L'horreur ! Quand il faut fermer le livre et descendre du métro alors
qu'on vient de lire un truc crucial (nodal, serait peut-être plus juste,
ici...).
« Lorsque je voulus dégrafer son soutien-gorge, je
la sentis se dérober avec grâce, dans une torsion souple et glissante,
se défaire de mon étreinte et aller fermer la porte, abattre
le loquet. Dos à la porte, alors, immobile, elle m'attendait. Je m'avançai
vers elle, passai les mains dans son dos et défis son soutien-gorge.
Les bretelles tombèrent, elle n'avait plus que son amulette de jade
autour du cou, ses seins étaient nus devant moi. Je levai la main
et lui caressai doucement la poitrine, lentement, tandis que je sentais qu'elle
se cambrait contre la porte, collait son bassin contre mon corps en gémissant.
Puis, d'un coup, nous nous immobilisâmes. Quelqu'un venait d'essayer
d'entrer dans le cabinet de toilette.» (Jean-Philippe Toussaint,
Fuir, p. 43)
Deux heures plus tard, après m'être fait pongistiquement étaler
11 manches à 1 par Hisae et Katsunori (content tout de même d'avoir
trouvé la concentration et lâché quelques beaux smashs),
je montre mon édition originale à mes deux amis, les invitant
à constater la qualité du papier, le numéro imprimé,
si rare. Ils y sont tout à fait sensibles. Katsunori me dit que cette
pratique des éditions originales, ces tirages spéciaux et de
luxe sur des papiers de belle qualité, cela n'existe pas au Japon.
Nous sommes au Café bleu pour déjeuner (salade, pâtes
et gâteaux), dans la galerie commerciale de Mark City, en direction
de Dogenzaka. Je leur raconte un peu le début de l'histoire de
Fuir,
ce narrateur occidental en visite en Chine, désœuvré, prenant
un train de nuit avec la belle Li Qi (prononcez
litchi, comme
le fruit), espérant une aventure, mais surveillé par le...
Le...
Soudain, cette trame, je la vois se détacher sur le fond d'une autre,
celle de
L'honorable
Partie
de campagne, de Thomas
Raucat (1922), que Jean-Philippe Toussaint a évidemment dû lire.
Car dans ce roman écrit par un jeune ingénieur belge après
un an de résidence au Japon pour raisons professionnelles, il y a
aussi un occidental, à Tokyo, lui, qui rencontre une Japonaise (pas
une Chinoise), et qui cherche l'aventure avec elle, prend le train pour Enoshima,
lui aussi flanqué d'un encombrant chaperon qu'il n'arrive pas à
semer pour draguer tranquille.
Volontaire ou non, le démarquage est superbement opéré
par Toussaint car tous les éléments du palimpseste sont transformés,
tandis que leur schéma d'ensemble, la tension relationnelle entre les
trois actants, est superbement et presque invisiblement identique, quoique
réduite à quelques pages.
De retour à la maison, je me délasse dans le bain en lisant
encore quelques bribes de la
Possibilité d'une
île. C'est affligeant, ça me tombe des mains, avec de
temps en temps des perles comme ce
« rien n'égale la
douceur du sommeil lorsqu'il se produit en présence de l'être
aimé » (p. 168), vérité d'un angélisme
layette bleu ciel ou rose bonbon, sachant que l'être aimé est
le chien Fox.
J'aimerais bien le jeter avec l'eau du bain mais j'ai trop de respect pour
les livres eux-mêmes...
En sortant ce matin, je voulais téléphoner à Thomas,
pour voir quand il serait libre pour un squash, comme
nous
en étions convenus en septembre. Et puis j'y ai renoncé
en me disant qu'à 10h15 il dormait peut-être encore. Comme par
télépathie, c'est lui qui m'a appelé à 11h30.
Je n'ai pas pu lui répondre puisque j'étais à Shibuya
en train de renvoyer des petites balles jaunes. L'ayant rappelé une
heure plus tard, il me proposait un squash ce soir. OK, va pour ce soir.
Donc squash, quarante minutes. C'est tellement crevant, que j'y reviendrai
demain...
Écrit le lendemain : c'était donc au centre de sport
Do Sports Plaza de Shinjuku, énorme centre avec salle de musculation,
salle de stretching, salon de massage, coursives de jogging, piscine, cours
de squash et salles de bains, avec sento, douches, sauna, le tout très
peuplé mais très calme. J'avais ressorti ma raquette d'il y
a dix ans mais la poignée dont la matière s'est peut-être
altérée me glissait régulièrement dans la main
— et à un moment elle en est sortie, s'est envolée en passant
à quelques dizaines de centimètres de Thomas pour aller se
poser au sol d'un étage au-delà des limites du cours de squash.
* *
*
Paru dans la revue
Europe, en mai 1925 (p. 122-123, via le dévédé...)
:
« THOMAS RAUCAT. -
L'honorable
partie
de campagne. Un vol. in-16. (N. R. F. édit.)
Cette honorable histoire est fort simple mais vaut tant par le choix des
détails que par le ton vraiment savoureux sur lequel elle est racontée.
Un Français rencontre au parc municipal d'Ueno une petite Japonaise,
la convie à une honorable partie de campagne aux environs de Tokio,
cependant que quelques instants plus tard il est invité à son
tour, « par politesse », pour le même jour, par
plusieurs honorables bourgeois. Contretemps fâcheux d'où découleront
toutes les péripéties de cette journée à la fin
de laquelle mourra la petite Nippone.
Ce livre peut être considéré, à juste titre, comme
un livre de réaction, réaction contre la poésie émolliente
des japonenes à la façon de Loti. Et qui oserait encore rêver
de clair de lune, de fleurs de prunier... et de la musique de Puccini après
la lecture de cette équipée franco-japonaise à l'île
d'Enoshima. Avec M. Thomas Raucat la mièvrerie du Japon, de sentimentale
qu'on nous l'avait toujours fait paraître, devient humoristique. Le
comique de ces pages est fait de l'antithèse existant entre la civilisation
moderne et l'antique civilisation des Japonais qui tentent de s'européaniser.
Ce mélange constant de
sake et de bouteille Thermos, d'
obi
et de peigne à l'espagnole, de canotier et de
kimono, de cinéma
et de théâtre masqué, de taxi-auto et de
geishaya,
enfin toute cette cahotante adaptation de mœurs traditionnelles à
un barbare progrès occidental font naître spontanément
les réflexions ingénues et les effets cocasses. Et voici que
tout notre sens de la couleur locale
poétique du « pays
qu'on ignore » en est décalé. Une ironie au service
d'une pénétrante psychologie, un sens du comique placide, mais
qui sait merveilleusement user des contrastes existant entre les raffinements
européens et orientaux : voilà ce qui caractérise
dès l'abord le talent de M. T. Raucat.
En outre pour ce premier roman l'auteur a usé d'une construction vraiment
neuve, très curieuse, et susceptible peut-être d'apporter quelques
changements dans la manière que nous avons de concevoir une histoire
qu'elle soit d'amour ou d'aventure. Dans
L'honorable partie de campagne,
chaque personnage confesse ce qu'il a vu, narrant les faits ainsi qu'ils
lui sont apparus. Il y a huit chapitres qui sont de la sorte autant d'auto-rédactions.
Cela permet une grande diversité dans le récit, une plus parfaite
superposition des impressions et surtout une vraisemblance psychologique
beaucoup plus intense : chaque héros donnant l'impression de
parler sans contrainte.
L'honorable partie de campagne ne procède donc d'aucune
formule connue. C'est une œuvre extrêmement personnelle et neuve, un
livre-révélation comme il n'en paraît guère plus
d'un par an et qui s'impose à l'honorable attention des honorables
lettrés.
LOUIS CHERONNET.»