Journal LittéRéticulaire

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jeudi 8 mai 2008

Nuées droite nées de la transe

Confère hier, en pire.
Non pas un mais trois cours.
Et quand même trois heures grapillées ; non plus pour indexer, maintenant, mais pour dessiner des nuages... de mots.

Nuées droite nées de la transe.

Avant que j'oublie, deux choses importantes (au moins). La première qu'en effet je n'ai rien senti du tremblement de terre qui a secoué Tokyo tôt ce matin. Plus tard, au téléphone, T. m'a dit qu'après quelques dizaines de secondes, elle avait tout de même commencé à s'inquiéter et à se demander si elle n'allait pas s'abriter sous la table en pyjama... Elle n'en a rien fait, cependant. Après j'ai regardé les images des secousses à la télé.
Mais quand on voit ce qui se passe ailleurs, notamment les films amateurs reçus de Birmanie, on arrête de faire son amusant.

La seconde, c'est que j'ai vu tout à l'heure le dernier billet d'Assouline, à propos d'André Suarès. Le lisant, je me disais qu'il faudrait vérifier demain matin mais je crois bien que Vercors, alias Jean Bruller, illustrateur et humoriste dans les années 30 et pas encore tout à fait écrivain, a fait paraître de diverses manières son inquiétude face à la montée du nazisme. Assurément, Suarès et lui ne sont pas les seuls qui n'ont pas été écoutés à cette époque. Mais au lieu de parler de ceux-là et d'actualiser leurs inquiétudes, on préfère généralement continuer à citer et gloser à l'envi les salauds, les pleutres et les hypocrites qui ont pavé l'histoire littéraire (et pas seulement littéraire, hélas) de cette époque. C'est comme si on persistait aujourd'hui à les trouver cassandresques alors même que la catastrophe annoncée a eu lieu dans les grandes largeurs — éternelle bouc-émissarisation de ceux qui avaient raison, voisinant tolérance pour les crapules grandes et petites.
Mais revenons au blog. L'homme à la moustache trempée dans le café achève son billet par une belle surprise : « Ce n’est pas tant qu'André Suarès nous manque, à nous qui le connaissons si peu ; c’est surtout qu’il nous manque un André Suarès.»
Eh bien, pour cette phrase, je retire au moins la moitié des griefs que j'ai contre lui.
Dans ces temps d'augmentations tous azimuts, c'est bien de voir quelque chose qui baisse, je trouve. C'est un geste pour la planète.

mercredi 7 mai 2008

Bulle tapissée d'index

On est jeudi soir et je me demande où est passée la journée d'hier... J'ai littéralement oublié d'écrire après le dîner et négligé de m'en apercevoir ce matin.

Pour autant que je m'en souvienne, j'ai donné un cours comme toujours très animé avec les étudiants de 2e année. Lecture d'un texte avec pauses, liaisons, enchaînements et insistance sur les accents toniques, ce qui nous a infailliblement menés au tableau des valences phonétiques du « e » français, avec ses neuf colonnes (à compléter pour dans deux semaines). Puis j'ai déjeuné avec David au restaurant des profs, toujours aussi mauvais — c'est vraiment incroyable, cette constance dans la médiocrité. Et je suis retourné dans ma bulle tapissée d'index, de contextes, de fréquences, n'y respirant d'air qu'en molécules simonesques. Grande salade du dîner — car même les plus grands écrivains ne sauraient m'empêcher de cuisiner des aliments frais — et nouvelle plongée dans le tissu dont je tresse les fils politiques... dans mes rêves les plus fous.

Pour l'instant, c'est une sacrée pelote que je ne sais par où démêler.

Et comme je n'ai pas eu d'autre contact avec le monde contemporain, il n'y a même pas de lien à insérer. Ou alors des choses vont me revenir après...

mardi 6 mai 2008

Un seul doigt peut suffire

La semaine dernière, on ne travaillait pas un jour ouvré ; en contrepartie, il faut y aller aujourd'hui. Les recherches en cours ont été transvasées précautionneusement dans l'ordinateur portable, de sorte que je n'ai pas le temps d'admirer le Fuji. De grosses affluences sont attendues dans les trains et les avions, c'est le U-turn, comme on dit ici, le retour de Golden Week. Mais dans l'autre sens. Au contraire, la sortie de Tokyo ressemble au jour le plus creux d'août.
Pourtant tous les étudiants sont là. Et ça bosse. Au cours de conversation, dans la salle d'ordinateurs, deux étudiantes viennent présenter des fiches de métiers choisies dans les sites spécialisés. L'une a choisi de présenter le sabotier et le cordonnier-bottier... Une autre lui pose ensuite la question qui brûlait toutes les lèvres : pourquoi ? Réponse : elle avait eu des chaussures bien réparées et s'était dit que ces gens faisaient décidément un beau métier (mais quand on voit les salaires, on rigole moins, même si le SMIC est bien supérieur au salaire minimum japonais).
Ça m'a fait penser qu'il faut que je cire les miennes.

Floutage de gueule.
S'il est possible de déflouter des photos numériques pour retrouver un criminel pédophile, comme je l'entends aux informations, cela signifie que tous les floutages, par exemple journalistiques, ne sont plus en mesure de garantir l'anonymat des témoins... La cagoule, le bas, voire le masque du rayon farces et attrapes s'imposent donc à nouveau.

Bulletin de riz.
Le régime de Birmanie (pourquoi plus aucun journaliste ne dit Myanmar ?) a semble-t-il eu raison de déplacer sa capitale... Étonnant de voir combien les médias sont mobilisés. Au moment du tsunami, en décembre 2004, je m'étais demandé en vain pourquoi personne ne parlait de la Birmanie, comme si la vague s'était arrêtée à sa frontière. C'est sans doute qu'on avait assez d'images catastrophiques d'ailleurs, suffisamment pour contenter la bête médiatique. Mais cette fois, la frappe ciblée du cyclone pourrait bien être une aubaine pour les politiciens du monde développé, Bush en tête, qui espèrent bien que l'aide humanitaire sera leur cheval de Troie. (On a de l'intelligence et des formations, disait avec le même esprit néo-post-colonialiste Sarko dans les Syrtes.)
Là-bas, pour l'instant, on prend les colis mais on ne donne pas les visas. Et les votes au référendum vont sans doute se monnayer en sacs de riz...

« Parce qu'avec les cinq doigts de la main je vous garantis que vous avez amplement de quoi compter les différents cas auxquels tout peut se ramener, et même avec un seul, parce que, vous me connaissez, et je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai rien d'un communiste et qu'aucune chose ne me révolte plus que cette conception du monde et de la vie fondée sur la force de je ne sais quelles lois de la matière ou de l'économie, et pourtant, croyez-moi, un seul doigt peut suffire, parce que l'unique mobile de toutes les actions humaines, de tous les prétendus drames psychologiques, et j'en ai vu passer suffisamment dans ce bureau pour avoir le droit d'en parler, eh bien c'est l'intérêt, et rien d'autre [...] » (Claude Simon, Le Vent, tentative de restitution d'un retable baroque, Paris : Minuit, 1957, p. 13)

lundi 5 mai 2008

Le mystère s'épaissit d'autant

Ce jour, Lutz Bassmann sort des limbes et nous propose quelque chose. Enfin !
Le mystère s'épaissit d'autant.
Mais je n'en dirais pas plus car, à l'instar des biographes de Jorian Murgrave, il est à craindre que ceux qui tenteraient d'en savoir plus sur le ou les Bassmann, voire d'en théoriser l'évolution disparaîtraient dans des conditions dramatiques...

Ça n'intéressera personne, sans doute, mais de ce jour je décide d''utiliser prioritairement Exalead pour mes recherches.

Encore une journée à compiler et triturer du Claude Simon. Pendant que je suis concentré là-dessus, T. parvient à déjouer ma surveillance et s'enfuit au centre de sport de Shibuya, où elle retrouve deux amis avec lesquels elle déjeune ensuite, non sans leur raconter par le menu l'enfer monacal qu'est devenu notre maison depuis que je me suis lancé dans cette course folle... Et d'où elle revient radieuse.

« Elle arrive, la voici la reine des illusions, la femme qui passe comme un baiser, la femme vive comme un éclair, comme lui jaillie brûlante du ciel, l'être incréé, tout esprit, tout amour. Elle a revêtu je ne sais quel corps de flamme, ou pour elle la flamme s'est un moment animée ! Les lignes de ses formes sont d'une pureté qui vous dit qu'elle vient du ciel. Ne resplendit-elle pas comme un ange ? N'entendez-vous pas le frémissement aérien de ses ailes ? Plus légère que l'oiseau, elle s'abat près de vous et ses terribles yeux fascinent ; sa douce, mais puissante haleine attire vos lèvres par une force magique ; elle fuit et vous entraîne, vous ne sentez plus la terre.» (Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, « Épilogue », 1831)

J'ai profité d'une pause pour finir de visionner La Peau de chagrin, téléfilm INA de 1980. Cela m'a un peu déçu : dans l'ensemble plus mou et plus uniforme que ce que le roman avait déposé en moi — c'est peut-être toujours comme ça puisque la lecture ouvre tous les possibles tandis que le film n'en met qu'un en scène.
Tout le monde connaît la valeur philosophique et ontologique de la peau de chagrin, à la fois talisman et symbole. Cependant, je penche pour une erreur, ou tout au moins une simplification de la part de Balzac. En effet, ce n'est qu'aux yeux des êtres humains que la réduction de la peau de chagrin mène à sa disparition totale. En réalité, la peau est toujours là mais elle est entrée dans la dimension microscopique, puis moléculaire, corpusculaire, etc.
Quoi qu'il en soit, ce pauvre Raphaël de Valentin, que Balzac a ironiquement voulu auteur d'une théorie de la volonté — sorte de furet qui passe entre les lignes —, aurait mieux fait de jeter cette vieille peau dans un caniveau pour ne plus la voir et vivre tranquillement ses désirs sans faille assouvis jusqu'au moment où il aurait clamsé avant d'en avoir conscience.
L'anticipation et l'attente exclusive de la mort constituent une erreur grave du vivant — et quelle vanité de nous en faire tout un plat, puisque c'est le lot commun !

dimanche 4 mai 2008

D'ennui contre un meuble contondant

Où avais-je la tête ! Hier, en fait, c'était le jour de la Constitution... Lisant le journal ce matin, T. m'enseigne qu'il y avait des manifestations de freeters, dont une à Shinjuku (550 personnes environ ; mais pour ici, c'est déjà beaucoup). Et, à Yurakucho, plus de 4000 personnes — waoooh ! — pour défendre ladite Constitution (toujours menacée d'une réforme, imminente, qui annulera le pacifisme japonais). Mais aussi une contre-manifestation des camions noirs jusqu'au milieu de Ginza — Lionel y était et quand T. m'a téléphoné, elle ne devait pas être très loin... Par ailleurs — décidément — il y avait du monde pour voir le film Yasukuni, à l'une des quelques séances finalement ménagées après qu'une assemblée d'extrême-droite s'était prononcée en faveur de sa diffusion (promettant implicitement qu'il n'y aurait ni manifestation ni agression).

Pour ce qui est d'aujourd'hui, la simonade continue. Pour éviter l'ankylose, je sors faire une heure de vélo et quelques courses au Seijo Ishii de Korakuen. Je fais aussi des pauses blogueuses, pour donner relâche à mes neurones — et parfois exciter mes humeurs... Mais lisez plutôt.

« [...] Et je ne saurai dire pourquoi j’ai pensé à Catherine, comme une évidence, en traversant le Pont de Sèvres, Catherine Robbe-Grillet, et son Journal de Jeune mariée (Fayard, 2004), la période 1957-62, dont elle nous dit que son écrivain de mari n’en savait rien et qu’il ne l’aurait lu qu’avant parution. Du « nouveau roman » je dois bien avouer que je ne comprenais grand-chose, si ce n’est une volonté de casser le champ traditionnel de l’écriture en se débarrassant du réalisme, de la normalité et du naturalisme, en opposition aux grandes machines romanesques du XIXe siècle, Balzac en tête. Les Robbe-Grillet, Samuel Beckett, Michel Butor, Robert Pinget, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Claude Ollier, auxquels se joindront plus tard Jean Ricardou et Marguerite Duras, cette « école de Minuit », dérivé du nom de la maison dont le directeur Jérôme Lindon sera le premier à prendre le risque de publier et de fédérer des écrivains inconnus, aux textes déconcertants et à petits tirages, n’étaient pas les premiers : déjà avant eux Proust à sa manière cassait la structure classique de la narration en s’aventurant dans le labyrinthe de sa mémoire, Valéry se demandant comment on pouvait écrire des phrases aussi vaines que « La marquise sortit à cinq heures », et Céline prédisant au romanesque traditionnel des heures sombres s’il s’entêtait à « copier » la réalité.
Bref, je résume. En matière de littérature, de musique et d’art en général, il y aura toujours des expérimentateurs, des avant-gardistes... de génie parfois. Mais que l’on m’autorise à rester vulgairement orthodoxe dans mes choix, voire ringard, je le revendique. Dès lors qu’il me faut l’aide d’un mode d’emploi pour entrer dans une œuvre et y éprouver du plaisir, je baisse les bras. Et je reste persuadé qu’une œuvre est un tout qui doit se suffire à lui-même et s’appréhender sans aide extérieure, si ce n’est parfois, seule concession de ma part, un surplus de culture générale pour le resituer dans son contexte. Le nouveau roman qui revendique la mise en danger du lecteur en lui retirant tous les conforts de lecture est un exercice de style qui m’assomme. [...] » (Philippe Vébret, extrait de « Catherine, veuve Robbe-Grillet », La Presse littéraire, n°14, mars-mai 2008. C'est moi qui souligne.)

Commentaire :
« O. sort de sa poche un stylo-mine et écrit dans la marge : Incurable bêtise française.» (Claude Simon, La Bataille de Pharsale, p. 238) — alias la bataille de la phrase... Autant dire que la guerre contre les tièdes et les pantouflards de la littérature est toujours ouverte.
Mais comment peut-on vouloir se consacrer à la littérature contemporaine, comme c'est le cas de Vébret, de la bonne volonté duquel je ne doute pas, et avoir si peu de goût pour l'expérimentation littéraire ? Cela veut dire tout bonnement qu'il souhaite lire et promouvoir toujours la même chose, ou tout au moins des productions qui restent dans les cadres sages des conventions. Et ce, comme si la nouveauté d'il y a 50 ans était toujours aussi dangereusement insupportable — ce qui est d'ailleurs lui faire compliment !
Je puis respecter le goût d'autrui mais pas laisser écrire des contre-vérités. Qu'une œuvre doive être un tout qui se suffit (seconde citation soulignée), on ne peut en faire un argument contre les auteurs dits du Nouveau Roman puisque c'était précisément un des seuls points sur lequel ils s'accordaient. Ils allaient même jusqu'à refuser que l'on fît appel aux connaissances extérieures et à la culture générale, souhaitant installer dans l'œuvre, que ce soit de façon claire ou déguisée, tous les éléments nécessaires à sa compréhension.
Pour ma part, je me suis souvent trouvé en bien plus grand danger de m'effondrer d'ennui contre un meuble contondant à cause d'un livre trop conventionnel qu'en restant éveillé pour traquer les sens d'un opus de Sarraute ou de Pinget.

Ah, tiens, pendant que j'y suis : le programme du colloque des 14 et 15 mai, en Sorbonne et à Censier, Claude Simon, à la lumière de l'histoire littéraire, de l'histoire culturelle et de la sociologie de la littérature. Un peu long, comme titre...

samedi 3 mai 2008

Ce qui sort des enceintes

Le « prix de l'orifice catholique », lapsus au Festival de Cannes-Écluse de 1977...
Pendant mes pauses, j'ai un peu mieux compris le fonctionnement du site de l'INA. Je me suis fait une sélection de nombreuses adaptations littéraires et téléfilms et ai loué pour 48 heures La Peau de chagrin, une adaptation Antenne 2 de 1980, dûe à Armand Lanoux. Probablement pas vue, à l'époque. Je venais d'avoir mon bac et passais plus de temps dehors ou chez des copains que devant un écran...
Le temps de téléchargement est tout de même de plus de cinq heures pour un document qui en dure la moitié. C'est un peu exagéré, comme procédé, non ? (Pendant ce temps, on re-regarde Saint-Jacques... La Mecque avec beaucoup de plaisir.)

T. profite un peu du soleil pour aller récupérer des chaussures à Ginza (elle m'appelle pour me parler d'une manifestation et d'une contre-manifestation avec des camions noirs, des hauts-parleurs qui distordent les mots d'ordre, de sorte qu'elle ne parviendra pas à comprendre de quoi il retourne). Moi, je ne suis sorti qu'une heure avec elle pour déjeuner au Saint-Martin. Sinon, je lis, copie & colle, ordonne, etc. De quoi vais-je accoucher ? Je l'ignore.

Très intéressante remarque d'Éric Chevillard, dans son billet 213 : un nouveau-né sur le territoire français, de parents français, se trouve cependant dans l'incapacité de prouver sa maîtrise de ladite langue nationale. Par conséquent, n'est-il pas passible d'une mesure de reconduite à la frontière ? Le texte officiel évite-t-il cette inconstitutionnalité absurde ?
Parturientes, ne coupez pas trop vite le cordon ! Vous pourriez avoir à renfourguer votre illégale cargaison.

D'une autre qui aurait pu renfourguer, si elle avait su...
Citant le Genitrix de Mauriac ou le Vipère au poing de Bazin, Florence Noiville, dans Le Monde d'hier s'élève un peu au-dessus du niveau des autres articles sur la livresque querelle mère-fils qui va occuper un peu le printemps des libraires.
« Mais aux alentours de la page 130, il y a sa rencontre avec un guide de haute montagne — qu'elle appelle son Frison-Roche ou l'Epoux — et avec qui elle aura un enfant, Michel. Michel, ainsi prénommé en raison d'une balade au Mont-Saint-Michel, ne naît pas avant la page 166, mais dès lors les ennuis commencent. Il a un problème d'"évacuation" : "Au lieu du petit jaune d'oeuf guetté avec attendrissement par toute mère attentive, il ne parvenait à émettre, après des hurlements, qu'une petite crotte de bique." Rien n'y fait, ni huile d'olive ni huile de ricin — le livre, ne l'oublions pas, est écrit par un médecin. Et surtout, les jeunes époux, passionnés de mer et de montagne, ont de grands projets en tête. Ils veulent traverser l'Afrique, gravir le mont Kenya, le Kilimandjaro. Pas question de renoncer pour cause de nourrisson sur les bras.» (dans « Houellebecq et le retour de la mère indigne ».)

Et conclure gaillardement cette journée de gésine par un commentaire détourné du blog de David Abiker : « [...] ce qui sort des enceintes est rarement du meilleur goût.»

vendredi 2 mai 2008

Des partisans encollent sauvagement

Il pleut que c'en est dégoûtant. On ne sort pas. Après quelques heures de travail et un rapide déjeuner, je m'installe pour une séance de cinéma... Un Balcon en forêt, loué par le site de l'INA (voir hier), est un long mais bon téléfilm, respectueux de l'ambiance et du rythme gracquiens (aujourd'hui, on en ferait une série en trois ou cinq épisodes). Je n'ai pas ici le livre pour vérifier les répliques mais elles paraissent justes. Je fais quelques pauses parmi ces grands calmes, en profite pour vérifier les dates avec le peu que le film nous laisse voir, notamment le 10 mai 1940, en effet jour de l'invasion de la Hollande et de la Belgique par les troupes allemandes. Ce jour-là, un des personnages dit : « Ici, on est peinards. On n'est pas de la fête comme les cavaliers. Ceux-là, ils vont en baver.»
Un des cavaliers qui en ont bavé, Claude Simon, en a témoigné... Gracq publie Un Balcon en forêt en 1958, Simon La Route des Flandres en 1960. Belle coïncidence — même si la critique, bouchée par les préjugés, ne les a pas jugés du même bord...

Pour la soirée, T. me laisse choisir entre deux films et je prends un Woody Allen qu'elle n'a pa encore vu, Scoop (2006), que j'ai vu en février. D'habitude, elle ne l'apprécie guère ; j'étais donc étonné qu'elle le ramène parmi les dévédés empruntés à la fac. Elle sourit une ou deux fois mais trouve l'intrigue faible et diluée — et considère globalement que Woody Allen parle trop... Définitif.
Quant à moi, je suis déjà reparti nager dans les index simoniens...

Un courriel me tire de mes dragages et de la pluie incessante. Écoutez ! Regardez !...
Là-bas, tout là-bas, derrière la brume des continents, Lutz Bassmann sort des prisons et des cartons des libraires. Époussetant ses fières jaquettes, il s'étale sur les tables et grimpe dans les rayonnages.
Des blogs fleurissent et rougissent la blogosphère. Lutz défile dans mai qui redémarre.
Partout, ses amis vantent son génie âpre, des partisans encollent sauvagement la ville, au péril de leur vie.
Regardez ici, ces mains expertes qui s'emparent de lui avec doigté, le feuillettent en tous sens, lui soupèsent la volodine substance...
J'en vois une qui fait la moue — pourquoi choisir celui-ci plutôt qu'un autre...
Un qui compte et recompte ses sous — pourquoi les livres sont-ils si chers.
Ah ! en voilà un qui le glisse sous le rabat de son sac — livre volé, livre adoré !
Et celui-ci, et celle-là, jeunes étudiants qui courent vers la caisse, chacun avec un volume lutzien à la main. Ils se heurtent, les livres tombent, leurs yeux dessus, il voit qu'elle a pris les Moines-soldats, elle voit qu'il a pris les Haïkus de prison. Accroupis, je vois qu'ils se sourient en balbutiant des excuses, puis ils paient, sortent et s'invitent au café.
Ils se découvriront d'autres goûts, se promettront l'échange des livres, d'autres échanges. Ensemble, ils entreront dans l'amour clandestin du post-exotisme.

jeudi 1 mai 2008

Lignée rare et presque aléatoire

Ai eu un peu de temps pour regarder quelques-unes des vidéos d'entretiens avec Jean-Patrick Manchette rassemblées par Libération dans son Labo Vidéo. « Ça, c'est un néo-polar. C'est pas le polar classique...», dit-il d'emblée à Pivot, à propos du Petit Bleu de la côte ouest (1979).

Dans la lettre mensuelle des Archives pour tous de l'INA, je m'intéresse au téléfilm tiré d'Un Balcon en forêt (Mitrani, 1980). Je galère un peu dans les sécurités de compte et de téléchargement, mais je réussis tout de même à le louer pour 48 heures... Bonjour la sécurité ! Je verrai ça demain.

Il semblerait que Lionel ait quelques problèmes avec le contrat d'hébergement de blog du Monde, dont je découvre d'ailleurs qu'il est payant. Cette question de la propriété des contenus et illustrations insérés par l'utilisateur lambda dans une plate-forme, je me l'étais posée en février 2004 — un bail, donc ! — et l'avais temporairement résolue en m'installant chez un opérateur, U-blog, qui, sans être clair sur ce point, paraissait assez accueillant, avant de la résoudre définitivement un peu plus tard par l'émancipation que constitue le blog indépendant — et la sécurité des pages statiques. Nonobstant la question ouverte, intéressante en soi, je te conseille vivement, cher Lionel, de copier de ton blog tout ce qui est possible en html par devers toi...
Question posée à des spécialistes : n'existe-t-il pas de solution logicielle pour pomper tout le contenu et le code php d'un sous-domaine ou d'un blog particulier sur une plate-forme ? Ou bien les bases de données, type MySQL, ont-elles été créées en partie pour éviter ce genre d'action ?

Après de nombreuses heures de travail, je rejoins T. à Ginza où elle était avec une amie depuis le déjeuner. Pendant qu'elles discutent chaussures sur mesure chez Noguchi, je visite le Tokyu Hands du nouveau bâtiment Marronniers, en face du Printemps. C'est nul, cette notion de bricolage de luxe, logique dans ce quartier. Il n'y a presque rien, comme outillage réel. Que des produits finis, et le magasin lui-même est plutôt étroit, lourd. L'étage de marché du Printemps est lui aussi très décevant. Avant, il y avait foison de produits, grande diversité et plusieurs qualités ; maintenant il n'y a que des bijouteries de gâteaux. Heureusement, la boulangerie Bigot produit de l'excellent pain, présenté de façon normale et à des prix tout à fait corrects.

Après le dîner, je re-regarde Beaumarchais, l'insolent (Molinaro, 1996) sur TV5 Monde (et je l'enregistre, aussi, avec RealPlayer). Toujours intéressant de voir comment quelques hommes, une lignée rare et presque aléatoire — ici, le segment qui va de Voltaire à Beaumarchais —, ont promu les idées de liberté en dépit de leur environnement et de leur condition de naissance... L'éducation des citoyens, depuis deux siècles, n'ayant pas été à la hauteur, la majorité n'est toujours pas réellement libre ; elle est hélas maintenant convaincue de sa liberté, au moins chez nous, par des marchands d'idées qui l'aident à confondre le consumérisme — qui leur rapporte — avec le discernement — qui les ferait tous foutre à la porte — comme on les comprend.

mercredi 30 avril 2008

Gauchet est ici un hypocrite et un vendu

Ikebukuro, Kagurazaka, Iidabashi — O-Ka-Shi...

Chaque université a une certaine latitude pour fixer les congés ; aujourd'hui T. travaille et pas moi. Je profite du soleil pour sortir et déplier le vélo. Okubo-dori vers Ushigome-Yanagicho. De là, je suis à plus de dix ans en arrière, quand j'habitais cette ruelle que je remonte, cette maison préfabriquée de six ou huit appartements. Dans la même ruelle, je peux me dire qu'ici habitait Patrice J., puis plus loin, vers Waseda, qu'ici habitait Nicole D. et ses filles, qu'ici habitait Sylvie R. avant l'appartement où nous habitons maintenant, et ainsi de suite, quelques autres, qui n'y sont plus. Alors que moi, j'y suis. Sans savoir ni ressentir si c'est bien ou pas. Du carrefour de Waseda, où j'étais de 92 à 96, je laisse la fac de Lettres sur la gauche et je monte le long du grand temple ; passe devant ce petit restaurant qui faisait un excellent bento le midi ; le patron a l'air occupé à la mise en place de ses trois tables. Jusqu'à Takadanobaba, je trouve que c'est plus animé qu'avant, il y a plus de restaurants, plus de couleurs. Un peu d'embourgeoisement, aussi. Après Meiji-dori, dans une petite ruelle entre l'avenue et le canal, le premier restaurant français où je suis allé n'existe plus. J'ai oublié comment il s'appelait. Je me souviens qu'il y avait des nappes à petits carreaux rouges et blancs. Que j'y suis venu avec Kazuo, l'assistant du département de français. Pédalons. Au retour, je m'arrête au même petit marchand de fruits et légumes, où rien n'a changé depuis dix ans que je n'y avais pas mis les pieds. Je prends des tomates, concombres, fraises, kiwis, une pomme, de l'ail. J'ai renoncé aux poireaux, trop encombrants pour mon panier de vélo. Et je rentre déjeuner.
J'imagine que ça doit être pénible de lire ça. Et d'ouvrir les liens si on ne connaît pas... Pour moi aussi, c'est moyennement agréable. Je me demande si je vais laisser ce paragraphe. Mais après tout, c'est ce que j'ai fait ce matin, c'est tout. Ça n'est pas là pour plaire.

Après, je me scotche au bureau et n'en bouge plus. Jusqu'au dîner où on regarde Sin City. Eh oui, T. l'avait vu il y a près de deux ans et, en France, m'avait offert le dévédé que je n'avais encore jamais regardé (indélicat que je suis...). Le côté bédé resucée et designée, ça n'est pas toujours de mon goût, surtout quand ça donne des films lourds. C'est que je ne connaissais pas encore Robert Rodriguez... C'est par la découverte de Tarantino, Pulp Fiction, Kill Bill puis, très récemment, Death Proof, que nous avons retrouvé le nom de Rodriguez avec Planet Terror, et que, Ah tiens, il était l'auteur de Sin City (2005)...
Alors alors ? Excellent ! Sanglant à souhait ! Mais tellement drôle. BD design aussi, mais très digeste.

L'article qui suit, copié ici pour archive, m'a beaucoup amusé. Vous souvenez-vous de ces villes que les soviétiques faisaient visiter aux étrangers et qui n'étaient que des façades avec des figurants ? Et rien derrière. La stigmatisation de 68 me fait penser à ça ; et Gauchet serait un des touristes bernés.
Il y a eu des contestataires. Il y a eu des illusions. Il y a eu des conneries. Certes. Mais on ne va pas nous faire croire que ce sont les mêmes, et ceux-là seulement qui ont bâti la France déglinguée d'aujourd'hui. À ma connaissance, ni ces contestataires, ni les fameux intellectuels soixante-huitards ni même leurs idées ne sont devenus majoritaires ni n'ont pris le pouvoir dans ce pays déjà pourvu d'élites ayant bien verrouillé les accès aux commandes (élections, gouvernement, industrie, commerce, justice, etc.). Admettons que 20 % des jeunes aient été des exaltés libertaires, ou même 30 %, pendant cinq ou dix ans... Mais pendant ce temps-là, que faisaient les autres, les 70 % restants ? Pour une grande majorité, rien qui soit en rapport avec la révolution, ils essayaient seulement de trouver du boulot, de fonder une famille, etc. Et tout ça leur est passé bien au-dessus de la tête. Sauf qu'il fallait galérer pour les transports en commun — mon père et ma mère ont pris les camions militaires pour aller au boulot, et pas à la manif. Et puis, il doit rester 15 à 20 % de la tranche d'âge qui n'étaient pas dans les rues parce qu'ils n'étaient pas d'accord, parce qu'ils avaient la trouille ou parce que papa le leur avait bien interdit : parce qu'ils étaient les véritables héritiers des intérêts familiaux, des privilèges acquis, des patrimoines et des postes-clés. Gauchet a-t-il oublié le formidable virage à droite qui a suivi 68 ? L'impute-t-il aux intellectuels de 68 ? Les en rend-il responsables ? Combien de ces exaltés ou de ces intellectuels ont réellement participé à des politiques locales ou nationales ? Combien sont entrés dans les postes de direction des industries, des grands corps de l'État, des institutions financières et bancaires du pays ou de l'Europe ? Ont-ils vraiment vendu plus de livres que Druon, que Dutourd, que Castelot, qu'Aron ou que Rika Zaraï ? Leurs revues ont-elles dépassé les tirages de Paris-Match, de Playboy ou de Gala ? Les trouvait-on dans les cabinets des médecins des villes et des campagnes de France ? Allaient-ils tous les jours à la radio ou à la télé ?
Alors, je n'hésite pas à le dire. Monsieur Marcel Gauchet, peut-être bon sur d'autres sujets, est ici un hypocrite et un vendu. Il est lui-même un des « suppôts » ou « suiveurs » qu'il a identifiés. Et c'est ça qui le rend idiot et méchant. C'est qu'il sait qu'il ne mérite en rien le titre galvaudé de philosophe. Tout au plus meneur de revue...

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Contre la génération 68, la lutte continue
« Sous ses dehors prophétiques et altruistes, la "génération 68" aurait semé le doute et l'inertie. Elle aurait failli. Des héros, les baby-boomeurs ? Des imposteurs plutôt, dont la société française n'a pas fini de payer les inconséquences, soutient, dans le dernier numéro du Débat [mars-avril 2008], le philosophe Marcel Gauchet.
Sa thèse, sévère mais argumentée, clôt une série d'articles moins significatifs, que cette revue, dont il dirige la rédaction, consacre à "Mai 1968, quarante ans après". Sous le titre "Bilan d'une génération", il dénonce avec véhémence les libéraux-libertaires auxquels cette génération s'identifie : "Le libéral-libertaire est un défenseur résolu de la souveraineté du peuple, mais un contempteur féroce du populisme ; il est l'avocat enflammé de tous les droits en souffrance, mais il n'a pas de mots assez méprisants pour fustiger les "beaufs". Bref, il est un aristocrate de la démocratie, comme seul ce pays pouvait en produire un."
Pour étayer ces accusations, Marcel Gauchet ajoute qu'à ses yeux la génération de 1968 n'a enfanté aucun intellectuel digne de ce nom, mais des "suppôts diversement talentueux et des suiveurs plus ou moins originaux" de Lacan, Derrida, Foucault et Bourdieu. Cette génération de "disciples", comme il l'appelle, a beau porter aux nues la "pensée critique" de ses maîtres, elle ne l'a pas régénérée. Incapable de la dépasser, elle en ânonne les préceptes, un point c'est tout.
Peu importe à ces "disciples" qu'une idée soit juste ou non, ironise Marcel Gauchet, pourvu qu'elle soit "dérangeante". Posture de justicier. Dogme de la dénonciation. Ces travers, à en croire Marcel Gauchet, ont fait beaucoup de dégâts, en particulier dans les médias où les héritiers plus ou moins directs de Mai 68 ont longtemps sévi. Ainsi à Libération, celui de Serge July, et au "Monde de Plenel et Colombani".
Comme c'était prévisible, "la ficelle a fini par se voir, écrit Marcel Gauchet en guise d'épitaphe, et le ton prédicant par se révéler insupportable". Il n'empêche que la "génération 68" a marqué pour le pire la société française. On lui doit, sous l'apparence de la modernité, la perpétuation de nos archaïsmes. Et la consolidation de "notre fatal modèle étato-aristo-clérical", qui fait de la France un pays "en état de sécession endémique vis-à-vis de tout ce qui prétend le diriger ou le représenter".
La responsabilité de cette génération est d'autant plus lourde, explique Marcel Gauchet, qu'à vouloir perpétuer son hégémonie, elle a empêché les générations suivantes d'être elles-mêmes. De s'émanciper. Une "indifférence à la transmission" tout aussi condamnable à ses yeux que la suffisance intellectuelle des baby-boomeurs.
Telle est la thèse développée, quarante ans après 1968, dans l'une des revues françaises les plus influentes. On peut y voir la preuve qu'une page se tourne — le temps de la "génération 68" serait révolu, elle n'en impose plus, l'heure de rendre des comptes a sonné... Ou se dire que Marcel Gauchet force le trait. Qu'il surestime le poids des soixante-huitards en les rendant responsables de tous les maux de la société française : les carences du système éducatif, l'inanité de la vie intellectuelle... Surestimer leur influence est au demeurant à double tranchant. C'est minimiser le rayonnement d'une revue comme Le Débat, où "l'esprit de 68" n'a jamais soufflé.»
Bernard Le Gendre, dans Le Monde du 28/04/2008.

mardi 29 avril 2008

Blanc pour elle, rouge pour moi

Avec T. à la fac où elle travaille le mardi pour déposer un dossier. Il fait beau. Ça va dépasser les 24°C. On aimerait traîner, descendre les ruelles vers Takadanobaba. Mais il y a du travail qui attend. Et avant cela, passer à l'agence téléphonique où ça prendra forcément du temps.
Depuis trois semaines, en effet, mon téléphone portable donne des signes de faiblesse. Une fois sur dix, il y a quelques jours encore, mais une fois sur deux depuis hier, quand je l'ouvre, l'image de l'écran est partiellement absente ou déformée. Ce n'est peut-être qu'un problème de vidéo mais il vaut mieux agir vite, avant que des données ne soient perdues, ce qui m'obligerait à redemander les coordonnées de mes amis et collègues, ou d'accepter que certaines soient perdues.
Nous allons donc à l'agence AU de Kagurazaka où nous trouvons tout de suite Mme S., la chef compétente que nous connaissons déjà (avec les autres c'est moins facile de discuter : il fourguent leurs contrats, c'est tout).
Je me suis décidé pour un modèle W61P de Panasonic. On détaille les types de contrat. On en a un pour lequel les communications entre nous deux seront gratuites. Et avec les points accumulés depuis trois ou quatre ans, il est même plus qu'intéressant que T. change en même temps que moi, pour le même modèle. Blanc pour elle, rouge pour moi. En revanche, la lecture de pages web est passée à un prix exorbitant, surtout dès qu'il y a des images, ce qu'on ne sait pas toujours en choisissant une page. Bref, je ne lisais déjà rien du web avec le téléphone portable et ce n'est pas maintenant que ça va commencer. Transferts de données, signatures, paiement, etc. Une heure et demie en tout. Et toute la doc à se farcir, ou intuiter les fonctions une par une. J'ai basculé les menus en anglais. En revanche, je n'ai plus de dictionnaire japonais/anglais intégré. Espérons que mon niveau de kanjis me permettra maintenant de m'y retrouver. C'est aussi une motivation...

Impossible de manger quelque part tellement il y a de touristes, en sus des gens qui travaillent. C'est déjà la Golden Week, avec beaucoup de gens qui travaillent encore aujourd'hui et demain.
On rentre déjeuner de pâtes mais la sauce tomate industrielle est vraiment moins bonne que celle que je fais quand j'en ai le temps...
Allez, hop ! Oublie cette sauce, ne regarde pas le soleil et retourne dans tes index ! Pendant que j'y suis, le site d'Hubert de Phalèse ne m'ayant pas l'air très pimpant ces derniers temps (je ne sais même pas qui (ou si quelqu'un) s'en occupe), je conseille aux amateurs de Simon de copier ces index. On ne sait jamais... Même s'ils n'intègrent pas le Jardin des plantes et le Tramway (qui n'étaient pas encore publiés), ils peuvent déjà bien servir. J'en fais justement un point de méthode.

« Journal du roi
1er août
(Nuit blanche astronomique)
Quand son visage apparaît sur l'écran de navigation, l'affichage digital de ses pulsations cardiaques indique cent trente. Je termine aussi vite que possible la check-list, ce qui n'est qu'une précaution d'usage. Mais j'ignore toujours tout de cette silhouette non autorisée qui disparaît derrière elle sitôt que je l'aperçois.» (Pascale Petit, Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir, p. 71)

lundi 28 avril 2008

Trames ténues des sens

Enfermé à double tour dans les œuvres de Claude Simon
mon trésor numérique
la clef qui me libèrera déjà près place Monge
nageant les textes plongeant les index
traquant piégeant de fameuses co-occurrences
remontant de secrètes filières de mots
j'imagine connues de moi seul quel idiot
futur flop flagrant peut-être mais va savoir
copiant collant serein ce qui pourra servir
évitant surtout le trop d'apriorité qui tue
tôt la recherche la foison l'essaim pensant
venez à moi trames ténues des sens
je dirai quelque jour vos horizons d'attente

J'ai retrouvé du Terry Riley dans mes tiroirs. Ça accompagne bien ce genre de travail... Et le temps se dilate jusqu'au soir.

Après ça, on peut comprendre la joie monstrueuse qui s'empare de nous à la vue de Planet Terror, le film de Roberto Rodriguez (2007) que nous avons loué — louée soit Rose ! — et qui fait tandem grindhouse avec le Death Proof de Tarantino vu il y a trois semaines...

dimanche 27 avril 2008

Nous sommes morts sur le coup

Voici une requête qui a conduit quelqu'un dans mes pages : « choisissez un fait d'hiver ou un événement de votre vie et rédigez un texte dans lequel vous imaginer ce qui aurait pu arriver a la place des faits qui ce sont produit » (sic). Cinq fautes en 33 mots (150 au kilo) et pas le droit aux faits d'été.

En 1982 (?), je revenais de boîte avec un copain, dans sa voiture, par les petites routes de la région de Pontault-Combault. C'était le petit matin sur de minuscules routes sinueuses entre les champs et les villages. Nous n'avions pas excessivement bu, nous ne somnolions pas et le copain ne roulait pas très vite. Je ne sais plus si nous écoutions de la musique, Supertramp ou Blue Öyster Cult. Nous parlions des filles, bien sûr, en ne regardant pas assez la route peut-être. Au détour d'un virage, dans la brume, juste au moment où on accélérait pour une petite ligne droite, il y a eu un cheval, énorme, bien plus haut que la voiture. Il était arrêté au milieu de la route, comme perdu, hagard. Ses yeux nous regardèrent arriver, freiner, déraper, sortir de la route et nous écraser contre un arbre planté là à cet effet. Je n'eus pas le temps de sentir la rosée rafraîchir mes blessures. Nous sommes morts sur le coup.

En réalité, le cheval était dans l'autre sens et il ne vit rien venir. Sa croupe s'est écrasée sur l'avant de la voiture et a fait voler en éclats le pare-brise de mon côté. Nous sommes sortis de la voiture indemnes. Le cheval avait disparu, sans doute relevé par réflexe. Quand les yeux du copain tombèrent sur moi, il fit une drôle de tête et voulut s'appuyer contre la voiture. Je ne compris qu'après ce qui l'avait ému : mon visage était constellé de minuscules éclats de verre par où du sang coulait. Je ne sentais rien. Un éclat un peu plus gros m'a laissé une cicatrice sur la lèvre supérieure. Les gendarmes nous apprirent que le cheval avait été abattu parce qu'il avait les jambes cassées.
(Les jambes, pas les pattes.)

Comme il fait beau, je fête mon mois de convalescence en sortant le vélo pliable. Bien emballé, il a passé l'hiver sans dommages. Un petit peu d'air dans les boyaux et le revoilà tout pimpant, me menant matin jusqu'à Seijo Ishii où je fais des courses, puis après-midi jusqu'à Akihabara où je traîne dans de vieilles rues que je connaissais pas, à l'écart des commerces d'électronique. Pas plus de 15 kilomètres en tout, histoire de ménager ce qui reste des clips. Ça commence à prendre des proportions mythiques, tout cela, ou fantasmatiques. Faut que je me dise une fois pour toutes que je suis guéri et puis basta !

T. quant à elle rédige des documents administratifs. Quand je rentre, elle a fini mais un problème avec la nouvelle version de Word empêche le formulaire préformaté de s'imprimer correctement (il provient d'un Word plus ancien). Du coup, après le dîner, elle retape tout sur un autre ordinateur (que par chance, elle a encore).

Moi, je ne vais pas plus loin parce que je suis enfin entré dans ma bulle d'écriture pour le prochain colloque. Il était temps, c'est dans moins de trois semaines... Pour sûr, le JLR va raccourcir d'ici là.

samedi 26 avril 2008

Quelque chose — ma berlue ?

Trois passages du Rivage des Syrtes bien relus hier soir, notes ce matin de 6 à 8 pour le cours de 10 à 12. Il s'agit, dans l'économie du roman, du moment d'extrême exacerbation des sentiments et fantasmes d'Aldo (la cérémonie aux morts, p. 65-68) avant qu'une preuve matérielle ne vienne le conforter, comme si elle était produite par le désir d'Aldo (le bateau sans immatriculation dans les ruines de Sagra, p. 70-74), et qu'il ne retrouve celle qui sera pour lui à la fois appui et guide (Vanessa, voyage de la Chambre des cartes à Maremma, p. 81-84).
La vision du cimetière militaire en coupe géologique, avec son empilement de cadavres inutiles, la mort-monstre de trois siècles se nourrissant des vivants de la surface, corroborent la devise (66) polysémique (272) d'Orsenna et détachent Aldo de la tutelle de Marino, de sorte qu'ayant retrouvé le bateau clandestin par un hasard que guident encore une fois la colère et le dépit, Aldo décide de ne pas en référer au capitaine, croyant faire cavalier seul et basculant sans le savoir du côté des comploteurs.
Je ne me lasse pas d'expliquer une fois de plus les jeux mimétiques d'assonances et d'allitérations qui font du transport nocturne (voiture-métaphore d'un Aldo qui s'abandonne) un des plus beaux moments de ce livre (le paragraphe de la page 81 à 82).
Les conversations entre Vanessa et Aldo sont d'époque... Quelque chose — ma berlue ? le désœuvrement lascif des personnages ? —  les fait ressembler à celles de L'Année dernière à Marienbad ou à celles des Petits Chevaux de Tarquinia...

Sautons un demi siècle. Vous l'avez vue, la flamme à Nagano ? Plus du tout ! Symbole soufflé par les nationalismes, voilé par les drapeaux. Ça commence à castagner entre peuples, le parfait contraire de l'olympisme. Il est temps que les Chinois ouvrent la porte...
Je vois ça après le saint-Martin où T. et moi avons partagé une grande salade niçoise et un poulet-frites en admirant le ciel qui virait au noir, et les courses que nous nous sommes dépêchés de faire dans Kagurazaka avant que la pluie ne tombe.

Ce matin, j'ai vu Ségolène Royal au 20-Heures de France 2 d'hier. Elle s'est exprimée de façon très claire et très posée. De la longue intervention de Sarkozy, elle n'a trouvé « ni le cap ni la cohérence » et assimile le programme fixé (?) à « une feuille de déroute », griffonnée par celui qui, selon Jean Véronis, prétendra qu'il a encore changé... (Pas encore vu Véronis dans Ce soir ou Jamais de jeudi, ce sera pour demain).
Pendant ce temps-là, un peu partout en France, des gens se jettent sous des trains...

vendredi 25 avril 2008

D'hôtels, de bouche et de taxis

La flamme inolympique est arrivée au Japon. Suite au rejet des Schtroumpfs par les autorités japonaises, un accord a été passé pour rebaptiser flam-attendant les gorilles bleus de Chine qui n'ont plus le droit de tabasser les contestataires. Dès ce matin, six heures, dit-on, une nuée d'hélicoptères survolait Tokyo, sans doute pour protéger un déplacement secret de la chose vers Nagano où elle sera confinée. Arts martiaux contre des poings (points ?) levés, langues de bois contre langues coupées, carburants par tonnes all over the world pour la pureté des Jeux, frais d'hôtels, de bouche et de taxis pour la nuée encadrante, le coûteux et inécologique symbole attilesque grille où il passe, en réalité, tout espoir de paix.

Encore une belle sortie de Raphaël Sorin. Après le coming out de ses relations avec des Belges, cette belle pièce d'artillerie : « Jonathan Littell, qui s’est illustré en publiant une énorme choucroute indigeste, a eu une sorte de remords. Il a exhumé le livre d’un Belge, Degrelle, fasciste wallon, inventeur du « rexisme », variante criminelle et crétine du nazisme, qu’il avait lu au cours de ses recherches pour Les Bienveillantes et dont il fait l’exégèse. L’ouvrage, intitulé La campagne de Russie, est étudié d’une façon telle que j’ai cru d’abord à un pastiche de Barthes, Deleuze et Guattari par Patrick Rambaud qui aurait abusé l’éditeur (L’arbalète/Gallimard), en inventant aussi de toutes pièces un auteur allemand non traduit, Klaus Theweleit.»

Après une matinée de rangement de documents dans l'ordinateur et le disque externe, déjeuner avec David au Downey, un hamburger fait maison, ça faisait longtemps. On discute du désarroi de certaines de nos étudiantes de 4e année (pas toutes) qui, doutant que les études servent à quelque chose, sentent que c'est bientôt pour elles l'heure du grand saut dans le vide de la société. Partir en France ? Ailleurs ? Se marier ? Continuer des études ?... Notre rôle ? Les aider à réfléchir... Oui mais si c'est avec des idées de libération et d'indépendance, au prétexte de réalisation de soi à la française, ça peut aussi, dans la société japonaise, produire de graves catastrophes. Ce ne sont pas des cobayes pour expériences de pédagogues...
Au bureau pour finir un programme de cours et préparer le voyage : Bashung (Bleu Pétrole) dans le baladeur mp3, à écouter à pied et dans le métro, et dans l'ordinateur portable un Ce soir ou Jamais pour le shinkansen ; celui du jeudi 17, débats sur OGM et crise alimentaire, TRÈS instructifs... — Et combien de plantes modifiées dans ces champs que le train traverse ? Et combien de morts de la faim pendant que j'écoute parler d'eux ? Et combien je coûte à la planète, à bouger comme ça, de 700 kilomètres chaque semaine ?

Bashung (voir liens mercredi). Des ambiances musicales très marquées, qui vont profond dans la tête et jusqu'à la peau parfois, l'impression rare d'être chez quelqu'un et d'y être bien. Comme un Légo, puissance neuf minutes, et cette reprise de Suzanne, d'une incroyable simplicité — mais personne n'avait osé ça. Osez, Joséphine, qu'il disait. Suis moins convaincu par Il voyage en solitaire, problème de guitares, mais surtout parce que, là, Manset complètement indépassable.

En dînant, une demie-heure de Nouvelle Vague, le Godard de 1990, pour savoir si je peux l'utiliser au séminaire sur le thème du double, dédoublement, double personnalité. Mais pas possible : j'essaie d'imaginer les têtes en face de cette merveilleuse — pour eux ahurissante et ennuyeuse — construction. Que dis-je ? Sublime ! Mais que je ne saurai leur expliquer, ou même seulement leur présenter, incompétent que je suis, là. (Et pas que là.)
On continue la soirée avec Ridicule (Leconte, 96), film moyen, déjà connu, bien clairement narratif, bonne leçon. Pas désagréable du tout. À mon niveau ?

jeudi 24 avril 2008

Endoscopique, pour ceux qui créent

Jamais deux sans quatre. On dirait qu'Éric Chevillard est papa ! Félicitations !

Le matin, je lis une info Roubaud des concours chez François, le soir je la retrouve chez l'Assouline, sans référence. Vachement honnête, le gars. On aura beau dire que l'info est publique, qu'elle avait peut-être déjà circulé ailleurs (mais je n'ai pas vu où), ça ne m'enlèvera pas de l'idée qu'un petit lien n'aurait pas fait de mal.
D'une manière générale, je trouve qu'à quelques notables exceptions près les littéraires du web sont peu réticuliers. Ça tient à la nature de leur art centripète, ou endoscopique, pour ceux qui créent. Des fois, on dit introspectif, aussi. Mais pour ceux qui (ne) font (que) dans le journalisme, c'est de l'anti-jeu.

Entre le matin et le soir, trois cours et un premier déjeuner depuis la rentrée avec mes collègues (j'estime que ma convalescence est terminée). Pas de temps pour la lecture ou quoi que ce soit d'un peu distrayant, si ce n'est un ou deux dessins. Et puis il pleut tout le temps ; T. me dit au téléphone qu'on n'en avait pas tant reçu depuis cent trente ans. Je n'y étais pas mais je veux bien la croire.

« Dans le brouillard sous les projecteurs
on ignore
à quel moment du cauchemar on se trouve » (Lutz Bassmann, Haïkus de prison, p. 71)

PS : une petite dernière, pour la route. Consultant mes liens entrants, je constate une arrivée dans mes pages suite à googlage de :  Je recherche une étude stylistique sur le roman Vipère au point.