Suite du visionnage de
Ce soir ou Jamais de mardi :
débat sur le féminisme ou comment
Gisèle Halimi veut
baiser faire la leçon à Virginie Despentes... et comment elle se
ringardise elle-même dans son
faire style de ne pas comprendre, de le
prendre de loin et de haut (le mot
« féministes rigidifiées »
de Josyane Savigneau, dans
Le Monde du 6 octobre, Cf. ci-bas, pourrait bien lui être
appliqué...), même si son message et ses combats restent forts, légitimes
et inaliénables. C'est dommage car ces deux femmes-là auraient dû avoir beaucoup
à échanger, si quelque connivence préalable avait pu être établie — la
faute à Frédéric Taddeï, peut-être, qui devrait parfois aménager
l'entrevue préalable de certains futurs invités, quand il y a
risque... Ou c'est moi qui suis trop optimiste : en réalité, pas de conciliation possible entre la
distinction de classe de Mme Halimi (avec option condescendance, involontaire
peut-être) et la vulgarité assumée de la môme Despentes (avec provocation
intégrée et refus d'allégeance), indépendamment de leur
être-femme,
presque.
J'ai enchaîné ce soir sur l'
émission
suivante, avec un débat moyen sur
l'homosexualité et un autre, beaucoup plus intéressant, modèle de débat
agréable et instructif, sur
« l'Afrique va mal, à qui la
faute ? ».
Par ailleurs, certains se posent la question de qui joue les potiches
monochromes sur le plateau. Réponse : qui en fait
la
demande...
Ai bien reçu les revues Formules, et La Revue littéraire...
Que leurs expéditeurs respectifs, Serge Bouchardon et Laure Limongi,
en soient ici remerciés. Je ne les commenterai pas de suite, faute de temps,
sauf à dire que Formules, Revue des littératures à contraintes,
n°10, contient un fort dossier sur la littérature
numérique (Ah si, le Su-Doku de la page 435 n'est pas
correct ! Le « L » du carré central n'est pas bien placé,
mais bon, ce n'est pas bien grave...), tandis que La
Revue Littéraire, n°28, revue dont le n°1 m'avait inquiété et
finalement déplu (en octobre
2004), contient cette fois deux dossiers qui ne manqueront pas de
m'intéresser, l'un sur Hélène Bessette, l'autre sur la rentrée
littéraire. J'y reviens dès que possible.
C'est-à-dire qu'il y a encore des choses que la poste achemine, comme ces
revues, même si ça paraît d'un autre temps. Moi-même, après le cours du
matin, suis allé au bureau de poste en vélo pour donner mes lettres par
avion.
C'est aussi d'un autre temps que nous parle Étienne Chatiliez dans le
prégénérique de Tanguy.
Si mes étudiantes étaient capables de reconnaître la déco seventies
(arrondis plastiques et couleurs pétantes), en revanche elles ne voyaient pas
le sujet lié à l'accouchement et la naissance de celui qui deviendra Tanguy
adulte après le générique : la relative nouveauté de l'implication du
mari dans la préparation du travail, et la péridurale.
Au Japon, où le fatalisme de la douleur parturiente est encore une forme bien
vivace de l'infériorisation de la femme, ces images bénignes d'un film au
demeurant comique peuvent édifier.
Enfin, le voilà adulte, mal élevé au sens où il n'a aucune conscience de
sa négligence et du rôle de boniche qu'il laisse à sa mère. Ça, les
étudiantes le captent bien, et trouvent le vocabulaire. On va jusqu'à la
drague effrontée d'une... japonaise, et au premier proverbe
chinois du film : « Quand la pierre tombe sur l'œuf, pauvre
oeuf. Quand l'œuf tombe sur la pierre, pauvre œuf.»
Travail donné pour la semaine prochaine : choisir 5 proverbes
chinois à expliquer — moyen de se remettre en douceur à la rédaction,
avec Writely (qui vient pile aujourd'hui de changer de look, et d'intégrer
Spreadsheet, ce qui explique peut-être les problèmes exposés mardi).
* *
*
« Despentes, un cri pour les femmes
(Josyane Savigneau, dans Le
Monde des livres, édition du 06/10/2006)
Dans cet océan d'ennui où se débattent, mauvaises nageuses, des féministes
rigidifiées, des néoféministes supposées, des essentialistes qui peinent
à prolonger la pensée de Simone de Beauvoir, des différentialistes devenues
aussi conformistes que leurs arrière-grands-mères et dont "la
propagande "pro-maternité" n'a jamais été aussi tapageuse",
voici une femme qui sort la tête de l'eau, pour crier, très fort :
"Assez !"
Pour elle-même et pour "toutes les exclues du grand marché de la
bonne meuf". Elle n'a aucune honte "de ne pas être une super
bonne meuf", ne demande aucun pardon, ne croit pas aux clichés présentant
les années 1970 comme un moment de perdition, et ne voit aucune raison de
cacher sa colère : "Je suis verte de rage qu'en tant que fille qui
intéresse peu les hommes on cherche sans cesse à me faire savoir que je ne
devrais pas être là."
Cette femme, née en 1969, a fait une irruption assez tonitruante sur la
scène littéraire, en 1993, avec un roman, Baise-moi. Depuis, Virginie
Despentes a prouvé qu'elle était un écrivain à la voix singulière,
puissante. Et, aujourd'hui, elle publie un court texte que son éditeur présente
comme un essai, mais dont le titre, King Kong théorie, déjoue d'emblée
ce que le mot essai peut avoir de policé.
Il s'agit plutôt d'un manifeste, d'une proclamation, s'appuyant, certes, sur
des travaux théoriques, féministes et historiques. Mais se fondant sur un récit
biographique fait sans ménagement pour personne, crûment, avec ce qu'il faut
de rage, de désir de vérité, de tendresse inattendue aussi. Et de style. On
y parle de viol, de prostitution, de pornographie, et pas seulement de manière
abstraite, avec des concepts, des convictions, mais avec la mémoire de ce
qu'a vécu un corps.
Avant de pouvoir théoriser et penser ce qui lui était arrivé, Virginie
Despentes a été confrontée, vraiment, à ce moment — le viol — où la
guerre entre les hommes et les femmes est totale, brutale, impardonnable.
Lorsqu'elle avait 17 ans et faisait du stop avec une copine, elles ont été
violées par trois garçons.
AFFIRMATION DE LIBERTÉ
On ne peut pas donner ici tous les détails de ce chapitre passionnant, où
Virginie Despentes tente de comprendre sa réaction, cette nuit-là - elle
avait dans son blouson un couteau à cran d'arrêt, pourquoi ne l'a-t-elle pas
sorti ? —, puis son silence pendant des années, "parce que je
connaissais d'avance le jugement : "Ah, parce qu'ensuite tu as continué
à faire du stop, si ça ne t'a pas calmée c'est que ça a dû te
plaire". Elle cite Camille Paglia, féministe américaine très
controversée, qui propose de "penser le viol comme un risque à
prendre, inhérent à notre condition de filles", et conclut, pour
elle-même : "On avait pris le risque, on avait payé le prix, et plutôt
qu'avoir honte d'être vivantes on pouvait décider de se relever et de s'en
remettre le mieux possible."
Il se trouve que, pour Virginie Despentes, la "reconstruction",
après le viol, est passée, pendant deux ans, à partir de 1991, par la
prostitution. "Raconter mon expérience. C'est difficile,
avoue-t-elle, je bute toujours sur ce chapitre." On va sûrement
vouloir l'enrôler dans le camp des militantes pour la légalisation de la
prostitution. Peine perdue, on ne l'enrôle pas facilement. Elle ne signe pas
de pétitions, elle va son chemin, elle refait et redit ce chemin, et dit
clairement : "Je ne suis pas en train d'affirmer que dans n'importe
quelles conditions et pour n'importe quelle femme ce type de travail est
anodin." Mais elle raconte, sobrement, sa découverte d'"un
monde entièrement neuf, où l'argent changeait de valeur". Et sa
vision nouvelle des hommes, des clients, "attentifs, tendres. Beaucoup
plus que dans la vraie vie, en fait", avec "leurs solitudes,
leurs tristesses, leurs peaux blanches, leur timidité malheureuse".
Il y a, dans ce King Kong théorie, des douleurs, des plaies, des
bosses. Et, pourtant, c'est un vrai bol d'air, cette véhémente affirmation
de liberté, ce cri d'une femme "pour les femmes, pour les hommes, et
pour les autres". On pourrait offrir aux lecteurs, aux lectrices
surtout, tout un florilège de phrases à méditer. Mais il vaut mieux lire
tout le livre. Alors, juste une, pour mettre en appétit : "C'est l'idée
que notre indépendance est néfaste qui est incrustée en nous jusqu'à
l'os." Et, au passage, quelques vérités assez bonnes à entendre à
quelques mois d'une élection présidentielle : "Un Etat qui se
projette en mère toute-puissante est un Etat fascisant" ; "Délaisser
le terrain politique comme nous l'avons fait marque nos propres réticences à
l'émancipation."
En tête de chaque chapitre, Virginie Despentes cite un texte de femme, de
Virginia Woolf en 1929 avec Une chambre à soi, à Annie Sprinkle, en
2001, sur la pornographie, en passant par un long extrait du Deuxième Sexe
(1949). A toutes "les bonnes meufs" qui jugent Beauvoir "dépassée",
on recommandera cette phrase : "Chaque fois qu'elle (la femme) se
conduit en être humain, on déclare donc qu'elle s'identifie au mâle."
"Dépassé", vraiment ? »