Journal LittéRéticulaire

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lundi 31 octobre 2005

Autant la métaphore que la métabole

« Le fileur reste à trente mètres du lièvre. Mais même à cette distance, il faut du sang-froid. On a peur, vous verrez, d'être repéré. On a besoin de quoi sur le type qu'on suit ? de connaître les horaires, de vérifier qu'il va à son travail et non voir sa maîtresse, vérifier qu'il a une voiture, se renseigner si elle est gagée ou non. Les gens mènent leur vie, continuent de vivre une vie déjà commencée, n'en changent pas souvent. Nous, on se limite à un aperçu. On ne peut pas prendre en compte leur enfance. On véhicule des lacunes. On s'en tient là, à l'immédiat. On ne veut pas les connaître, on ne veut rien savoir, ou bien savoir le minimum, un nom, une adresse. Dès qu'on connaît, on a pitié, on ne veut pas avoir pitié, pas fraterniser. Les gens sont tous pareils, tous sauvables. Tous ont des circonstances qui atténuent le délit. Ça a un côté fumier, le contencieux.» (Alain Sevestre, Les Tristes, p. 100)

Est-ce que cela répondra pour les odeurs de pied ? Est-ce que ce ne devrait pas être la solution par le vide pour tous les problèmes de l'humanité ? Est-ce que donner le pouvoir à Sarkozy et continuer la charité avec les SDF est ce que l'homme a de mieux à faire ? Les personnages de Sevestre ne pensent pas comme Sevestre (je crois), tout comme Bouvard et Pécuchet ne pensent pas comme Flaubert (j'en suis sûr). Ils expriment une virtualité paradoxale et sincère...
Ce que file le fileur, c'est autant la métaphore que la métabole.

« C'est l'époque où on quitte un petit peu le monde de la rédaction, à proprement parler. C'est-à-dire que l'exercice roi va soudain être l'explication de texte, et non plus la production de textes, de compositions françaises, comme c'était encore le cas à la toute fin du XIXe siècle. C'est une époque où on sent les choses basculer à l'école même. Par exemple, il ne s'agit plus d'imiter les écrivains, puisque c'était le principe de la composition — et on y revient maintenant, c'est tout à fait étonnant de voir comment l'histoire fait des boucles, des spirales, etc. C'était un exercice qui était très prisé à la fin du XIXe et qui cesse de l'être puisqu'on décide en gros que les écrivains n'ont plus à être imités, ils sont à part [...] » (Gilles Philippe dans l'émission Tire ta langue du 22 juin 2004.)

On y revient maintenant, dit Gilles Philippe. Certains ici en savent quelque chose !
Je le cite parce qu'il sera jeudi après-midi à l'université Aoyama Gakuin dans le cadre du colloque Sartre pour parler de la langue littéraire en France de Gustave Flaubert à Claude Simon : pour une autre histoire de la littérature française (1850-2000). Je tâcherai d'apporter de Nagoya son Sujet, verbe, complément (Gallimard, 2002) pour me le faire dédicacer... hé hé hé...

Ici, c'est le lieu du JLR, un des lieux où se croisent des gens qui lisent et des gens qui écrivent. Un lieu que je voudrais mieux cerner dans quelques jours. J'y réfléchis...
C'est aussi le lieu du GRAAL, investi ce soir par l'esprit des Goncourt vilipendant d'avance ces jurés qui ne reconnaissent que les valeurs établies, qui donnent de l'argent à ceux qui en ont déjà pour qu'ils en aient encore plus. Le Goncourt, c'est souvent des cons qui se gourent...
Et puis une belle discussion sur Assia Djebar. Et pourquoi elle est indispensable dans cette génération littéraire issue de l'Algérie de l'indépendance. Elle pose des ébauches de personnages, des situations floues, des paroles ambiguës. Le texte les tresse, les disperse et les rapproche. De ces interactions, l'espace lectural s'emplit et, selon les dispositions du lecteur, du sens se produit, plus volumineux que d'un texte narratif conventionnel. Ces façons d'être à part qu'ont ses femmes d'Alger (dans leur appar(jus)tement) donnent voix à leur diversité si difficilement transformable en une simple ligne politique. On en reparlera...

dimanche 30 octobre 2005

Où il est l'absorbe

J'ai un peu de mal à réfléchir, ce soir. Ça déborde. Je gère...
À la calme matinée d'intérieur — linge, aspirateur, bain — a succédé une gentille montée de la Kagurazaka, jusqu'à un restaurant de tonkatsu où je n'avais pas mis les pieds depuis le temps où un certain Serge m'y emmena. Encore un qui ne donne plus de ses nouvelles. Dommage que nous mourions sans nous revoir. La Chine où il est l'absorbe.
Le milieu est une bouche transpercée d'un pieu — 中

Pendant que nous déjeunions de ce qui n'était pas si bon, trois ou quatre centaines de randonneurs du troisième âge ont défilé dans la rue, par contingents qu'autorisait le feu d'Okubo-dori. D'où venaient-ils ? Où allaient-ils ? J'avais vu des étudiants en colère, des ouvriers en grève, des processions en deuil, des colonies en vacances, des rollers en dimanches mais jamais encore des seniors en urban trek.
Il y a du mouton dans toute foule — 群集

Suite du cycle Sartre à l'Institut. Les Mains sales ne le sont que par la nécessité de celui qui dit aimer les hommes... Et l'irrécupérable qui devait le tuer pour des principes l'a peut-être fait par jalousie. Bel enregistrement vidéo pour France 3 Bretagne Pays de Loire en 1978 (et non pas la version qu'annonçait le programme).
Moins de trente personnes dans la salle. Sartre n'a pas la cote ! Trois du GRAAL, en tout cas...

Passage à la maison. Au quatrième, T. trie les affaires de calligraphie de son père. Des kilos de papier vierge, des pierres à encre, des pinceaux de toutes tailles... De mon côté, je finalise et lance la nouvelle version de Litor, via le robot de l'université Paris 3. Six ans qu'on l'attendait, celui-là ! M'a quand même fallu près de deux semaines pour comprendre comment gérer tous les paramètres (d'ailleurs, je n'ai pas tout compris, mais pour l'essentiel, ça ira, je pense...).
...l'outil change l'écriture continue l'aventure humaine par la main tient l'outil... — 書体

Puis retour à l'Institut, de nuit. Cette fois, jointure parfaite : j'ai tenu compte du temps de présentation en japonais, jugée nécessaire dans le cadre du colloque, et j'entre dans la salle au moment même où finit le générique de Les jeux sont faits, film de Jean Delannoy de 1947, sur un scénario de Sartre. Si un peu d'émotion passe, grâce aux acteurs peut-être, c'est en oubliant tout le désagrément d'une histoire tirée par les cheveux.
Je ne ferai pas ça tous les week-ends...

samedi 29 octobre 2005

Les glaces de votre sommeil

[RLVS-6] « Elle s'occupa beaucoup du jardin qui avait été laissé à l'abandon, elle s'était déjà beaucoup occupée de celui qui avait précédé, mais cette fois elle fit, dans son tracé, une erreur. Elle désirait des allées régulièrement disposées en éventail autour du porche. Les allées dont aucune ne débouchait sur l'autre, ne furent pas utilisables. Jean Bedford s'amusa de cet oubli. On fit d'autres allées latérales qui coupèrent les premières et qui permirent logiquement la promenade.» (Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, p. 35)

Dix ans de mariage, passés à U. Bridge, dix ans d'ordre, de douceur et de perfection (p.33) — toute imitative (p. 34) car Lol n'y est pas, là, Lol hiberne. Elle a pris un pont... en forme de U. Tout pont traverse quelque chose. Celui-ci non. Il vous fait quitter une rive à 17 ans, vous balade au-dessus d'on ne sait quoi, on ne sait où, et vous ramène sur la même rive, dix ans plus tard. Vous avez 27 ans. Vous vous appelez Lol et vous voyez passer Tatiana avec un homme, sans la reconnaître. Quoique... ce baiser, cette fougue, ça vous remue quelque chose au tréfonds (p. 38-39), ça se fendille dans les glaces de votre sommeil (p. 34), un peu de jalousie aussi. Vous envisagez déjà le prince charmant. Vous remarchez — dans les rues.
C'est entre le retour de U. Bridge et ce baiser furtif que se situe le moment de l'erreur du jardin. Le narrateur qui nous mitonne ça aux petits oignons, les siens (« aplanir [...] défoncer », p. 37), choisit de signaler cet incident vraiment sans importance, croirait-on d'abord, — des petites erreurs, on en fait tous, alors pourquoi celle-ci ? — à moins que Lol n'ait fait que celle-ci en dix ans... Il s'agit très innocemment et en suivant son idée personnelle (après des années d'imitation des autres) de tracer les allées du jardin ; ce faisant, Lol projette quelque chose de sa structure interne, ou un certain constat de sa vie, en traçant des impasses qui obligent à revenir au porche pour prendre une autre impasse... Son histoire avec Michaël l'a ramenée à la maison natale, son mariage avec Jean idem. Est-ce promis à recommencement ? Probable qu'elle ne comprend pas comme nous son lapsus, puisque c'en est un, mais elle constate comme il est simple de faire des allées latérales... pour la promenade. Alors va pour la promenade ! Façon de commencer à se prendre en main.
L'erreur de tracé du jardin est le point d'inflexion caché, le sésame involontaire qui libère un pêne dormant, met du jeu dans un corps trop bien ordonné, que le baiser viendra bientôt remuer... [/RLVS-6]

On n'est pas arrivé à la page 51 ; faudra que j'accélère un peu, la semaine prochaine. Katsunori avait l'air de dire que je le pouvais maintenant, que les étudiants me suivraient. Essoufflé, je rentre à la maison pour resortir aussitôt avec T., aller chercher pitance au Saint-Martin avant l'après-midi sartrienne.
La salle est loin d'être pleine, ce qui est tout de même étonnant. Au dernier colloque Sartre auquel j'ai assisté, à l'université Aoyama, en 2000, monté par le même enthousiaste professeur Ishizaki Harumi, il y avait foule ! Les films intéresseraient-ils moins ? Deux nous sont proposés.
Le premier est du théâtre filmé, Les Mouches (1978), d'après la pièce de 1943. Je ne connais ni les acteurs, ni le réalisateur, mais c'est très bien joué, très juste dans une grandiloquence presque puérile (Oreste et Electre sont encore des enfants). Cette pièce que j'ai lue en gardant mes distances, que j'ai entendue sans y entrer, je la vois filmée et j'y pénètre totalement — malgré quelques lourdeurs. Je comprends enfin ce que veut dire Oreste quand il dit, à Jupiter : « Les mots que je dis sont plus gros que ma bouche.»
Le second film, Les Orgueilleux (1953), d'Yves Allégret, transforme les mouches en bactéries avec un superbe coin du Mexique quand naît une épidémie de méningite cérébro-spinale. Entre les pétards et les cercueils, Michèle Morgan rencontre Gérard Philippe, forcément.
Entre les deux films, presque une heure. J'ai le temps d'ouvrir mon portable pour le connecter, lire et commenter les échanges entre François et Alain, entrevoir DG avec qui j'aurais pu déjeuner hier mais que je n'avais pas réussi à joindre, enfin revoir Au Fil de l'eau de nouveau installé en terres nippones, capturer Hisae pendant la pause de son cours pour lui donner un petit cadeau d'anniversaire, repasser au marché de produits biologiques qui se tient pour la première fois dans le jardin de l'Institut et faire un brin de causette avec FS et CF.
Il a plu un peu.
Quand je rentre à la maison, vers 20h30, le chantier de destruction des maisons est calme.
Ça sent le cèdre.

Mon regret du jour : avoir oublié les disques que j'avais promis à Katsunori. Je m'en veux.

« Ils aimaient la rue de Turbigo parce qu'elle ne coupait pas le boulevard de Sébastopol à angle droit comme la rue Réaumur. Son dévouement à trancher les trois premiers arrondissements leur allait sans cesse, même sur le plan, qu'un trait de rouge surlignait, au mur. (Ce qu'il faut retenir c'est le tranchant. Le tranchant.) » (Alain Sevestre, Les Tristes, p. 63)

vendredi 28 octobre 2005

Je dîne et je suis à toi...

Même dans le plus mauvais livre, on trouvera d'excellentes paroles.
Plus j'avance dans celui-ci, plus je m'y ennuie. Un épisode de secte était un peu plus animé mais il s'est achevé sans suite ni résultat. Le décousu du personnage est tellement pathétique que je ne lis plus que pour savoir ce qu'il peut y avoir de pire — littérairement parlant. Dire que ce truc risque d'avoir le Goncourt, c'est dire le total discrédit de ce jury. Avec aussi de la franche immoralité, qui ne date pas d'aujourd'hui : il y a un siècle, ce prix était conçu pour aider un nouvel auteur, prometteur et plutôt dans le besoin...
Bien sûr, si Toussaint l'a, je dirai que c'est un jury intelligent. Même Weyergans...

« Je me sentais de plus en plus mal à l'aise : on m'avait souvent parlé show-business, plan médias, microsociologie aussi ; mais art, jamais, et j'étais gagné par le pressentiment d'une chose nouvelle, dangereuse, mortelle probablement ; d'un domaine où il n'y avait — un peu comme dans l'amour — à peu près rien à gagner, et presque tout à perdre.» (Michel Houellebecq, La Possibilité d'une île, p. 153-154)

J'ai dû ressentir ça quand j'avais treize ou quatorze ans. Bienvenue au club.

Je ne suis pas non plus très emballé par l'Histoire de la lecture qu'essaie de nous conter Alberto Manguel. Dissertations d'érudit à déguster dans un bon fauteuil cuir, avec des glaçons sucés et resucés. Mauvais départ : tout de suite centré sur l'Occident, Saint-Augustin et tout ça... Tel que c'est parti, ça va être une histoire de la lecture humaniste et bourgeoise. Trop peu pour moi. Je n'ai rien contre l'humanisme mais ce n'est pas objectif. La lecture, ça commence avec des traces d'oiseaux dans la neige, des couleurs de nuages, des bornages de terrains, des barres griffées à des troncs pour compter des bêtes...

Non, je n'ai pas mauvais caractère. Mais mon temps est compté. Avec un mal de tête. Et des travaux juste devant nos fenêtres. Je sors me promener un peu dans l'après-midi. Je marche jusqu'à l'hôtel Edmont, dans ce quartier en totale modernisation depuis trois ou quatre ans, bureaux et administrations, et où la vie commence à s'étoffer. M'assied sur un banc pour préparer un peu mon cours de demain. Prends quelques photos. Dont celle de ces bureaux où, à chaque étage, trônent des portraits de personnages mêmement disposés, sans doute importants pour l'entreprise ou la famille, mais pas les mêmes...
Remonté au hasard jusqu'à la station Suidobashi, j'entre dans l'enceinte du Tokyo Dome, immense stade couvert entouré d'un parc de loisir et d'attractions foraines. Pas de match aujourd'hui, c'est relativement calme, c'est-à-dire tout de même très animé. La grande roue est vraiment haute et permet sans doute de voir loin, jusqu'au Mont fuji, et toute la mégapole de Tokyo. Elle n'a pas d'axe, la grande roue, pas de rayons, alors on y a fait passer des montagnes russes qui traversent aussi un bâtiment, derrière.

C'est à ce moment que David m'appelle, me rappelle plutôt puisque j'avais essayé de le joindre en début d'après-midi. Je voulais lui dire que le document de l'Ambassade au sujet de l'ilotage de secours des Français en cas d'extrême nécessité (séisme ou autre), trouvé dans un recoin du site web de ladite ambassade par le pugnace Christian, ne mentionnait que le Japon de l'Est (la Circonscription consulaire de Tokyo). David me confirme que Nagoya fait partie de l'ouest, doit donc être géré par le Consulat à Osaka. Mais pas de lien web de Tokyo à Osaka ! Sur cette page, on parle bien d'Osakaka (kaka, si, si !), mais pas de lien vers là-bas. Trop loin, sans doute. On n'a pas leur adresse web. Si mes parents me cherchaient par exemple, dans l'urgence d'une catastrophe, il faudrait déjà qu'ils aient un mode d'emploi du Japon ! (L'autre bout du Japon, il est là !, avec des infos périmées, d'ailleurs...)

Après cet intermède, je reprends ma promenade, au hasard, comme Lol dans les rues de S. Tahla. Oui, parce que je continue à lire, de temps en temps... Vers le nord du Tokyo Dome, je ne suis jamais allé à pied à la station de Korakuen. J'y suis déjà passé en métro. C'est même pas loin de là, dans le quartier de Koishikawa, un peu plus au Nord de Korakuen, qu'il y a treize ans et quelques mois, mon ex (qui n'était pas encore mon ex) et moi avions été logés par l'université qui m'invitait au Japon. Sur les lieux de ce passé, j'avance toujours prudemment. Mais rien n'est reconnaissable. Il y a maintenant un immense centre commercial en bordure du parc d'attraction, mêlé à lui et à la station de métro. S'appelle LaQua. Décline le thème de l'eau... Du bon boulot. Je ramasse des infos pour de futures promenades avec T. car après tout ce n'est jamais qu'à vingt minutes à pied de chez nous, si l'on vient directement ; ça en fait le centre commercial le plus proche.

Voilà, Lola, je rentre, je fais la sieste, je dîne et je suis à toi...

jeudi 27 octobre 2005

D'Europe et de Chine

L'un des récents commentaires de François Bon (billet d'avant-hier, 13:29) ne peut se comprendre si l'on n'a pas accès au texte en question. Parcourant des dizaines d'articles de la revue Europe en dévédé, je suis tombé sur celui-ci, que j'ai envoyé à François dont l'intérêt pour Collobert est connu.

« Danielle COLLOBERT : Meurtre. (Gallimard).
Ce livre d'une jeune débutante contient quelques pages réussies qui sont autant de promesses. La langue est précise, les notations subtiles, l'atmosphère d'une présence indéniable. "Meurtre", plutôt qu'une longue nouvelle, est un poème abstrait. Le "je" du narrateur n'est jamais le même. Aussi l'histoire est-elle encore plus immatérielle que chez les plus audacieux partisans du nouveau roman. Les cadres de l'espace et du temps sont abolis ; les personnages se fondent dans un "no man's land" dont les aspects successifs, si minutieusement élaborés soient-ils, n'arrivent jamais à cristalliser, à prendre corps. Cet univers sans frontières et sans épaisseur, issu de Kafka et de Robbe-Grillet, n'est pas sans exercer quelque emprise sur le lecteur. Mais, à ce degré d'abstraction, les procédés apparaissent un peu voyants. On aimerait que de ce texte se dégageât une unité, ou à tout le moins une cohérence qui le rendît définitivement acceptable. Le crédit littéraire est immense, mais non pas illimité. L'on souhaite à Danielle Collobert de convertir ses dons en une œuvre véritable, dont cet "essai" peut laisser prévoir la genèse prochaine.»
(Yves SANDRE, Europe, oct. 1964, p. 180)

Pour compléter, j'ajoute qu'il y a un autre article, vingt ans plus tard, que voici :

« Danielle COLLOBERT : Carnets 1956-1978, collection Change (Seghers/Laffont).
L'écriture de Danielle Collobert appelle l'image d'une respiration qui ne serait pas régulière continuité mais éprouvante répétition. Le texte en bribes semble remonter de très loin, comme des bulles d'air traversant l'épaisseur des eaux.
On ne perçoit plus ici ni début ni fin, ni dehors ni dedans, simplement le mouvement d'une trouée, la puissance d'une pression. Les mots ne sont là, dans leur dénuement, que lorsqu'ils peuvent se tenir, absolument sans autre étal que leur impérieuse nécessité, dans le silence.
Ce que l'on trouve assez rarement dans d'autres écritures, la dimension de la verticalité, est le propre de Danielle Collobert. Toute virtualité d'extension à l'horizontale, sur l'axe du temps, est bloquée.
« Finalement le roman est une création essentiellement calme — qui laisse échapper l'essentiel — la sensation de bien-être permet des prolongements dans le temps — nécessaire au roman — alors que le malaise produit quelque chose de fort — de total — à l'instant — impossible à dépasser » lit-on dans ses Carnets, retrouvés après sa mort.
L'obsession de la mort précisément, de la disparition, de la dissolution, est ici constante. Comme dans
Meurtre, comme dans Dire  I-II. Mais Danielle Collobert désigne-t-elle autre chose que le lieu de vie lorsqu'elle écrit : « la marge est trop grande entre l'image du suicide et l'incertaine réalité » ? Si c'est dans cette marge que s'inventent les alibis, c'est là aussi sans doute que nous en appelons à la dignité du « métier de vivre ». Une citation de Pavese revient plusieurs fois dans les Carnets : Anche donnette l'hanno fatto - même des petites femmes l'ont fait. Ce sont les derniers mots de l'écrivain, à la date du 18 août 1950. Quelques instants auparavant, Pavese écrivait : Plus la douleur est déterminée et précise, plus l'instinct de vie se débat, et tombe l'idée du suicide.
Pendant la guerre d'Algérie, Danielle Collobert s'était engagée dans un réseau de soutien au FLN, ses Carnets portent également trace de ses voyages, par la simple nomination de villes le plus souvent. Mais l'essentiel est l'écriture, ce qu'elle traverse et par quoi elle est traversée, tout ce qu'elle a impliqué pour cette femme, et notamment cette folle intransigeance qui devait la conduire à ne pas « succomber » à la félicité, au désir reçu comme une menace dans la mesure où l'« écriture n'est pas de ce côté-là : Ce désir est sans issue — transformer ma vie à partir du désir = complètement fou — jamais été dépendante d'un désir physique jusqu'à présent — qu'est ce qui m'arrive — comment vais-je m'en sortir — ».
Paradoxalement, dans leur brutale incandescence, les écrits de Danielle Collobert sont une participation totale à la vie de l'homme, et c'est bien notre mal le plus obscur qui se déchire dans ce qui nous reste d'elle, le sentiment parfois de n'être au monde que pour relier une naissance à une mort.»
(Jean-Baptiste PARA, Europe, janvier-février 1984, p. 208-209.)

Que le dévédé d'Europe est un extraordinaire corpus de recherche, j'espère en apporter bientôt une autre preuve, quand j'arriverai à finir mon article (et à le faire paraître). En attendant, j'ai fait mes trois cours, dont un séminaire de cinéma où nous avons décortiqué presque image par image les 8 premières minutes de Bon Voyage, pour montrer comment se fait une analyse — exercice auquel nos étudiants sont hélas trop peu préparés.
Puis j'ai pris le train. Exceptionnel, un jeudi ! À l'Institut, il y avait une conférence de Françoise Sabban, directrice de la Maison franco-japonaise mais aussi spécialiste de l'histoire de l'alimentation en Chine. À l'écouter parler des différentes phases par lesquelles sont passées l'alimentation et la gastronomie chinoises en Chine depuis une trentaine d'années, j'avais l'impression de lire à livre ouvert dans l'Histoire, avec un grand H, de ce pays. On néglige, on méprise souvent la cuisine comme champ d'étude universitaire, on lui préfère l'anthropologie, la sociologie, la démographie, etc. — et l'on a tort. Comme l'a indiqué FS ce soir, qu'il s'agisse du nombre de restaurants gastronomiques, de la disparition ou de la réapparition des gargottes de rue, de l'accueil fait au fast-food, de la promotion de revues spécialisées, de la réédition de vieux manuels de cuisine, de l'organisation de concours et de congrès, de la définition de grandes cuisines régionales, etc., les informations alimentaires et culinaires dressent un portrait historique d'une grande fidélité et parfois plus fiable que les messages des politiciens ou des idéologues — à l'instar d'une autre histoire par la bande, celle de la Comédie-Française sur France culture, que j'ai commencé à écouter, qui est fort instructive et bien illustrée.
Je n'ai donc pas perdu mon temps. Puis j'ai filé, sans même saluer les amis que j'avais aperçus dans la salle. Il était presque 21 heures, T. m'attendait. Il faisait frais déjà.

mercredi 26 octobre 2005

Mutisme presque total, monacal

Difficile d'être à l'heure, ce matin. Nuit trop courte, sommeil léger.
En cours, les étudiantes parlent mieux que l'an dernier. J'ai changé de méthode : au lieu de demander que toutes préparent le même texte pour discuter des idées qu'il contient, je leur ai proposé de chercher pendant la semaine puis de présenter aux autres des documents sur un aspect (du Protocole de Kyoto) qui soit spécifique et intéressant à leurs yeux, dans des magazines ou dans l'internet, en français ou en japonais, puis de présenter aux autres, qui n'ont pas le document, les point essentiels des textes choisis. Je crois que ça marche précisément parce que les autres n'ont pas sous les yeux le texte de celle qui essaie d'en parler : tout circule par la parole. Ce n'est qu'après qu'on écrit quelque chose.
Autre amélioration, il y a parmi elles une étudiante française, de japonais, qui va vite se faire des copines. Ça change l'ambiance.
Je déjeune d'un sandwich pour préparer des oraux à faire passer à 13h30. Et à 15 heures, c'est la réunion des profs de la faculté. Pendant 90 minutes ; durée tout à fait raisonnable si l'on sait que dans certaines universités, ces réunions peuvent durer des 7 ou 8 heures d'affilée.
Après 17h, vanné, j'essaie de me reconcentrer sur Europe. Sans succès, aujourd'hui.

Par intermèdes, je regarde les commentaires qui sont plus ou moins aimablement déposés sous le JLR — plutôt plus que moins, dans l'ensemble —, avec des ouvertures imprévues, des embranchements vers d'autres sujets, des clins d'œil, etc. Je suis parfois saisi d'un vertige à l'idée de cette multiplicité de lieux planétaires d'où l'on se lit et se répond alors qu'ici même je puis me replier dans un mutisme presque total, monacal. En conséquence, il est probable qu'on en sait plus sur moi à six ou dix mille kilomètres sans m'avoir jamais serré la main que certains collègues d'ici que je salue tous les jours. Et ça n'est pas prêt de changer, bien au contraire.

Dernier de ma série de Mocky, L'Albatros (1971) est aussi le plus poignant. Marion Game et Mocky lui-même y sont épatants, mis en valeur par les candidats d'une campagne électorale bien glauque. Le rythme du road-movie de fuyards ne s'effondre pas dans la vulgarité, sans pour autant tomber dans le panneau inverse de l'embellissement romantique de l'homme traqué.
D'inspiration baudelairienne et soutenu par les boucles musicales et vocales de Léo Ferré, le héros de Mocky a effectivement dans sa tête des ailes trop longues qui l'empêchent de marcher.

C'est l'heure d'Alain Sevestre, je vais essayer de lire un peu de Tristes...

mardi 25 octobre 2005

Me trotte, mémoire et lèvres

Déjà minuit ! Un voyage en train, deux cours à donner, trois heures de boulot sur Europe et quatre demi-heures sympathiques sur Un Linceul n'a pas de poches (Jean-Pierre Mocky, 1975).
Foutue, la journée est foutue. Et bien foutue ! Je ne sais même plus s'il a fait beau... Si, il a fait beau, je me souviens.

Ça m'a fait plaisir que notre lecteur de la côte Ouest ait laissé un commentaire pas con du tout. Même si Vinteix continue à l'asticoter un peu pour la forme. On peut toujours essayer de parlementer. Poser l'artillerie. Non, ne mets pas la sûreté, quand même, on ne sait jamais...
Et toujours cet air arabisant qui me trotte, mémoire et lèvres... Me rend tout miel.

Ce qui me rend tout miel ? Je viens de remettre la main dessus : j'ai retrouvé mes deux disques de Danielle Dax (Up Amongst the Golden Spires, 1987 — semble être une édition japonaise rassemblant Pop-Eyes (1983) et Jesus egg That Wept (1984) —, et Blast the Human Flower, 1990). J'en ai au moins pour jusqu'à deux heures du matin... Souvenirs confus, indicibles encore.
La littérature attendra.

« Quand ça va bien on n’écrit pas. C’est aussi simple que ça, et c’est ce qui rend insipide pas mal de blogs ou aussi de livres qui n’en ont pas tenu compte. Se contraindre à écrire ici tous les jours voudrait donc dire qu’on se contraint à aller mal sur commande ? » (François Bon, sans date)

Diktat refusé (aller mal sur commande... et puis quoi encore... ferait trop plaisir à l'ennemi...). J'écris parce que je vais bien ET qu'en moi quelque chose à dire veut se formuler sur un mode différent du journalistique différent de l'essai différent de tout ce qui met des semaines à sortir et à passer sous fourches pour se retrouver dans des rayons, des poubelles, des salles d'attente, des maisons bourgeoises. Non merci. Ainsi la lutte contre mon propre oubli passe par l'exposition publique et directe, sans papier, sans filet. Une épreuve de lisibilité qui me renforce vivant, étant, et sauve quelques bribes de mon avoir été. Enfin je suis et je fus se croisent et se saluent.
Vas-y Danielle ! Tomorrow Never Knows ! (Beatles tordus et revitaminés... doit y avoir un bout de sampling des Talking Heads... faut que je creuse ça...).

lundi 24 octobre 2005

Ne m'appelez pas "maître", on voit vos dents !

Plutôt repos... me disais-je, ce matin.

Sur le tempo gracquien de François, je poursuis vite mon idée de vitesse.
Chez Lionel, un petit amusement qui m'a attiré un message d'une bête méchanceté (la personne commence par citer mon jeu de mot à deux balles) :

« "Du français sans accents, c'est comme du café sans caféine, du coca sans cocaïne, de la fél sans féline..." Au risque de passer pour un attarde, a part la repetition des "ine" qui lui donne une touche aliterationnesque (barbarisme ? neologisme ? je vous laisse juge) je trouve cette reflexion bien indigne de vous cher maitre... En outre je ne sais pas ce qu'est une "fel", il est vrai que je ne possede pas de dictionnaire (et une fel sans accent doit sans doute etre loin d'avoir vos faveurs). Si vous voulez mon avis je trouve ces blogs d'erudits expatries chiants comme la pluie, et ceux qui touchent au Japon, pour une raison qui m'echappe encore, semblent l'etre plus encore. Lionel Dersot se regarde ecrire, c'est plus fort que lui (vous aussi du reste), et tous ces blogeurs du coin qui viennent se renifler sous la queue ! Vous trouvez pas que ca sent l'ecrivain refoule tout ca ? En cliquant "Berlol" sous votre commentaire je suis alle sur votre blog, puis votre site, puis en googlant votre nom j'ai finalement lu votre C.V. Pffuiiiit ! Mazette ! muscle du cerveau le gonze ! Et puis on vous la fait pas sur le Japon, vous devez desormais savoir aussi bien rouler les maki que les joints ! Vous en savez meme peut-etre plus sur le sumo que Chirac. Ahh ! Le Japon ! Je comprends qu'on puisse trouver ce pays fascinant. Ce raffinement a la lisiere du divin, cette merveilleuse culture envoutante, impenetrable, intemporelle; ses traditions seculaires, ses bateaux-usines a cetaces, ses historiens amnesiques... J'arrete ici, je vais deraper.»

À quoi j'ai répondu ce matin (moins la première phrase, en rapport avec l'identité de la personne) :

« [...] "fél", ça doit être une abréviation de fellation, j'imagine... Pas vous ? C'est un petit jeu de mot sans prétention. Pas vraiment besoin d'être musclé du cerveau, comme vous dites.
Vous avez droit à votre avis, même s'il est faux. Par exemple, je ne sais presque rien du Japon, je passe trop de temps à essayer de bien faire mon travail d'enseignant avec quelques dizaines d'étudiants qui pensent à tout autre chose qu'au français. Et puis à suivre l'actualité littéraire francophone et à relire quelques classiques, voir quelques films, avoir du bon temps avec quelques amis. Je ne suis pas du tout "japonisant", comme on dit ici.
Ainsi, si vous trouvez des blogs chiants, arrêtez de les lire, ou n'allez que sur ceux qui vous plaisent, ou faites-en un vous même. Et si tout vous emmerde, c'est que vous devez mal fonctionner de quelque part. Changez de vie. Partez. Ou suicidez-vous, que sais-je.
Et ne m'appelez pas "maître", on voit vos dents !
PS : pour les historiens amnésiques, je suis d'accord avec vous ; il y a des Japonais qui souhaitent ce travail de mémoire mais le pouvoir actuel serait plutôt du genre à réécrire l'Histoire. J'ai plusieurs fois protesté, dans ce JLR ou en classe, mais ce que dit un étranger leur est à peu près égal...»


Le fond, c'est donc qu'il existe des individus dits français et qui, parce qu'ils habitent aux États-Unis et sont plutôt pragmatiques, refusent d'écrire leur langue avec des accents. Outre le fait que le problème est anachronique, car cela fait bien dix ans qu'il existe des raccourcis clavier et cinq ou six ans qu'il existe un environnement multilingue permettant de changer de langue à condition de savoir où sont les cinq ou six signes utiles, ce qui en principe n'occupe pas beaucoup de mémoire humaine, ces personnes n'ont donc aucune conscience de la valeur historique de leur langue d'une part, ni aucune conscience de la guerre linguistique rampante entre l'anglais et les autres langues, dont le français, d'autre part. Je ne parle pas de ceux qui, passant par hasard dans un pays étranger et n'ayant que quelques minutes pour rédiger quelque chose le font sans accent, mais de ceux qui, y résidant en permanence, collaborent avec l'ennemi à l'éradication des langues au profit d'un sous-produit de l'anglais composé de cinq cents mots de moins de dix lettres.
Il y a dix ans, quand je disais à des collègues japonais qu'ils pouvaient avoir des accents aigus, graves, etc., ils invoquaient leur incompétence à comprendre ce qu'il fallait faire — et ils n'avaient pas tout à fait tort. Aujourd'hui, ils écrivent sans difficulté la langue de Molière, surtout avec le programme du clavier français canadien qui correspond au QWERTY de base qui sert au japonais. Et il m'arrive de temps en temps d'écrire du japonais avec mon clavier AZERTY — et un petit effort de mémoire. On appelle ça le respect mutuel.

Remontons à la surface. Il a fait beau et je n'ai pas eu mal aux dents, moi. Au saint-Martin, il restait une portion de boudin, que j'ai prise, avec des frites au lieu de la purée. T. a pris du roti de porc qui avait aussi l'air très bon. Je suis revenu et j'ai préparé le GRAAL sur Assia Djebar dans les bruits de travaux, ceux d'à-côté et ceux d'en-face.
Une fois à la Maison franco-japonaise, nous avons repris Femmes d'Alger dans leur appartement, en commentant la nouvelle la plus ancienne, Il n'y a pas d'exil, qui date de mars 1959. Une femme de 25 ans que sa famille veut remarier, les lamentations des voisines qui pleurent le fils mortellement accidenté le matin même, la situation de réfugiés, les paroles de femmes qui osent exposer leur conscience d'être à la fois femmes et algériennes, tout cela par touches, ambiances, petits mouvements et paroles apparemment anodines, sans volonté pédagogique, sans vouloir mettre la littérature au service d'un combat. La grande classe.
Ensuite, restaurant italien, un peu bruyant mais bon et sympathique, dans le quartier d'Ebisu. S'appelle Vacanza. On cause fort nous aussi. Laurent dit que Roméo et Juliette est une des plus profondes tragédies de Shakespeare. C'est vrai. Moi, je trouve regrettable que Roméo se tue alors que Juliette n'était pas vraiment morte, c'est tout.

dimanche 23 octobre 2005

Un morceau filandreux, nourrissant mais sans goût

Allez, je vais me le mettre ici en pense-bête. Sinon, j'oublierai.
1. Rapporter quelques disques de rock français des années 70 et 80 pour Katsunori qui va faire le DJ à une petite fête pinardière, les lui passer samedi matin.
2. Trouver des paroles à la suite de « Bien malheureusement / Hisae a trente ans !...», sur l'air de Happy Birthday to you, avant le 30.

Je les ai vus, ces deux-là, presque deux heures durant, se ou me renvoyant des balles, faisant pas les fiers à l'échauffement mais me battant en match, comme toujours. Gagnent beaucoup avec leurs services, et moi je deviens petit bras quand s'agit de mettre des points. Mais par ce beau soleil, un tel ciel bleu, on va pas s'attrister. Loin, le règne des pâtes en sous-sol : on va au Tsubame Grill, en hauteur dans la galerie commerciale de Mark City, excellents hambourgeois à la sauce bourguignone. Et on cause. C'est là que j'apprends pour le DJ et aussi pour l'anniversaire.
Hisae, que j'avais croisée hier après-midi, avait envoyé un courriel téléphonique à Katsunori pour lui dire que j'avais une belle cravate avec des citrouilles. Je n'en revenais pas. Katsunori n'y avait rien compris : il m'avait vu le matin, en cours, avec une cravate à rayures. Ça doit être la première fois en plus de dix ans que je change de cravate dans la journée...

Dans les métros et dans le bain, lecture de Houellebecq, mis de côté depuis un bail. M'ennuyait ferme, quoique mou irait mieux. Aujourd'hui, arrivé aux aventures sectaires du comique Daniel, je lis quelques dizaines de pages tranquillement. C'est-à-dire ni avec plaisir, ni déplaisir, ni ennui, juste tranquillement, comme on mache un morceau filandreux, nourrissant mais sans goût. J'en suis maintenant à la page 150 et je ne comprends toujours pas l'intérêt de cet auteur. Sans doute est-ce parce que tous les goûts sont dans la nature. (Je continue par acquit de conscience professionnelle...)

De même, je ne vois pas bien ce qu'il y a d'intéressant dans La Désenchantée, film de Benoît Jacquot (1990) que je vais voir à l'Institut. Rimbalderie d'une adolescente basse de plafond — et Godrèche joue gauche. J'ai eu bien plus de plaisir avant le film à voir DG puis Jephro au café du coin !
Meilleure impression filmique, avec T., en dînant et après : on regarde Monsieur Hire de Patrice Leconte (1989). Rien à dire : c'est bien joué. Mais tellement statique qu'on s'y endort presque. Les dialogues, la mort dans l'âme un peu kitsch du sieur Hire, c'était déjà du Houellebecq. Chez Simenon ? Si si, revoyez-le, je vous jure !

Ça me ramène à la vitesse narrative, des textes comme des films. Et un constat : sur toutes mes notes Duras, avec balises [RLVS], pas un seul commentaire ! Non pas qu'il en faille absolument. Mais je m'inquiète : je sais que l'info a circulé chez AgregLettres et sur WebLettres, j'imagine que des agrégatifs cherchent leur pitance, mais à ce point discrets, je croyais pas. Ou c'est trop nul, ou c'est trop génial, ou c'est totalement banal, et d'une façon comme d'une autre, personne n'ose l'ouvrir. Et puis, l'internet change, c'est de plus en plus pour consommer, copier-coller et trafiquer, de moins en moins de partage, de discussions où on prendrait son temps. Qu'importe ! Seul j'irai. Notre destin, etc. Refrain.

samedi 22 octobre 2005

On parle peu de la vitesse des textes

[RLVS-5] On parle peu de la vitesse des textes. Ici, vous avez dix pages qui traitent de quelques heures dans la vie des personnages. Là, vous avez cinq ou six pages qui vous font traverser dix ans de leur vie. Ces vitesses et ces changements de braquet sont conditionnés par la visée du texte : il faut que nous soyons impressionnés par la scène de bal, il faut que quelques semaines de prostration mènent au désir d'aller marcher dans les rues, il faut détailler les deux ou trois heures passées avec Jean Bedford, puis il faut accélérer à fond pour la décennie de Lol mariée, Lol Machine, Lol raisonnable et docile, sans intérêt. Il le faut pour que le narrateur en arrive à son temps à lui, tout en ayant assez bâti pour y loger l'intérêt du lecteur. L'élasticité du temps narré dans le temps narratif est sans doute un des éléments les plus structurants et les moins visibles des romans, alors que c'est un des plaisirs de l'auteur. [/RLVS-5] 
De cela et d'autres choses, en détail, je parle mes deux heures. Le reste de la journée, j'écoute plutôt.

J'ai du retard dans les émissions de la semaine, sur France Culture. Sylvie Germain sur Magnus aujourd'hui chez Veinstein, Bayon et ses Pays immobiles avant-hier. Colas Duflo sur Le Neveu de Rameau dans les Vendredis de la philo d'hier. Mardi, commencera un feuilleton alléchant, en vingt épisodes : Grande et petite histoire de la Comédie-Française.
J'écoute T. et Yukie, au Saint-Martin, en me délectant de mon poulet-frites.
J'écoute Daniel Pennac au 13-heures de France 2 jeudi, après avoir lu qu'il y était dans un blog inconnu et pas mal écrit.
J'écoute quelques collègues de l'Institut plus que je ne leur parle. Ils me voient rarement le samedi après-midi, leur étonnement les amène à me parler. J'y suis revenu parce que je n'en pouvais plus des bruits de destruction et de machines vibrantes dans l'appartement d'à côté. Certains finissent leurs cours et vont rentrer chez eux, d'autres vont commencer ou sont en pause, quelques-uns viennent pour le film de 17h30, S'en fout la mort de Claire Denis que je n'ai pas envie de revoir. J'en ai profité pour rendre les deux Mocky empruntés la semaine dernière et en sortir deux autres : Un Linceul n'a pas de poches (1975) et L'Albatros (1971).

Encore un léger tremblement de terre, ce soir. Sans conséquence. On peut dormir tranquille. D'ailleurs, je vais me coucher tôt, j'ai aussi du retard de sommeil.

vendredi 21 octobre 2005

Perçages de diégèse

Un de ces jours ensoleillés où les nouvelles se bousculent. Je ne dis pas lesquelles. Et puis les petites tâches mises de côté, à la maison comme au bureau. Lecture d'une dizaine de pages d'Alain Sevestre en grande forme au sport mais pas eu le temps de recopier le passage à commenter. Et le livre est maintenant à cinq cents kilomètres. Dans le train, quelques pages de Madeleine Borgomano. Mais l'esprit est ailleurs, dans un rapport à finir. Puis finalement je dors.

Le plus important est peut-être ici. C'est la possibilité de faire un lien direct vers une notice du TLF, grâce à un bidouilleur, je ne sais quelle combine ou adaptation. J'essaie illico pour répondre à une question qui m'a récemment été posée sur l'escient.

T. a préparé un diner de légumes tout à fait à la japonaise. Elle qui ne voulait plus cuisiner pendant des années, traumatisée d'avant, d'avoir été une épouse soumise. Alors je faisais la cuisine, j'aime ça. Ou on sortait, c'était selon, mais jamais l'y obliger. C'est depuis le passage de son père, qu'elle a vu ce que préparait passionnément les gardes-malade, ça lui a redonné l'envie, elle s'est ressouvenue de tout ce qu'elle savait faire de bon. Aussi les courses, le système de livraison à domicile de produits directement issus de coopératives de producteurs, j'en ai déjà parlé, on voit vraiment la différence de qualité, et ça revient finalement moins cher que des courses tous les deux jours dans les supermarchés du quartier qui sont plutôt pour rupins.

Extrait de la préparation de cours sur le Ravissement de Lol V. Stein :
[RLVS-4] Après avoir été une plante verte (potiche du bal), « elle était devenue un désert dans lequel une faculté nomade l'avait lancée dans la poursuite interminable de quoi ? » (p. 24)
À qui peut-on bien assigner la profération d'une telle métaphore filée ? Ni au discours médical que l'on sent lié au traitement que Lol subit, ni au discours familial des siens qui l'entourent et l'assistent, ni au discours de la bonne société informée de l'infortune. Ces discours sont cités et entrelacés dans ces pages de prostration et de convalescence.
Peut-on même voir cela sortir de la plume du narrateur ? Lui, plutôt réaliste, méthodique, s'essayant à une chronique qu'il voudrait objective ? Ça me paraît difficile, tiré par les cheveux ; je ne le vois pas dire des choses comme ça (j'en citerai d'autres du même acabit).
C'est plutôt un exemple de ce que j'appellerai intrusion d'auteur, Duras, en l'occurence. Le texte est dans l'ensemble bien assumé par Jacques Hold, qui gère au discours direct, indirect ou indirect libre les paroles des autres. Mais, cohérence diégétique et logique fictionnelle obligent, il ne peut pas rapporter les propos de Duras !
Ces intrusions d'auteur sont des entorses narratives, des perçages de diégèse. Beaucoup de lecteurs n'en prennent pas conscience, ne cherchent pas d'où peuvent venir ces soudains accès lyriques, métaphoriques, emphatiques qui durent trois mots ou trois lignes, et qui ne collent pas avec le portrait que le narrateur donne de lui-même.
C'est parfois dans l'indécidable : « elle avait oublié la vieille algèbre des peines d'amour » (p. 19), il « chercha dans la salle quelque signe d'éternité » (p. 21). Oui, il pourrait écrire cela... mais ce serait à la limite de la préciosité, voire du ridicule, ça n'entrerait pas dans l'économie logique de son projet de récit. Enfin, l'intrusion d'auteur permet d'augmenter d'un niveau le jeu des discours emboîtés, ce qui ne peut qu'intéresser Duras. Alors Duras, baroque ? [/RLVS-4]
C'est de ce portrait que le narrateur donne de lui-même que tout dépend (quand il y a un narrateur). Par exemple, le narrateur de René Leys couvre totalement l'écriture, sa personnalité déborde du texte et ne laisse passer aucune intrusion de Segalen. Victor peut aller se rhabiller. En revanche, la narratrice de Bonjour tristesse est une vraie passoire, on sent de partout Sagan passer. Ça ne sert absolument pas à juger de la qualité ni de la réussite. C'est un critère descriptif dans la diversité des procédés et des effets littéraires, à utiliser comme toujours avec circonspection et sans intention de dominer un champ intellectuel.

jeudi 20 octobre 2005

La bouche du jeune stagiaire

« C'est bien. T'as mieux à faire. Tu vas pas moisir ici. Ta place, elle est pas dans ce trou.
— Et toi, quand est-ce que tu pars ? Elle est où, ta place ? »

Ces paroles qui constituent le dernier échange de Ressources humaines, de Laurent Cantet (1999), remuent encore une fois le non-dit qui sert d'épine dorsale au film : l'inaltérable différence de classe. Le mot de la fin, ta place, prend un sens ontologique et transcendantal dans la bouche du jeune stagiaire de direction qui a compris après d'amères expériences sur quelle hypocrisie repose l'entreprise. Il pose la question à un ouvrier avec lequel il a sympathisé et qui considérait ta place dans son sens professionnel, la place de la réussite, qu'il lui souhaite sincèrement, alors que lui, l'ouvrier, sait que lui-même n'a pas d'autre place possible — c'est pragmatique, sinon c'est le chômage, et finalement, c'est tout autant existentiel : l'ouvrier n'a pas d'autre place que celle forcément inférieure que lui destine le patron, s'il le veut bien. C'est ça, que l'autre a compris, et pour ça qu'il ne la souhaite plus tant, sa réussite...
La force du film tient d'abord à un début presque documentaire (univers ouvrier peu enviable, longs plans sur l'usine et les machines, volumineux bruit des presses et absence totale de musique), avec un jeune stagiaire presque désagréable avant qu'il ne commence son périple.
Le plus étonnant pour moi, puisque ce dévédé m'a été incidemment prêté par un collègue ce midi, c'est que ce film ressemble étrangement à celui que je regardais hier soir, à trente ans de distance : Camarades de Marin Karmitz (1970), dans lequel un jeune homme refuse d'abord de s'abaisser à travailler dans un chantier naval (bruit, danger, monotonie, enfermement, etc.) pour finir dans une usine parisienne tout aussi insupportable, jusqu'au moment de la révolte, qui n'est hélas pas la lutte finale.

Voilà bien la preuve que mon journal n'est pas, jusqu'au dernier moment, ce que je crois qu'il va être. Je me voyais parler de la publication de La Littérature française au présent (dont j'espère bien recevoir un exemplaire), et de ma contribution à l'annonce de François Bon en exhumant une conférence de Dominique Viart de décembre 2003 — et je vois que JCB est au diapason.
Je m'imaginais glosant sur les commentaires post-kristéviens de mardi — et sur l'impossible entente entre certains commentateurs, à la fois persévérants à me lire (merci !) et prêts à défendre leurs opinions divergentes sans s'affaisser dans le consensus mou (bravo !) — ce serait un échec, le consensus mou, la possibilité de convaincre les autres et de leur faire suivre ma ligne, la soumission presque.
J'avais même l'intention d'aborder la question du foulard. Celui que j'ai mis ce matin à mon cou parce qu'un seuil de fond de l'air était franchi. Et bien utile ce soir pour revenir.
Mais après trois cours et une réunion, je n'ai plus les moyens de faire tout cela. Pour nous aussi l'abrutissement du travail n'a qu'un seul remède : le repos. Maintenant, c'est au lit qu'est ma place.

mercredi 19 octobre 2005

Sourds après vingt minutes

Comme il est indécent
devant un parterre de jeunes filles bien habillées bien maquillées
d'évoquer les sans domiciles de leurs villes
les bâches bleues des déclassés...
d'insister...
Et comme elles s'en foutent !

Ai passé un bon moment à lire des commentaires de toutes sortes sur Finkielkraut après pomadage d'Assouline. C'est plus instructif que dix chroniques de presse — et bien plus cathartique. J'avais essayé d'écouter hier son soi-disant débat de samedi dernier mais ça n'avait pas été possible, c'était trop pénible, j'avais arrêté le dialogue de sourds après vingt minutes. Je crois qu'il devrait arrêter la radio, les cours de philo et partir sur une île avec Houellebecq. Ça nous ferait des vacances.

Sport en fin de journée avec la chronique suée littéraire, avant les fontes et le bain.
« Paul fulminait qu'un rhume l'abatte. Les restes d'un décalage horaire achevèrent de l'éveiller. Il s'habilla, sortit. La pluie avait cessé. On voyait la lune. Il fit escale dans un bar rue de l'Université. Des Danois descendaient des bocks. L'un d'eux, au vin, lisait à la cantonade ce qu'on écrivait des nuits parisiennes dans le guide qui les avait menés ici. Paul le lui emprunta une minute, releva un ou deux noms de lieux souterrains marqués de deux ou trois tours Eiffel selon l'intérêt, dans lesquels on le retrouva perdu un bout de coude au comptoir. La piste de danse, pleine, remuait par paquets. Il se moucha avec dépit, s'y agrégea.» (Alain Sevestre, Les Tristes, p. 51)
Me plaisent ces torsions narratives, ces tournures elliptiques, ces aplats parataxiques qu'hachent des allitérations, ces vers blancs jetés en travers. Chapeau du soir !

mardi 18 octobre 2005

Elle met le littéraire

Maintenant que j'ai à peu près fini de prendre des notes sur Le Ravissement de Lol V. Stein, je me mets à lire les commentaires des autres. J'ai commencé ce matin le livre de Madeleine Borgomano dans la collection folio (foliothèque 60 ; 1997), dans le shinkansen, après correction de deux paquets de copies. Comme la seconde note de la première page renvoie aux annexes, j'ai d'abord lu toutes les annexes, dans lesquelles j'ai retrouvé des propos sensés, quelques beaux délires aussi. Semble que dans la mouvance psychanalytique et dans les études féminines on n'y soit pas allé avec le dos de la cuiller !
Je tire mon chapeau à Madeleine Borgomano (déjà pour la cinquantaine de pages que je viens de finir ce soir et qui correspondent bien à mon cours — ça me rassure — mais surtout) pour avoir sobrement dénoncé la lecture fautive de Julia Kristeva.

« Pour certaines critiques cette "folie" [de Lol] ne fait pas de doute. Julia Kristeva la nomme "dépression et mélancolie" et la juge dangereuse car susceptible de "contaminer" le lecteur. [...]
Mais cette interprétation très négative correspond, en fait, à une lecture très générale et superficielle des romans et ne prend pas en compte les structures de l'énonciation, qui font basculer le sens.»
(M. Borgomano, M.B. commente le « Ravissement de Lol V. Stein », Gallimard, foliothèque 60, 1997, p. 185-186)

C'est fin, comme pique, surtout quand on sait que la spécialité de Kristeva, dans son époque terroriste, c'était précisément les structures de l'énonciation !
J'ajouterai, sans entraîner MB dans mon sillage, que voilà une bonne vingtaine d'années que j'essaie de lire des ouvrages théoriques de Kristeva (Polylogue, Recherches pour une sémanalyse, La Révolution du langage poétique, etc.) — de temps en temps — et que ce que j'appellerai leur enflure verbale, leur ridicule prétention à la scientificité me les font tomber des mains chaque fois. Combien sommes-nous devant cette baudruche sans oser la dégonfler, de peur des miasmes du scandale de lèse-majesté et de l'opprobre qui s'abattrait sur le perceur ?
Récemment, ça semblait plus accessible, tendance portraits de dames, mais dans ma préparation d'un cours sur Sido, il y a deux ans, son livre ne m'avait finalement que très peu aidé...
Au fond, il y a toujours qu'elle met le littéraire au service de quelque chose. Et ça, au fond de moi, je ne l'accepte pas.

Séance de ping-pong avec David, après les cours. Notre défoulement est quelque peu tempéré par la présence inhabituelle de deux de nos étudiantes, devant lesquelles nous devons quand même nous tenir... Un constat s'impose tout de même, David fait sans y réfléchir des gestes pongistiques parfois surprenants de vitesse et de précision.
Quand il y réfléchit aussi. Mais ça, c'est plutôt normal.

Dîner en franche rigolade avec le second Mocky emprunté à la médiathèque de l'Institut. Moins loufoque que La grande Lessive, en noir et blanc à l'exception d'une scène onirique en couleur, Un Drôle de paroissien (1963) a paraît-il été un succès international. Du fait de la présence de Bourvil, évidemment, mais aussi par la maîtrise de l'intrigue, inspirée d'un roman autobiographique alors célèbre (Deo Gratias, de Michel Servin, 1963). Dans un supplément, le réalisateur révèle comment — alors que le film divulgue les techniques de pillage des troncs ! — il a obtenu l'autorisation de tourner dans 25 églises de Paris alors que l'archevêché pratiquait plutôt le refus systématique.... Savoureux !

lundi 17 octobre 2005

La discussion comme jamais cet appartement

Gris clair en matinée pendant que je lis
lumineux pour un déjeuner de retrouvailles
ses reflets durcissent l'après-midi encore à gué
finissent grisaille noyée chute continue dans l'oreille.

Se retrouver, DG et moi, c'est essayer dans un désordre concis et alternatif de savoir ce qui s'est passé depuis sept ans. Tentative avec du sourire et sans hypocrisie. Après ses années à Hong-Kong, le retour à Tokyo ne semble pas trop difficile. Connaître le Saint-Martin sera je l'espère un atout de plus, d'autant qu'on y sert aujourd'hui pour la première fois du confit de porc à l'orange — juste équilibre entre l'épaisseur salée de la viande et le velouté acidulé de la sauce à l'orange. DG a retrouvé quelques cours à donner, des amis avec qui sortir, un rythme. De mon côté, j'explique mes semaines binaires, le cours à l'Institut, le GRAAL. D'autres choses, bien sûr, comme les activités de T. ou le journal à écrire et mettre en ligne chaque soir, de son côté le conjoint et l'enfant, la préparation d'un master de FLE. C'est rare, la bonne entente, et la retrouver, c'est précieux.

Séance spéciale du GRAAL, qui nécessite un peu de préparation, de mise en scène... Comme notre salle de réunion de la Maison franco-japonaise est exceptionnellement prise, nous nous réunissons dans l'appartement au-dessus de chez nous, où logeait le père de T., qui nous a quittés en mai — reste l'urne et la maison des ancêtres (お仏壇). Pour l'occasion, Daniella m'a proposé d'ouvrir un bloc de foie gras qu'elle n'arriverait pas à consommer seule, et de l'accompagner d'un sauternes. Cela ne se refuse pas ! — et m'avait déterminé samedi à ce passage de colis en pleine librairie à Shinjuku. Depuis, j'y ai adjoint quelques autres bricoles...
Rendez-vous dans le hall de l'Institut (je recroise DG qui y descend aussi... normal, son logis est à deux rues du nôtre ! Ah, Kagurazaka, la colline des Français !...) pour ramener mes graalistes à la maison. Malgré la pluie, ils sont tous à l'heure. Arrivés à la maison, accrochés les parapluies, chacun se recueille spontanément devant le portrait et l'urne de l'honnête vieillard — et va que tinte la cloche ! Puis ils l'oublient — tant mieux — et se plongent dans la discussion comme jamais cet appartement n'en a résonné.
Pour contextualiser un peu mieux Assia Djebar et son recueil de nouvelles, j'ai fait appel à deux ressources électroniques, aboutissements d'étonnantes entreprises humaines, de celles qui redonnent de l'espoir quand les guerres passées et à venir nous en privent : d'une part le dévédé d'Europe dont j'ai imprimé et photocopié deux articles d'un numéro de juillet-août 1976 dont il a déjà été question, d'autre part le fabuleux travail de Jean-Claude Bourdais autour du tableau de Delacroix qui intitule le recueil d'Assia Djebar : Femmes d'Alger dans leur appartement. Je montre plusieurs pages du journal de JCB en expliquant sa démarche, résumant ses explications, ses propositions. Il peut être fier de lui — et satisfait de notre bon escient.

Guerre à venir. Koizumi joue avec le feu, de façon de plus en plus ostentatoire. Hélicoptères ce matin, entendus malgré la grisaille, doute... Oui, c'est bien Koizumi, à moins de deux kilomètres, en visite officielle au temple de la guerre, Yasukuni, là où des criminels de guerre sont honorés en même temps que des victimes. Réactions instantanées de la Chine et de la Corée. Depuis sa victoire aux élections, Koizumi ne se sent plus, dictateur de jour en jour. Pire à craindre.

Tard, nous resteront à goûter, T. et moi, les délicieux sarments citron et orange au chocolat que Fumie nous a offerts. Merci !

dimanche 16 octobre 2005

Quarante secondes !

Comme l'an dernier, le 16 octobre, je suis en phase avec l'actu de l'Institut. On projette des films de Marguerite Duras, on invite Dominique Auvray qui a été la monteuse de plusieur de ses films, et c'est très bien. Félicitations !
Mais dans les bureaux du culturel de l'Institut, a-t-on remarqué qu'il y avait, dans le même bâtiment et pendant tout le trimestre, un cours consacré à Duras ? Non, les bureaux du culturel de l'Institut sont très très loin des bureaux du pédagogique. Les programmes des cours ne leur arrivent jamais et ils ne prennent jamais le temps d'aller en chercher un pour voir si par hasard... Inversement, je me demande si les bureaux du pédagogique sont au courant de ce que concoctent les bureaux du culturel, car la distance est la même, approximativement. Et puis qu'est-ce qu'on en ferait, du prof et de ses étudiants en phase avec l'actu ?

Ce matin, j'ai vu Baxter, Vera Baxter (1977). À recommander aux amateurs de Lol V. Stein — ainsi qu'aux amateurs de flute indienne... ; on y baigne dans un climat durassien, on voit comment des femmes conversent ensemble (Delphine Seyrig et Claudine Gabay) à propos de l'impossibilité de l'amour et de l'inévitable trivialité de l'argent, par exemple. Le fait que Duras montre souvent des gens de milieux aisés ne signifie pas qu'elle les aime, comme il arrive que certains spectateurs ou lecteurs le croient. Ce serait plutôt le contraire...

« J'ai eu cette chance, d'être reléguée au rang des indigènes. C'est pour ça que j'ai écrit, je pense, aussi. J'ai pu soulever tout ce que ça recouvrait. C'est une très grande force, chez un enfant, cette liberté que donne la pauvreté, je peux dire la misère à certains moments.» (dans Marguerite, telle qu'en elle-même, documentaire de Dominique Auvray, 2002.)

Quarante secondes ! C'est le temps — très long — qu'a duré le tremblement de terre de cet après-midi dans la région de Tokyo. Frayeur bien normale de Dominique Auvray, puisque c'était le premier séisme qu'elle ressentait — sur scène, avec une traductrice, pour répondre aux questions de la salle. Pas de panique. Deux mètres au-dessus de moi, un projecteur de 7 ou 8 kilos... qui n'a pas bougé. Ouf !
Les courageux, salle comble, ont ensuite assisté à la projection de Liberté, la nuit de Philippe Garrel (1983). Émotion forte, voir ensemble Maurice Garrel, Emmanuelle Riva et Christine Boisson, dans le contexte de la fin de la guerre d'Algérie, un noir et blanc d'élimination d'opposants qui coupe le souffle.

samedi 15 octobre 2005

Choses bizarres comme de l'amour

[RLVS-3] Qu'est-ce qu'on peut bien dire sur ce premier chapitre du Ravissement de Lol V. Stein qui n'ait pas déjà été publié ? Difficile...
Il y a quelques années, j'avais lu beaucoup de choses à ce sujet. J'ai toujours les livres et les photocopies d'articles quelque part. Mais je ne les ai pas relus, cette fois. Parce que la lecture d'un texte, c'est avant tout le texte et soi, le plus immédiatement possible. Évidemment, si l'on passe l'agrégation, il vaut mieux faire tout le contraire : lire les critiques recommandées en priorité sur l'ouvrage lui-même — c'est ce qu'on dit...
La nuit du bal durant laquelle Lol est plantée par son fiancé, telle qu'elle nous est proposée, est un montage avoué du narrateur, effectué à partir du témoignage de Tatiana, sa maîtresse (témoignage qu'il n'hésite pas à mettre en doute), d'autres témoignages, peut-être, dont il tait les sources et sa propre invention (fortement conditionnée par les sentiments qu'il éprouve pour Lola). Autant dire rien de fiable. Pourtant, on n'a que ça ! Alors, plus qu'à la vérité de cette scène, c'est aux failles et aux jointures du montage que le lecteur doit prêter l'œil et l'oreille.
Ce que dit Tatiana de Lola, qui n'est pas « là » (p.12 & 13), donc de Lol sans l'a, c'est qu'elle est, elle aussi, enfermée dans son nom de pierre : absence à soi-même, cœur manquant ou pas fini, depuis toujours, et donc pour toujours. Tatiana y tient, c'est sa thèse, son credo, sa doxa, elle n'en démord pas. Tandis qu'elle, Tatiana Karl, avec ses quatre a, est garantie pure chair désirable. Le système tient comme ça, sur des certitudes — la doxa, c'est ça ! D'où le recours à l'onomastique. C'est un système de conventions bourgeoises, avec ses fiançailles, ses mariages, ses tromperies. Si Lol n'était pas folle — tiens ! comme « Lol » et « folle » se ressemblent, tout d'un coup... — et ne l'avait d'ailleurs pas toujours été (pas étonnant que ça soit tombée sur elle, la nuit du bal), ce serait un danger pour le système, pour sa cohérence d'ensemble, faite d'astreintes mutuelles. Même si Lol pouvait changer et par exemple ne plus être folle, ce serait un danger pour la situation de Tatiana (p. 84). Cela voudrait dire qu'il y a des gens qui changent, qui ont une seconde chance dans la vie, voire une seconde vie ; et ça, ce serait peut-être la seconde fois que Tatiana serait jalouse de Lol (parce que Tatiana, entre son mari et ses amants, elle souffre de ne pas être follement aimée). Parce qu'à l'annonce des fiançailles de Lol, lorsque Tatiana « fut témoin de la folle passion » (p. 13) de Lol pour Michael, elle en avait été « ébranlée », ce qui n'est pas un mot faible.
Le narrateur dit ensuite qu'il ne croit « plus à rien de ce que dit Tatiana » (p. 14). On ne sait pas pourquoi. Mais on remarque le « plus » qui souligne qu'il y a cru, avant ; qu'il y a eu un moment où il croyait lui aussi à la thèse de Tatiana. Il faudra bien que quelque chose soit arrivé pour qu'il cesse d'y croire et qu'il aille tout seul dans une autre direction de penser Lol, après que Lol se sera dépensée pour lui mettre le grappin dessus — peut-être dans la direction de panser Lola... Mais ça, on ne le sait pas encore.
Vraiment, on ne le sait pas ?
N'est-ce pas dans la même page qu'il écrit des choses bizarres comme de l'amour : « mon histoire de Lol », « l'écrasante actualité de cette femme dans ma vie », « venir à ma rencontre ». Il n'y a pas de mots gratuits, chez Duras. S'il y a de l'euphémie, c'est parce que les grands mots sont des pièges et que, voulant écrire sérieusement, il vaut mieux réduire le sentimental au factuel. Si l'on veut en avoir le cœur net, voir tout de suite aux pages 103, 105, puis 112-113. D'ailleurs, ce n'est pas tricher ! Parce que c'est en étant là avec Lol à partir de la page 75 que Jacques Hold peut écrire tout ce qu'il y a avant la page 75, éviter les sirènes de Tatiana — et sortir de « l'inanité partagée par tous les hommes de S. Tahla [...] » (p. 112). [/RLVS-3]

Ça occupe, ça ravit mon temps... Mais ça ne m'empêchera pas d'aller à mon poulet-frites du Saint-Martin. Avec T. qui prend une omelette (à nous deux, on tient l'œuf et la poule). Soleil, encore, quand je vais à la teinturerie. Puis quand je vais chez le coiffeur (enfin !) qui me règle mon compte en moins de trente minutes. Voilà un peu de temps pour un Mocky : La grande lessive (!), de 1968. Dénonciation loufoque du PAF narcotique, déjà. Avec sulfateuses-annihileuses d'ondes hertziennes. Pas de quoi s'ennuyer. Ni crier au génie, non plus.

Rendez-vous façon barbouzes. Kinokuniya de Yoyogi, 18h, rayon des livres français. Daniella vous remettra un paquet pour lundi. Puis chacun repartira de son côté.
J'en profite pour acheter du pain et deux trois bricoles au Seijo Ishii de Shinjuku (jambon, cheddar, aspic, crème de sésame). Il est bien beau, ce soir, ce quartier de Shinjuku sous le crachin, avec tous ces néons, ses trottoirs luisants, cette tiédeur de l'air, encore. Dommage que je n'ai pas mon appareil-photo sur moi.

vendredi 14 octobre 2005

On les voyait dans le camion

Surtout, je ne vais pas à Niigata...

Lecture de Lol au balcon, soleil, beaucoup d'idées (trop pour une séance de deux heures...).

Monté au bureau et déjeuné avec David au Downey, ça faisait près d'un mois, ça nous manquait. Carrément chaleur dans les rues.

En shinkansen, pas distrait par jolie créature à côté, à fond dans le dévédé d'Europe... Revue qui a joué au chat et à la souris avec le Nouveau Roman, ne savaient pas quoi en penser, le jouaient pour d'autres enjeux (marxistes surtout : littérature doit être utile, et tout ça...).

À l'Institut, retrouvé Laurent, François et Petite Étoile pour assister à une projection du film de Duras : Le Camion. Pas vu depuis... peut-être bien 20 ans ! Bonne surprise à la revoyure (et puis les Variations Diabelli, ça ne fait jamais de mal). Dans mon souvenir, on les voyait dans le camion... comme quoi, hein, les souvenirs...
À côté de ça, j'emprunte deux films de Mocky : Un drôle de paroissien et La grande lessive. Je vais bien trouver un moment...

Style télégraphique parce que préparation du cours sur Duras demain matin (p. 14-22). Le bal reconstitué, avec des données de Tatiana (mais Tatiana est-elle fiable ?) et les inventions du narrateur (qui donne des gages de sérieux, méthodique, mais ce ne sont que des gages...). En tout cas, ça dégage !
C'est de l'explication de texte qui se calibre au niveau du sème et du son — en gardant un œil sur les écarts métaphoriques (trous de Duras dans la langue de Hold).

jeudi 13 octobre 2005

Va pour la truite

Un anniversaire, donc. Pour l'occasion, voici le message que j'ai adressé aux membres de Litor, et pourquoi je n'ai pas eu le temps de déjeuner... Je le reprends ici parce que le sujet dépasse le cercle des membres (500 personnes environ) et intéressera l'ensemble des amateurs et observateurs de notre petit monde littéréticulaire (de moins en moins petit, surtout si l'on considère que toute la francophonie est concernée... — ici, francophonie = ensemble des francophones dans le monde).
Et puis, on peut toujours s'y inscrire pour venir en causer !

Chers membres de Litor,

C'est entre le 7 et le 10 octobre 1999 que nous avons effectué les premiers essais de Litor, et reçu les premières inscriptions. Il y a donc six ans que la liste dont vous êtes membres — et censément acteurs — existe.

Nous partîmes 50 dans les premiers jours et sommes actuellement plus de 500, d'une quinzaine de nationalités. Mais je ne sais pas précisément combien de personnes reçoivent réellement les messages car il y a toujours dix à quinze retours pour adresse obsolète ou pour boîte pleine. Ceci juste pour vous donner un ordre de grandeur de la communauté informelle que nous formons.

Je remercie la grande majorité d'entre vous de la relative tranquillité que vous avez laissée à votre modérateur. Et je remercie plus encore la centaine de membres qui ont envoyé des messages cette année car sans eux, cette liste n'aurait plus aucune utilité ! Il y a toujours quelque chose de paradoxal ET de normal dans ce fait. C'est aux médiologues, philosophes et sociologues d'y réfléchir...

Le peu de messages circulant sur Litor est pour certains une preuve de sa faiblesse, voire de son inutilité, tandis que pour d'autres c'est un critère de qualité et de sélectivité bien entendues par un ensemble connivent de personnes... Quoi qu'il en soit, nous pouvons constater que malgré les forums, les lettres de diffusions, les sites web, les blogs ou les fils RSS, une liste de discussion fonctionnant sur un mode basique a toujours sa raison d'être.
J'appelle "mode basique", et je le rappelle à celles et ceux qui postent des messages en HTML avec enrichissements du texte et images, les messages en "texte brut" qui permettent la pleine lecture des contenus textuels à des personnes utilisant des logiciels variés et dans des environnements linguistiques divers. Pensez donc à envoyer vos messages en "texte brut" - et sans attachement.

2005 restera une année importante pour les amateurs de LITtérature et ORdinateur, celle des dix ans (peu ou prou) de pages web littéraires en français, celle du colloque de Cerisy proposé par Hubert de Phalèse (Paris 3) et que Michel Bernard et moi-même avons appelé "l'Internet Littéraire Francophone", celle d'une prise de conscience plus large qu'il existe une entité réticulaire et littéraire spécifiquement francophone et qu'elle doit se constituer officiellement, puis s'administrer, aux niveaux national et international, même si cela passe actuellement par une certaine cacophonie, un certain emportement, des effets d'annonce, des oppositions temporaires avec d'autres entités (comme Google), etc.

Plus que jamais, Litor se propose d'être un lieu de discussion de toutes ces questions, disons, globales, autant que des demandes liées à des recherches spécifiques. N'hésitez donc pas à y participer : Litor, c'est vous !

J'en profite pour proposer l'idée d'une "rencontre litorienne", par exemple à l'occasion du Salon du livre de Paris, en mars 2006, où l'invité sera d'ailleurs la Francophonie.
Faire quelques communications ? Juste boire un pot ? A Paris 3 - Censier ou au Salon Porte de Versailles ? Veuillez nous faire part de vos remarques et propositions...

Bon anniversaire à toutes les litoriennes et à tous les litoriens ! (et surtout aux 114 membres de 1999 qui sont toujours présents).

Cordialement.


Et puis je repars en cours... Au séminaire de cinéma, discussion serrée sur les relations entre histoire(s) individuelle(s) et Histoire. Il n'était pas clair pour mes étudiantes, peut-être n'y avaient-elles jamais réfléchi, que les grands acteurs de l'Histoire sont aussi des hommes et des femmes ayant une éducation comme ci et pas comme ça, des qualités, des défauts, exerçant ou subissant peut-être une tyrannie domestique, ou sous l'empire d'un vice honteux alors qu'ils ou elles dirigent un état, etc. Rappeneau et Modiano, dans Bon Voyage, arrivent bien à rendre cette intrication, surtout avec le personnage de ministre joué par Depardieu.
Cela nous amène tout naturellement à rechercher dans l'internet des informations sur le gouvernement à Bordeaux, brièvement, en juin 1940, avant l'installation à Vichy. Et de constater qu'il y a peu de livres et de films qui mettent en scène ces quelques jours durant lesquels, de Tours à Rethondes, le gouvernement a progressivement renoncé à l'honneur de la France — Paul Reynaud tout de même démissionnaire, cédant la place au maréchal de triste mémoire.

« Mandex prit place, salua, feuilleta Élever des truites soi-même, décida d'en manger.
— Elle est du jour ?
— Non, de la nuit, fit le serveur, taquin mais sec, déjà un peu à cran.
Oh lala ! Pourquoi le monde ne se parle-t-il pas bien ? Il faudrait un monde sans ironie, sans blagues. Un monde sérieux et des jeux de mots uniquement au premier degré. On ne partagerait que des joies primaires et tout le monde paierait ses dettes.
— Va pour la truite.»
(Alain Sevestre, Les Tristes, p. 41.)

mercredi 12 octobre 2005

Ouvrant le livre tard dans un lit trop douillet...

« Aérodromes. Leurs halls clairs, leurs fauteuils métalliques, les serveurs du bar en veste blanche, tout évoque la clinique, l'antichambre de salle d'opération. On y pratique l'ablation d'une ville. Comme le chirurgien nous extirpe les amygdales, les végétations ou l'appendice, Le Bourget nous opère de Paris. C'est une opération à froid et presque sans douleur. Je pose la Tour Eiffel comme un presse-papier sur mes lettres d'amour ou d'amitié, et je pars, sans trop me retourner.» (Claude Roy, « Pages d'un journal de Chine », Europe, Avril 1953, p. 49.)

Petit clin d'œil à Clotilde avec qui je parlais de Claude Roy hier soir : cet extrait lu en marge de mes actuelles recherches avec le dévédé d'Europe — et pour la coïncidence avec la citation que je voulais faire, suite exacte de celle du 29 septembre...

« Sans souci du rendu, un Airbus quitta la piste dans des panaches de gouttelettes tourbillonnantes, brouilla le paraphe de l'appareil atterri. Assis au côté de Frégossy, Pétapernal se léchait les dents. Bras ouverts sur un journal, comme tout un chacun en pareil cas, il lisait, tâchait, en donnait l'apparence mais, trop attaché à feindre, il ne comprenait rien ; les yeux déchiffraient les caractères mais l'esprit était ailleurs et, régulièrement, il se surprenait à compter les paragraphes ou à se gratter le menton du bord dentelé de la page. Son attention, irrémissiblement arrachée de la surface de l'imprimé, décollait avant les points : il pensait à autre chose, relisait la même phrase.» (Alain Sevestre, Les Tristes, p. 9)

Je ne vais pas débiter tout le livre par moitié de page tous les quinze jours (ça durerait une quinzaine d'années...), mais ce paragraphe-ci spécialement parce qu'étant presqu'incipital, il m'a occasionné un bégaiement lectural jusqu'à ce qu'au sport, bien éveillé sur mon vélo à suer, je franchisse enfin le cap des quatre premières pages — avec délice. C'est que, cinq ou six soirs et d'épuisement assommé, ouvrant le livre tard dans un lit trop douillet, mes yeux se fermaient irrémissiblement, décollaient avant les points sans que je comprenne ce qui se passait avec ces avions dans lesquels les personnages ne sont pas.
Par l'illusion dont j'étais victime, le texte mettait ma lecture en abyme : la description d'avion atterrissant, suivie d'une mention de personnages assis me faisait croire naïvement qu'ils étaient en avion, ce qui, dès la page suivante, se révélait impossible — et la fatigue m'empêchait de dépasser cette antinomie.
Je me demande dans quelle mesure, tant il y a par ailleurs de doubles consonnes dans ces quelques phrases, cet effet de bégaiement n'était pas calculé par l'auteur... À défaut de bateau, le lecteur serait mené en avion... Échenoz, pour voir par chez lui de ces personnages à la Pétapernal, n'eut pas fait mieux.

Requinqué par l'agitation des neurones et l'activité musculaire, je suis retourné au bureau travailler. Puis j'ai accompagné David à l'Alliance française où le nouveau directeur souhaitait nous rencontrer pour être informé du terrain où il vient de mettre les pieds. Saluer ici le grand mérite de cette démarche. Et souhaiter la réussite de ses projets, notamment en ce qui concerne les conférences de missionnaires français, souvent maintenus dans l'ignorance que nous sommes une étape respectable entre Tokyo et Kyoto.

Qu'est-ce que le Protocole de Kyoto ? C'est — sans rapport avec ce qui précède — la question posée à mes étudiants ce matin. La semaine prochaine, ils doivent apporter une sélection d'informations et de documents dont nous discuterons ensemble (c'est un cours de conversation). Moi-même, je ne l'ai pas lu, j'en ai seulement entendu parler...
Dans la logique de ce que j'écrivais hier, je m'impose de le lire — et je le mets au programme pour être sûr d'y être contraint.

mardi 11 octobre 2005

Toujours de la fausse monnaie