Journal LittéRéticulaire

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samedi 16 décembre 2006

Seulement le saisir quand c'est le

Dernier cours, ensoleillé, sur Poil de Carotte. En revenant sur la conscience naissante qui poétise soudain la tempétueuse nature environnante, les arbres qui frappent le sol et saignent par leurs fruits (« La Tempête de feuilles »), nous comprenons mieux la conviction de Poil de Carotte au chapitre suivant : tenir tête à sa mère, enfin lui dire froidement « Non », même si ce n'est que pour une motte de beurre, et passer du giron maternel, dont l'autorité s'appliquait sur le présent et les affaires de la maison, à celui du père dont l'autorité s'étend sur le monde et l'avenir (« La Révolte » et « Le Mot de la fin »).
Il en découle que le livre est fini, même si « L'Album de Poil de Carotte » qui suit contient encore de belles perles, comme on dit. Mais j'y vois plutôt comme des graines de chapitres que Jules Renard n'a pas trouvé moyen de faire pousser, qu'il a pu garder dans ses carnets en essayant de les scénariser, en vain. Et de rappeler l'importance aussi, pour un écrivain, du fait qu'il faut parfois ne pas écrire, se retenir d'en faire trop, voire en retirer, à l'instar de Jean Échenoz qui, dans Au Piano, laisse le titre du chapitre « Nuit d'amour avec Doris Day » alors qu'il en a supprimé le contenu, préalablement écrit, dit-il.
En janvier, le cours reprendra avec La Télévision, de Toussaint, dont j'achète l'édition dans la collection Double à la librairie de l'Institut afin de préparer mes notes avec la même pagination que les étudiants.

Déjeuner au Saint-Martin avec T. où, tandis que le ciel vire au gris froid, on commence à discuter des dates d'ouverture durant les fêtes, de quand on y viendra avec ma sœur et son ami, de plats spéciaux qui y seront proposés. Nouveau passage à l'Institut où T. va saluer Kyoko et Kuniko. J'en profite pour recommander Patrick Deville (Pura Vida et La Tentation des armes à feu) et Virginie Despentes (King Kong Théorie) à Kyoko que cela devrait intéresser.
Rapide aller-retour à Akihabara pour acheter un humidificateur au grand Yodobashi Camera. Un étage au-dessus, je trouve une selle de vélo un peu plus sportive mais surtout plus ergonomique, celle du Rover étant trop bombée, trop rembourrée, m'écrasant le coccyx et les lombaires...

Dans mes essais d'enregistrements d'émissions de France Culture, j'ai quelques problèmes ces jours-ci (depuis plusieurs semaines, en fait) : les pages de Surpris par la nuit ou de l'Atelier de création radiophonique ne sont pas à jour, les morceaux de Tout arrive ne sont pas toujours les deux bons, avec parfois une qualité audio fort dégradée (comme le 14 où l'on a une moitié de Déon — oui, oui, Déon, la folle actualité de la lèche — et une moitié de débat avec Henri Godard et Alain Finkielkraut — un Finkielkraut qui commence à sérieusement patauger dans la semoule (ou à être manipulé vers la sortie de lui-même), et je suis content que Vive le feu ! (l')ait (à) l'œil.
Je récupère quand même l'étonnant Rien dans les poches, « journal intime sonore » en deux parties de Laurie Anderson, diffusé en novembre dans l'Atelier de création radiophonique.

Enfin T. met dans la machine le dévédé de De battre mon cœur s'est arrêté et nous passons un très bon moment. L'ayant déjà vu l'an dernier, je lui en avais offert l'édition avec les sous-titres en japonais dès sa sortie, il y a plusieurs mois, mais je sais, d'expérience, qu'il faut attendre que ce soit, pour elle, le bon moment. Le bon moment. Une chose difficile à cerner. À moins qu'il ne faille même pas essayer, seulement le saisir quand c'est le.
Dans les bonus, j'apprends d'où vient le titre du film. D'une chanson de Jacques Dutronc, ce que je n'avais pas pu savoir à l'époque, tant il y avait alors peu d'infos dans le réticule — ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Au montage, Audiard aura retiré ou pas retenu la scène dans laquelle Romain Duris chante La Fille du Père Noël, pensant peut-être qu'elle desservirait la densité et la tension recherchée. Les cinéastes aussi doivent se retenir d'en faire trop.

lundi 11 décembre 2006

Heureusement ne se périme pas

Beau débat sur Camus (Albert) dans le Ce soir ou Jamais de mercredi dernier, que je ne vois que ce matin. Jean-Claude Brialy et Jean Daniel réaffirment l'importance d'un penseur qui a été malmené de son vivant, malgré son prix Nobel, récupéré diversement après sa mort puis mis au placard — mais qui semble devoir être relu maintenant, y compris en Algérie.
Dans un bref extrait d'actualités, on voit Camus dans une tribune de football. Si j'ai l'occasion, je replacerai ça jeudi soir...
Et moi-même, que pensé-je de Camus. Pas grand-chose. Si l'écriture de L'Étranger ne m'a pas laissé indifférent, cela ne m'a pas remué beaucoup. Et le reste, pour le peu que j'en ai lu, encore moins. Sauf La Chute, peut-être, parce que la tentative de se justifier était pitoyable. Réessayer, à l'occasion.

Très beau temps, cette lumière blanche et rasante, ces stratus effilochés, comme un tulle — encore plus déchiré que celui d'hier...
Déjeuner avec Manu à Kanda. Peu de monde au Champ de soleil, malgré l'agneau du menu (ou à cause, car on goûte assez peu l'agneau et le mouton, au Japon). Une heure de feu roulant mêlant les sujets personnels, informatiques, bloguesques. Si, de mon côté, j'ai oublié le petit cadeau que j'ai rapporté de France (qui heureusement ne se périme pas), Manu, lui, n'a pas oublié d'apporter la boîte de dévédés de la série 24 Heures (saison 2), avec des petits gâteaux secs préparés en famille hier — merci à vous quatre.
Rapide passage au Yodobashi d'Akihabara pour voir les prix des humidificateurs, le nôtre ne marchant plus qu'une fois sur dix (il faut dire qu'il a officié pendant près de 10 ans), puis retour à la maison pour reprendre des travaux à l'ordinateur, notamment (pas fait depuis juillet) l'insertion des commentaires du JLR au format blog dans les versions mensuelles en html non-interactif — Manu comprenait très bien quand je lui ai dit que je sauvais régulièrement les données du blog mais que rien ne me garantissait à 100 % qu'elles seraient effectivement réutilisables, restorables, comme disent les pros, et que donc la version texte n'est pas inutile.

Et pas grand-chose d'autre, sinon la lecture de Virginie Despentes. Aujourd'hui, chapitre sur la prostitution, aussi percutant que le précédent. Je plains ceux qui, parmi les hommes, ne peuvent lire ces pages sans les lire de travers, pour leur faire dire autre chose que ce qu'elles disent pourtant avec clarté et simplicité (mais sans simplisme). C'est très certainement leur façon de se protéger... mais se protéger de quoi ?

« Comme le travail domestique, l'éducation des enfants, le service sexuel féminin doit être bénévole.» (Virginie Despentes, King Kong Théorie, p. 84)
« Cette image précise de la prostituée, qu'on aime tant exhiber, déchue de tous ses droits, privée de son autonomie, de son pouvoir de décision, a plusieurs fonctions. Notamment : montrer aux hommes qui ont envie d'aller se faire une pute jusqu'où ils devront descendre s'ils veulent le faire. Eux aussi sont ainsi ramenés dans le mariage, direction cellule familiale : tout le monde à la maison. C'est également une façon de leur rappeler que leur sexualité est forcément monstrueuse, fait des victimes, détruit des vies.» (Ibid., p. 86)
« La dichotomie mère-putain est tracée à la règle sur le corps des femmes, façon carte d'Afrique : ne tenant aucunement compte des réalités du terrain, mais uniquement des intérêts des occupants. Elle ne découle pas d'un processus « naturel », mais d'une volonté politique.» (Ibid., p. 89)
« Je ne pense pas que j'aurais un souvenir aussi positif de ces années de tapin occasionnel, sans la lecture des féministes américaines pro-sexe, Norma Jane (sic) Almodovar, Carole Queen, Scarlot Harlot, Margot (sic) St. James, par exemple. Qu'aucun de leurs textes ne soit traduit en français, que Le Prisme de la prostitution de Pheterson ne connaisse qu'une diffusion mineure, alors qu'il est un ouvrage incontournable, que le livre de Claire Carthonnet J'ai des choses à vous dire soit à peine lu, et ramené au statut de témoignage n'est pas un hasard. Le désert théorique auquel la France se condamne est une stratégie, il faut tenir la prostitution dans la honte et l'obscurité, pour protéger autant que possible la cellule familiale classique.» (Ibid., p. 90-91)

Si vous voulez du Can, il y en a encore un peu par ici... À moins que vous préfériez des remix zarbi de Sheila...

dimanche 10 décembre 2006

L'animal est je ne sais où

Je n'en ferai pas des tonnes, journée des droits de l'homme ou pas.*
On n'a pas obéi au réveil et le brunch a commencé vers 11h00. Voyant le ciel bleu, j'avais une furieuse envie de sortir, mais T., non ; elle craignait d'avoir attrapé quelque chose dans la semaine et préférait rester à la maison. Je suis allé à Hanamasa, supermarché de gros le long de l'avenue Sotobori, en passant par l'Institut. Là, j'ai vu que Jean-Philippe Toussaint avait donné une conférence vendredi soir — avec le voyage en France et les occupations au retour, je n'ai pas lu tous les courriels et j'ai dû zapper celui qui m'annonçait ça. C'est bien dommage. D'autant que l'animal est je ne sais où et qu'il faut que je le chope avant jeudi !

Virée en vélo, seul. Jusqu'à Shinjuku et autour. J'avais oublié combien il peut y avoir de monde dans ce quartier un dimanche à trois semaines de la fin de l'année : la frénésie des courses s'empare de pans entiers de la population. Être sur deux roues permet de s'immiscer dans ces mouvements de foule pour en sortir aussitôt et les voir à distance, mieux qu'en voiture et mieux qu'à pied. Dans ces cas-là, il ne faut pas se contenter des trottoirs, il faut aussi rouler à gauche des voitures, voire entre elles, voire à contre-courant. Le sentiment de liberté pousse rapidement à faire n'importe quoi et je me rappelle à l'ordre avant d'avoir, juste pour passer, des envies de meurtre.
Quelques photos de beaux nuages rose orangé quand le jour décline. Dans le quartier où il y avait autrefois des dizaines de boutiques de disques, il n'y en a plus que trois ou quatre, presque toutes fermées le dimanche. Or, c'était là que je pensais trouver des cédés et dévédés de concerts plus ou moins pirates de Led Zep, des Stones ou de Dylan, pour un ami qui m'en avait vaguement demandé... Faudra que je revienne ou que je trouve leur nouveau repaire.

Pendant que Le dernier Samouraï passe à la télé, film qui ne m'intéresse absolument pas (et témoignage s'il en faut de l'esthétisation / moralisation destinées à cacher l'hystérie masculine qu'a toujours été la guerre), je continue la lecture de Despentes, double allègrement le milieu en suivant la voie lumineuse de son récit-raisonnement.
Je vais y réfléchir dans les jours qui viennent mais je crois bien que je lui donne raison sur toute la ligne.

« Dans ces trois films [La dernière Maison sur la gauche, de Wes Craven, L'Ange de la vengeance, de Ferrara, I Spit on your Grave, de Meir Zarchi], on voit donc comment les hommes réagiraient, à la place des femmes, face au viol. Bain de sang, d'une impitoyable violence. Le message qu'ils nous font passer est clair : comment ça se fait que vous ne vous défendez pas plus brutalement ? Ce qui est étonnant, effectivement, c'est qu'on ne réagisse pas comme ça. Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d'habitude, double contrainte : nous faire savoir qu'il n'y a rien de plus grave, et en même temps, qu'on ne doit ni se défendre, ni se venger. Souffrir, et ne rien pouvoir faire d'autre. C'est Damoclès entre les cuisses.» (Virginie Despentes, King Kong Théorie, p. 49)
« C'est étonnant qu'en 2006, alors que tant de monde se promène avec de minuscules ordinateurs cellulaires en poche, appareils photo, téléphones, répertoires, musique, il n'existe pas le moindre objet qu'on puisse se glisser dans la chatte quand on sort faire un tour dehors, et qui déchiquetterait la queue du premier connard qui s'y glisse. Peut-être que rendre le sexe féminin inaccessible par la force n'est pas souhaitable. Il faut que ça reste ouvert, et craintif, une femme. Sinon, qu'est-ce qui définirait la masculinité ? » (Ibid., p. 52)
« Et le viol sert d'abord de véhicule à cette constatation : le désir de l'homme est plus fort que lui, il est impuissant à le dominer. On entend encore souvent dire « grâce aux putes, il y a moins de viols », comme si les mâles ne pouvaient pas se retenir, qu'ils doivent se décharger quelque part. Croyance politique construite, et non l'évidence naturelle — pulsionnelle — qu'on veut nous faire croire. Si la testostérone faisait d'eux des animaux aux pulsions indomptables, ils tueraient aussi facilement qu'ils violent. C'est loin d'être le cas. Les discours sur la question du masculin sont émaillés de résidus d'obscurantismes. Le viol, l'acte condamné dont on ne doit pas parler, synthétise un ensemble de croyances fondamentales concernant la virilité.» (Ibid., p. 54-55)

* Pinochet a bien choisi son jour...

samedi 9 décembre 2006

La mélancolie... Par la coquille fêlée du garnement

Poil de carotte, avant-dernier cours à l'Institut franco-japonais.
Dans les trois chapitres intitulés « La Pièce d'argent », « Les Idées personnelles » et « La Tempête de feuilles », le cadet des Lepic découvre successivement l'effet boomerang du mensonge (il en avait déjà un peu tâté), qu'il n'est pas bon de vouloir communiquer ses idées personnelles, fussent-elles pleines d'esprit critique et bardées d'art oratoire, et enfin que le regard du solitaire peut soudain poétiser le monde d'automne — et s'inventer la mélancolie... Par la coquille fêlée du garnement pondu, pointent les signes avant-coureurs du Jules Renard...
S'il est vrai qu'il a composé les chapitres sans ordre préconçu, en faisant évoluer son projet au fur et à mesure, et s'il est également vrai qu'il a tenté diverses combinaisons pour définir l'ordre final des chapitres (ce qu'on pourrait appeler le montage), le lecteur attentif ne peut que constater à quel point l'ordre finalement choisi épouse l'évolution normale de la psychologie de l'enfant — de quand il n'a pas de parole qui puisse servir ou être crue à quand il expose en orateur son déni des liens du sang, ce dont on ne lui sait pas gré. D'où la recherche d'autres interlocuteurs et, pourquoi pas, de la feuille d'automne qui, du haut de l'arbre, lui « fait un signe » avant de se détacher — sans doute pour devenir feuille de papier.

Cinéma à l'Institut, après le déjeuner au Saint-Martin (des merguez-frites, ça réchauffe bien, alors qu'il fait humide et froid, un peu comme en Suède...) : Monika (Ingmar Bergman, 1952), ou l'histoire d'une libération sexuelle & sociale, et comme du féminisme involontaire chez une jeune fille qui veut seulement une autre vie que celle des ouvriers et des petits-bourgeois. Heureusement que je l'avais déjà vu parce qu'en suédois sous-titré japonais...
Le lien avec Virginie Despentes est vite fait, d'autant que juste après, à la médiathèque, je lis l'article de Patrick Kéchichian dans le dernier numéro de la Quinzaine littéraire, et que je n'ai pas l'impression de lire le même livre que lui. Sans doute parce que le propos de King Kong Théorie ne me vise ni ne m'atteint, attentif que j'ai toujours été à ne jamais entrer dans les jeux machistes et condescendants de la domination, de la protection ou de la possession. De plus, il concède en fin d'article qu'il s'agit bien d'un écrivain, lui reconnaissant des qualités d'écriture, alors que pour ma part c'est par là que je commencerais (et c'était bien le cas pas plus tard qu'hier).
Étonnante coïncidence, Classici Stranieri vient de proposer au téléchargement un ouvrage de 1883 de Clarisse Bader intitulé La Femme française dans les temps modernes, étude qui a l'air tout à fait sérieuse et documentée...
(D'autres ouvrages en français ont été récemment proposés, il faut se balader un peu dans le site, ou s'abonner au fil RSS.)

Revenu à la maison, je reprends les enregistrements de France Culture avec un retard dans le suivi des programmes qui frise les trois semaines... J'arrive notamment à récupérer le Promeneur retrouvé de Dominique Meens (Surpris par la nuit du 29 novembre) et Cette Fois de Samuel Beckett dans les (Perspectives contemporaines du 28 novembre).

Pendant que T. regarde The Libertine (Rochester, le dernier des libertins, L. Dunmore, 2004), dont je décroche rapidement parce que c'est maintenant de l'anglais châtié sous-titré japonais (non sans avoir reconnu la belle Kelly Reilly, la Wendy de L'Auberge espagnole et des Poupées russes), je parcours les constellations qui m'informent, en y trouvant peu de choses aussi importantes à signaler que l'actualité d'Antoine Volodine chez Remue.net, grâce à un nouveau volume des Écritures contemporaines, dirigé par Dominique Viart, chez Minard.
Volodine est, avec Échenoz, l'un des auteurs contemporains les plus étudiés, à raison. C'est, je crois, inversement proportionnel à son succès public...

Allez, pour la route, vous prendrez bien un petit Can !...

vendredi 8 décembre 2006

La Seine sur le siège à côté

« Dans le contraste entre modelé et abstraction, il y a du perceptible et de l'imperceptible.» (Henri Meschonnic, Le Nom de notre ignorance, la Dame d'Auxerre, p. 45)

C'est sur cette phrase, ruminée, la dernière lue sous la couette hier soir, que je me suis endormi.

Ce matin, au sport où je retourne enfin, changement de siècle.

« Il y a une fierté de domestique à devoir avancer entravées, comme si c'était utile, agréable ou sexy. Une jouissance servile à l'idée de servir de marchepieds. On est embarrassées de nos puissances. Toujours fliquées, par les hommes qui continuent de se mêler de nos affaires et d'indiquer ce qui est bon ou mal pour nous, mais surtout par les autres femmes, via la famille, les journaux féminins, et le discours courant.» (p. 20)
« Qu'on se promène en ville, qu'on regarde MTV, une émission de variété sur la première chaîne ou qu'on feuillette un magazine féminin, on est frappés par l'explosion du look chienne de l'extrême, par ailleurs très seyant, adopté par beaucoup de jeunes filles. C'est en fait une façon de s'excuser, de rassurer les hommes : « regarde comme je suis bonne, malgré mon autonomie, ma culture, mon intelligence, je ne vise encore qu'à te plaire » semblent clamer les gosses en string. J'ai les moyens de vivre autre chose, mais je décide de vivre l'aliénation via les stratégies de séduction les plus efficaces.» (p. 21-22)

Et c'est comme ça depuis le début, cette superbe écriture, cette justesse du propos. Oui, je sais ce que je dis. Déjà dans le bus qui nous ramenait de la Bibliothèque nationale vendredi dernier — une semaine déjà — quand j'ai lu les premières pages de Virginie Despentes, j'étais saisi. Ça bouchonnait pour arriver au pont d'Austerlitz et j'étais content de ce retard, T. regardant la Seine sur le siège à côté, qui me permettait d'entamer en beauté sa King Kong Théorie.
J'y reviendrai. je n'ai déjà plus le temps pour aujourd'hui.
Après le déjeuner avec David, chez Downey où j'étais content de retourner bien que le déjeuner n'y était pas terrible, aujourd'hui, je suis monté au bureau finir mon dossier administratif de voyage en France (petit rapport sur la journée d'étude, factures, texte de mon intervention) et le transmettre au service en charge. Puis partir et, dans le temps d'un shinkansen, une centaine de minutes, écrire la présentation et les questions qui serviront jeudi prochain à l'entretien avec Jean-Philippe Toussaint à l'Alliance française de Nagoya.

vendredi 1 décembre 2006

Ne soulève plus ni ire ni vivats

Au Centre culturel Canadien, rue de Constantine, où l'on va encore en 63, pour la matinée du Colloque des Invalides. Quelques belles reprises d'invectives mais pas d'empoignades verbales. Même Gabriel Matzneff ne soulève plus ni ire ni vivats.
À la pause café, je vais saluer Éric Dussert, qui a fait une bonne prestation. C'est à ce moment, par la rue, qu'arrivent Cel et Bartlebooth. Surprise qui me laisse presque sans voix ! Peu de mots, donc, mais la sensation, pour moi, avec ceux-ci et celui-là, d'un sommet blogosphérique... (Encore un.)

Déjeuner dans un restaurant thaïlandais du quartier avec mes deux acolytes d'Hubert de Phalèse, j'ai nommé Henri Béhar et Michel Bernard, pour discuter de l'avenir de notre équipe de recherche. Puis eux deux vont à l'après-midi du colloque.
Bus 63 pour Odéon. Chez Champion, rue Corneille, pour le dernier livre d'Hubert Carrier.
Bus 89 pour la BnF, encore, parce que T. a repéré un livre sur Mazarin, édité par la Mazarine, qui est à 100 euros alors qu'il est partout ailleurs à plus de 120. Bizarre... On y va et j'en profite pour en acheter d'autres, pour nous et pour des cadeaux.
Puis dans la galerie du MK2 où j'achète trois dévédés. Et la librairie d'à côté où je trouve enfin King Kong Théorie.
Retour en 89 et courses rue Mouffetard pour le dîner japonais. En passant devant le marchand de journaux, je me dis pourquoi pas et en effet, il ont un dernier numéro 1 du Magazine des Livres. Je lirai ça dans l'avion...

Approximatif dîner japonais. Avec un fait-tout pour un nabe, un poulet fermier par moi découpé, une ciboulette molle et pas de chou chinois (Michel l'a mangé hier). Mais ça le fait quand même.

vendredi 3 novembre 2006

Pâquerettes, pudding de fadaises

Enfin !... — C'était quoi, ce binz ? — Je peux voir Ce soir ou Jamais de mardi ce matin ! D'où petit déjeuner à rallonge... Premier débat effarant de ras de pâquerettes, pudding de fadaises rancies et pseudo philosophiques que nous servent André Comte-Sponville et Jean d'Ormesson : dieu, le temps, l'esprit, la mort... — à quinze ans, j'ai balancé le vieux tupperware où j'en avais remisé ma part.
Mais que faisait donc Nancy Huston sur ce plateau de télé ? La promo de son livre ? La démo de celui de Comte-Sponville ? On avait dit que c'était pas le genre de l'émission...
Agréable et intéressant débat sur le célibat, avec les changements d'image sociale du célibat sur deux siècles, différemment pour les hommes et pour les femmes, avec Jean-Claude Bologne, Joy Sorman et deux anciens des Nuls, Alain Chabat et Chantal Lauby. Tout le monde y parle au moins une fois de Bridget Jones... que je ne connais pas. Désolé. Je me fais un petit rattrapage web...
En écoutant Joy Sorman, j'ai eu l'impression qu'elle avait déjà bien foulé le terrain sur lequel Virginie Despentes développe sa King Kong Théorie, non ?
Le troisième débat me laisse perplexe. Je viens de le revoir une troisième fois. Que penser et que dire des années 80 ? C'est déjà détaché de nous — il n'est que de voir des images télévisées de cette époque — mais c'est encore trop proche pour dire ou croire en avoir une vision, globale. François Cusset semble en penser quelque chose de déjà trop filtré par des idées préconçues, Jacques Attali s'emploie à la mauvaise humeur, dit des choses sensées quand il ne parle pas du futur (j'ai du mal à croire celui qu'il veut nous décrire — Alain Chabat vient d'ailleurs le racadrer quand il parle de la musique en libre téléchargement pour lui rappeler que Google retire à tour de bras les clips de YouTube...), enfin Michka Assayas reste trop dans le ressenti personnel, le nez collé sur soi.
Ce que je dirai personnellement des années 80, c'est que ce sont celles d'avant l'ordinateur, juste avant... (Pour moi, qui ai eu mon premier en 89.)

Je monte tard au bureau et achève en 90 minutes chrono la préparation des programmes de cours 2007 (on nous demande maintenant le calendrier prévisionnel des contenus des cours...). C'est jour férié, jour de la culture, la kermesse bat son plein sous mes fenêtres, j'écoute le Mouv' au casque.

Plus tard, dans le train, au hasard du stockage des émissions dans mon i-river, la succession signifiante de Laurent Mauvignier et de Chloé Delaume, tous deux récemment passés dans l'émission Du jour au lendemain...
J'en recopierais volontiers, mais pas tout de suite. Jules Renard et le marchand de sable se disputent mes neurones...
On verra demain. Et puis des liens.

* *
*

« Je tenais à ce que les personnages aient leur billet un petit peu malgré eux. De tous les personnages, il n'y en a aucun qui est dans le stade en ayant choisi d'y être, finalement. Ce ne sont pas des accros. Il y a cette histoire d'être à sa place, [ou] de pas être à sa place. De se retrouver là. Voilà, tu te retrouves au mauvais moment, au mauvais endroit. Vraiment quelque chose qui est lié au hasard, à l'absurdité, ce qui rend la chose d'autant plus insupportable. [...]
On sait par exemple que tous les week-ends, il y aura tant de morts en voiture, par exemple. Pourtant... On dit voilà, il y aura par exemple 30 morts, ce week-end. On le sait. On sait pas où, on sait pas quand... Mais statistiquement, c'est vrai. Et pourtant, ça ne tient qu'au hasard que ce soit l'un plutôt que l'autre. Qu'est-ce qui va faire que ça va être l'un plutôt que l'autre ? Pourtant, lundi matin, les chiffres seront là pour nous confirmer que ce hasard-là... Il y a à la fois une espèce de fatalité, comme ça, ça va tomber forcément, mais par contre, il n'y a aucune raison que ce soit là plus que là. Comme une mécanique qu'aurait du jeu, à l'intérieur. Ça va casser, mais on ne sait pas où.»
(Laurent Mauvignier, au sujet de Dans la Foule, dans Du jour au lendemain du 13 septembre 2006.)

dimanche 15 octobre 2006

Très au-delà des limites constructeur

Pour les lecteurs de fonds, la Revue des ressources (voir section Auteurs) s'enrichit d'À Rebours... Huysmans, à lire pour se ressourcer...

Dans Jeux d'épreuves d'hier, que j'enregistre ce matin, il était question de King Kong Théorie... (Et je viens de lire chez Grapheus qu'il en avait aussi été question dans Du Grain à moudre du 9 octobre, que je suis en train d'enregistrer en rédigeant ce billet — si, si, c'est possible, j'ai lu quelque part qu'avec les nouvelles technologies, nous compactions près de 40 heures en une journée...)
Littérairement dans la première émission, sociologiquement et anthropologiquement dans la seconde, les critiques sont au beau fixe pour Despentes, fors quelques réserves de Sylviane Agacinski. Je m'attendais à une levée de boucliers, à de l'orageux façon Gisèle Halimi (peut-être que Virginie Despentes aussi, qui a renoncé à venir pour faire une télé lyonnaise, nous dit-on).
Je pensais en recopier des bouts, de l'une comme de l'autre, mais il y aurait trop à citer, tellement c'est intéressant !

Nous ne sommes pas sortis aujourd'hui.
Nous avons écrit, lu, discuté, fait la cuisine, la vaisselle, du ménage et du jardinage. Et même la sieste. En fin d'après-midi, je suis monté au 4e étage pour faire des photos, voir le chantier monter et bientôt nous cacher le paysage, couper des plantes grimpantes, ramasser les dernières tomates, celles qui ne mûriront pas...
T. m'a appelé, alarmée, parce qu'elle venait de constater que nos deux imprimantes, celle d'il y a cinq ans et celle de février, imprimaient de travers, ne savaient plus gérer la feuille droite. Nous devons d'ailleurs être allés très au-delà des limites constructeur, avec l'une comme avec l'autre, surtout du fait des milliers de pages de la thèse de T.
Donc recherche en ligne, choix prévisionnel d'une HP 7810, et décision d'y aller demain...

« Assis là, dans cette gargote de Sixaola, j'avais confié à mon tortionnaire potentiel que, parmi le peu d'actions qu'on ne regretterait pas d'avoir accomplies au moins une fois dans sa vie, il y avait survoler le Sahara en avion à hélice avec la porte ouverte, traverser l'Atlantique en voilier, écrire la vie de William Walker, et encore quelques autres, mais pas tant que ça, finalement, dont nous avons aussitôt entrepris de dresser la liste en riant de plus en plus fort. Son rêve faramineux semblait être de se livrer aux fornications les plus complexes à bord d'une navette spatiale.
¡ Pura Vida !, concluait-il, extasié.» (Patrick Deville, Pura Vida, p. 222)

samedi 14 octobre 2006

Réamorcer la pompe à claques

À l'aube, préparant mon cours, je cherche « cochonné » dans le TLF et je tombe sur cet exemple :
« Moi, j'sais faire les frites... des belles frites... Moi, quand c'est qu'j'ai un morceau d'viande, j'le mijote, j'le cochonne pas.» (René Benjamin, Gaspard, 1915, p. 56.) Ces frites sont prémonitoires de celles que nous mangerons, T. et moi, tout à l'heure. J'ajoute que le monsieur, totalement inconnu de moi, a obtenu le Goncourt en 1915.
Les trois premiers chapitres de Poil de Carotte exposent en sourdine le principe des fonctions de chacun dans la famille : l'enfant roux qui « joue à rien » sous la table devient fermeur des poules, puis bourreau des perdrix, indices d'autres fonctions qu'il n'est pas besoin de détailler — tout cela bien malgré lui, mais y'a pas, faut grandir... Peu après, il apprend à tricher, à simuler qu'il fait bien ce qu'on attend de lui, ce qui signifie qu'il en maîtrise le fonctionnement et la perception des autres. Ce sont ses premiers apprentissages dans le théâtre familial, servis par la langue pleine de raccourcis et de discours indirects libres de Jules Renard. Je crois que détail après détail — expliquant ici que « raffiner » et « cochonner » ont, pour une fois, le même sens, là l'origine tragique de la fidélité du chien Pyrame — j'ai réussi à bien faire comprendre cela.

Après le Saint-Martin, l'agneau et les merguez — avec des frites — que T. et moi y prenons, vente de livres d'occasion à l'Institut. J'en ramène, pour une somme ridicule, le Manuel du savoir-mourir d'André Ruellan avec des dessins « paniques » de Topor (chez Pierre Horay, 1963), La Pierre et l'oreiller (1955) de Christian Dotremont (Gallimard, L'Imaginaire, 2004), Du même Auteur chez le même éditeur de Jean-Pierre Verheggen (Gallimard, L'arbalète, 2004) et Les Jouets vivants de Jean-Yves Cendrey (L'Olivier, 2005). Ai regardé si le Despentes (King Kong Théorie) était à la librairie de l'Institut mais on ne savait même pas de quoi je parlais — j'ai laissé l'info sur un bout de papier. S'il arrive d'ici trois semaines, ce sera grâce à moi.

Vais ajouter cet Émile Benveniste, l'invention du discours de Gérard Dessons à ma commande Amazon et puis la faire acheminer, sinon je n'aurai pas mes livres avant d'aller en France, ce qui serait fort dommage.
En revanche, en voici un que je ne commanderai pas mais qui risque de réamorcer la pompe à claques : Ôte-moi d'un doute... L'énigme Corneille-Molière, par Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère.

Cynthia 3000, c'est Cel et Bartlebooth (ex-lecteurs regrettés du JLR) qui se lancent dans l'édition. Je leur souhaite bonne chance, même si je reste circonspect quant aux publications livresques tirées du réticule.
Je recommande vivement l'écoute de Masse critique du jour sur Wikipédia, bien, clair, rond à l'oreille — quand vous y allez, vous êtes le 14.000ème à la seconde... (Voir aussi le dernier billet d'Olivier Ertzschied, très clair sur ce sujet.)
Et quand j'écoute les propos sur les blogs, incidemment, dans l'émission suivante, juste après, le Répliques avec Kristeva et Fumaroli (« La France est-elle encore aimable ? », déjà, rien que le titre, hein...), je me dis qu'il doit y avoir quelque chose comme 500 galaxies de distance entre les deux propos. C'est triste de voir ces deux pointures de l'esprit égarées par des médias traditionnels auxquels elles font confiance pour savoir ce qu'il en est de l'internet et des blogs (on notera en effet qu'à aucun moment Kristeva ou Fumaroli n'a fait état d'un usage personnel de l'ordinateur, d'une expérience de surf sur internet ou d'une lecture de blogs : ils se fient entièrement à ce qu'on leur en dit ailleurs, dans Le Monde ou Libération, etc., les seules sources d'informations qu'ils sont capables d'utiliser alors qu'ailleurs... — ça me rappelle le débat qui a tourné court le mois dernier sur Litor).

Je reprends mon bâton de pélerin de l'intime, le voyage sera long jusqu'au mois prochain (Ah tiens !, le programme est en ligne. Qu'on se le dise !)

Je vais tester Torpak, pour surfer anonymement.

jeudi 12 octobre 2006

De loin et de haut

Suite du visionnage de Ce soir ou Jamais de mardi : débat sur le féminisme ou comment Gisèle Halimi veut baiser faire la leçon à Virginie Despentes... et comment elle se ringardise elle-même dans son faire style de ne pas comprendre, de le prendre de loin et de haut (le mot « féministes rigidifiées » de Josyane Savigneau, dans Le Monde du 6 octobre, Cf. ci-bas, pourrait bien lui être appliqué...), même si son message et ses combats restent forts, légitimes et inaliénables. C'est dommage car ces deux femmes-là auraient dû avoir beaucoup à échanger, si quelque connivence préalable avait pu être établie — la faute à Frédéric Taddeï, peut-être, qui devrait parfois aménager l'entrevue préalable de certains futurs invités, quand il y a risque... Ou c'est moi qui suis trop optimiste : en réalité, pas de conciliation possible entre la distinction de classe de Mme Halimi (avec option condescendance, involontaire peut-être) et la vulgarité assumée de la môme Despentes (avec provocation intégrée et refus d'allégeance), indépendamment de leur être-femme, presque.
J'ai enchaîné ce soir sur l'émission suivante, avec un débat moyen sur l'homosexualité et un autre, beaucoup plus intéressant, modèle de débat agréable et instructif, sur « l'Afrique va mal, à qui la faute ? ».
Par ailleurs, certains se posent la question de qui joue les potiches monochromes sur le plateau. Réponse : qui en fait la demande...

Ai bien reçu les revues Formules, et La Revue littéraire... Que leurs expéditeurs respectifs, Serge Bouchardon et Laure Limongi, en soient ici remerciés. Je ne les commenterai pas de suite, faute de temps, sauf à dire que Formules, Revue des littératures à contraintes, n°10, contient un  fort dossier sur la littérature numérique (Ah si, le Su-Doku de la page 435 n'est pas correct ! Le « L » du carré central n'est pas bien placé, mais bon, ce n'est pas bien grave...), tandis que La Revue Littéraire, n°28, revue dont le n°1 m'avait inquiété et finalement déplu (en octobre 2004), contient cette fois deux dossiers qui ne manqueront pas de m'intéresser, l'un sur Hélène Bessette, l'autre sur la rentrée littéraire. J'y reviens dès que possible.

C'est-à-dire qu'il y a encore des choses que la poste achemine, comme ces revues, même si ça paraît d'un autre temps. Moi-même, après le cours du matin, suis allé au bureau de poste en vélo pour donner mes lettres par avion.

C'est aussi d'un autre temps que nous parle Étienne Chatiliez dans le prégénérique de Tanguy. Si mes étudiantes étaient capables de reconnaître la déco seventies (arrondis plastiques et couleurs pétantes), en revanche elles ne voyaient pas le sujet lié à l'accouchement et la naissance de celui qui deviendra Tanguy adulte après le générique : la relative nouveauté de l'implication du mari dans la préparation du travail, et la péridurale. Au Japon, où le fatalisme de la douleur parturiente est encore une forme bien vivace de l'infériorisation de la femme, ces images bénignes d'un film au demeurant comique peuvent édifier.
Enfin, le voilà adulte, mal élevé au sens où il n'a aucune conscience de sa négligence et du rôle de boniche qu'il laisse à sa mère. Ça, les étudiantes le captent bien, et trouvent le vocabulaire. On va jusqu'à la drague effrontée d'une... japonaise, et au premier proverbe chinois du film : « Quand la pierre tombe sur l'œuf, pauvre oeuf. Quand l'œuf tombe sur la pierre, pauvre œuf.»
Travail donné pour la semaine prochaine : choisir 5 proverbes chinois à expliquer — moyen de se remettre en douceur à la rédaction, avec Writely (qui vient pile aujourd'hui de changer de look, et d'intégrer Spreadsheet, ce qui explique peut-être les problèmes exposés mardi).

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« Despentes, un cri pour les femmes (Josyane Savigneau, dans Le Monde des livres, édition du 06/10/2006)

Dans cet océan d'ennui où se débattent, mauvaises nageuses, des féministes rigidifiées, des néoféministes supposées, des essentialistes qui peinent à prolonger la pensée de Simone de Beauvoir, des différentialistes devenues aussi conformistes que leurs arrière-grands-mères et dont "la propagande "pro-maternité" n'a jamais été aussi tapageuse", voici une femme qui sort la tête de l'eau, pour crier, très fort : "Assez !"
Pour elle-même et pour "toutes les exclues du grand marché de la bonne meuf". Elle n'a aucune honte "de ne pas être une super bonne meuf", ne demande aucun pardon, ne croit pas aux clichés présentant les années 1970 comme un moment de perdition, et ne voit aucune raison de cacher sa colère : "Je suis verte de rage qu'en tant que fille qui intéresse peu les hommes on cherche sans cesse à me faire savoir que je ne devrais pas être là."
Cette femme, née en 1969, a fait une irruption assez tonitruante sur la scène littéraire, en 1993, avec un roman, Baise-moi. Depuis, Virginie Despentes a prouvé qu'elle était un écrivain à la voix singulière, puissante. Et, aujourd'hui, elle publie un court texte que son éditeur présente comme un essai, mais dont le titre, King Kong théorie, déjoue d'emblée ce que le mot essai peut avoir de policé.
Il s'agit plutôt d'un manifeste, d'une proclamation, s'appuyant, certes, sur des travaux théoriques, féministes et historiques. Mais se fondant sur un récit biographique fait sans ménagement pour personne, crûment, avec ce qu'il faut de rage, de désir de vérité, de tendresse inattendue aussi. Et de style. On y parle de viol, de prostitution, de pornographie, et pas seulement de manière abstraite, avec des concepts, des convictions, mais avec la mémoire de ce qu'a vécu un corps.
Avant de pouvoir théoriser et penser ce qui lui était arrivé, Virginie Despentes a été confrontée, vraiment, à ce moment — le viol — où la guerre entre les hommes et les femmes est totale, brutale, impardonnable. Lorsqu'elle avait 17 ans et faisait du stop avec une copine, elles ont été violées par trois garçons.

AFFIRMATION DE LIBERTÉ

On ne peut pas donner ici tous les détails de ce chapitre passionnant, où Virginie Despentes tente de comprendre sa réaction, cette nuit-là - elle avait dans son blouson un couteau à cran d'arrêt, pourquoi ne l'a-t-elle pas sorti ? —, puis son silence pendant des années, "parce que je connaissais d'avance le jugement : "Ah, parce qu'ensuite tu as continué à faire du stop, si ça ne t'a pas calmée c'est que ça a dû te plaire". Elle cite Camille Paglia, féministe américaine très controversée, qui propose de "penser le viol comme un risque à prendre, inhérent à notre condition de filles", et conclut, pour elle-même : "On avait pris le risque, on avait payé le prix, et plutôt qu'avoir honte d'être vivantes on pouvait décider de se relever et de s'en remettre le mieux possible."
Il se trouve que, pour Virginie Despentes, la "reconstruction", après le viol, est passée, pendant deux ans, à partir de 1991, par la prostitution. "Raconter mon expérience. C'est difficile, avoue-t-elle, je bute toujours sur ce chapitre." On va sûrement vouloir l'enrôler dans le camp des militantes pour la légalisation de la prostitution. Peine perdue, on ne l'enrôle pas facilement. Elle ne signe pas de pétitions, elle va son chemin, elle refait et redit ce chemin, et dit clairement : "Je ne suis pas en train d'affirmer que dans n'importe quelles conditions et pour n'importe quelle femme ce type de travail est anodin." Mais elle raconte, sobrement, sa découverte d'"un monde entièrement neuf, où l'argent changeait de valeur". Et sa vision nouvelle des hommes, des clients, "attentifs, tendres. Beaucoup plus que dans la vraie vie, en fait", avec "leurs solitudes, leurs tristesses, leurs peaux blanches, leur timidité malheureuse".
Il y a, dans ce King Kong théorie, des douleurs, des plaies, des bosses. Et, pourtant, c'est un vrai bol d'air, cette véhémente affirmation de liberté, ce cri d'une femme "pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres". On pourrait offrir aux lecteurs, aux lectrices surtout, tout un florilège de phrases à méditer. Mais il vaut mieux lire tout le livre. Alors, juste une, pour mettre en appétit : "C'est l'idée que notre indépendance est néfaste qui est incrustée en nous jusqu'à l'os." Et, au passage, quelques vérités assez bonnes à entendre à quelques mois d'une élection présidentielle : "Un Etat qui se projette en mère toute-puissante est un Etat fascisant" ; "Délaisser le terrain politique comme nous l'avons fait marque nos propres réticences à l'émancipation."
En tête de chaque chapitre, Virginie Despentes cite un texte de femme, de Virginia Woolf en 1929 avec Une chambre à soi, à Annie Sprinkle, en 2001, sur la pornographie, en passant par un long extrait du Deuxième Sexe (1949). A toutes "les bonnes meufs" qui jugent Beauvoir "dépassée", on recommandera cette phrase : "Chaque fois qu'elle (la femme) se conduit en être humain, on déclare donc qu'elle s'identifie au mâle." "Dépassé", vraiment ? »

lundi 9 octobre 2006

Les réponses ne vont pas tarder

Ce matin, j'ai mis le dernier livre de Virginie Despentes dans ma prochaine commande Amazon. La vie continue...

Pourtant, il y a deux ans, j'apprenais la mort de Jacques Derrida. Un jour comme les autres, en apparence, où j'avais commencé un cours sur La Mare au diable et revu le film Je t'aime, je t'aime ! d'Alain Resnais.
Deux ans après, d'abord, je n'ai pas du tout l'impression que cela fasse deux ans. Six mois, un an maximum. Mais non, deux ans. Plusieurs livres sont parus sur son œuvre, que je n'ai pas lus. Excepté celui de Catherine Malabou que j'ai commencé et interrompu il y a quelques jours parce qu'il y avait urgence à finir d'écrire un article (envoyé ce soir après ultime relecture). Mais je pense souvent à lui...

Des 9 octobre, il y en a eu d'autres. 1876, première ligne téléphonique. 1906, naissance de Léopold Sédar Senghor. 1947, naissance de France Gall. 1967, mort d'Ernesto Guevara. 1970, mort de Jean Giono. Celui de 1981, avec l'abolition de la peine de mort (Robert Badinter sera d'ailleurs à l'Institut franco-japonais à la fin du mois pour un colloque sur ce sujet — qu'on se le dise !).
La Corée du Nord risque bien de marquer celui de cette année. Si j'ai bien compris les infos, elle a procédé à un essai nucléaire. Et les réponses ne vont pas tarder. Franchement, je plains les Nord-Coréens, d'autant qu'ils ne sont pas vraiment responsables de la scission qui les a fait naître dans ce pays. Si on peut appeler ça un pays.

Jour férié au Japon, calme dans les rues. On sort pour déjeuner au Saint-Martin et nous promener un peu. Puis T. retourne à son travail de correction de coquilles et je vais (comme jour férié, c'est le jour du sport...) au centre de sport à Shibuya, où il y a pas mal de monde, la moitié agglutinés devant des téléviseurs, j'ai d'abord cru à un tremblement de terre en Corée du Nord...
Ça ne m'a pas empêché de bien transpirer. En sortant, je pesais un kilo de moins qu'en entrant. Et j'ai acheté un camembert et des fruits. Et j'ai préparé pour deux une grande salade de légumes. On a regardé un épisode de 24 Heures dans lequel Jack Bauer enlève un Chinois dans le Consulat chinois de Washington et braque un chirurgien en cours d'opération pour l'obliger à s'occuper de son blessé — ce qui veut dire : habituez-vous-y tous, la raison d'État est au-dessus de toutes les lois et de toutes les conventions, elle autorise l'emploi de tous les moyens par celui qui est mandaté et vous devez tous y être préparés... Et comme tout le monde aime Jack Bauer parce que c'est le héros...

« J'accumulais ainsi des notes pour une histoire du sandinisme ou même du Nicaragua. Ou de l'Amérique centrale dans son ensemble. Et éventuellement pour des récits qui rassembleraient un jour lointain certains couples historiques, sur le modèle des Vies parallèles de Plutarque, la vie et la mort de Simon Bolivar et de Francisco Morazán, de Narciso López et de Louis Schlessinger, d'Augusto César Sandino et de Tacho Somoza, d'Antonio de la Guardia et de Roque Dalton, du vrai Che Guevara et du faux, le Che punto-50... Il ne m'échappait pourtant pas, à la présenter ainsi, qu'une entreprise d'aussi vaste envergure devait de loin excéder les modestes forces à ma disposition, et que les précipiter dans une telle aventure équivaudrait à lancer une poignée d'Indiens à l'assaut des tuniques bleues en terrain découvert, ou une poignée de mercenaires au-devant de l'armée hondurienne.» (Patrick Deville, Pura Vida, p. 173-174)