déjeune puis me remets à lire et annoter...
[Canapé flaubertible]
  • Voici la concordance d'un mot dont l'emploi dans Madame Bovary résume à la fois la structuration interne du roman et une grande partie des jugements portés sur l'œuvre, dès sa genèse. Mon préféré est le 3 du singulier :
1  II, 10| ayant réussi à conduire l'adultère selon sa fantaisie ; et,
2 II, 11| les ironies mauvaises de l'adultère triomphant. Le souvenir
3 II, 12| et selon les hasards de l'adultère, qui les dénouait tous les
4 II, 14| dans les épanchements de l'adultère. C'était pour faire venir
5 II, 15| mariage et la désillusion de l'adultère, elle avait pu placer sa
6 III, 2| la fois et la rançon de l'adultère.~
7 III, 6| cette flamme intime que l'adultère avivait, haletante, émue,
8 III, 6| Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du
1 II, 5| matrimoniale en des désirs adultères. Elle aurait voulu que Charles
2 II, 9| légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa
3 III, 8| dans le souvenir de ses adultères et de ses calamités, madame
  • La Fiancée de Lammermoor de Walter Scott, roman (1819) duquel est tiré l'opéra de Gaetano Donizetti, Lucia di Lammermoor, en 1835, figure en quelque sorte le noyau dur du romantisme d'Emma. À ce titre, il est ambivalent : grande œuvre par sa qualité littéraire intrinsèque mais aussi succès populaire qui donne des illusions et fait tourner les têtes... Flaubert dénonce ainsi le différentiel existant souvent entre une œuvre dans l'absolu (jugée par une instance supérieure et comme indépendante de tout lectorat) et la même œuvre dans la réalité (livrée à diverses catégories de lecteurs, qui en font souvent un usage détourné).
À minuit et demi, je m'arrête pour (re)voir le Beau Serge (Chabrol, 1958), sur TV5 Monde / Japon (abonnement payant à partir d'aujourd'hui, après 2 mois de gratuité et de tests).

D'une incursion dans la presse du jour.
— Quelle belle réussite ! quel beau parcours ! courbe parfaite !
(Je n'ai jamais apprécié l'individu et ce n'est pas demain que ça va commencer.)
(Si tous les jeunes de gauche finissent vieux de droite, je crois que je vais m'éclipser un peu tôt...)

« L'historien et écrivain Max Gallo a été élu à l'Académie française, jeudi 31 mai, où il occupera le fauteuil du philosophe Jean-François Revel. M. Gallo, âgé de 75 ans, a été élu au premier tour, obtenant 15 suffrages parmi les 28 votants, a annoncé la secrétaire perpétuelle de l'Académie, Hélène Carrère d'Encausse.
L'autre candidat était le journaliste Claude Imbert, qui a obtenu cinq voix. Le reste des suffrages s'est réparti en 3 bulletins blancs, 4 bulletins blancs marqués d'une croix (refus des deux candidats) et une voix pour un non-candidat.
Cette élection est la première d'une série qui devrait s'étaler sur environ un an pour reconstituer les rangs des académiciens. Le nombre de fauteuils vacants n'a jamais été aussi important depuis une vingtaine d'années, avec six décès — sur 40 membres — enregistrés depuis le printemps 2006 : Jean-François Revel, Bertrand Poirot-Delpech, Jean-François Deniau, Henri Troyat, Pierre Moinot et René Rémond.
Historien et romancier prolifique, Max Gallo est l'auteur d'une centaine de romans, biographies et études historiques. Il avait déjà présenté sa candidature à l'Académie en juin 2000, n'obtenant alors que six voix.
Né à Nice en 1932, dans une famille d'immigrés italiens, le nouvel académicien a la fibre patriotique et la passion de la République. Il s'est d'abord fait connaître comme historien, avant de toucher le grand public avec des sagas romanesques (La Baie des anges, Les Patriotes...) et des biographies historiques à succès, de Jaurès, de Gaulle ou Napoléon.
Ancien militant communiste, Max Gallo a également mené une carrière politique dans les années 1980-1990. Député (1981-1983), puis porte-parole du gouvernement socialiste (1983-1984), il a depuis pris ses distances avec la gauche et rallié récemment Nicolas Sarkozy.» (Dans Le Monde du 31 mai 2007)

samedi 26 mai 2007

Un agrégat de bouts d'éponges

[Canapé flaubertible]
Après la journée intégralement pluvieuse d'hier, c'est plaisir, malgré les yeux mal ouverts, de revoir le soleil dès six heures, quand je me remets devant l'ordinateur pour finir mes notes de cours. Comment vais-je m'y prendre ? Vaut-il mieux présenter les scénarios de Flaubert avant de parler du chapitre des comices, ou l'inverse ? J'opte pour le texte d'abord, et les plans à la fin, comme éclairage supplémentaire. Mais comme on passe le col du roman et qu'on va commencer à regarder dans le fond de la vallée, je trouve utile de commencer par quelques extraits de lettres de 1852, à Louise Colet (pour faire court).
Les comices, c'est le centre géométrique du roman et le point d'orgue sociologique. Mais ce plan du réalisme ou de ce qui en tient lieu chez Flaubert, un butinage d'éléments caricaturaux, se double du centre romanesque du roman, la conquête d'Emma par Rodolphe. Une conquête programmée, menée comme une bataille par un Don Juan sans scrupules qui, dès qu'il désire Emma, s'interroge sur le moyen de la quitter ensuite. Le lecteur est prévenu — c'est un choix de Flaubert qui pèse lourd — mais pas Emma. Pour elle, ce sera le crescendo, en deux temps puisqu'elle aura un moment de regain pour Charles, jusqu'à la fuite. Pour lui et pour nous, l'épisode Rodolphe va très textuellement de l'instant où il la remarque et s'étonne qu'elle ne se soit jamais évanouie (II, 7) à l'instant où il réussit à la foutre par terre (II, 13) en fuyant seul.
Mais les comices agricoles de Madame Bovary, c'est surtout cette extraordinaire prouesse discursive et musicale de rendre par l'alternance, sur près de dix pages, une superposition de deux discours synchrones dont les contenus et les effets se correspondent point par point. D'abord, ce qui est à craindre : les troubles à l'ordre public pour Lieuvain, la mauvaise réputation pour Rodolphe (p. 171-172). Puis, ce que l'avenir peut apporter de nouveau et de bon : le commerce et les arts qui fleurissent et se jeter dans les fantaisies et les folies (172-173). Puis, les buts des découvertes bien compris par tous (173), après quoi Rodolphe veut prendre la main d'Emma, qui n'est pas encore mûre. Ensuite, les devoirs selon Lieuvain, mot que Rodolphe reprend de volée pour s'en démarquer, s'élevant à une morale supérieure, toute rhétorique, toute romantique (174-175), qui emportera le morceau : de même que la foule est hypnotisée par le discours de Lieuvain (175-176), Emma se laisse aller au rappel de ses passions (la valse, Léon, les rêves littéraires) et les laisse se confondre en Rodolphe (176-177) à qui elle abandonne sa main (179) et la partie. Restent le terme et les récompenses : les prix des comices et les promesses d'amour (179-80). À ces boniments qui perdront définitivement Emma (on ne le sait pas encore) correspond la médaille remise au demi-siècle de servitude par les bourgeois épanouis — sommet de l'hypocrisie sociale.

J'ai bien mérité mes merguez-frites au Saint-Martin, non ?
Et T. ses moules-frites puisqu'elle doit assister à partir de deux heures à la réunion de notre syndic d'immeuble. Pendant ce temps, je vais chez le coiffeur, je défais le lit et passe l'aspirateur partout. Ouvrant la housse de mon oreiller de mousse, j'en découvre l'immonde contenu : un agrégat de bouts d'éponges qui tombent en poussière, qui s'oxydent en orange et en vert, qui déteignent sur la housse... Je me jure bien de ne pas redormir là-dessus. Aussi quand T. revient de la réunion où elle est restée par terre plus de deux heures, nous sommes d'accord pour prendre l'air et pour un tour de métro jusqu'à Yurakucho. Au magasin Bic Camera, on trouve ce qui se fait de mieux, selon T. : des Tempur, les meilleurs oreillers oniro-dynamiques.
Un coffret des 15 quartets à cordes de Shostakovich et des sonates pour violons et basse continue de Jean-Ferry Rebel par l'Assemblée des honnestes curieux, puis deux petits gâteaux pour ce soir chez Dalloyau viennent compléter notre sortie, que nous ne prolongeons pas.

vendredi 25 mai 2007

Rien n'enlève l'opaque

Je l'ai téléchargée hier, écoutée ce matin alors qu'elle date de vendredi dernier, quand le poulet-frites, la flanelle et la composition du gouvernement m'empêchaient d'ouvrir les oreilles à cette émission. Elle venait même avant que Pierre Pachet ne parle de parler aux morts. Il s'agit des Vendredis de la philosophie consacrés au deuil, avec Jacques Darras, Michel Deguy et Laurie Laufer. C'est qu'il faut en parler, et si possible sans tomber dans la mélancolie de ce qui vient pour soi.

Débarrassé de ses chocolats qui commençaient aussi à me peser sur le foie, JCB est libre. Notre ami et voisin de constellation littéréticulaire s'est libéré d'une nauséeuse téléologie (Cf. Sartre) qu'il avait lui-même mise en place pour orchestrer l'arrêt de son blog — et qui pouvait être autant son désir d'en finir avec ça qu'un reflet projeté de sa propre mort. Le premier billet de son élargissement revient sur la thématique de la pente fatale au travers des anniversaires, le sien embusqué derrière ceux de Pierre Bergounioux. L'évolution positive réside à mon avis dans le fait que si l'on voit fondre les chocolats dans l'obnubilation du terme du rebours, on ne peut en revanche assigner de fin à l'ubac, même si rien n'enlève l'opaque d'une disparition évidente. Joyeux anniversaire, cher JCB ! Et longue vie !

Très belle rencontre de Jean Échenoz avec des élèves de Lausanne ! En deux parties, lundi et mardi, Entre les lignes nous offre de passionnants échanges centrés sur Cherokee, roman de 1983 qui reste d'une superbe contemporanéité... d'écriture.
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Quant à ma petite journée, elle consiste en ménage et courriers, déjeuner avec David et un collègue japonais au Downey, puis translation ferroviaire de 350 kilomètres vers le Nord-Est pour rejoindre T. et préparer le cours de demain matin. En fait, la préparation commence dès le métro, puis sur le quai du shinkansen en relisant les pages qui précèdent les comices agricoles de Madame Bovary (II, 8), ainsi que dans le train où je passe la vitesse supérieure de la comprenette grâce à Jacques Rancière.
C'est comme tremper l'œuvre de Flaubert dans un bain de lumière ; elle en ressort telle quelle, à première vue, mais quand j'en lis des phrases, certains mots se mettent à rayonner comme ils ne l'avaient jamais fait. Non que le texte soit différent ou qu'il ait révélé un quelconque secret, mais le sens que je lui connaissais est devenu plus large, plus profond et je le vois qui s'en va planter loin ses racines, plus loin que ce que je croyais possible.

« Les traits fictionnels d'Emma répondent ainsi à la grande obsession intellectuelle de son temps que résume le mot d'excitation. Ce mot avait été jadis au cœur de la formulation positive d'une poétique nouvelle, accordée aux émotions des plus humbles. C'était dans la préface écrite en 1802 par Wordsworth pour les Lyrical Ballads. [...]
Jadis, quand la monarchie, l'aristocratie et la religion structuraient le corps social, il existait une hiérarchie claire et stable qui mettait chaque groupe et chaque individu à la place qui leur convenait. Cet ordre [...] avait été ruiné par la Révolution française d'abord, par l'industrialisme ensuite, et enfin par les nouveaux médias [...] En conséquence la société moderne n'était qu'une mêlée d'individus libres et égaux entraînés tous ensemble dans un tourbillon sans relâche, à la recherche d'une excitation qui n'était que l'intériorisation pour chacun de l'agitation sans but ni trêve qui tourmentait le corps social tout entier.
Cette société de l'excitation, ils lui donnaient un autre nom : ils l'appelaient démocratie. [...] Mais il y avait maintenant, sous le pouvoir même de l'empereur Napoléon III et de ses lois d'exception, une insurrection démocratique nouvelle bien plus radicale que ni l'armée ni la police ne pourraient réduire. C'était l'insurrection de cette multitude de désirs et d'aspirations surgissant de tous les pores de la société moderne, l'insurrection de l'infinité de ces atomes sociaux en liberté, avides de jouir de tout ce qui était objet de jouissance : l'or, bien sûr, et tout ce que l'or peut acheter, mais aussi, ce qui était pire, tout ce qu'il ne peut pas acheter : les passions, les idéaux, les valeurs, les plaisirs de l'art et de la littérature. Tel était pour eux le mal le plus redoutable. Les choses auraient été moins graves si les petites gens avaient seulement voulu devenir riches. [...] Ils voulaient jouir de tout ce dont on pouvait jouir, y compris les plaisirs idéaux. Mais aussi ils voulaient faire de ces plaisirs idéaux des plaisirs concrets, des plaisirs matériels positifs.
Pour les lecteurs de Flaubert, Emma Bovary est l'incarnation effrayante de cet appétit « démocratique ». C'est bien ainsi en effet que l'auteur l'a caractérisée : Emma veut à la fois la romance idéale et le plaisir physique. Et elle passe son temps à négocier entre les excitations des sens et celles de l'esprit.» (Jacques Rancière, "La mise à mort d'Emma Bovary", in Politique de la littérature, p. 62-63)

mercredi 23 mai 2007

Aucun moyen de retour

On m'envie, merci Laure ! On parle de moi, merci Christine et François ! Mais au lieu de faire le fier, cette occasion de rouvrir ma fenêtre sur le monde m'incite à quelques précisions...
La frustration — je dis bien — de n'être pas en France, et notamment à Paris, pour la vie littéraire, est immense. Immense ! Incommensurable ! Et ce, depuis au moins dix ans. Disons, passées les premières années d'excitation au Japon. Dans le même temps, le plaisir d'être au Japon est grand, inégalable, et, de plus, source d'une originalité que je cultive, et qui ne serait peut-être tout simplement pas visible si j'étais en France, soit que je n'aie pas assez de talent, mot à la mode, soit que je ne sache pas le mettre en avant, car je répugnerai toujours à l'idée d'aller me vendre où que ce soit. Ce mouvement en avant, cette sortie des rangs, le Japon le fait pour moi. N'étant pas fonctionnaire de l'Éducation nationale ni rattaché à aucun corps hexagonal, je n'ai d'ailleurs aucun moyen de retour. Prémonition ? J'écoutais ça en boucle pendant les premiers mois à Tokyo...
Observateur d'un monde littéraire du cerveau droit et donquichottesquement reclus dans mon cerveau gauche, je n'ai eu pendant toutes ces années ni projet d'écrire des livres (vu le mépris que m'inspiraient ceux qu'autour de moi on s'autorisait à publier après quelques mois de Japon), ni envie — encore moins — d'entrer en contact avec des éditeurs, engeance détestable, je l'ai déjà écrit.
Écrire & être lu, c'est tout ce que je voulais. Et que l'éperluette ne soit pas cette sale machine éditoriale, car même Lindon m'avait déçu (avant même d'avoir connaissance des mésaventures de Marie, de Frédérique, de François — à qui je souhaite, au passage, un bon anniversaire —, de Jean ou d'Alain). Voilà ce que je voulais et qui était impossible... jusqu'au Journal littéréticulaire.
Paradoxalement, je me suis beaucoup adouci depuis au sujet des éditeurs, j'en ai même rencontré, connu, et je serais prêt à dire, sous la torture, qu'il n'y en a pas que de mauvais.
C'est pourquoi j'écris tous les jours : par mon temps qui coule, la frustration sécrète sa bile, que je transmute en l'or des billets quotidiens.
Maintenant que vous avez mon moteur, cherchez mon carburant !...

Colombani, la fin d'un monde ! Enfin une bonne nouvelle en provenance de la presse française ! Mais partira-t-il ? Et quoi, après ? Ne sera-ce pas pire ?...

Une très belle journée. La parfaite combinaison température, lumière, air agitant les feuillages dans le parc de l'université. Un seul cours et pas de réunion. Je règle cet après-midi une quantité phénoménale de courriers. Corrigeant des copies, j'écoute le très instructif Arrêt sur Images de la semaine dernière, sur les mots et expressions dominants de la campagne présidentielle — Dieu que ce Guaino ne me plaît pas !
Et je trouve enfin le temps d'installer un plug-in pour la lecture audio (pour le JLR version blog, pas compatible avec la version html)...

Le but étant, par exemple, d'insérer une plage flaubertible (où baigner ses oreilles), au hasard celle du 12 mai. Mais c'est vraiment pour celles et ceux qui ont du temps à perdre. Ou qui aiment Flaubert... Quoique... Comment saurais-je si je l'ai bien servi ? Allez, allez ! pas de fausse modestie. Je suis bien content de ce que je fais en cours... On tiendra compte tout de même du fait que je parle à des étudiants japonais.

Revenu à la maison, prêt à aller au centre de sport, je m'aperçois que j'ai laissé ma carte de membre au bureau. Comme il est déjà sept heures, je laisse tomber pour aujourd'hui. Tant pis pour Emmanuelle Pagano que je comptais bien avancer, voire finir. Remis à demain.

« Hier je pouvais suivre les contours de ses mouvements pendant qu'il parlait. Ses muscles sont longs, pleins. Il a des muscles de travailleur, pas des muscles de salle de sport, et ça me touche.» (Emmanuelle Pagano, Les Adolescents troglodytes, p. 125)
Là, je voudrais pas dire, Emmanuelle, mais vu que tu disais l'autre jour que tu n'avais jamais mis les pieds dans une salle de sport, je ne suis pas sûr que tu puisses bien faire la différence. Outre cette taquinerie, je comprends très bien la distinction faite et sa valeur argumentaire. Je vais d'ailleurs continuer ma lecture au lit, tous muscles au repos.

samedi 19 mai 2007

Cette lézarde

Cours à l'Institut franco-japonais / Canapé flaubertible.
Léon, le clerc de notaire de Madame Bovary, est un garçon qui n'apparaît pas seul : d'abord en contraste avec Binet, puis en ton sur ton avec Emma. Ils s'entendent sur des fadaises romantiques et rousseauistes (mer, montagne, couchers de soleil), sur la musique, sur les livres, etc. Tout cela est bien platonique et pourrait durer éternellement. Pourtant, Léon a des vues sur Emma. Et Emma se chope une lézarde...

« Quant à Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si elle l'aimait. L'amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, — ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l'abîme le coeur entier. Elle ne savait pas que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu'elle découvrit subitement une lézarde dans le mur.» (Gustave Flaubert, Madame Bovary, II, 4, fin du chapitre)

Extraits des notes du cours.
Fin Chapitre 4 : la lézarde (initialement en marge du 159v) représente donc une rupture de cette idéale éternité des bonnes mœurs et la possibilité d'écoulement des eaux accumulées...
Fin de chapitre = relance du suspense pour l'édition en revue.
Chapitre 5
: "Ce fut un dimanche..." matérialise le principe de la rupture en annonçant un événement. Emma s'irrite de la platitude de Charles dans une sorte de "volupté dépravée" (et acceptation de sa propre servitude) et soudain son regard se focalise sur un détail de la peau de Léon = matérialisation du désir par le rappel des lacs de montagne (hauteur de l'eau et énergie potentielle, voir déjà fol. 66, fol. 225, et toutes explications naturelles : fin du 148bis, 191v).
Mécaniquement, la déception de voir son mari comme un paysan (il a un couteau dans sa poche) crée un différentiel qui actionne le levier de "lâcher d'eau" du barrage de montagne.
Or cette lézarde qui se produit chez Emma (p. 125) était, pendant longtemps, dans les brouillons, développée (pas prévue, mais le thème était développé) pour Léon... Il y avait aussi l'épisode du gant, pour le fétiche, barré sur Copiste 158. Cf. évolution des brouillons 163, 166, etc.


Le cours fini, je pars au Congrès des profs, à deux stations de JR. Déjeuner avec quelques membres de l'Association japonaise des études hugoliennes (SJEH), chez Il Stagione, où T. est déjà installée avec son groupe pour mettre au point la table-ronde. Après le déjeuner, une bonne conversation avec Patapon, et la vérification du matériel dans la salle où T. interviendra, j'arrive en retard à la conférence de Pierre Pachet. Parler des morts, parler aux morts, voilà un titre peu engageant à première vue. Mais lorsqu'on entend que Pierre Pachet externalise son propos des dogmes religieux, qu'il considère historiquement, à l'appui des mythes et des tragédies grecques, la relation individuelle à ses morts et comment le langage s'en mêle. Que cette ontologie du langage prenne racine dans une personne que Pachet perdit trouve en nous son écho puisque T. parle régulièrement à son père alors qu'elle ne s'adresse guère à sa mère — le choix a son histoire, qui ne souffre pas la critique.


Pour moi qui étais arrivé au Japon en strict matérialiste athée, la souplesse des relations entre morts et vivants telle qu'elle se voit partout dans ce pays m'a permis de comprendre l'aide — cette lézarde, aussi — que parler aux morts, voire aux objets (aux oiseaux, aux chevaux, à l'occasion) apportait aux vivants, sans pour autant que ces derniers aient à croire à une âme, à un royaume au-delà ou à un quelconque retour à mériter, et sans qu'inversement l'adresse aux morts soit empreinte d'hypocrisie ou vécue dans l'indifférence que provoquerait la répétition des rites.

Suit une table-ronde, onze étages plus haut, sur l'innovation pédagogique, avec quatre intervenantes, une Française et trois Japonaises, dont T., en dernier. Les principes définitoires et opératoires de l'innovation que nous apporte Monique Le Lardic sont lumineux, suscitant tout de même une certaine animosité dans la salle du fait qu'elle n'entre pas dans le pratique ou l'exemple, au point qu'il lui sera demandé quelles innovations elle a elle-même réalisées dans ses classes... Ambiance. Mme Hashimoto présente excellemment, quoiqu'un peu longuement, ses pratiques innovantes à l'aide de TV5 Monde. Notre amie Manako traite d'exercices de récitation et de reconstitution de textes littéraires destinés à la mémoire et au plaisir du sens par l'oreille. Enfin, T. propose quelques pistes qui (lui) permettent de motiver au français des étudiants de différents niveaux — ça va de la grandeur des concombres aux maladies liées à l'amiante, en passant par le dernier record du TGV... (C'est moi qui, caché derrière la console, fait défiler les pages pendant qu'elle parle.)


Allons, le gros est fait. Reste à nous translater jusqu'au 23e étage de la Liberty Tower pour la réception officielle du Congrès. Retrouvailles nombreuses, par exemple avec Olivier, Vinteix, beaucoup de collègues japonais. Discussion sérieuse avec la représentante de TV5 Japon pour qu'elle vienne chez nous (à la fac) pour convaincre les ingénieurs d'ouvrir le firewall. Les plats sont plutôt bons et les fromages carrément excellents. En fait, c'est comme toujours, avec un verre ou une assiette à la main, on tourne entre les gens à voir et les gens à éviter.
On rentre à la maison à pied, histoire de digérer et s'aérer...

vendredi 18 mai 2007

Camisole de flanelle

Avec le David en voiture matinale jusqu'à la gare pour rejoindre l'Alex de Kyoto sur le quai et monter dans le premier train (9h21). La conversation semble accélérer encore notre bolide, si bien que nous sommes rendus à Tokyo comme si c'était la station de métro suivante. Divers sujets sérieux ont été épuisés et laissés pour morts dans le wagon (collègues, cours, postes, élections et MouDem) et on en est — hilares — au jeu des car... Des mots qui commencent par car... et qui donnent l'occasion de jeux vaseux et vulgaires, du type carpette, je te la carre et ça te la pète. Il y a beaucoup de possibilités : carrefour, Karpov, etc.

On se calme un peu pour déjeuner au Saint-Martin avec T. qui sort de chez le coiffeur — poulets-frites des voyageurs. Puis on se sépare, les deux compères vont au congrès de l'association de pédagogie (en laquelle je ne crois plus), à l'université Meiji, tandis que T. et moi rentrons chez nous pour chronométrer l'intervention de T. demain et fignoler les liens web qui l'accompagneront.

Comprenne qui pourra... [Canapé flaubertible]
1  I, 2| ne pas vouloir porter de flanelle !~
2 II, 5| sapin qu'une camisole de flanelle ! Il a fait tant de bamboches
3 II, 8| vieilles ganaches en gilet de flanelle, et de bigotes à chaufferette
4 II, 11| et je ne porte pas de flanelle, je n'attrape aucun rhume,
5 III, 11| il retirait son gilet de flanelle, madame Homais restait,
Il s'agit bien sûr d'un copier-coller de la concordance du mot « flanelle » dans Madame Bovary, telle que la restitue le site IntraText. Chaque lien mène directement à la page de texte, pour les références à gauche, ou à la concordance d'un autre terme, pour les mots hyperliés. Le choix de ce mot, s'il n'est pas en rapport direct avec le cours en préparation pour demain matin, n'est pas dû au hasard. À l'instar des chapeaux, dont il nous manque une liste d'hyponymes en situation, la flanelle est, en une vedette économique, un marqueur des ridicules bourgeois contre lesquels Flaubert vitupère dans les marges des brouillons, même quand il n'en reste rien ou presque à la version finale.

Je vois bien la composition du gouvernement et le piège séduisant de se dire que finalement ça n'est peut-être pas si mal, je vois bien les médias qui jouent de la flûte aux politiques qui jouent de la flûte aux médias qui etc., je vois bien le courage de ceux qui ont traversé en vedette la rivière séparant le PS du clos Fillon — et qui devront peut-être le retraverser à la nage un jour d'hiver et de congères. Mais ça ne m'impressionne pas. C'est un défilé de mode qui administre une camisole chimique à des téléphages. Je retourne à ma haine d'Yonville...

samedi 12 mai 2007

Ses yeux honteux, d'un orgasme

Je vais m'occuper d'aujourd'hui, terrain vierge, avant de compléter hier, où il y a déjà pas mal de commentaires et où je vais peut-être me borner à ajouter la citation que j'envisageais... De plus, il vaut mieux que je consigne la matière flaubertible pendant qu'elle est encore tiède.
La Vaubyessard a déjà fait couler beaucoup d'encre, et pas que de la meilleure. Pour ce matin, je m'attacherai à trois objectifs essentiels : 1. montrer comment se prépare le « trou » dans la vie d'Emma ; 2. établir la construction alternée et impressionniste de ce chapitre 8 ; 3. voir avec les manuscrits le nettoyage qu'a subi la valse jouissive.
1. Quand l'invitation arrive, vers la fin du chapitre 7, c'est comme quelque chose d'extraordinaire qui tombe dans la vie d'Emma, confirmé fin chapitre 8 par le trou que ça a fait dans sa vie. Or dans le premier brouillon (195, en bas de page), c'est encore plus fort et plus personnel pour Flaubert (Cf. Autres observations, hallucinations expliquées à Taine), puisque c'est un trou comme un(e) obus(e) ! Parce qu'avant cela, Emma allait précisément se résigner à une vie d'ennui, enfermant dans la nostalgie les distributions de prix qui flattaient sa vanité mondaine et ses tentatives romantiques de susciter l'amour — il n'y aurait donc pas de roman. C'est la Vaubyessard qui relance — et tellement fort — la machine à rêver...
2. Amusant de regarder la construction : arrivée au château, dîner, quadrille et contredanse, souper, cotillon et valse, nuit et déjeuner, promenade et départ, soit une alternance de moments dynamiques (en rouge) et statiques (en bleu), avec au centre le souper que le texte fait disparaître (« Après le souper », suivi d'une rapide liste de plats et du départ du gros des invités) pour mieux faire contraster quadrille et valse, soit danse à l'ancienne, collective et sans contact physique, et danse moderne (pour l'époque), à deux et avec contact serré des danseurs. Si l'on constate qu'aucun protagoniste n'est décrit, que les scènes ne sont vues que par rapides taches de couleurs et reflets de lumières et que le seul autre thème pertinent est la noblesse et la fortune passées et actuelles de cette famille (ce qui sert la macro-économie du roman), il ne reste que la danse pour... lancer l'obus.
3. Emma ne sait pas walser, avec w dans les brouillons, elle a bien envie d'essayer. Quel est l'enjeu ? On voit bien un peu d'érotisme dans le texte, avec ces jambes « qui entraient l'une dans l'autre », le tourbillon d'une Emma « haletante »... Même pas de quoi scandaliser l'avocat impérial Ernest Pinard, qui, dans son célèbre Réquisitoire..., préférera s'offusquer de l'amant prêté à Marie-Antoinette. Or, c'est tout ce qui reste, avec quand même, si l'on sait lire, cette main que met à la fin Emma devant ses yeux honteux, d'un orgasme. D'un véritable orgasme, oui ! D'une Emma qui jouit en public ! Sans y avoir été préparée, évidemment. Dans le folio 217 des brouillons, première version, Flaubert lui donne un walseur bien barbu (viril) et bien noble (désirable), multiplie les détails érotiques, et écrit dans la marge, pour lui-même, entre parenthèses : « marquer qu'elle éjacule ». Il vous faut un dessin ? Et en prime, elle voit son cavalier repartir avec une autre, qui sait valser, celle-là ! (C'est dans le texte.) Eh bien, si ce n'est pas là le point de départ de Marguerite Duras pour le Ravissement de Lol V. Stein, je veux bien manger mon chapeau !...
Ça nous a fait une séance bien animée, à l'Institut franco-japonais, ce matin !


T. a préparé des sandwiches parce qu'on doit rapidement partir pour la cérémonie de deuxième anniversaire de la mort de son père. Rien de triste, au contraire. Le travail de deuil s'est bien fait, on suit le rituel, par respect.
On se retrouve à six, dont un petit garçon de neuf ans, tout sage, mon petit-neveu par alliance, et qui sera ensuite le plus heureux du restaurant choisi par T., même si ça détonne un peu après une cérémonie mortuaire, mais on n'est plus à ça près, et le père de T. était lui-même un original, puisqu'il s'agit d'un restaurant de ninjas, nommé Ninja, à Akasaka Mitsuke, pas loin du temple, où l'on revient après le passage au cimetière et de très belles photos de famille.
Apparemment, c'est assez connu.
Un ninja masqué vient nous guider dans des couloirs sans lumière, comme des grottes ou des souterrains, pour nous amener à notre recoin creusé dans la pierre, tout est peint en noir, moulé comme de la roche massive et éclairé a minima.
Les plats de notre menu Hanzou se succèdent, comme un kaiseki normal, mais avec des présentations raffinées, comme cette boîte d'où sort une fumée de glace d'azote et qui renferme un œuf en gelée dans une moitié de coquille à finir d'écaler sur un lit d'algues assaisonnées. La tempura de légumes, les morceaux de steack et les sushis, tout est excellent !
Après ça et nous être séparés sur le trottoir, T. et moi rentrons à pied, tranquillement, pour digérer, montant par Yotsuya et descendant par Ichigaya. Il n'a pas fait trop chaud, aujourd'hui.

samedi 5 mai 2007

Vous emberlificoterait toute une étagère de souvenirs

Ça va aller vite. Personne n'a plus le cœur à rien. On est agacé par l'attente, comme quand une tempête est annoncée. Plus question de s'amuser à enregistrer la radio, de voir des amis, ni même de jardiner puisque vent et pluie risquent de tout ravager.
Et par là-dessus, un courriel qui nous annonce un décès, quelqu'un que nous connaissions bien, dans la famille d'un ami.

Une heure de vélo en fin de matinée (vers Akasaka, Aoyama) et une autre en fin d'après-midi (vers Akebonobashi, Yotsuya). Tout seul, pendant que T. prépare un exposé. Dans un Tokyo quasi désert puisque c'est férié. Il s'agit pour moi (outre les graisses à faire fondre) d'explorer des quartiers encore inconnus, ou dont je ne connais qu'une ou deux grandes avenues, alors que des dizaines de petites rues cachent des trésors d'architecture, d'étonnants paysages urbains, des restaurants tranquilles, des magasins merveilleux, comme cette exposition de poterie presqu'au fond d'une impasse où je n'avais jamais mis les pieds, à moins de deux kilomètres de chez nous.

« La vitesse, totalement étrange à Flaubert [...] », dit Christian D. à JCB, dans le cadre d'une énième et toujours aussi inutile comparaison Stendhal / Flaubert. Heureusement, JCB fait un clin d'œil à Pierre Dumayet en disant qu'il n'en avait pas encore fini avec madame Bovary...
Dire que Flaubert est un bourgeois et que pour cette raison, il a le temps, qu'il n'est pas pressé et que, donc, son écriture ne connaît pas la vitesse, voilà qui est, excusez-moi de le dire, parfaitement stupide contredit par le texte. (Je ne m'énerve pas, je suis en colère. — Nan, je plaisante...)
L'écriture de Flaubert est très rapide (et je me demande d'ailleurs si les comparaisons ne sont pas là pour freiner un peu la machine). Il trouve des enchaînements, tant en syntaxe qu'en narration, qui sont d'une étonnante célérité. Des raccourcis, des sauts, des parataxes qui l'ont fait passer pour un agrammatical, un fautif permanent aux yeux des puristes. Et lorsqu'on regarde l'évolution des brouillons, on voit la quantité de ce qu'il coupe ou raccourcit pour gagner en vitesse. Regardez comme avec quelques imparfait au pluriel il vous torche une scène de groupe qui dure des heures (le mariage, les comices), là où un Balzac alignerait des dizaines de pages descriptives, où un Proust vous emberlificoterait toute une étagère de souvenirs !
Balzac écrit vite parce qu'il doit gagner sa croûte, certes. Mais la vitesse du texte, ce n'est pas la même chose !

jeudi 3 mai 2007

Un avion passait au moment où le téléphone sonna

Sauvons (aussi) la Recherche, votons Ségolène Royal.

Débat écouté.
Vous avez donc d'un côté un homme providentiel, qui saura tout et décidera tout lui-même, pour qui les partenaires sociaux seront des chambres d'enregistrement et d'exécution de ses ordres — quels qu'ils soient, bons ou mauvais (monarque éclairé ou tyran borné). Et il y a des partisans pour cela. De l'autre côté, vous avez une femme pragmatique et déterminée, qui souhaite faire préparer les dossiers par des partenaires avant de prendre des décisions, tenir compte des complexités et des exceptions, et qui peut se mettre en colère quand on lui ment effrontément.
Pour diriger un pays, ces dispositions de caractère sont peut-être plus importantes que les convictions politiques...

Exemple pris à la volée, et c'est important parce que c'est un détail infime de la parole — plutôt qu'un lapsus, qui en est un accident, même s'il est fort commenté depuis hier. Un détail infime révèle un fonctionnement normal de la personne. Quand Sarkozy dit : « Nous avons eu ce débat au Parlement au moment où j'ai signé l'EPR...» (à vérifier dans la transcription en cherchant l'expression). Quelle que soit la réalité historique, on peut considérer les paroles dites stricto sensu, à savoir qu'il est normal pour lui qu'un débat ait lieu au moment où il signe. Sa signature n'attend pas, n'a pas besoin d'attendre la fin du débat, elle en est indépendante, juste synchrone, par hasard peut-être.
Un avion passait au moment où le téléphone sonna.
Un tilbury passait au moment où Emma tomba, se rappela Charles qui n'y comprenait décidément rien.
Les syndicats discutaient au moment où je sortais le 49-3. Sous-entendu : il y a la liberté d'expression mais je ne tiens aucun compte des avis.

C'est pas tout ça ! Faut que je me prépare pour un déjeuner de sayonara avec A., ancienne collègue de Nagoya, actuellement à Tokyo et qui part bientôt à San Francisco. Elle a proposé d'aller à plusieurs au restaurant de Paul Bocuse dans le nouveau Centre d'art national de Tokyo, derrière Roppongi Hills. Il y a un menu de déjeuner à 2.500 yens (environ 15 euros) ; ça devrait être bien, mais on dit qu'il faut faire la queue.
Je fais le chemin en vélo et arrive premier au troisième étage du musée à 10h50, où il y a déjà une bonne queue. Piétinant, on attendra près de deux heures — heureusement, bonne conversation — pour un déjeuner, ensuite, j'ose le dire, minable. Le nom de Bocuse est salement desservi par une cuisine d'une telle banalité : la terrine de canard est comme une du supermarché, la cuisse de poulet confit est d'un poulet nain, la sauce fade et trop grasse, le tout dans un décor de cantine et avec un service robotique. Seules les fraises sont bonnes. Et le pain. Bref, on va s'empresser de dire à qui veut l'entendre que ce n'est pas la peine de venir faire la queue ici !

Je musarde du guidon sur les voies du retour. Il fait bien beau et c'est férié, des promeneurs, pas de vrombissements. Même devant chez nous, il n'y a pas de travaux. On peut y travailler dans le calme.
[Canapé flaubertible]
« Modifier la question en demandant, contre toute évidence, pourquoi Emma a été tuée, suppose qu'on n'est pas satisfait de la logique qui anime ces réponses, pas satisfait de la relation de cause à effet qu'elles donnent comme une explication politique. Celle-ci opère en effet un court-circuit suspect entre deux ordres de raisons. Il y a les raisons fictionnelles du suicide : elles constituent l'intrigue même du livre, sa nécessité fictionnelle, et, à ce titre, elles n'appellent aucune interprétation supplémentaire. Et il y a les raisons sociales invoquées pour expliquer cette nécessité fictionnelle. Le premier problème est que les mêmes raisons s'ajustent aussi bien à toute autre nécessité fictionnelle. Elles ne sont ni plus ni moins appropriées au cas d'Emma qu'à celui d'Effi Briest ou de Tess d'Uberville et elles ne seraient pas différentes si Emma revenait à ses devoirs d'épouse ou trouvait un arrangement avec ses créanciers. Mais surtout, le saut des raisons fictionnelles internes aux raisons sociales, non fictionnelles, laisse tomber ce qui se tient entre le dedans et le dehors, entre le fictionnel et le non-fictionnel, à savoir l'invention de la fiction elle-même. Il écarte ce qui pourtant mérite d'être élucidé avant toute autre chose : pourquoi cette fiction « sociale » ? Et pourquoi s'identifie-t-elle au malheur d'un personnage qui aurait confondu la littérature et la vie ? Qu'est-ce que cela veut dire au juste que de confondre la littérature et la vie ? Qu'est-ce que cela veut dire comme thème d'une œuvre de littérature ? Or, c'est dans ce nœud de questions que se situe proprement la politique de la littérature.» (Jacques Rancière, Politique de la littérature, p. 60)

mercredi 2 mai 2007

Trianguler historiquement la chose

Petite journée car peu d'activités.
[Canapé flaubertible]
Notes sur le paroxysme du roman Madame Bovary — qui n'est pas le paroxysme de Madame Bovary elle-même. enfin, c'est mon analyse. Un peu comme il y a le pôle géographique et le pôle magnétique. Le paroxysme d'Emma, c'est son empoisonnement, ou juste avant, quand « La clef tourna dans la serrure [...] y fourra sa main, et, la retirant pleine d'une poudre blanche, elle se mit à manger à même.» (III, 8, p. 367) Mais en réalité, à ce moment-là, tout est déjà joué depuis longtemps.
Le paroxysme du texte, dans son économie d'ensemble, c'est-à-dire le moment où il change d'inflexion pour passer d'espoirs déçus mais renouvelés au désespoir se muant progressivement en désespérance, c'est la chute d'Emma apercevant Rodolphe s'enfuir sans elle : « Tout à coup, un tilbury bleu passa [...] Emma poussa un cri et tomba roide par terre [...] Emma l'avait reconnu à la lueur des lanternes qui coupaient comme un éclair le crépuscule.» (II, 13, p. 246)
Entre les deux paroxysmes, un regain, symbolisé par le bouleversement du jardin (II, 14, p. 257) (à comparer, encore une fois, avec le rétablissement de Lol. V. Stein), puis Léon, qui ne sera qu'un pis-aller (comme avant), lui-même annoncé, abymé par Lucie de Lammermoor (opéra très récent au moment de la rédaction du roman — un peu comme si on illustrait aujourd'hui un roman avec un opéra de Pascal Dusapin...).

Pas de déjeuner avec Manu, au deuxième jour de possible rendez-vous. Trop accaparé par ses nouveaux collègues, il omet de m'appeler avant midi, ou ne sait pas encore s'il est disponible. Pas grave. On verra lundi, mais il vaudrait mieux le décider à l'avance que de me faire dépendre des autres...
Je déjeune rapidement et finis d'écouter les en effet excellents Mardis littéraires d'hier. La série de La Fabrique de l'histoire sur l'histoire de la consommation de masse est aussi passionnante.
Je rejoins T. après ses cours à l'université Meiji dans un café de Kanda, le quartier historique des bouquinistes. Je lis Flaubert en l'attendant. Il fait très beau, elle est très belle. Après, on rentre à pied, par Kudanshita.

Et vers le soir, quand je photographie du jasmin, c'est toujours son parfum que je crois emprisonner.

Ça faisait un bon moment sans Ce soir ou Jamais !... Et ça manquait sacrément, dans mon PAF ! J'y passe par hasard (sur la page) et je vois que ça a repris hier soir. Très fort, pour une reprise : le porno, ses dérives et influences, avec un beau « déconseillé aux moins de 16 ans » en bas à droite ! Comme si Frédéric Taddeï se dépêchait de caser ça avant que la chape de plomb du quart-hongrois ne s'abatte sur les médias.
Alors que F. Taddeï souhaite valoriser l'influence esthétique et culturelle du porno, voire du porno artistique (Catherine Millet et Gaspard Noé sont là pour en parler) ou de l'art pornoïde (Fabrice Hyber), Vincent Cespedes, bellement contredit par Frédéric Joignot et Jean-François Davy, rappelle que la pornographie est d'abord, et massivement, une entreprise commerciale et masturbatoire. Une fois calés entre ces deux positions du curseur dans un sens, et perpendiculairement entre un réalisme pu(ri)tain et une fantasmatique caricaturale, les propos n'ont d'intérêt qu'anecdotique — mais ils ont au moins celui-là, que ce soit avec l'actrice Katsuni ou la romancière Héléna Marienské.
Pour la sortir du simple onanisme, on pourra trianguler historiquement la chose en disant qu'elle concerne à la fois commerce, art et politique — Dieu, que c'est banal ! (Donc, mieux vaut voir l'émission.)

mardi 1 mai 2007

Dans le style je transvase plusieurs fois

J'ai oublié d'écrire hier que nous avions replanté le citronnier. Il végétait. Sa terre était très pauvre. La poussière du chantier voisin, depuis plus d'un an, ne l'a pas aidé. Tout à l'heure, nous avons vu un petit citronnier devant un restaurant, avec trois gros citrons et plein de boutons de fleurs. Cela nous a fait de la peine pour le nôtre. J'ai eu envie de venir l'échanger en pleine nuit...
Il y a des jasmins en fleur partout, même chez nous. La pluie les développe. Dans l'ombre des rues, ça fait comme un sillage pour se guider.

J'ai oublié depuis plusieurs semaines d'écrire que la recherche du mot flaubertible dans le moteur interne, ou dans n'importe quel moteur du web, d'ailleurs, permet d'obtenir toutes mes pages flauberto-élucubratives. J'ai mis des balises, très simples, du texte blanc. Ce n'est pas une catégorie, ce sont des repères pour amateurs.

Le programme des Mardis littéraires me le rappelle (Lucot, Massera, Person et Wallet — quel carré !) : j'ai mis dans ma prochaine commande de livres (que je finaliserai dans deux semaines et qui contient déjà le Lucot) les deux dernières parutions de Jean-Charles Massera. Pour les luttes sociales d'aujourd'hui, le fleuret est préférable au gourdin. Dans le domaine des mots, bien entendu. Il n'est donc pas du tout étonnant que Lucot et Massera soient invités en même temps. J'espère que ce sera bien...

J'ai oublié de consigner qu'on nous a offert avant-hier un thé extraordinaire, du 四季春 de Taiwan. Après le dîner, j'en ai préparé à la chinoise (vous savez, dans le style je transvase plusieurs fois pour oxygéner...) et T., mi-ensorcelée à sa fragrance, mi-saisie de sa vigueur, s'est vite remise à préparer ses cours de demain alors qu'elle était vannée de ceux d'aujourd'hui.

Sinon j'ai pris des notes, fait un peu avancer l'index des patronymes du JLR, d'août à septembre (2006 — j'ai donc revu mes pages sur Paris sans bagages...). Puis j'ai enregistré les trois conférences disponibles sur la page de l'Université Populaire du Lieu unique de Nantes, canal des Sentiers de la création de France Culture (c'est long) : la présentation du cycle et deux cours sur Quignard.
Le son est bon...

Non, je plaisantais. J'aurai d'autres commentaires à faire quand j'écouterai attentivement. En tout cas, je discuterais volontiers avec Bruno Blanckeman de littérature contemporaine !...

Sur TV5 Monde, je crois que c'est la première fois que je regarde un film, donc en direct par l'internet, et sans tripoter clavier ou souris pour faire autre chose. Je pensais avoir à m'y astreindre mais finalement le film lui-même m'a entraîné. Il s'agissait de La Dilettante de Pascal Thomas (1999). La désinvolture d'attitude et de parole, les changements de métier, le portrait acide des enfants de l'héroïne (Catherine Frot), la prison qui succède à l'appartement de luxe m'ont fait penser à quelque chose d'un autre temps, mais je n'ai pas eu le temps de chercher quoi — quand est arrivée en clausule une exergue de Casanova. C'était donc cela, et c'est vraiment bien fait. (Dans des critiques, j'ai lu que certains faisaient référence à Sacha Guitry ! Quel aveuglement !)

lundi 30 avril 2007

Les deux mamelles de la moutonnerie sociale

Ce qui est bien avec le blog hors catégories, c'est qu'il n'y a ni objectifs à atteindre ni domaine à respecter — en plus du fait plus général qui est de n'avoir ni éditeur ni chef de service à satisfaire.
Je me disais ça en voyant des blogs thématiques, bien tenus par leurs œillères. Bien auto-limités. J'imagine leurs auteurs, traquant le web et l'actu pour trouver ce qui ira dans leur créneau. Des vrais pros qui mettent dans le mille. Ah ! la pâmoison quand ils se font citer des centaines de fois par leurs pairs — ou par des médias, le nirvana !...
Au fond, le découpage et l'étiquetage du monde en catégories ne sont que les deux mamelles de la moutonnerie sociale. Et des plus sournoises parce que poussées dans l'intérieur de l'individu, brandies comme un engagement dans le cadre d'une action libre, pensez !, le blog, non rémunéré, non soumis à contrôle de chefs ou de qui que ce soit... que soi. Chacun fait le petit chef avec soi-même. Se la joue. C'est encore pire que d'avoir quelqu'un sous ses ordres...

Et ces écrivains qui ne veulent rien dire de personnel (à commencer par leur nom). Et ces inconnus qui ne veulent dire que des choses intimes (souvent sexuelles, et qui n'intéressent personne). Chacun les rails de sa médiocrité — et moi itou, sans doute, puisque je me répète cette rengaine tous les deux ou trois mois.
Et ceux qui jouent aux journalistes en ne commentant que les hauts faits de l'actualité. Ne sont-ils pas risibles ? Leur rêve de se faire remarquer, de devenir célèbres, voire indispensables, voire même ré-mu-né-rés !
Et les journalistes, les politiques qui se mettent au blog pour être dans le vent ; mais comment être dans le vent sans cracher dans la soupe ? — en espérant que le vent aille dans le bon sens, hein !
Ah, c'est que chacun a la passion de sa catégorie !...
[Canapé flaubertible]
«De toute façon, il y a une technique flaubertienne du recul, qui est généralisée dans toute l'œuvre de Flaubert. Le fait que la scène centrale, dramatique, soit vécue d'à côté, c'est typiquement flaubertien. Bon, y'a des exemples célèbres de la Révolution de 48 où le héros n'est pas. Comme par hasard, il a pris un fiacre la veille pour aller à Fontainebleau, donc il n'est pas à Paris. Et d'une façon générale, les scènes d'action sont vues à distance. Alors, ça a, très certainement, une valeur. C'est-à-dire un rôle littéraire. La distanciation, qui a fait couler tellement d'encre au XXe siècle, c'est déjà Flaubert qui l'a pratiquée par rapport à ce qu'il racontait. Il est évident que Balzac se serait mis au premier plan, qu'il serait venu dans la salle même et il aurait vu l'opération [l'amputation d'Hippolyte], il aurait été le premier, il aurait été là comme à la place du chirurgien. Tandis qu'au contraire, là, c'est d'à côté, ce qui a un double rôle. D'une part, une espèce de distance critique, et d'autre part, un renforcement du principe d'incertitude, qui est justement ce que Flaubert développe de plus en plus dans son œuvre, de manuscrit en manuscrit pour chaque œuvre, et de livre en livre pour l'ensemble de l'œuvre. Le principe d'incertitude qui consiste à renforcer le texte aux dépends de ce qu'il est convenu d'appeler la diégèse, c'est-à-dire ce que le texte est censé raconter. Ce qui permet alors cet effet dont vous parlez, qui est l'ambiguïté. Le cri [au moment de l'amputation], on ne sait plus le cri de qui il est. Et l'ambiguïté qui permet toujours le déplacement métaphorique, la coupure de la jambe qui devient la coupure de la relation amoureuse.
Et d'autre part alors, pour ce que vous disiez de la différence de qualité entre la chirurgie pratiquée par le père Flaubert et d'autre part la chirurgie pratiquée par le chirurgien qui opère dans Madame Bovary, c'est-à-dire Charles, ça aussi, c'est général dans l'œuvre de Flaubert : il y a une espèce de médiocrisation du monde, en général. [...] C'est simplement cette technique de l'anti-héros. S'il y avait un grand chirurgien, ce serait un héros, c'est-à-dire que ce serait quelqu'un qui sortirait du commun. Or, au contraire, la passion du stéréotype, la passion de la bêtise, la passion du médiocre chez Flaubert, c'est une technique romanesque qui fait que l'écrivain n'est pas censé, comme à l'époque de Balzac, mettre en scène un personnage exceptionnel, mais mettre en scène seulement son propre texte.»
(Alain Robbe-Grillet dans Un homme, une ville : "Gustave Flaubert à Rouen", émission de France Culture du 08 mai 1981, rediffusée le 25 juin 2001.)

samedi 28 avril 2007

Séances de canapé flaubertible avec Emma

Dès 6 heures, je suis avec une fillette de 13 ans, ses lectures. Il y a sûrement bien des parents d'aujourd'hui qui souhaiteraient que leur fille lise tout ce qu'Emma lit de 13 à 17 ans ! Sauf qu'elle, Emma, elle ne sait pas lire — finalement, c'est à ça que j'en viendrai en cours. Car ce qu'elle lit — une sélection gratinée qui est bellement étudiée dans le dossier en ligne de Danielle Girard (que je salue au passage) — est vite limité à ce qu'elle voit dans ce qu'elle lit. Ce qui lui reste de ses lectures, ce sont des images. Des images énumérées par un Flaubert qui s'attache souvent à en réduire la valeur, par exemple en y mettant une forme restrictive : « Ce n'étaient qu'amours, amant, amantes [...] » (I, 6, p. 49). Des images idylliques, idéales, sentimentales, bucoliques, rousseauistes, diront certains, d'Épinal, diront d'autres, en tout cas, et c'est plus grave, c'est même la base et la cause de tous ses problèmes, des images qu'elle ne creuse pas, qu'elle ne remet pas en question, qu'elle n'essaie pas de dépasser pour aller vers un sens moral, social, vers des arguments discutables ou vers des formes textuelles. Flaubert se garde bien d'évoquer la textualité des lectures d'Emma, car pour elle cette textualité, cette littérarité n'existent tout simplement pas. Elle correspond pleinement au type de lecture hystérique identifié par Roland Barthes dans Le Plaisir du texte (1973).
Et Flaubert le manifeste avec un passage à l'acte d'une grande violence mais qui est aussi d'une grande beauté lyrique, en faisant surgir un rapport vous / nous où on l'attendait le moins, produit peut-être d'une double projection intra-diégétique, celle du narrateur qui apostrophe en notre nom de lecteur les sujets des gravures, et donc les personnages de fiction, reproduisant celle d'Emma fascinée par les signes qui nagent dans les pages sans profondeur.

« Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C'était derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; — le tout encadré d'une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.» (I, 6, p. 51-52, c'est moi qui souligne)

Au premier vous, on pourrait encore reconnaître le vous analogique qui implique le lecteur, comme au début du chapitre : « [...] bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers [...] » (p. 47), mais au second, on peut être sûr de ce qu'on avait senti d'abord : le narrateur parle au sultan de la gravure !... Puis aux paysages !... Et pourquoi pas ?
Et — pour compliquer l'édifice — en même temps qu'il les provoque, Flaubert dénonce ces projections en les ridiculisant : il y a à la fois des palmiers et des sapins, des tigres et un lion, etc. C'est le même composite qu'à la casquette de Charbovari. Le point d'orgue étant l'oxymorique « forêt vierge bien nettoyée », qui, quand on la regarde bien, fait tomber la pièce montée jusqu'à cette hauteur (celle du mariage — la pièce montée — était d'ailleurs du même kitsch).

Le zoom génétique est cette semaine consacré au choix d'un verbe, graisser, quand, ayant énuméré les clichés littéraires dont Emma se nourrit, Flaubert résume : « Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture (I, 6, p. 49)
Dans le premier brouillon, 163v : « elle dévora », puis dans le suivant, le 145 : « se saoula de tout son coeur dans tout ce fonds poudreux » (au-dessus et en marge, « dévora » barré), puis, dans le définitif 74 : « se graissa donc les doigts à toute cette poussière... » (« doigts » barré, « les mains » au-dessus, « se roula donc l'esprit dans tout ce fond poudreux », barré). Dévorer, se saouler, se rouler, graisser, ou le chemin d'écriture qui va de la typique métaphore morte à la métaphore vive par sa nouveauté et surprenante par la force de ses connotations.
Voilà, il y aura encore six séances de canapé flaubertible avec Emma... Rendez-vous dans deux semaines.

À la maison, repos en attendant que T. soit prête pour aller déjeuner au Saint-Martin — avons bien mérité agneau et poulet, toujours avec frites.
Plus tard, dans l'après-midi, gros orage imprévu, coups de vent, éclairs impressionnants. Et la fraîcheur, tout de suite. Je me connecte à des médias et j'apprends que le débat Royal-Bayrou aura finalement lieu à 18 heures, heure de Tokyo, sur BFM TV et je m'y rends.
La rage dans la bouche de Valérie Pécresse, invitée avant le débat. « J'ai peur que ça mette de la confusion [...] Je crains que ça ne fasse que [...] » Où j'entends l'aveu subliminal : J'ai peur... ; je crains !...
Aveu de rage devant la nouveauté et l'inconnue que représentent ce débat (dialogue au demeurant assez intéressant, surtout par son ton), relayé par le choix de Sarkozy de sortir en usine, à Valenciennes, et qui, donc, va à l'ancienne...
Oui, je sais, c'est un peu limite lacanien, tout ça.
Le pauvre petit Nicolas a identifié à son encontre un délit de faciès. Nous lui laissons ses paroles, puisque c'est à ça qu'il pense en disant que les deux autres bavassent dans un petit hôtel... Mots qui se veulent blessants de la part d'un esprit borné. Nous sommes nombreux à espérer qu'il restera ensemble... tout seul (même s'il a encore la majorité dans les sondages).

samedi 21 avril 2007

Comme les œillères le cheval

[Canapé flaubertible]
Lever à six heures pour finir de mettre mes notes en musique.
Parler du mariage d'Emma et de Charles comme d'une des scènes réalistes, voire documentaires du roman est un contresens total. C'est ce que je vais essayer gentiment de montrer ce matin, parmi divers propos. J'attaque ainsi parce que ne pas dénoncer une grille de lecture invalide tout regard personnel, parce que ce pli profond de la culture scolaire aveugle le texte comme les œillères le cheval. Tout comme les Emma des couvertures rétrécissent regrettablement l'effet des mots de Flaubert — JCB tombe à pic pour le rappeler. « Comment se défaire maintenant de ces images qui annexent la moindre pensée ? », nous questionnions-nous avant-hier avec Alain Sevestre, au sujet des êtres hybrides de sa géniale fantaisie.
L'arrivée des conviés. Qui la raconte ? On ! C'est le début de la fortune du on — qu'on interdit, d'habitude. On, c'est n'importe qui, n'importe quel groupe, de n'importe quelle taille, et ça change à vue, d'une occurrence à l'autre. Les trois premiers on du chapitre 4, « on avait invité »« on s'était raccommodé », « on avait écrit », désignent d'évidence les parents et les futur mariés, avec une volonté narrative de ne pas entrer dans le détail. Puis, dans les lignes suivantes, « on entendait des coups de fouet », « on voyait », « on était rasé de près », qui désignent une collectivité plus large, celle des conviés, précédemment distincte du premier on... Et ça va durer tout le long du chapitre, le on groupe de 20, groupe de 4, ou de 12, je nombre au hasard dans la hiérarchie des vêtements nommés (et à quoi se réduisent les invités), un peu comme une caméra portée à l'épaule et qui irait filmer un peu au hasard, tout sauf les têtes, pour finir sur des balafres de « ces grosses faces » en gros plan (offert par le sponsor adjectif démonstratif).
En deux lignes, Flaubert se débarrasse de la mairie et de l'église. Le réalisme de ces cérémonies ne passera pas par moi, nous dit Flaubert en tirant la langue. Et après, c'est trente lignes de petits groupes s'égaillant au son du violon sur le chemin du retour. Une des plus belles scènes, champêtre, sandienne, de Madame Bovary.
Et ça continue comme ça une bonne heure...
Le zoom génétique porte sur l'évitement des plaisanteries nocturnes. En comparant les brouillons 109, 110, 111 et le définitif 59 avec le texte final, s'impose le constat que ces mariés rompent avec les traditions de leur région, fussent-elles désagréables comme ces gauloiseries de la nuit de noce, et coupent les liens ancestraux (pour se retrouver bientôt seuls). Cette pruderie d'embourgeoisés devant les gaudrioles traditionnelles, très XIXe, en effet, s'accorde d'ailleurs avec la réduction du temps de la noce, qui passe d'une semaine, sur le brouillon 113, à deux jours, pour échapper aux fêtards et aller au boulot. C'est la mort des fêtes paillardes héritées de Rabelais, des rites païens qui survivaient au christianisme, l'avènement de la gestion entièrement bourgeoise de la vie de province, dès qu'on est un petit notable.

Déjeuner au Saint-Martin. Il fait très beau, les frites sont toujours aussi bonnes. Pas de film à l'Institut.
Dans l'après-midi, en vélo à Korakuen, pour des courses au Seijo-Ishii. Fromages surtout. Jeux d'eaux au passage.

Au retour, j'avais un courriel d'Amazon qui m'expédie en express le dernier livre de Jacques Rancière, Politique de la littérature, dont je me suis, malgré une recommandation récente, avisé abruptement hier soir du besoin urgent, rapport à Emma B. (après avoir réécouté dans le train un Tout arrive de janvier au sujet de ce Rancière et du Todorov — Todorov que j'avais vu ce soir-là chez Taddeï, alors que j'avais enregistré l'émission de radio, sans l'occasion de l'écouter jusqu'à hier...).

Une dizaine de minutes avec Zoé Valdès dans l'émission SODA, sur TV5 (maintenant que ça marche), et l'occasion pour elle de redire que Cuba est une dictature, et combien par ailleurs elle regrette le prestige dont jouit un peu partout le criminel nommé Che Guevara.
L'ayant écoutée cette semaine dans À Voix nue, je suis content de cette aubaine de la voir, de voir sa table de travail, ses piles de livres qui font ressembler son bureau à mon bureau.
Dans le même SODA, plus spécifiquement pour T., l'interview avec Lorant Deutsch, pour son rôle dans Jean de La Fontaine, le défi. À voir quand ça sortira par ici — même si nombre de critiques sont plutôt dures avec le film.
Et finir la journée sur Virginie Ledoyen, voilà qui n'est pas si mal... Et qui fait oublier la tristesse, ce matin, d'apprendre la disparition de Jean-Pierre Cassel, acteur dont j'ai toujours apprécié la retenue et l'aisance joyeuse.

samedi 14 avril 2007

L'équilibre de n'en dire pas trop mais juste assez

[Canapé flaubertible]
Je dois à Flaubert d'avoir ce matin une salle de classe plus grande. Et déjà, dès la deuxième séance, pris une heure de retard sur ce que je croyais être mon programme !... C'est qu'il y a toujours tant à dire.
Je reprends d'abord ce que j'avais laissé confus la semaine dernière, car il ne suffit pas d'expliquer des questions de langue, d'éclairer les figures de style, les thèmes, les personnages. Encore faut-il essayer de dire, de s'approcher du projet de pouvoir dire... pourquoi Madame Bovary commence comme cela (et pas par la biographie des parents de Charles, qui arrive 4 pages plus loin, par exemple). L'épisode symbolique monté en exergue, le nous qui ostracise le nouveau, certes. Mais c'est bien la médiocrité, telle que décrite dans la citation d'hier, qui me paraît être au cœur du projet flaubertien. Elle rompt avec la tradition édificatrice du roman pour tenter d'approcher une certaine réalité, une certaine banalité du monde, une certaine bêtise banale et médiocre qui se trouve partout dans le monde. Car aucun personnage du roman n'en réchappe...
Ainsi puis-je reprendre, toujours déjà dans l'après-coup moi aussi, l'explication du premier chapitre, de sa construction, de la présence d'un nous qui disparaît dès qu'il a fini de servir, pour laisser place à une narration sans narrateur dans laquelle des poussées de discours indirect libre entreront tantôt dans la pensée de tel ou tel personnage, tantôt donneront peut-être — indécidablement —  l'avis de l'auteur.
Et passer au chapitre 2 pour un zoom génétique sur la première étincelle entre Charles et Emma, soit l'épisode de la cravache.

« Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés par le vent. Elle se retourna.
— Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.
— Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les chaises ; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l'aperçut ; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de bœuf.» (I, 2)

Dans ce paragraphe dont on admire la vitesse, la précision sans lourdeur avec laquelle sont tracés le double geste de se pencher, l'équilibre, le frottement, la gêne. La sensation est celle de Charles. On n'écrit pas si Emma a ressenti le contact, mais sa rougeur le traduit — à moins que ce soit le sang monté à la tête dans le mouvement et l'effort. S'il y a émotion, et émotion érotique, voir plus si affinité avec le nerf de bœuf, c'est celle du lecteur, par effet du texte.
Or les brouillons attestent d'un surprenant travail pour parvenir à ce résultat. L'image d'Emma de dos. Qui se retourne et demande. La cravache localisée et le double geste, poli, précipité, pour la ramasser. Et le frottement. Tout cela est présent dès le premier brouillon. Suivi d'un ou plusieurs paragraphes de Charles chevauchant pour rentrer chez lui, cravache en main, halluciné par le souvenir d'Emma. Ce qu'ils révèlent, c'est la recherche du rythme et de l'équilibre. Un rythme qui passe entre les mots, écarte ceux qui plombent, et l'équilibre de n'en dire pas trop mais juste assez.
Tout est barré sur le 26v (c'est-à-dire encadré des signes {{...}} et en jaune, code de transcription diplomatique), repris sur le 60v (où l'on voit bien les ratures, repentirs, reprises : se penchant, penché en avant, étant penché, puis : un instant rapide comme l'éclair, et les suites : Quand il remonta à cheval, Puis il remonta à cheval...), puis le 58 (où le paragraphe de la cravache a pris forme alors que les travaux continuent sur Emma au carreau et le retour à cheval), le 59v (le retour à cheval encore travaillé puis barré). Le manuscrit dit définitif 33/34/35 atteste une dernière fois de ces souvenirs de cravache retrouvée, complètement disparus des feuillets copiste 26 et 27, Flaubert s'étant peut-être rendu compte que ces émotions arrivaient trop tôt, qu'il fallait, pour son Charles, un peu de fréquentation des Bertaux avant d'avoir des émotions...

Déjeuner au Saint-Martin. Yukie a ouvert les portes-fenêtres et c'est comme un repas d'été. On dirait qu'il y a un peu moins de touristes à Kagurazaka, ça nous fait des vacances. En revanche, il y a plus de clients français, habitants du quartier. Connaisseurs de poulet-frites...

Retour à l'Institut pour y voir un film, Dans Paris (Christophe Honoré, 2006) dont j'ai vu l'affiche ce matin, en sortant du cours. T. a été d'accord tout de suite, elle aussi, en voyant Romain Duris sur l'affiche. C'est une grosse surprise, un grand étonnement. Passées l'apostrophe d'un personnage aux spectateurs et les incompréhensibles et doillonesques disputes des vingt premières minutes, sans doute nécessaires pour créer du drame, c'est un film d'une fluidité exceptionnelle, d'une clarté émotionnelle éblouissante — bien que ce soit au sujet d'une dépression nerveuse.
Ce soir, j'ai lu plein de critiques négatives, ressassements du fait qu'il y a des citations de la Nouvelle Vague (Truffaut, Eustache, etc.). Mais pas beaucoup pour dire ce qu'il y a de beau et de nouveau dans ce film. Et personne pour dire combien cette fluidité ressemblait à celle de Woody Allen dans les années 70-80 (la présence discrète ou appuyée du jazz dans de nombreuses scènes n'y est pas pour rien...).
Sans parler de la cerise sur le gâteau, la subtile complainte à deux voix d'Alex Beaupain, Avant la haine, au téléphone...

Phénomène qui se développe depuis deux ou trois ans, grâce à l'expression directe permise par le réseau : la descente en flammes, la haine verbale, l'opinion radicalement négative et qui ne se préoccupe d'aucune justification, et qui vient se greffer systématiquement en commentaires dans les sites web de médias officiels ou de personnalités reconnues (par centaines de commentaires inutiles, comme chez Assouline ou chez Onfray) sans faire aucune référence aux arguments de l'article ou du billet, sans engager de dialogue critique. Certains accuseront l'internet — à l'instar de ceux qui regardent le doigt quand le doigt leur montre la lune. Non, c'est cette pulsion d'expression haineuse et vindicative qu'il faut regarder en face, pas le média qui lui permet de s'afficher, sinon pour en dire la facilité et, le plus souvent, l'anonymat...

J'accompagne T. à l'agence téléphonique où elle va comparer deux nouveaux modèles de téléphones portables, dans le but d'en acquérir un. Ça dure près d'une heure et demie, tant il y a de paramètres à considérer...
Elle opte finalement pour un modèle compact, avec télé et radio.
Dîner et après en compagnie d'un autre film exceptionnel, en dévédé cette fois puisqu'il s'agit de La Règle du jeu (Renoir, 1939).
J'avoue, à ma grande honte, que je ne l'avais jamais vu. Même pas un dimanche soir au ciné-club de la 3 quand j'avais treize ans. Non, jamais. Tout est nouveau pour moi, dans ce film, alors que son titre a toujours papillonné autour de moi.
Et c'est vrai que pour un film de 39, il est monté sans longueurs. Il y a beaucoup de clins d'yeux aux spectateurs, bribes de morale sur la vie, de Renoir sur son métier, etc., mais pris dans un tourbillon, une mécanique de relations inévitable (à l'instar des automates musicaux que collectionne Robert). Je suis juste un peu déçu que ce soit l'aviateur, l'étranger aux corps constitués que sont le beau monde et la domesticité, qui doive mourir, finalement.

vendredi 13 avril 2007

De plomb en récit d'or

Matinée de rangement, avec tri de factures et bazardement de vieilles fringues. De toutes façons, il va falloir que je me débarrasse d'un certain nombre de choses. Je viens en effet de signer mon dernier bail dans cet appartement du parc immobilier de l'université. Quand j'y suis entré, en 2002, on m'avait dit que ce serait pour dix ans, qu'ensuite on démolirait et qu'il n'y aurait plus de ces logements à coût modique pour le personnel. Mais voilà, ce sera pour 2009 ! Il est fort probable que le prochain appartement soit plus petit que celui-ci...
J'interromps ces élucubrations pour aller déjeuner avec David au Downey, où je retrouve avec plaisir une cuisine un peu meilleure que celle du restaurant des profs. Puis préparer mes affaires au bureau et me mettre en route pour Tokyo. 

De temps en temps — j'en ai déjà parlé, je crois —, je vois dans les statistiques du JLR des requêtes de traduction. Je ne sais pourquoi. Mais c'est une étrange sensation que de se lire dans une autre langue. Ayant ouvert de temps en temps ces liens de traduction de Google, j'ai pu constater une nette amélioration depuis deux ans dans la qualité de mon anglais...

À l'Institut, visio-conférence avec, de Censier, Henri Rey, directeur de recherches au CEVIPOF, pour évoquer la campagne présidentielle qui, pour une fois, intéresse passablement les Japonais, dont Tadashi Tominaga, du journal Asahi, avec nous à Tokyo.
Compte tenu de tout ce que j'écoute, lis et vois déjà au sujet de cette campagne, cette soirée ne m'apprend rien, sinon que la distance japonaise n'apporte pas de jour neuf à ce paysage sinistré. Il en va à peu près de même pour T. qui renonce au confort d'écouter cela en japonais tant elle trouve navrante la traduction.

Préparation du cours pour demain matin...
[Extrait de mes notes :] [Canapé flaubertible]
« Le roman devient ainsi la triste biographie d'un personnage d'avance défavorisé par ses manques : manque de classe, manque d'assurance, manque de sociabilité, manque d'enthousiasme, manque d'intelligence, manque d'amour, etc. Ce que l'on peut résumer d'un mot : médiocrité. Or, cette médiocrité est loin d'être exceptionnelle, elle doit même être la règle pour des millions de personnes qui ne sont pas, habituellement, des héros de roman. Flaubert prend donc le contre-pied de la convention littéraire qui veut que les héros soient des personnages hors du commun, des exemples édifiants pour l'éducation, la formation du jugement ou pour servir de modèles.
C'est principalement pour cette raison que Flaubert est parfois perçu comme un auteur réaliste : il est inutile d'y chercher un modèle de vie bonne, ou mauvaise, une leçon de morale ou de vice — il n'y a qu'un tableau de médiocre réalité. À l'instar de Charles, on verra que les autres personnages, y compris Emma, malgré leur caractère propre, ont des destins déterminés par leur médiocrité.
La leçon de Flaubert, c'est de transformer, par le style, un ensemble de médiocrités en un récit passionnant. Alchimie littéraire qui transmute les personnages de plomb en récit d'or. [...] »


Et comme au Lion d'or, j'y vais !...

samedi 7 avril 2007

Le texte ne transporte pas l'image de ses référents

Tendu à bloc, des notes de cours comme pour assurer un siège d'une dizaine d'heures, je suis allé à l'Institut vers 9h30, pour installer le matériel informatique. Mais la priorité fut rapidement de m'occuper de ranger correctement les tables et les chaises dans la classe (avant de commencer à 10 heures). Et bien m'en prit parce qu'il vint plus de personnes que de places. À la réception, on disait aux surnuméraires que c'était complet, qu'ils ne pouvaient plus s'inscrire. Moi, je leur disais de rester, qu'on prendrait des chaises dans le couloir et qu'on réglerait ça après. Ce qui fut fait, la direction des cours s'étant avisée que je pourrai permuter la semaine prochaine avec une salle plus grande où il y avait ce trimestre un cours avec moins d'étudiants.
Côté informatique, ça n'a pas marché du tout ! Le vidéo-projecteur s'est mis à communiquer avec l'ordinateur, au lieu de nous restituer son image. Du coup, l'ordinateur s'est mis à redémarrer comme un fou, trois quatre fois de suite, si bien que j'ai dû retirer la batterie pour l'éteindre... Habitué à ne pas paniquer quand la manip ne fonctionne pas, je me suis servi au moment opportun des tirages papier que j'avais préparé hier. Les redémarrages ont même détendu l'atmosphère, un peu froissée par les problèmes de places et d'inscriptions.
[Canapé flaubertible]
Quant au contenu, c'était assez simple : commencer un cours conventionnel d'explication de texte par les premiers paragraphes de Madame Bovary, en expliquant qu'il y aurait chaque semaine un quart d'heure de zoom génétique sur un mot ou une expression, à l'aide des transcriptions des manuscrits disponibles sur le site de l'université de Rouen.
Soit d'abord le système verbal imparfait / passé simple, assumé par un nous rétrospectif, soit le topos de l'école vers 1830-1850, nouvellement réglementée par la Loi Guizot (1833), et avant la Loi Falloux (1850), ici avec son personnel et ses horaires. Soit une approche descriptive du nouveau faussement réaliste — et montrer tout de suite que Flaubert n'est pas un écrivain réaliste, par exemple en faisant comprendre que la focalisation sur la casquette « composite » n'est pas réaliste, mais discursivement préalable au ridicule du nom énoncé (Charbovari, qui provoque un charivari), au double ridicule du campagnard déguisé en bourgeois.
Le zoom génétique est consacré au premier mot, « Nous ». Du premier au deuxième brouillon, puis au définitif, le pronom personnel n'apparaît qu'après quelques lignes, un peu noyé, en concurrence avec « on » ou avec « tout le monde ». Il faut attendre la correction sur le folio nommé copiste, c'est-à-dire quatre ou cinq ans après avoir commencé la rédaction, pour que le mot devienne le premier, donnant le ton, radicalisant le ridicule et l'exclusion de Charles, peut-être en rapport avec l'exclusion dont Berthe sera victime en clausule, comme l'expliquait de Biasi dans le texte transcrit la semaine dernière.
À suivre, la semaine prochaine : rapide résumé des chapitres 1 à 3, avant étude du chapitre 4.

Après le déjeuner au Saint-Martin et le dépôt d'une bonne quantité de chemises à la teinturerie, y compris celle mouillée ce matin, je retourne à l'Institut pour voir deux films, Le bel Indifférent (Demy, 1957, 29 minutes), à quoi je m'ennuie beaucoup, et Les Demoiselles ont eu 25 ans (Varda, 1992, 63 minutes), documentaire passionnant et émouvant au possible (j'ai reniflé plus d'une fois), sur le tournage des Demoiselles de Rochefort en 1966, sur la renaissance de la ville après le succès du film et sur une fête organisée 25 ans après, en mémoire de Jacques Demy et de Françoise Dorléac.
Au-delà de l'émotion propre à ce film, la problématique de ces images qui ont aujourd'hui 25 + 15 = 40 ans me ramène à ma fixette, reprise d'avant-hier, celle d'être dans les premières générations humaines dont le sentiment d'appartenance à une époque peut s'élargir considérablement par rapport à celui que pouvaient avoir les générations précédentes, par exemple celles de nos grands-parents ou arrières-grands-parents, qui étaient contemporains de la naissance puis de l'expansion du cinéma, certes, mais sans recul historique ni réelle disponibilité de quantités de films.
Il est fort possible, m'avisé-je, que la vogue récente de commémorations — le commémorativisme ou le commémorationnisme, comme diront ceux qui n'aiment pas cela — ne soit pas liée qu'à la marchandisation et à la vulgarisation culturelles, voire à une fourbe volonté d'occulter des problématiques ultra-contemporaines en se focalisant sur de vieilles lunes qui font recette. Pas qu'à... Je dis bien : à mais pas qu'à. Et donc aussi à la satisfaction intellectuelle, et peut-être ontologique, que procure une conscience élargie de notre appartenance historique. Les voyant, les comprenant, dans un certain sens du verbe comprendre, je peux dire que je suis contemporain de tous les films (émotions à voir les Chaplin, les Méliès, etc.). Alors que je ne peux pas le dire avec les textes, qui passent par un autre sens du verbe comprendre. Ainsi, pour voir ce que me propose Flaubert, qui refusait farouchement toute illustration dans ses livres, je dois construire par moi-même des représentations, des images, et je ne reçois rien de ce qu'étaient (visuellement, auditivement, olfactivement, etc.) les réalités de l'époque. Parce que le texte ne transporte pas l'image de ses référents. À suivre...

mercredi 4 avril 2007

Elle écrirait ? Elle vengerait ? Elle sublimerait ?

Journée sans nom. Je vois ce soir que c'est un mercredi... Rien fait que lire et prendre des notes, réfléchir à ma vie d'Emma. Je dis bien.

Si ! Vers 11h30, je suis sorti faire quelques courses pour le déjeuner. En passant par l'Institut où je suis allé voir si j'avais des inscrits. Or, déjà deux fois plus que d'habitude dans la semaine qui précède le premier cours (il y a généralement d'autres personnes qui viennent au premier cours et s'inscrivent après si ça leur convient).
Et puis vers midi et quart, les livreurs de nos chaises commandées il y a deux semaines sont arrivés. Ils ont monté les tissus sur les cadres et ont assemblé pieds, sièges et dossiers. Dix minutes chrono. Quand T. est rentrée, elle a pu déjeuner assise dessus.

Dans l'après-midi, il y a eu un gros orage, avec éclairs et fortes pluies pendant près de deux heures. Mais ça ne nous a pas détournés de notre travail. Au journal télé du soir, on a montré qu'il avait neigé dans Tokyo et que la température avait baissé de 10 degrés en moins d'une heure. Rien n'a paru de tout cela dans notre milieu tropical.
[Canapé flaubertible]
Le dernier personnage de Madame Bovary ? S'en soucie-t-on ? C'est Berthe, la fille d'Emma et de Charles. La seule qui reste du carnage, et qui n'a sans doute rien vu, rien su, rien compris. Elle est envoyée à l'usine, elle a 10 ans. Elle est polie et bien élevée. Elle ne criera pas contre les bourgeois. Et il n'est pas sûr qu'elle trouvera jamais, telle Cosette, un Jean Valjean pour la sortir de là... Quelqu'un a-t-il écrit une vie de Berthe ? Ce serait intéressant... Elle chercherait à savoir qui étaient ses parents... Elle découvrirait. Elle écrirait ? Elle vengerait ? Elle sublimerait ?
Une femme adultère, c'est terrible. On peut lui faire un procès, moral. C'est le côté mœurs de province. Mais une femme qui n'aime pas son enfant. N'est-ce pas pire ? Et plus ontologique que moral ?
Même si je ne suis pas une femme, l'une de mes raisons pour ne pas avoir d'enfants, c'est bien la crainte de ne pas les aimer. Pourquoi Madame Bovary n'aime pas sa fille ? Moi, ce soir, relisant, entre sa « haine nombreuse » et la « manière de brouillard qu'elle avait dans la tête » (II, 5), j'ai vu passer le spectre de... Lol V. Stein.

« Le jour blanchâtre des carreaux s'abaissait doucement avec des ondulations. Les meubles à leur place semblaient devenus plus immobiles et se perdre dans l'ombre comme dans un océan ténébreux. La cheminée était éteinte, la pendule battait toujours, et Emma vaguement s'ébahissait à ce calme des choses, tandis qu'il y avait en elle-même tant de bouleversements. Mais, entre la fenêtre et la table à ouvrage, la petite Berthe était là, qui chancelait sur ses bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère, pour lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.
— Laisse-moi ! dit celle-ci en l'écartant avec la main. La petite fille bientôt revint plus près encore contre ses genoux ; et, s'y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros œil bleu, pendant qu'un filet de salive pure découlait de sa lèvre sur la soie du tablier.
— Laisse-moi ! répéta la jeune femme tout irritée.
Sa figure épouvanta l'enfant, qui se mit à crier.
— Eh ! laisse-moi donc ! fit-elle en la repoussant du coude.
Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de cuivre ; elle s'y coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se précipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appela la servante de toutes ses forces, et elle allait commencer à se maudire, lorsque Charles parut. C'était l'heure du dîner, il rentrait.
— Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d'une voix tranquille : voilà la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.
Charles la rassura, le cas n'était point grave, et il alla chercher du diachylum.
Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle voulut demeurer seule à garder son enfant. Alors, en la contemplant dormir, ce qu'elle conservait d'inquiétude se dissipa par degrés, et elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne de s'être troublée tout à l'heure pour si peu de chose. Berthe, en effet, ne sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait insensiblement la couverture de coton. De grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières à demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux prunelles pâles, enfoncées ; le sparadrap, collé sur sa joue, en tirait obliquement la peau tendue.
— C'est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant est laide ! » (Madame Bovary, II, 6)

lundi 2 avril 2007

Sachons toujours qu'un poisson

Seul un être au bulbe cérébral diminué — ou n'ayant jamais vu un calendrier — pourrait croire à mon assertion finale d'hier... Sachons toujours qu'un poisson peut en cacher un autre (Cf. Remue.net, ci-dessous).
En revanche, c'était bien hier l'anniversaire de T., comme chaque année (Ah ! Ah !), chose que j'ai ajoutée au billet en y corrigeant les coquilles de transcription que tard je ne voyais plus, et en mettant de l'ordre dans la gestion un peu bordélique des codes couleur par Nvu...
Elle va mieux, d'ailleurs, T. Son rhume passe, son bronzage reste. C'est l'essentiel. Elle accueille son chiffre rond comme Jean-Philippe Toussaint m'en avait l'air il y a quelques mois : avec bonhomie et fatalisme. (C'est ça ou se flinguer, en fait.)

On déjeune au Saint-Martin, pour ne pas changer.
Et puis on travaille tous les deux, à la maison, chacun sur son bureau, son ordinateur, ses cours à préparer. Du côté chronique familiale, il n'y a rien d'autre. Sauf que ça fait un bail que je n'ai pas passé l'aspirateur...

Pédagogie, puisqu'on y était.
Cette petite nouvelle (à écouter) de France Info. Et qui fait mal : selon un rapport du sénateur Adrien Gouteyron (pas encore sur le site du Sénat), le système informatique de préinscription en ligne des étudiants étrangers dans les universités françaises, via Campus France et les CEF, est un échec énorme, du fait de frais prohibitifs pour simplement soumettre une candidature et surtout de... bugs informatiques, dit-on poliment quand on ne veut pas dire manque d'argent investi dans un système efficace. On va accuser les responsables ? La belle affaire...

« Depuis 1997, remue.net s'efforce de faire vivre un projet, de site personnel de François Bon il s'est élargi en une association dont son comité de rédaction s'est peu à peu enrichi pour donner à voir toutes les facettes de la littérature d'une manière accessible au plus grand nombre.
Aujourd'hui de nouvelles techniques permettent à des communautés d'agir ensemble de plus en plus simplement, et il est temps que remue.net, qui a toujours eu à cœur de mettre ses lecteurs au centre de ses préoccupations, se serve de ses outils pour offrir à tous de nouvelles possibilités.
Devant la complexité des moyens à mettre en œuvre et pour être certain de vous offrir ce qui se fait de mieux, nous avons choisi de faire à nouveau évoluer notre organisation en nouant un partenariat avec flickr, un site reconnu tant pour l'importance qu'il donne à la satisfaction des internautes que pour son expertise technique. Actuellement centré autour de la photo, flickr souhaitait depuis longtemps s'allier à d'autres sites pour élargir son spectre d'activité vers de nouveaux supports, la rédaction de commentaires ayant donné à de nombreux utilisateurs le goût de l'écriture, c'est tout naturellement que remue.net a été choisi.
La première étape est visible aujourd'hui : une nouvelle maquette du site qui affiche ce lien nouvellement créé. Grâce à l'équipe de flickr, elle est amenée à s'enrichir rapidement de toute une gamme d'outils : tags et commentaires seront bien sûr de la partie ainsi que de nouvelles fonctionnalités permettant une interactivité en temps réel qui feront leur apparition simultanément sur les deux sites.
L'étape suivante, d'ici à cet été, consistera à réunir les deux communautés, pour qu'en quelques clicks les remueurs soient en mesure d'afficher leurs photos sur flickr, et que chacun des 600 000 utilisateurs français de flickr puissent déposer leurs textes sur remue.net.
Les utilisateurs de flickr le savent : si la communauté francophone est bien visible, c'est en une multitude de langues que s'expriment ses utilisateurs, la deuxième partie de l'année sera donc consacrée à permettre à tous d'accéder à remue.net, et cette internationalisation ne se limitera pas à traduire la maquette mais permettra aussi de lire les meilleurs textes dans la langue de son choix !
Nous espérons que cette décision, qui fut difficile à prendre pour l'association, vous apparaisse aussi évident qu'il l'est maintenant pour nous, et que le plus grand nombre nous rejoigne bientôt pour mettre en ligne ses textes ! »
Tel est le poisson trouvé dans mon agrégateur — et qui n'est plus, hélas, sur le site de Remue.net, aujourd'hui, mais dont on peut voir l'apparence chez Libr.Critique. C'était bien réussi ! Bravo !
Et si on veut du sérieux, il y en a. Par exemple cet entretien inédit de 2005 de Frédéric-Yves Jeannet avec Hélène Cixous.

Entre hier et aujourd'hui, j'ai réussi à regarder l'impressionnant Ce soir ou Jamais du lundi 26 mars, avec de nombreux étrangers parlant de la France et de la mondialisation. Un foisonnement d'avis, d'ouvertures d'esprit, de tolérances et de dénonciations fortes. Quelques délires, notamment de l'invitée turque, mais, bon... Je ne sais pas combien de temps ça va rester en ligne, mais j'aimerais bien pouvoir le faire écouter à mes étudiants de 3e et 4e année (capables de comprendre à peu près ce qui se dit)...

Dans un canapé flaubertible (3).

   C'est donc sous ce titre, inventé lors d'une surveillance d'examen, qu'on trouvera désormais, en titre de billet ou de paragraphe, les notes relatives au cours sur Madame Bovary, cours qui commence samedi prochain à l'Institut franco-japonais de Tokyo (s'il y a des inscrits...).
   Pas directement utile pour mon travail actuel mais tout de même poignant par la narration de Pierre-Marc de Biasi, voici, à écouter, l'exposé des complexes relations Flaubert-Maupassant (mêmes références radiophoniques qu'hier). À vous tirer des larmes !...

   Et aussi, transcrit aujourd'hui, ceci, d'autant plus impressionnant que ce n'est pas un texte écrit.

Pierre Bergounioux : « Le roman, alors, est un genre neuf. C'est Balzac qui lui a donné cette substance extraordinairement concentrée, commencée avec la Comédie humaine. Balzac est mort en 50. Donc, on a une idée approximative de ce que peut être la puissance de la grande narration romanesque. Flaubert, qui avait commencé par la fantasmagorie, les grandes machines mythologiques, Smar, les premières versions de la Tentation de Saint-Antoine, ou des formes courtes, expérimentalement incisives, qui tenaient de la polémique, du libelle bien plus que de la structure romanesque, découvre insensiblement que le roman serait comme le genre naturellement congru à la domination de cette classe bourgeoise dont il est issu et contre quoi simultanément il lutte. Et après avoir expérimenté l'inappropriation évidente, manifeste après coup, des diverses formes auxquelles il avait recouru pour commencer, il s'avise que c'est peut-être la grande narration, la forme romanesque qui répond le mieux au dessein essentiellement polémique qu'il a formé dès le début, mais qu'il lui a fallu ajuster par la méthode classique de l'essai et de l'erreur. Il est très manifeste que ce qu'il a fait pour commencer ne marchait pas, n'allait pas. La preuve en était l'indifférence profonde de ceux pour qui il écrit, c'est-à-dire contre qui il écrit. Mais à compter de l'instant où il passe, où il consacre, consume cinq années de sa vie à mettre au point ce roman qui s'intitule Madame Bovary, la bourgeoisie l'empoigne par le collet et le traîne devant les tribunaux pour qu'il y réponde de l'atteinte extraordinairement grave qu'il a portée, aux yeux de la bourgeoisie et de la justice bourgeoise, aux bonnes mœurs et à la morale. Et sous ce rapport, je pense que c'est juste, les bourgeois ne s'y trompent pas. Il y a mille critères pour juger de la beauté, de la bonté, de la vérité d'une œuvre littéraire. Ces critères sont historiquement changeants puisque nous sommes nous-mêmes des créatures de part en part historiques. Mais je pense qu'à un moment donné, les sanctions pénales constituent la pierre de touche la plus exacte qui se puisse concevoir de ce qu'un livre vaut. Et je me dis, rétrospectivement : les bourgeois ne s'y sont pas trompés lorsqu'ils ont successivement désigné Baudelaire et Flaubert comme deux iconoclastes. À la limite, les meilleurs critiques de l'époque, ce n'est pas ni Barbey d'Aurevilly ni d'autres qui avaient consacré des articles de journal à Gustave Flaubert. Non. À mes yeux, les meilleurs critiques des années 1850-1860, c'est les procureurs impériaux. Et la preuve en est...
Mathieu Bénézet : — Monsieur Pinard, alors...
Pierre Bergounioux : — Par exemple, Pinard. Et la preuve en est que, un siècle et demi plus tard, nous ne pouvons, vous, Mathieu Bénézet, et moi, Pierre Bergounioux, que leur donner notre assentiment : vous ne vous êtes pas trompés ; avec un sens infaillible de ce qui est acéré, cristallin, coupant, adamantin, vous avez désigné dans le paysage littéraire de votre temps les œuvres les plus éminentes, c'est-à-dire celles qui avaient vocation à survivre à l'instant, le vôtre, qui les a engendrées pour continuer de toucher nos esprits et nos cœurs.» (Pierre Bergounioux, dans Les Chemins de la connaissance, série la Bêtise Flaubert, France Culture le 24 juin 2001)

dimanche 1 avril 2007

Dans un canapé flaubertible (2)

Si Auchan rachète POL, il ne faudra pas attendre longtemps avant que Carrefour lance une OPA sur Gallimard...

Voici, pour ma part, le poisson que j'ai envoyé aux 500 membres de Litor :
« Chers membres de Litor,
Nous venons de signer un pré-accord avec Google France pour une indexation des archives de Litor.
À terme, cela permettra un meilleur ranking de nos discussions et points de vue dans les recherches, notamment pour les étudiants.
Certains termes pourraient ensuite produire des revenus via les programmes AdSense et AdWords de Google. Revenus qu'Hubert de Phalèse conserverait pour de futures publications.
Y a-t-il des personnes qui ne seraient pas d'accord pour que leurs textes ou leur identité soient indexées ?
Cordialement.»

À part ça, je bosse sur Emma, qui me donne du fil à retordre. Mais je l'aurai !
Quand je sors faire des courses (jusqu'à Korakuen, à une station de métro, pour fêter sobrement ce soir l'anniversaire de T., qui va mieux mais reste à la maison), c'est avec Gustave Flaubert, le Dada de l'écriture, série de deux émissions produite pour France Culture par Marc de Biasi en 2001...

Pierre-Marc de Biasi : « Comment t'interprètes la prédilection de Kafka pour L'Éducation sentimentale ?
Pierre Dumayet : — ...
Pierre-Marc de Biasi : — Mais toi, t'es... t'as moins d'intimité avec L'Éducation..., non ?
Pierre Dumayet : — Eh oui, j'ai pas tout à fait fini de lire Bovary, alors...»
(Rires.)

« Avec L'Éducation sentimentale, le roman flaubertien s'empare des convulsions de l'histoire. Bizarrement, on a voulu faire de Flaubert un idéologue de droite, complice de la dictature bonapartiste, hostile à la classe ouvrière, réactionnaire. Sartre, évidemment, n'est pas tout à fait pour rien dans ce procès politique. Plus je relis Flaubert, plus je crois qu'il s'agit d'une contre-vérité. Flaubert était laïc et républicain. Il a servi de boîte aux lettres à Victor Hugo en exil, ce qui était un acte de dissidence réelle. Et puis surtout ses textes, L'Éducation... notamment, prennent résolument parti, et parti à gauche, du côté des opprimés, dans le camp de la liberté. Pour s'en assurer, il suffit de relire le roman. Le texte ne fait aucun mystère du dégoût qu'inspire à Flaubert les milieux d'affaires corrompus qui ont fait le lit du coup d'état de Louis-Napoléon. Voilà par exemple comment le narrateur décrit le salon du banquier Dambreuse, qui est en train de virer au bonapartisme : "La plupart des hommes qui étaient là avaient servi, au moins, quatre gouvernements ; et ils auraient vendu la France ou le genre humain, pour garantir leur fortune, s'épargner un malaise, un embarras, ou même par simple bassesse, adoration instinctive de la force." Même le héros du roman, Frédéric Moreau, qui ne brille pas pourtant par son courage, n'était pas tendre à leur sujet. Les termes qu'il emploie sont incroyablement violents. Le texte dit, au sujet des gens du salon Dambreuse : "La pourriture de ces vieux l'exaspérait ; et, emporté par la bravoure qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les députés, le Gouvernement, le Roi, prit la défense des Arabes [...]" La défense des Arabes, là, c'est un point de vue personnel de l'auteur. En pleine campagne d'expansion coloniale en Algérie, Flaubert, en 46, n'avait pas mâché ses mots à Louise Collet qui était toute fière, elle, des succès militaires français dans le Maghreb. Voilà ce qu'il lui a écrit : "Quant à l'idée de patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue... Non, la patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes, parce que je m'attriste à leurs revers. J'aime ce peuple âpre, persistant, vivace qui, aux haltes de midi, couché à l'ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille, en fumant son chibouk, notre brave civilisation qui en frémit de rage. Où suis-je ? Où vais-je ? En Orient. le Diable m'emporte. Adieu, ma sultane."
Eh oui, il était anti-colonialiste, Gustave Flaubert. À peu près seul de cette espèce, à cette époque. Citoyen du monde. Anti-patriote, si la patrie veut dire l'oppression et l'impérialisme. Patriote, si le mot France veut dire culture, pensée, générosité, émancipation.
S'il est du côté des Arabes, c'est parce qu'il est fondamentalement du côté des opprimés, du côté de tous ceux qui souffrent de l'injustice. Et il n'en va pas autrement dans L'Éducation sentimentale. Le roman met en scène, on le sait, la tragédie historique centrale du XIXe siècle, une tragédie qui s'est jouée en France en quelques mois. Il y a eu en février 1848 une révolution heureuse, consensuelle et pleine d'illusion, aussi, où la classe ouvrière s'est trouvée dans le même camp que la bourgeoisie pour en finir avec la Monarchie de Juillet et pour faire la République. Et puis, quelques mois plus tard, en juin 48, tout a basculé. La jeune République met un coup d'arrêt aux revendications sociales des ouvriers. Un coup d'arrêt sanglant, un véritable massacre, pour défendre la propriété bourgeoise contre les menaces du prolétariat le plus pauvre. Pour reconstituer ce scénario historique, Flaubert s'est beaucoup documenté. Or, les dossiers et les brouillons sont très clairs : aussi longtemps que le récit porte sur la période heureuse de la Révolution de Février, il va chercher ses documents dans les sources de droite, plutôt critiques, des sources qui ridiculisent un peu les illusions populaires et l'esprit de 48, les clubs, etc., mais dès que le récit aborde les Journées de Juin, ses sources, il va les chercher chez les historiens de gauche, résolument, et même dans les témoignages d'extrême-gauche. C'est si net que tout d'un coup, le récit de Flaubert rejoint purement et simplement l'analyse que fait au même moment Karl Marx dans Les Luttes de classe en France et le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte. Il y a un personnage dans le roman qui incarne cette analyse, c'est Dussardier, le révolutionnaire au cœur pur, un personnage qui échappe totalement à la dérision, dont l'image morale reste intacte dans le roman, d'un bout à l'autre du récit. Dussardier est ouvrier, il a fait la Révolution de Février. Pour lui le mot république est un mot saint. En juin, il se range à ses côtés et c'est l'extermination. Il entrevoit que la véritable république était dans l'autre camp, chez les pauvres. Le texte dit : "[...] Il aurait dû se mettre de l'autre bord, avec les blouses ; [...] Leurs vainqueurs détestaient la République ; [...] et le brave garçon était torturé par cette idée qu'il pouvait avoir combattu la justice." Cette idée qu'il pouvait avoir combattu la justice... C'est Flaubert qui parle, quand même. L'histoire avance à grands pas, vers le coup d'état. Après avoir été dans le roman le personnage qui croyait le plus naïvement mais aussi le plus intensément à la vie, Dussardier devient un homme qui veut périr. Il y a une page bouleversante où il se confie à Frédéric. Une page écrite sans la moindre ironie. Il dit, en repensant à son erreur de juin : "Moi, je n'ai jamais fait de mal ; et, pourtant, c'est comme un poids qui me pèse sur l'estomac. J'en deviendrai fou, [...] J'ai envie de me faire tuer." Se faire tuer, Dussardier en aura l'occasion dès la fin du chapitre suivant en défendant encore une fois la République, le soir du coup d'état. Il tombe, sabré par un ancien ami, révolutionnaire doctrinaire devenu flic du prince-président, un dragon, et sa mort ouvre une sorte de béance dans le roman. Tout s'arrête, l'histoire rejoint le néant.
Le récit reprend 18 ans plus tard, sans un seul mot sur toute la période de la dictature impériale, qui est envoyée comme aux poubelles de l'Histoire. L'Éducation sentimentale se termine au présent vers 1868 ou 1869, et c'est encore un présent impérial. Mais du fait de cette ellipse de 18 ans, Dussardier, dans le récit, vient juste de mourir. Et il est mort en criant un slogan qui, en 1869, se met à résonner avec une tonalité singulièrement prophétique : "Vive la République !"
Alors, réactionnaire, Flaubert, non, vraiment pas.
Encore un mot. Flaubert pensait que les réactionnaires de gauche ou de droite sont ceux qui veulent conclure l'Histoire, en finir avec l'Histoire. Il pensait aussi que l'Histoire, qui ne s'arrête jamais, n'est pas celle de la liberté. La liberté, en fait, est un stéréotype dont se servent tous les systèmes d'oppression. Mais celle de la libération. L'Histoire est dans le camp des opprimés. Mais qui opprime ?
Madame Bovary commence par le pronom nous. "Nous étions à l'Étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau [...]", etc. Le nouveau, c'est Charles Bovary, le petit paysan pauvre, habillé en bourgeois parce que, justement, il n'est pas bourgeois. Le nous, bah, c'est le narrateur et ses petits camarades, des enfants de familles riches et cultivées qui lisent la littérature romantique. D'où vient ce nous, ce nous qui est le premier mot du récit ? Flaubert l'a inventé en fait en finissant de rédiger la dernière page du roman, la page qui annonce le destin de la petite Berthe, fille de Charles et d'Emma, orpheline maintenant. Jusque là, dans les brouillons, le récit ne commençait pas par nous, et la petite Berthe, qui avait peut-être 8 ou 10 ans, était envoyée aux écoles gratuites. Un début pas très fameux dans la vie mais qui laissait tout de même un peu d'espoir. In extremis, dans un seul mouvement, Flaubert décide d'inscrire dans la fiction une exclusion sociale beaucoup plus violente : la petite Berthe est envoyée à l'usine, et à la première page tout commence par un nous qui rejette Charles. Un nous dans lequel le narrateur s'inclut — le narrateur reconnaît sa responsabilité —, mais un nous qui s'efface aussi pour laisser place à un je absent, impersonnel, qui a décidé d'écrire, pour constater et accuser. Les illusions romantiques et la culture sentimentale des classes dominantes ont fabriqué un monde sans pitié, qui envoie des enfants de 10 ans à l'usine, un univers où c'est la bassesse, l'argent, la bêtise qui triomphent. La victoire du commerçant Lheureux et du pharmacien Homais qui se font une clientèle d'enfer.
L'avenir : "Nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaires, militaires, américains et catholiques." [Lettre à George Sand, 27 nov. 1870.]
Flaubert n'était pas réactionnaire. Il a seulement essayé de penser l'Histoire, avec lucidité, sans illusions, sans indulgence. Une Histoire cruelle, presque sauvage encore. Mais Flaubert pensait que la planète Terre est encore bien jeune, à peine sortie du magma et que la culture politique des hommes commence tout juste à balbutier ses premiers mots. Le chemin sera long. Dans dix mille ans, peut-être...»
(Pierre-Marc de Biasi, texte lu lors de l'émission Radio Libre intitulée Le Dada de Flaubert du 23 juin 2001.)

Allez ! demain, j'arrête le blog.

lundi 12 février 2007

Dans un canapé flaubertible

Dernière journée de surveillances des concours d'entrée, aucun problème à signaler. La prise de notes m'a mené dans une direction imprévue — attention. Dans un moment où je somnolais, j'ai eu clairement la sensation d'être traversé par des images d'œuvres littéraires qui devenaient des personnages de langage... Pas les vraies figures des auteurs aperçues ici ou là, non, vraiment des images d'œuvres dans mon souvenir, faites de ton, de rythme, de poids de personnages, de thématiques, d'époques, le tout en bouillie fulgurante sans queue ni tête, du Deguy, du Sollers et du Butor, de l'Angot aussi, et d'autres inidentifiables — en quelques secondes... Du coup, halluciné, j'ai dégainé mon carnet et gratté.
Puis revu, remixé durant des cents pas. Et mis au net dans cette combinatoire maintenant. Attention, il est encore temps de quitter cette page...

Je somnolais tout deguysé
Ma tête bergounioulée s'emmichonnait
Dans l'émazure gracquée d'une porte-fenêtre
J'avais maldorormi dans un canapé flaubertible
Rimbaudant un verre de simonade
Mon bon esprit s'échenozait
Je me sentais parti en volodinade
Je faillis bien m'eschonnicquer salvayrement
Plus d'air dans les jarrynes — c'était cendrarsant
Des idées beckettes se vestraient dans le chevillardage
Méensi, massérament désarrauté, j'étais au paillardi
De durassiques angotements me robbegrillaient
Beau de l'air de rien, vers une fin butorable
Sur des pentes moïées...

J'avais prévenu...

Pour Cendrars, c'était — Merci à Grapheus Tis qui le notulait... — ce matin la dernière diffusion, par le canal des Sentiers de la création, des 13 entretiens de 1950 compilés en 4h30 ! Et j'ai bien réussi, de justesse, l'enregistrement (sur deux ordinateurs pour plus de sûreté). Je viens de m'en écouter 1h30 exquise de liberté de ton, de pieds de nez institutionnels, de refus des castes et des recettes, et de petits et grands règlements de comptes.
(Si quelqu'un est intéressé, qu'il le dise, je mets en ligne temporairement avec un lien, on télécharge et puis c'est marre...) Tiens ! Quand j'irai pas bien, je mettrai ça !
Bizarrement, je retrouve un peu de ce ton drôle, dilettante et désabusé dans les billets de David Foenkinos... On va me dire que je suis fou.

Dans le Mariem's blog, Un j'aime / j'aime pas bien sympathique — et tellement vrai !