[Canapé
flaubertible]
Je dois à Flaubert d'avoir ce matin une salle de classe plus
grande. Et déjà, dès la
deuxième séance, pris une heure de retard sur ce
que je croyais être mon programme !... C'est qu'il y
a toujours tant à dire.
Je reprends d'abord ce que j'avais laissé confus la semaine
dernière, car il ne suffit pas d'expliquer des questions de
langue, d'éclairer les figures de style, les
thèmes, les personnages. Encore faut-il essayer de dire, de
s'approcher du projet de pouvoir dire... pourquoi
Madame Bovary
commence comme cela (et pas par la biographie des parents de Charles,
qui arrive 4 pages plus loin, par exemple). L'épisode
symbolique monté en exergue, le
nous qui ostracise
le
nouveau,
certes. Mais c'est bien la médiocrité, telle que
décrite dans la citation d'hier, qui me paraît
être au cœur du projet flaubertien. Elle rompt avec
la tradition édificatrice du roman pour tenter d'approcher
une certaine réalité, une certaine
banalité du monde, une certaine bêtise
banale et médiocre qui se trouve partout dans le monde. Car
aucun personnage du roman n'en réchappe...
Ainsi puis-je reprendre, toujours déjà dans
l'après-coup moi aussi, l'explication du premier chapitre,
de sa construction, de la présence d'un
nous qui
disparaît dès qu'il a fini de servir, pour laisser
place à une narration sans narrateur dans laquelle des
poussées de discours indirect libre entreront
tantôt dans la pensée de tel ou tel personnage,
tantôt donneront peut-être —
indécidablement — l'avis de l'auteur.
Et passer au chapitre 2 pour un zoom génétique
sur la première étincelle entre Charles et Emma,
soit l'épisode de la
cravache.
« Quand
Charles, après être monté dire adieu au
père Rouault, rentra dans
la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la
fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les
échalas des haricots
avaient été renversés par le vent.
Elle se retourna.
— Cherchez-vous
quelque chose ? demanda-t-elle.
— Ma
cravache, s'il vous plaît, répondit-il.
Et
il se mit à fureter sur le lit, derrière les
portes, sous les chaises ;
elle était tombée à terre, entre les
sacs et la muraille. Mademoiselle
Emma l'aperçut ; elle se pencha sur les sacs de
blé. Charles, par
galanterie, se précipita et, comme il allongeait aussi son
bras dans le
même mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la
jeune
fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le
regarda
par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de
bœuf.» (
I, 2)
Dans ce paragraphe dont on admire la vitesse, la précision
sans lourdeur avec laquelle sont tracés le double geste de
se pencher, l'équilibre, le frottement, la gêne.
La sensation est celle de Charles. On n'écrit pas si Emma a
ressenti le contact, mais sa rougeur le traduit —
à moins que ce soit le sang monté à la
tête dans le mouvement et l'effort. S'il y a
émotion, et émotion érotique, voir
plus si affinité avec le nerf de bœuf, c'est celle
du lecteur, par effet du texte.
Or
les brouillons attestent d'un
surprenant travail pour parvenir à ce résultat.
L'image d'Emma de dos. Qui se retourne et demande. La cravache
localisée et le double geste, poli,
précipité, pour la ramasser. Et le frottement.
Tout cela est présent dès le premier brouillon.
Suivi d'un ou plusieurs paragraphes de Charles chevauchant pour rentrer
chez lui, cravache en main, halluciné par le souvenir
d'Emma. Ce qu'ils révèlent, c'est la recherche du
rythme et de l'équilibre. Un rythme qui passe entre les
mots, écarte ceux qui plombent, et l'équilibre de
n'en dire pas trop mais juste assez.
Tout est barré sur le
26v (c'est-à-dire
encadré des signes {{...}} et en jaune, code de
transcription diplomatique), repris sur le
60v (où l'on voit bien
les ratures, repentirs, reprises :
se penchant,
penché en avant,
étant
penché, puis :
un instant rapide comme
l'éclair, et les suites :
Quand il remonta à
cheval,
Puis
il remonta à cheval...), puis le
58 (où le paragraphe de
la cravache a pris forme alors que les travaux continuent sur Emma au
carreau et le retour à cheval), le
59v (le retour à cheval
encore travaillé puis barré). Le manuscrit dit
définitif 33/34/35
atteste une dernière fois de ces souvenirs de cravache
retrouvée, complètement disparus des feuillets
copiste
26 et
27, Flaubert s'étant
peut-être rendu compte que ces émotions arrivaient
trop tôt, qu'il fallait, pour son Charles, un peu de
fréquentation des Bertaux avant d'avoir des
émotions...

Déjeuner
au Saint-Martin. Yukie a ouvert les portes-fenêtres et c'est
comme un repas d'été. On dirait qu'il y a un peu
moins de touristes à Kagurazaka, ça nous fait des
vacances. En revanche, il y a plus de clients français,
habitants du quartier. Connaisseurs de poulet-frites...
Retour à l'Institut pour y voir un film,
Dans Paris
(Christophe Honoré, 2006) dont j'ai vu l'affiche ce matin,
en sortant du cours. T. a été d'accord tout de
suite, elle aussi, en voyant Romain Duris sur l'affiche. C'est une
grosse surprise, un grand étonnement. Passées
l'apostrophe d'un personnage aux spectateurs et les
incompréhensibles et doillonesques disputes des vingt
premières minutes, sans doute nécessaires pour
créer du drame, c'est un film d'une fluidité
exceptionnelle, d'une clarté émotionnelle
éblouissante — bien que ce soit au sujet d'une
dépression nerveuse.
Ce soir, j'ai lu plein de critiques
négatives, ressassements du fait qu'il y a des
citations de la Nouvelle Vague (Truffaut, Eustache, etc.). Mais
pas beaucoup pour dire ce qu'il y a de
beau et de nouveau dans ce film. Et personne pour dire combien cette
fluidité ressemblait à celle de Woody Allen dans
les années 70-80 (la présence discrète
ou appuyée du jazz dans de nombreuses scènes n'y
est pas pour rien...).
Sans parler de la cerise sur le gâteau, la subtile complainte
à deux voix d'
Alex Beaupain,
Avant la haine, au
téléphone...
Phénomène qui se développe depuis deux
ou trois ans,
grâce
à l'expression directe permise par le
réseau : la descente en flammes, la haine verbale,
l'opinion radicalement négative et qui ne se
préoccupe d'aucune justification, et qui vient se
greffer systématiquement en commentaires dans les sites web
de
médias officiels ou de
personnalités reconnues (par centaines de commentaires
inutiles, comme chez Assouline ou chez Onfray) sans faire aucune
référence aux arguments de l'article ou du
billet, sans engager de dialogue critique. Certains accuseront
l'internet — à l'instar de ceux qui regardent le
doigt quand le doigt leur montre la lune. Non, c'est cette pulsion
d'expression haineuse et vindicative qu'il faut regarder en face, pas
le média qui lui permet de s'afficher, sinon pour en dire la
facilité et, le plus souvent, l'anonymat...
J'accompagne T. à l'agence
téléphonique où elle va comparer deux
nouveaux modèles de téléphones
portables, dans le but d'en acquérir
un. Ça dure près d'une heure et demie,
tant il y a de paramètres à
considérer...

Elle opte finalement pour un
modèle compact, avec télé et radio.
Dîner et après en compagnie d'un autre film
exceptionnel, en dévédé cette fois
puisqu'il s'agit de
La
Règle du jeu (Renoir, 1939).
J'avoue, à ma grande honte, que je ne l'avais jamais vu.
Même pas un dimanche soir au ciné-club de la 3
quand j'avais treize ans. Non, jamais. Tout est nouveau pour moi, dans
ce film, alors que son titre a toujours papillonné autour de
moi.
Et c'est vrai que pour un film de 39, il est monté sans
longueurs. Il y a beaucoup de clins d'yeux aux spectateurs, bribes de
morale sur la vie, de Renoir sur son métier, etc., mais pris
dans un tourbillon, une mécanique de relations
inévitable (à l'instar des automates musicaux que
collectionne Robert). Je suis juste un peu déçu
que ce soit l'aviateur, l'étranger aux corps
constitués que sont le beau monde et la
domesticité, qui doive mourir, finalement.