Journal LittéRéticulaire

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mercredi 30 novembre 2005

Avenues de la resquille

Que les médias traditionnels et de masse ne conçoivent qu'avec aigreur et ressentiment qu'il existe de nouvelles formes de savoirs qui se partagent dans le cadre d'une diffusion qui leur échappe totalement, nous le savions déjà, blog ou pas blog. Philippe De Jonckheere, tombant par hasard sur une émission de radio, nous en apporte un nouveau témoignage, avec le sel qu'il sait y mettre et en donnant accès à l'émission en question.

Je l'ai fait ! Un problème de remplissage de baignoire avec une tasse et un autre de Hambourg-Séville (2000 km) avec consommation d'essence et temps de voyage arrêts compris. Dictée, calcul, questions, réponses, le tout écrit et oral. Ça amuse et ça instruit. En fin de deuxième année, les étudiants sont tout à fait capables de ce type de lecture mise en scène. Et moi, ça m'éclate.

Je lévitai je les évitais
leurs vétilles verbeuses loin devant derrière
mes rêves de vent de feuilles chues
le retour de leur silence m'abîme chaque année
vénéneuses avenues de la resquille
Heureuse elle vient aux eaux vertes
premier baiser sous des troènes couchés
Oh laisse-la glisser dans le nuage s'y fondre
ouverte
au vert

Réunion au neuvième étage. Vue dégagée sur la plaine et plus loin, des crêtes, d'épais nuages bleus et roses qui contrastent avec la clarté électrique du centre ville. Cherchant tout autre chose dans ce livre, je tombe sur un passage de Claude Coste qui est raccord avec ce que j'écrivais hier :
« Dans Histoire de l'œil, l'érotisme de l'écriture réside moins dans la thématique que dans le jeu avec la langue. Ce sont les transgressions de la langue en tant que telles qui deviennent érotiques et traduisent la présence sensuelle de celui qui écrit. Transgression de la langue et, par là même, de l'érotisme qui sort des limites étroites du sexuel, sans donner prise à la moindre entreprise de sublimation.» (Claude Coste, « Comment ne pas manquer le corps ? Barthes, lecteur des surréalistes », dans Barthes, au lieu du roman, sous la direction de Marielle Macé et Alexandre Gefen, Paris : Éditions Desjonquères, Éditions Nota Bene, 2002, p. 62-63)

Au centre de sport, plein d'aventures.
Commencer un nouveau livre — L'Affectation d'Alain Sevestre — et mettre à l'épreuve les nouvelles chaussures. Sur les trois premiers chapitres pédalés, je retrouve l'étonnement de mes propres débuts : le cœur du métier d'enseignant — donner des cours — est beaucoup moins problématique que la gestion de l'environnement, qu'il s'agisse de la hiérarchie ou des collègues. Je ne sais pas encore ce qui va se passer, mais je suis déjà de plain-pied.
Courir, le moulé d'un chausson, le guindé de la cheville, le sabot à ressort, et devant moi, l'écran d'une nouvelle machine qui indique la vitesse, la distance, les calories, mais qui accueille aussi les chaines de télévision. Et ma foi, quand on court une demi-heure sur un tapis, c'est bien utile.

« Elle, je ne sais pas comment elle se débrouilla, se mit du chocolat dans les cheveux. Debout, par la suite, devant la machine à café, je croisai les pieds, avant-bras au mur, l'écoutai raconter mon cas, déhanché, comme si j'étais sorti depuis longtemps de mon histoire, cow-boy mature, ne m'en laissai pas compter. Et même lorsque, confirmant mes suppositions, elle m'apprit qu'adolescente elle avait détenu deux ans le record de France de saut en longueur, toujours déhanché, je restai sur ma position.» (Alain Sevestre, L'Affectation, Paris : Gallimard, 1997, p. 19-20)

Dîner. D'une grosse tomate, j'essaie de faire quelque chose de provencal, au four puis au grill, avec de l'ail et de l'huile d'olive. Ça cuit à peu près, la chair de tomate tient bien, mais au lieu de dorer, la purée d'ail devient... verte ! Néanmoins, c'est excellent. Comme des tomates provencales au four !

mardi 29 novembre 2005

Un for intérieur qui s'écroule

« Il faut dire que nous étions tous ivres et renversés par l'audace les uns des autres. Le garçon nu était sucé par une jeune fille. Simone, debout et retroussée, frottait ses fesses à l'armoire où l'on entendait Marcelle se branler avec un halètement violent. Il arriva soudain une chose folle : un bruit d'eau suivi de l'apparition d'un filet puis d'un ruissellement au bas de la porte du meuble. La malheureuse Marcelle pissait dans son armoire en jouissant. L'éclat de rire ivre qui suivit dégénéra en une débauche de chutes de corps, de jambes et de culs en l'air, de jupes mouillées et de foutre. Les rires se produisaient comme des hoquets involontaires, retardant à peine la ruée vers les culs et les queues. Pourtant on entendit bientôt la triste Marcelle sangloter seule et de plus en plus fort dans cette pissotière de fortune qui lui servait maintenant de prison.» (Georges Bataille, Histoire de l'œil (nouvelle version), Gallimard, coll. Pléiade, p. 10)

Dans normande, il y a norme...
Lorsqu'on a remarqué en page 4, à l'épisode de la cycliste renversée, que les temps verbaux étaient tout mélangés, que la concordance des temps apprise à l'école était bafouée, on sait qu'il sera question de transgressions tous azimuts, et qu'une transgression en cachera parfois une plus grave. Le chapitre 2, « L'armoire normande », narre une petite partouze entre jeunes gens qui finit en gros scandale. Pourtant le titre indique bien que le plus terrible est ce qui nous est caché, le centre de gravité de la scène, Marcelle dans l'armoire. Quand cèdent les derniers freins de la plus pudique, ce n'est pas le scandale public qui est le plus à craindre, c'est l'atteinte à l'intégrité mentale, l'approche de la folie. L'armoire normande, c'est un for intérieur qui s'écroule.

Tel était l'essentiel de la discussion d'hier soir, que je n'arrivais pas à condenser du fait d'un coup de barre avant minuit. Faut dire que le GRAAL avait lieu chez nous, dans l'appartement dit du père de T. (la salle de la MFJ étant réquisitionnée par un ami sartrien). Le cadre intime et les coutumes locales nous amènent des chocolats de Fumie, du vin de Bill et un gâteau au chocolat de Karine — regrettable pour Daniéla enrhumée et François occupé !
Qu'on nous imagine, un bout de gâteau d'un côté, un gobelet de côtes du rhone de l'autre, débattant sérieux comme papes de savoir si les propos des parents étaient ou non disproportionnés...
On a fini sans scandale, T., Laurent, Bill et moi, devant un navarin d'agneau au Saint-Martin, à l'étonnement de Yukie qui nous avait déjà vus tous les deux le midi. C'est que la convivialité est plus rare que la nourriture.

Mon œil !
Aujourd'hui est forcément plus banal. Shinkansen à dormir. Cours à polir — du bon usage du ton dans l'impératif avec les première-année, de ce que la métaphore est affaire de sèmes plus que de mots en doctorat. Recherche d'une photo de liberté aveuglante... que je retrouve dans mes archives de 1998.

Film du soir, un des deux empruntés à l'Institut hier : Bord de mer, de Julie Lopes-Curval (2002), Caméra d'or au Festival de Cannes 2002. Méritait en effet une mention. Ce n'est pas que l'histoire soit superbe ni les acteurs démentiels, mais l'ensemble est d'une grande cohérence dans son apparente légèreté. Pas de surcharge, ni musicale, ni dans le cadre, ni dans le mouvement, bien au contraire. Des rapports sociaux très tendus entre générations et milieux sont esquissés avec classe et ellipse. Et la beauté d'une image, souvent géométrique, qui n'est jamais ni gratuite ni redondante. C'est reposant et pourtant ça fait froid dans le dos. D'ailleurs, il fait nettement plus froid, ce soir.

lundi 28 novembre 2005

L'étalement plantaire

Subrepticement, T. finissait sa nuit, je me suis levé aux aurores — huit heures — pour lire le flot de commentaires qui continuaient d'arriver. Drôle d'exutoire — qui prouve que le pire et le meilleur ne sont pas séparables, que la plaie mal nettoyée se réinfecte toujours.
Je me suis habillé en sportif et suis allé courir au soleil pour tester ces nouvelles chaussures. Le pied trouvait un soutien parfait, un excellent rebond du talon, l'espace suffisant pour l'étalement plantaire, une grande réussite. Je courais comme un dieu entre des cadres s'ajustant la cravate, trottinant vers le métro, des mères blondes emmenant leur progéniture au Lycée franco-japonais et des troupeaux de voitures paisibles et puantes. Vers Ichigaya puis l'allée piétonnière vers Iidabashi et retour par l'Institut. Juste vingt minutes pour vérifier qu'aucune douleur n'osait se pédifester (formé comme manifester, la fête des mains, on applaudit !).

Après, c'est plus trivial, moins prouesse. T. ayant à faire à la banque en matinée et le partage matrimonial étant ce qu'il est, j'ai étendu le linge, passé l'aspirateur, fait la vaisselle et arrosé les plantes. Notre citronnier entame son deuxième hiver et n'a pas trop bonne mine. En revanche, les pensées fleurissent — comme ici.


[RLVS-11] « Or, convoquer en ces termes le romanesque — le mourir d'amour, l'être fou de désir — c'est mettre en jeu des poncifs, des idées reçues, des habitudes de récits, des automatismes d'associations, bref tout un intertexte qui, d'être maintenu diffus, fonctionne bientôt comme une sorte de « savoir » infus, primordial car consensuel ; et c'est tabler, par suite, sur une lecture des affects : une lecture qui affecte. Duras, ici encore, a une visée qui se trouve aux antipodes du « Nouveau Roman » : là où celui-ci cherche à susciter chez le lecteur la compréhension des montages textuels et des mécanismes de la fiction, elle requiert une adhésion qui tient de l'hypnotisme, et un bouleversement de l'émotivité.
[...] En pratique, toutefois, Duras rejoint le « Nouveau Roman » car ce bouleversement de l'émotivité qu'elle requiert ne va pas, dans ses livres, sans le chamboulement des protocoles narratifs convoqués. Davantage : le retrait qu'elle prône vis-à-vis d'une écriture de la raison théorique, apparaît bientôt, dans cette perspective, comme partie prenante d'une stratégie propre. Opter, en effet, contre la mise à plat des archétypes, pour leur réactivation sur la scène des affects et des significations, c'est opter non pas pour une exigence moindre mais pour la plus grande tension : celle qui écartèle l'écrit entre l'attente suscitée et ce qui est / n'est pas donné à lire ; celle qui mime, délite le sens, et toute raison.»
(Mireille Calle-Gruber, « L'Amour fou, femme fatale, Marguerite Duras : une réécriture sublime des archétypes les mieux établis en littérature », in Le Nouveau Roman en question ; 1. « nouveau Roman » et archétypes, Paris : Minard, avril 1992, p. 16-17)

« Première règle [du sublime] : le roman qui vise à entraîner le lecteur dans un bouleversement pathétique et la plus grande folie, sans arrière-pensée, sans calcul, doit se doter de l'adéquate stratégie ; en l'occurrence, celle d'une écriture hors de ses gonds (logiques et syntaxiques) qui s'efforce au dévergondage des significations et de la lecture.» (Ibid., p. 19) [/RLVS-11]

À la médiathèque de l'Institut pour rendre et emprunter livres et dévédés. Je trouve L'Affectation, d'Alain Sevestre. Puis le GRAAL, centré sur le deuxième chapitre de l'Histoire de l'œil de Georges Bataille : « L'armoire normande.»
On verra ça demain...

dimanche 27 novembre 2005

Ma raquette une rape à fromage

De la même façon qu'elle avait dénoncé l'inhumanité du coupeur d'eau, je suis sûr que Marguerite Duras aurait dénoncé la criminalité de l'expulseur. Il y a quelques jours, un homme est mort de froid dans sa voiture en Haute-Saône, après trois semaines d'errance, suite à son expulsion manu militari la veille de la trêve hivernale. La veille, oui. Il habitait un hameau où les loyers sont ridicules en comparaison de ceux de Paris ou de Lyon.
Le policier applique la loi, le propriétaire se frotte les mains, le chômeur meurt.
La souplesse dans les relations sociales tend à disparaître.

Pendant ce temps, un intellectuel français, de ceux qui tiennent tribune et pupitre, se permet des propos intolérables qu'il tente de rétracter en accusant un journal étranger d'être fauteur d'amalgame. Regrettant à juste titre le communautarisme qui se pratique ailleurs et qui menacerait la France, il semblait vouloir qu'une communauté, une seule, ait tout de même la priorité dans la concurrence qui ne fait pas rage.
La plus mauvaise nouvelle, c'est qu'il y a maintenant deux Finkielkraut...

« Le personnage que désigne cet article m'inspire du mépris, et même du dégoût. Je ne suis pas ce frontiste excité nostalgique de l'épopée coloniale. J'essaie seulement de déchirer le rideau des discours convenus sur les événements actuels. Lui, c'est lui, et moi c'est moi. A ma grande stupeur, depuis mercredi, nous portons le même nom.» (in Le Monde du 26/11/2005 — je ne mets pas de lien parce que ce n'est pas pérenne...)

Même en ayant tort, il veut encore avoir raison.
Ou : comment celui qui s'estime être parmi les plus intelligents de son époque se trouve par amour-propre dans l'impossibilité de tout simplement s'excuser, sans argumenter, sans monter de baratin ou de mayonnaise. Juste reconnaître sa faute et se taire.
Ou agir. Je pose une question simple : le bon Finkielkraut a-t-il porté plainte contre le journal Haaretz pour avoir fabriqué le mauvais Finkielkraut ?

Au Japon, une chute de dominos est en cours dans une volumineuse escroquerie impliquant architectes, entrepreneurs immobiliers et pouvoirs publics. De nombreuses résidences récentes censées être aux normes anti-sismiques ne le sont pas. Des bâtiments devront être détruits et reconstruits, des propriétaires indemnisés, etc.
Des suicides ont lieu, d'autres se préparent.

C'est dans cet état d'esprit que je suis quand même allé à Shibuya retrouver mes pongistes dominicaux (et non les claudéliens, encore une fois). J'étais en retard, suite à une panne d'oreiller. Je ne suis pas sûr qu'il y ait eu un jour où j'aie aussi mal joué qu'aujourd'hui. C'était affligeant. Non, ce n'était pas moi, celui qui jouait si mal. Je n'ai pas à m'en prendre qu'à moi. Comme si mon bras n'était pas mon bras, ou ma main pas ma main, ou ma raquette une rape à fromage. Mon n'importe quoi a porté ses fruits malgré moi ; il a déstabilisé le jeu de Katsunori, qui a perdu une seconde manche 14 à 12, puis la troisième. Ainsi, c'est le jour où je n'étais pas moi que j'ai gagné.
Le limier qui m'habite est ensuite allé pister quelques centaines de modèles de chaussures de sport dans un magasin Asbee, jusqu'à trouver celles qui me permettraient de courir athlétiquement sans avoir mal aux pieds et sans trop me tasser la colonne. C'est une paire d'Adidas Fortitude 2 Wide noires qui l'a emporté ; la semelle me rappelait vaguement un titre de Le Clézio — que je n'ai pas lu, d'ailleurs.

samedi 26 novembre 2005

À nu un magma

Il suffit que j'en parle un jour et hop !, moins d'une semaine après, il y a une émission sur Victor Klemperer !
Dans un tout autre genre, plus près de nos questionnements durassiens, Du Jour au lendemain avec Robert Muchembled sur l'histoire de l'orgasme en Occident, et Surpris par la nuit sur les mélancolies érotiques. Enfin, qui n'a rien à voir mais très intéressant quand même : Raison de plus avec Bruce Bégout.
J'enregistre tout ça dans l'après-midi, après le cours matinal et durassique, après le Saint-Martin roboratif, pendant que je repasse à l'Institut discuter avec quelques collègues, pendant que je ne vais pas au colloque Claudel à la Maison franco-japonaise...
Après tout cela, je regarde une nouvelle fois On connaît la chanson (A. Resnais, 1997). Un commentaire de Vinteix du 16 novembre m'en avait donné envie. Je ne vois pas où le côté imposteur ou jouet dont je parlais à propos de Podium se retrouve chez Resnais mais cela m'a fait très plaisir de le revoir. En fait, le déplaisir d'avoir vu Pas sur la bouche m'avait noirci le souvenir d'On connaît la chanson. Voilà mon souvenir revitalisé et blanchi. Il brille aussi du plaisir d'avoir revu Agnès Jaoui...

[RLVS-10] Les vases communicants.
Lola Valérie Stein, telle que la nomme Jacques (p. 113) — qui lui rend son nom  et son statut de femme, son identité, sa « suffisance inviolable » (125) —, sait parfaitement qu'elle relève d'une longue maladie que certains ont appelée folie, d'autres chagrin d'amour, des noms qui les satisfont, les confortent dans leur position à eux. Depuis la rencontre de cet homme, elle sent qu'elle peut peut-être s'en sortir, ou en tout cas améliorer son état. Elle va donc s'administrer le remède, un peu au pif, forcément (d'où ma comparaison avec le chat et l'herbe à chat). Jacques, lui, voit tout cela à rebours (il reconstruit les corps, brûlé de belles fièvres...). Il voit aussi qu'à partir du moment où il a aimé Lola, il n'a plus pu aimer normalement Tatiana, à qui il a donné le nom de putain, certes admirable (117). Il a même commencé à s'embrouiller, à parler à Tatiana comme il aurait voulu parler à Lola (123-124). Tatiana ne s'y trompe pas, elle se connaît. C'est tragique, pour elle, cet « orient pernicieux des mots » (124), ce « sucre du cœur », toutes ces choses merveilleuses et douces qui ne sont pas pour elle.
À malade, malade et demi.
L'importance de Tatiana dans ce chapitre est marquée par les variations de point de vue et de focalisation narrative. Jacques dit je et il, alternativement (122-126), peut-être pour se mettre à distance de ses prouesses amoureuses. Surtout, il donne voix à Tatiana dont il pénètre aussi la psychologie (124-125), épiant ce qu'elle dit quand elle croit qu'il dort : « Ce soir-là, pour la première fois depuis le bal de T. Beach, dit Tatiana, elle retrouva, elle eut dans la bouche le goût commun, le sucre des mots.» (125). C'est-à-dire que le « désordre noir » (92) de Tatiana, son absence de carrière professionnelle ou d'enfants, sa nymphomanie (insatiable (134) est alors le contraire exact de inviolable (125)), s'originent dans la nuit du bal où, elle aussi, quoique différemment de Lol, a été traumatisée.
En fait, quand on gratte un peu les façades, les personnalités, n'importe lesquelles, on met à nu un magma dans lequel plus personne ne se reconnaît. Celui, ou celle, qui est capable de dire : « Je ne comprends pas qui est à ma place » (138), a énormément de mérite. L'incertitude de soi peut d'ailleurs devenir contagieuse : Jacques se mélange un peu dans les jours de la semaine (127-128), la vue de Lol l'effondre et les mots (se) fondent (130). On verra que le jeu devient d'autant plus intéressant que l'issue en est incertaine, mais la volonté d'aboutir est là : Lol passe (par) des épreuves (132), donne des gages de bonne conduite (133, 136), envisage « un avenir qu'elle seule désigne sans le connaître » (132). Elle reçoit en récompense de ne pas être prise pour une Tatiana, mais que Tatiana soit prise pour elle (136). Elle a déjà prévenu son mari qu'ils allaient se quitter bientôt (137) et surtout, surtout, elle dit, parce qu'elle le sait enfin avec certitude, pourquoi on s'est trompé sur son compte depuis dix ans : ni chagrin ni jalousie, juste que « je n'ai plus aimé mon fiancé dès que la femme est entrée » (137).
Ce qui s'appelle ? Du mépris, du détachement par rejet de la vulgarité et de la bestialité de celui qui avait été idéalisé et qui ne le méritait pas, comme d'un seul coup plus rien ne méritait d'être considéré... À la Stendhal, une décristallisation, mais à une vitesse phénoménale (quelques heures d'une nuit de bal) et dans un mouvement tournant qui entraînait tout dans son sillage, comme un trou noir absorbe toute matière, sans distinction. [/RLVS-10]

vendredi 25 novembre 2005

L'homothétie reste

Imprévisible, le narrateur de Toussaint est arrivé dans l'église pendant les funérailles pour en Fuir presque aussitôt. On comprend que son épouse s'en offusque puis s'en inquiète — et lui en garde rancune. D'abord lorsque revenus dans une chambre d'hôtel, ils s'essaient à quelques attouchements, mais énervés et agressifs, qui finissent un chapitre quand Marie lui donne « un coup de chatte en pleine gueule.» La formule est faite pour surprendre, voire choquer (comme autrefois, dans sa Salle de bains, je crois, le doigt qui enculait une chevalière — je n'arrive pas à remettre la main dessus...). Or, choqué, c'est précisément ce que le narrateur est à ce moment-là. Ensuite, rancune encore (?), en lui rendant la monnaie de sa pièce, quand elle nage jusqu'à disparaître — trop longtemps...

« Je me tenais là, en vigie, devant la mer, les chaussures détrempées, qui prenaient l'eau sur les gros rochers glissants, mais je ne voyais pas Marie à l'horizon, et je compris alors ce que c'était que d'être abandonné, je compris le ressentiment de Marie à mon égard quand j'avais disparu cet après-midi, que je l'avais laissée plusieurs heures sans nouvelles, je compris son désarroi et son impuissance, son inquiétude immense, sans prise et sans recours. Je regardais la mer devant moi dans l'obscurité, les vagues qui se brisaient contre les rochers, je guettais l'arrivée de Marie, et je pensais qu'elle était peut-être sur le point d'arriver et que j'allais la voir apparaître d'un instant à l'autre derrière le cap rocheux qui se dessinait dans l'ombre. La nuit était tombée. Je ne pouvais plus attendre, je devais faire quelque chose, j'ôtai mes chaussures et je partis à sa rencontre dans la mer.» (Jean-Philippe Toussaint, Fuir, p. 182-183)

Quand on en est là, c'est presque fini, je ne dis pas comment. Je me suis endormi avec ça. Et réveillé aussi puisque après le petit déjeuner, j'ai recopié ce passage pour pouvoir ranger le livre sur mon étagère. Ce moment (après le sport et le déjeuner au Downey avec David), c'est celui de quitter le livre, de le mettre parmi les siens. Alors une pensée globale s'en forme. Avec, cette fois, un autre titre qui s'y associe, doucement d'abord, puis, informations comparées, franchement. C'est La Modification de Michel Butor, ce livre de 1957 (chez Minuit, en Double depuis longtemps) dans lequel un homme qui fait souvent Paris-Rome en train y est encore une fois pour aller dire à sa jeune maîtresse italienne qu'il va quitter sa femme, et qui change d'avis pendant le trajet, la nuit, très progressivement, pour finalement dire à la jeune Cécile qu'il la quitte pour mieux vivre avec son épouse. Fuir transpose, change d'échelle, de ton et de point de vue, l'homothétie reste.

Au sport, j'ai fait ma demi-heure de vélo sudatoire avec Molloy. Lui aussi, il a une bicyclette, qu'il refuse d'appeler vélo. Elle est acatène, sa bicyclette. Maintenant, c'est plus évolué, comme système, mais ça n'avance pas vraiment... Enfin, ça nous évite d'avoir les jambes raides. On n'a pas le même âge que lui, non plus.
Moi, mon vélo, le vrai, celui qui roule, il est crevé à l'arrière. Ça fait trois semaines que je le regonfle avant de l'enfourcher pour venir au centre de sport (où je fais du vélo qui ne roule pas). Je crois bien qu'il y a un magasin de cycles près de Yagoto. Faut que j'envoie un courriel à Clotilde pour lui proposer de nous y retrouver mardi prochain, à 18 heures au lieu de 19, comme ça on en profitera pour faire du shopping...

Il dit aussi, Molloy, qu'on ferait mieux « d'effacer les textes que de noircir les marges » et « que la connerie prenne son vrai visage, un non-sens cul et sans issue.» (Samuel Beckett, Molloy, Minuit, 1951, p. 16)
Mais on n'est pas obligé d'être d'accord avec lui.

Pour finir sur une affaire qui roule, voici l'envoi à Litor pour écouter les communications de l'Internet littéraire francophone à Cerisy. Nos belles voix, la campagne normande, l'été par la fenêtre, la mer, la mer... et toujours recommencer, tant que vous cliquerez dessus.

jeudi 24 novembre 2005

Je voyais des montagnes au loin

Hier, je voulais finir (fuir ?) sur « les retrouvailles, la camionnette...», je trouvais ça beau, et il était minuit passé, du coup je n'ai pas parlé du film que j'avais vu et qui me laissait perplexe. D'un côté, Michel Bouquet et Jalil Lespert étaient convaincants dans leur rôle, de l'autre je n'avais ni appris ni ressenti quoi que ce soit d'humain ou de politique en suivant les derniers pas de ce Promeneur du Champ de Mars (2005).
Au point que j'allais l'oublier, s'il n'avait fallu que je rende le dévédé ce midi.
Guédiguian se serait-il planté ? Lui dont j'admire les précédents films, la série marseillaise. Je pense plutôt que la commande, à la base, était mauvaise, biaise. Dans l'entretien proposé avec le dévédé, Bouquet ressert — très bien — le Paradoxe sur le comédien de Diderot et Guédiguian essaie de faire croire que c'est un film de Guédiguian, que c'est de la fiction et pas du documentaire alors qu'il passe plus de la moitié du temps à parler des sources, de leur vérité, de la vérité des détails et de celle qui est derrière les apparences, etc. Qu'il ait été fasciné par le personnage de Mitterrand, soit. Qu'il ait eu besoin de se l'expliquer à lui-même après avoir été d'un autre bord en 1981, soit encore. Mais cette sélection d'instants et de propos redondants sur l'origine et la fin du règne, c'est indigne et inintéressant.

En revanche, Après la vie (2002), suite à Un Couple épatant et Cavale, soit la trilogie de Lucas Belvaux, donne une dimension supplémentaire au cinéma comme genre en réussissant à mettre strictement sur le même plan l'indépendance de chaque film ET l'interdépendance des trois. L'un est centré sur un hypocondriaque (et ce que son entourage s'imagine), le second sur un obsessionnel (et son combat obsolète), le troisième sur un introverti (et toute la misère du monde). Et l'on ne sait pas ce qui est le plus savoureux du plein de chaque œuvre ou des articulations du triptyque.

Trois cours, une réunion et quelques autres soucis freinent mon neurone et ma plume. J'ai su qu'il a fait beau mais n'ai pu en profiter. Je voyais des montagnes au loin mais inaccessibles. Il est tard, j'ai rangé tous mes compartiments. La nuit m'entoure, et le bruit du gaz de chauffage. Je vais finir Fuir au lit.

mercredi 23 novembre 2005

La mesure noire

Après une matinée studieuse, déjeuner avec T. au Saint-Martin. Elle prend la choucroute, moi merguez-frites. Je lui demande tout à trac la différence entre shiawase (幸せ) et satori (悟り)... Ouf ! la question est recevable... Sinon, elle m'envoie bouler. Pourtant, l'écart est brutal. Comme entre le haaaaa... de la gorgée de bière et le syndrôme de Stendhal. Mais on a pris du bordeaux, de toute façon. Non, pas de poulet, aujourd'hui. On risque le satori influenza...

Fuir dans le shinkansen. Fuir dans le métro. Mais pas Fuir au sport...
Tous les 23 novembre sont fériés, c'est le jour du travail. Ce que j'en disais l'an dernier est toujours valable.

Aujourd'hui, je quitte la douce torpeur du train et débarque dans une gare bondée — j'aurais dû couper le son — avec Wish You Were Here des Pink Floyd dans les oreilles. J'en lévite. Ce qui se passe, c'est que j'écoutais ça passionnément adolescent dans l'appartement de Garges-lès-Gonesses sans rien, rien imaginer de mon avenir... Et à bien d'autres âges par la suite. Ce n'est pas de l'espace que fait résonner la musique, c'est du temps, le mien. Plusieurs décennies vibrent et me rendent cosmique (ou comique, ou cônique, qu'importe). Je marche de moins en moins vite, effaré, la foule m'entoure, me dépasse, je la vois mais je n'y suis pas. Personne ne remarque que je lévite, j'imite encore la marche.

« C'était comme si ce voyage était la quintessence de tous les voyages de ma vie, des centaines d'heures passées dans des avions et dans des trains, dans des voitures et des bateaux, pour passer d'une terre à une autre, d'un pays à un autre, d'un continent à l'autre, où mon corps, immobile, se déplaçait dans l'espace, mais également, sans y paraître, de façon invisible et insidieuse, sournoise, continue, altérante et destructrice, dans le temps. Car je sentais le temps passer avec une acuité particulière depuis le début de ce voyage, les heures égales, semblables les unes aux autres, qui s'écoulaient dans le ronronnement continu des moteurs, le temps ample et fluide, qui m'emportait malgré mon immobilité, et dont la mort — et ses violentes griffures — était la mesure noire.» (Jean-Philippe Toussaint, Fuir, p. 134-135)

Plus tard. J'arrive au centre de sport à 18h30. La réceptionniste me dit que ça ferme à 19 heures. Éh oui, les jours fériés, ça ferme à 19 heures. Je n'y avais pas pensé. Je me contente donc du bain et du sauna. Et pas de lecture à vélo. C'est comme ça que j'ai été empêché de finir Fuir. J'en suis à l'île d'Elbe, les retrouvailles, la camionnette...

mardi 22 novembre 2005

Plus loin que les pixels

Comme rarement, je suis heureux de pouvoir rester avec T. un mardi. Avec pas mal de boulot à l'écran, mais quand même... Plaisir aussi de découvrir un nouveau groupe décoiffant, grâce à la sélection de Bartlebooth : LCD Soundsystem. Je ne décode pas encore toutes les paroles mais la musique me plaît de toute façon... Losing my Edge, me too.

« Mais, au moment de jouer pour la première fois, je fus soudain envahi par un sentiment de lassitude et de découragement. Je me tenais debout, immobile sur la piste, la boule à la hauteur du menton, et je regardais les quilles devant moi, mais je ne parvenais pas à m'élancer, incapable de mettre en relation mon regard et le mouvement du bras que je projetais d'effectuer, de les connecter l'un à l'autre, et, demeurant là indécis, paralysé, les jambes sans force que je sentais faiblir et flageoler sous moi à mesure que je restais immobile sur la piste, la boule de plus en plus lourde dans ma main, je ne voyais plus de manière de m'en sortir, et je serais peut-être resté encore longtemps ainsi, ou aurais-je fini par renoncer, me serais-je retourné et aurais-je été me rasseoir sans jouer, si je n'avais entendu dans mon dos, avec une nuance d'agacement, puis d'ordre, de commandement, à la fois sévère et excédée, la voix de Zhang Xiangzhi qui me cria : Play ! » (Jean-Philippe Toussaint, Fuir, p. 98-99)
Superbes nappes introspectives. Lorsqu'on connaît les précédents livres de Toussaint, on voit l'allongement des phrases. Non pour le simple plaisir de proustiser, mais par une volonté nouvelle d'agglomérer micro-actions et états intérieurs, ainsi que pour lisser la perception du monde. C'est la ponce du détachement.
Cet instant suspendu, comme un paroxysme d'exaspération, précédé d'une absurde promenade à pied dans Pékin que prolonge un inexplicable déplacement en moto d'occasion, sera suivie d'un improbable regain d'intérêt pour le jeu puis d'une incompréhensible fuite à moto à trois — il faut être zen alors pour ne pas s'énerver ni même s'interroger.

Les travaux progressent, devant chez nous. Le terrain sera bientôt tout à fait étale. Le bruit continue. Sur la droite, la vue a été dégagée. Ainsi voit-on, dans le couchant, une tour de métal rouge et blanche, celle du camp militaire où Yukio Mishima s'était retranché pour se suicider.
T. l'appelle Boétcho. Je ne sais ce qu'elle veut dire par là — je vérifie donc et il s'agit de l'Agence nationale de la Défense (Boueichou, 防衛庁). Quant à la maison japonaise traditionnelle du premier plan, c'est la résidence officielle du président de la Cour de cassation de Tokyo, hyper protégée par devant, mais là, par derrière, on n'a pas l'impression d'un bunker... Enfin, je n'irais pas y mettre un doigt. Il doit bien y avoir un rayon laser qui me le cramerait illico en faisant fondre sur moi une douzaine d'hélicoptères...

Je suis donc sorti avant la nuit, faire des courses et quelques photos. Détendre jambes et bras, et que mes yeux portent un peu plus loin que les pixels d'un écran... La reconstruction récente de bâtiments de l'université Hosei a aussi dégagé un coin de rue qui permet un nouvel angle sur l'Institut franco-japonais, certes tardif pour aujourd'hui.
De retour à la maison, dîner léger (le coq au vin d'hier soir était excellent...) et film distrayant : L'Étalon de Jean-Pierre Mocky (1970). Bourvil y joue de nouveau un illuminé, non plus pilleur de troncs comme dans Un drôle de paroissien, ni aspergeur d'antennes comme dans La grande lessive, mais planificateur du bien-être féminin...
Pas une journée grandiose, donc. Mais bien utile, tout de même. On ne peut pas toujours, comme hier, joindre l'irrévérence à la connivence amicale.

lundi 21 novembre 2005

Point de sagesse

« La rumeur résiste au fait comme la bêtise résiste à l'intelligence...» (au 20-heures de France 2 du 20/11/2005, au sujet de l'antisémitisme résurgent aux États-Unis) — belle formule, non ?

Un nouveau Cahier de l'Herne consacré à Marguerite Duras...

En lisant « Léonce » dans le titre du billet, jai cru que c'était une évocation de Colonie de Frédérique Clémençon. Mais non, c'était pour un livre de cuisine édité chez Cousu Main ! Pardon, Caroline, de cette méprise. D'ailleurs, j'aimerais bien les (a)voir, ces Carnet de cuisine de Léonce. On peut les commander ?
C'est qu'avec toutes les émissions sur le colonialisme que je viens de m'écouter, et toutes celles que j'ai engrangées pour les voyages à venir, j'ai forcément repensé au beau roman de Frédérique, lu au GRAAL, puis à notre rencontre en mars dernier, à Paris. Elle n'a pas eu de prétention savante sur ces matières sociales, politiques, ethniques et anthropologiques mais son livre a su cerner le mythe des Colonies dans son absurdité, à l'échelle ordinaire du quidam alléché et de sa famille abandonnée — échelle à laquelle se retrouve tout le drame, si l'on veut bien ouvrir les yeux et les oreilles.

Juste fraîche — follement lumineuse — la journée
Marche — pas dans les rues — charme

Séance du GRAAL sur Georges Bataille, suite de la semaine dernière. Dans le JLR, on en parlait déjà le 20 juin (merci les gars ! Vinteix, ça avance ?).
Pas de préliminaires : dans le texte, yet.
L'édition de la Pléiade revient en détail sur les éditions précédentes de L'Histoire de l'œil de Lord Auch. On y apprend que Lord Auch signifie « Dieu se soulageant », puisque Auch était la contraction de « Aux chiottes ! » (p. 1001 et 363). Outre l'édition originale de 1928, l'édition dite de 1940 était en fait de 1947, tandis que celle datée de 1941 a été faite en 1951 par Pauvert, tout cela pour essayer d'éviter les procès... L'édition de 1947 était dûe à Alain Gheerbrant, alias K. Éditeur (qui a aussi co-écrit le célèbre Dictionnaire des Symboles, chez Bouquins). L'édition des Œuvres complètes de 1970 (Gallimard) ne précisait pas tous ces détails. Une note (p. 1026) signale un ouvrage de Gheerbrant et Léon Aichelbaum précisément intitulé K. Éditeur, chez Le Temps qu'il fait (Cognac, 1991) — or, je viens de recevoir ce matin-même le nouveau catalogue du Temps qu'il fait ! Et l'ouvrage en question est encore au catalogue, donc commande. Ça doit être intéressant, l'histoire de cet éditeur audacieux.
Le texte de Bataille commence à une vitesse folle pour se focaliser sur le cul de Simone — trempé de lait. J'ai déjà parlé de la vitesse des textes, admirant par exemple celle de L'Or de Cendrars. Ici la parodie d'autobiographie est portée à son comble : « J'ai été élevé seul [...] », tels sont les premiers mots du texte. Puis la distanciation de l'instance narrative : « [...] aussi loin que je me le rappelle [...] », qui établit une large perspective temporelle, un point de fuite, de sagesse d'où tout est dit. Enfin, « [...] j'étais anxieux des choses sexuelles [...] », nous amène dans le vif du sujet. François y décèle une parodie de l'incipit de Si le grain ne meurt (1920, allégation à vérifier).
La rencontre avec Simone est d'abord celle d'une connivence pour partager cette angoisse, terme qui approfondit les deux XX de l'adjectif anxieux, avec sexuelles qui suit, ça en fait trois, XXX (Nota Bene : angoisse était à la place de anxieux dans l'édition de 1928, moins bien).
Et tout de suite, la Simone : « Les assiettes, c'est fait pour s'asseoir [...] Je m'assois dans l'assiette.» (citations en p. 3). On évoque le lait maternel, les jeux infantiles avec les organes sexuels, on relève les récurrences du blanc. Mais le plus étonnant, à mon avis, et je le dis, c'est qu'on en soit déjà là, le cul dans l'assiette, avant la vingtième ligne du texte ! Et l'insistance de Bataille pour que « le plus joli des noms du sexe » soit précisément cul !
Déjà ! À l'ass, yet, comme pourrait dire Lord Auch, qui connaît bien l'anglais...

Après ça, le dîner du carré d'ass (François, Laurent, Bill et moi) au Marché aux puces, est très animé... Un Mouton Cadet y contribue. On ne sent plus l'hiver.

dimanche 20 novembre 2005

Le nez dessus, c'est à s'y perdre

Ce jour avait deux siècles... Napoléon faisait dire à Soult d'aller à Austerlitz, et Beethoven donnait la première de Fidelio...
Ici, à Shibuya, encore une Bérésina pongistique, j'ai gagné une manche contre un Katsunori dopé par l'alcool qu'il a bu cette nuit après le mariage d'un de ses collègues. Même pas déprimant... Hisae, je sens que je la battrai un jour, un peu comme une parallèle attend l'infini.
En attendant, je rejoins T. à son centre de sport, lever et tirer moi aussi quelques kilos de fonte. Puis on déjeune en haut du bâtiment (salade verte aux miettes de thon, spaghettis à la tomate — je ne sais pas, moi, ce que mangeait Napoléon, pendant ses campagnes... je ne me compare pas à lui, ce bourreau, mais je me demande, c'est tout...). Puis on va au bain, chacun de son sexe. J'ai toujours aimé le mist sauna de ce centre, cette pièce à la fois chaude et humide — les gouttelettes sont projetées du plafond par une dizaine de dispositifs semblables à ceux anti-incendie que l'on préfère ne pas voir fonctionner. Avec des buses plus petites, ou moins de pression, c'est pas du Karcher... Souvent j'y suis seul, nu, et j'y reste dix ou quinze minutes. Je ne sais pas. Il n'y a pas de pendule. Il y a une sorte de petite boîte de bois rivée au mur, de la taille d'un pot de yaourt, avec un couvercle fixé par une vis. Je ne vois pas à quoi ça sert. Ce n'est pas un thermostat — en bois, ça serait étonnant. J'approche mon nez, à tout hasard, ça sent puissamment le cèdre. C'en est. Ou quelqu'un met de temps en temps de l'essence de cèdre à l'intérieur et revisse le dessus. C'est de là que ça sent le cèdre dans toute la pièce. Mais le nez dessus, c'est à s'y perdre.

Retour à la maison à pied, par Meiji-dori jusqu'à Omote-Sando, puis en remontant jusqu'à la station de métro, coup de blues devant le temple où l'on a fait les cérémonies mortuaires du père de T., il y a encore du soleil et de la foule, tea time avec gâteau presqu'en face du Peacock de Gaien-mae, puis marche le long des stades et des résidences impériales jusqu'à Yotsuya, des feuilles mortes partout, presque personne, T. me fait remarquer des vignes à de vieux murs, leurs grains tout rabougris. On arrive à la nuit tombante, il est 17h30.

J'achève enfin l'actualisation de l'index avec les noms propres d'octobre. En même temps, je m'aperçois avec retard que la semaine radiophonique de France Culture (je n'ai presque rien écouté depuis lundi) était riche en émissions sur colonisations et décolonisations, fracture coloniale, fracture sociale, jusqu'à l'écho évident de ces thèmes dans la brûlante actualité — automobile surtout. Le mieux est de passer par la page d'accueil pour avoir tout le dossier préparé des petites mains de ma chère Anne (c'est pour ça qu'elle n'a pas le temps de m'écrire !). Les débats de Tout arrive, de lundi à vendredi, sont vraiment bien ! Mais aussi les Chemins de la connaissance. J'en ai pour la nuit. Je fais tourner le Total Recorder sur les deux ordinateurs pour enregistrer aussi les entretiens À Voix nue de Claire Denis avec Jean-Luc Nancy. Je continuerai demain...

Tiens, je vais me la jouer concours, pour finir.
« Ce que j'aimais dans l'anthropologie, c'était sa puissance de négation, son acharnement à définir l'homme, à l'instar de Dieu, en termes de ce qu'il n'est pas. Mais je n'ai jamais eu à ce propos que des idées fort confuses, connaissant mal les hommes et ne sachant pas très bien ce que cela veut dire, être. Oh j'ai tout essayé. Ce fut enfin à la magie qu'échut l'honneur de s'installer dans mes décombres, et encore aujourd'hui, quand je m'y promène, j'en retrouve des vestiges.»

samedi 19 novembre 2005

Tirez la sornette...

Honneur aux dames : Olivia Rosenthal et Colette, Frédérique Clémençon et George Sand, Assia Djebar et Marguerite Duras, Fred Vargas et Lydie Salvayre ont été les plus présentes et les mieux appréciées...
Rayon hommes : Victor Segalen, François Bon, Jean-Luc Bénoziglio, Jean-Philippe Toussaint, Prosper Mérimée, Pascal Quignard, Jean-Paul Sartre, Patrick Deville, Jean Échenoz, Claude Simon, Denis Grozdanovitch, Alain Sevestre, Valery Larbaud, Patrick Modiano, Jean-François Paillard, Philippe Vasset et quelques autres ont aussi été lus et cités copieusement...
Certains d'entre eux sont devenus commentateurs, occasionnels ou réguliers, au même titre que Dabichan (21/03/2004), Bartlebooth (27/04/2004), Patapon (22/05/2004), Dom (22/06/2004), Arnaud (30/07/2004), FB, Phil et Jephro (26/08/2004), Acheron (08/09/2004), JFM (13/10/2004), Grapheus Tis (14/10/2004), Au fil de l'O (04/11/2005), JCB (09/12/2004), F. Clémençon et Cel (13/12/2004), Vinteix et Marie.Pool (09/01/2005), Caroline (07/02/2005), Arte (08/02/2005), Katsunori (27/02/2005), Eli Flory (13/04/2005), Alain (28/04/2005), Cécile (25/09/2005)... Je garde tout cela précieusement ; c'est déjà tout un pan de culture du XXIe siècle (la conservation des commentaires a commencé le 27 février 2004, les deux premiers étant de Bikun et de Christian, suivis de très près par Manu...).
Mention spéciale pour celle autour de qui tout tourne, l'absente de tout commentaire, T., si, T., la plus citée dans l'index.
Étonnant que les premières citations soient celles de L'Homme de mes rêves..., d'Olivia Rosenthal, et de la sornette de Jean Paulhan ! Elles donnaient le modus vivendi du JLR : l'une par le risque de commenter l'édition vivante, l'autre par la restitution d'archives audio.
De ces deux ans — on l'aura compris, mes premiers mots (« Si j'écris "aujourd'hui, rien", est-ce que ça fera une révolution en France ? ») questionnaient la performativité et l'espace d'interlocution à venir du blog...
Je n'oublie pas qu'il y a quelques sites qui me citent mais comme cela risquerait de mal tourner pour mes chevilles, je me contenterais de remercier nommément JCB, FB et Phil pour les bonnes surprises qu'ils m'ont faites, et de remercier à la cantonade tous ceux qui m'ont mis dans leur colonne de liens.
Car de tout cela, c'est bien le mot lien qui m'importe le plus.

[RLVS-9]  Le chapitre central du Ravissement de Lol V. Stein (p. 88-109), la réception chez Lol, est précédé du chapitre chez Tatiana (commenté la semaine dernière) et suivi d'un chapitre court, appendice de la réception, quand Lol et Jacques sont seuls et se déclarent leur flamme.
Recevoir, c'est, pour Lol, amener l'autre, les autres, sur son terrain, dans un espace habité par la musique de son mari présent-absent, un espace dont elle connaît assez les volumes et les recoins pour y tendre des pièges. Jacques montre, parce qu'il en est le bénéficiaire et qu'il a dû avoir le temps d'en parler un peu avec Lol avant d'écrire, comment Lol s'y est prise durant cette soirée pour essayer d'ouvrir les yeux des autres sur le malentendu qui arrange tout le monde depuis 10 ans, tout en se rendant agréable à son futur biographe.
Ce chapitre peut être scindé en deux parties, tout d'abord les deux femmes en confidence, même si elles sont épiées et que Lol favorise cet espionnage (à son avantage et à l'insu de Tatiana, 88-98), ensuite les quatre personnages se livrant à diverses joutes de parole (99-110).
La première partie accueille des confidences féminines dont l'aveu de vie errante et insatisfaisante de Tatiana (92), l'aisance à mentir de Lol (allant jusqu'à choisir le grenadier, arbre d'Aphrodite et symbole de fertilité, pour couvrir sa filature jusqu'à l'hôtel des Bois, 94-95), enfin l'aveu d'adultère de Tatiana à une Lol qui le sait bien (97) — qui ne sent l'ironie de Duras à mettre en faiblesse celle qui se croit normale et qui devient la proie de la prétendue malade assistée à vie alors que son amant l'épie ?
La deuxième partie s'apparente à une psychothérapie de groupe. Les deux femmes échangent enfin leurs souvenirs, ce qui permet à Lol de sortir de l'isolement verbal et de la sélectivité de son souvenir obsessionnel : elle découvre sincèrement, je crois, que Tatiana a partagé avec elle la fameuse nuit du bal, et qu'en être deux témoins plutôt qu'une l'aide à réactiver l'image bloquée et refoulée, peut-être (101). Les écluses (104) que lèvent les paroles mêlent les eaux qui étaient divisées et ramènent à chaque fois un peu l'exclue dans le groupe et vers l'aisance de vivre, même si la normalité reste un horizon inatteignable — selon Jacques qui en profite pour se sentir mal et se remettre en question à son tour (105) avant de faire vœu de servilité et d'opacité (106) : la clarté du logos ne vaut pas les troubles de la passion que Lol, enfin heureuse (108), lui propose, ce dont il aura confirmation au chapitre suivant. [/RLVS-9]

Pour le reste de ma journée, on verra demain... Une troisième année commence, pour le JLR.

Complément du lendemain.
Déjeuner au Saint-Martin dans la belle lumière de la fin de l'automne. Yukie nous offre le verre de beaujolais nouveau de la fidélité. Il n'est pas mal (même si je n'aime pas spécialement cette piquette). Poisson blanc pour T. et poulet-frites pour moi, mais je dois finir un peu l'assiette de T. car elle ne veut pas trop manger avant sa séance de yoga.
Plus tard, je passe à l'Institut pour emprunter un livre à la médiathèque. Je croise DG et Ketty et prends un café avec la première. Conversation aussi avec deux autres profs, au sujet de méthodes de français : on me dit d'une part que Connexions n'est pas si bien que ça (j'ai noté les griefs pour les rapporter à David), et d'autre part — hilarant et réaliste — que des cours de dictée sont maintenant proposés aux enseignants qui le souhaitent (car même dans cette population, orthographe et grammaire ne sont plus maîtrisées).
Tout fout le quand...

vendredi 18 novembre 2005

Roulements de tambours...

En direct de la salle de sport, le début de la sagesse.
Une table de restaurant chinois : mise en abyme du changement de point de vue.

« [...] ils faisaient tourner légèrement le grand plateau circulaire de la table pour mettre tel ou tel plat à la portée de leurs baguettes et picorer ici un morceau de poisson, là un fragment de porc épicé, qu'ils posaient un instant dans leur bol avant de le porter à la bouche. Je regardais le plateau tourner ainsi sous mes yeux, et, de la même manière que la perception que j'avais de la table se modifiait à chaque fois qu'ils déplaçaient le plateau — alors que les plats restaient imobiles sur leurs bases et que leurs positions relatives sur la table ne changeaient pas —, il m'apparut qu'un changement de perspectives était également en train de se dessiner dans les relations que nous entretenions tous les trois depuis la veille, et que de nombreuses questions qui m'étaient apparues jusque-là mystérieuses [...] s'éclairaient maintenant d'un jour nouveau et pouvaient même trouver une explication rationnelle des plus simples [...] » (Jean-Philippe Toussaint, Fuir, p. 74)

Pour moi, c'est toujours l'horreur de voir qu'à l'autre bout du cercle quelqu'empiffré est en train de finir le plat que j'adore et dont je ne me suis toujours pas servi.
Le rêve, ce serait un jour de tourner assez vite pour atteindre la vitesse de centrifugation, l'instant précis où les assiettes, de la plus lourde à la plus légère, quitteraient leur point de contact gravitationnel pour partir horizontalement, sortir du plateau et aller s'écraser sur les costumes des convives hurlants et jusqu'aux pieds des gens des tables voisines...
Ceci pour que la relativité ait des extrêmes.

Déjeuner avec David et JLP chez Pastel où exceptionnellement il n'y a pas trop de monde quand nous passons devant. JLP est au terme de son contrat universitaire et à la veille, presque, de son retour en France. Une très belle réalisation sur du long terme. Pourtant, interrogations d'avenir, même pour manger. Sommes trois dans la trentaine et la quarantaine et constatons amèrement qu'il n'y a plus de situations stables pour personne. Tout ce qui faisait la stabilité des situations universitaires a été insensiblement modifié — rendant plus facile la centrifuge fin de contrat. Dans l'incertitude, c'est la dignité même des personnes qui est atteinte.
Et dire que notre université a la dignité humaine pour devise ! Serait-ce une plaisanterie ?

Un shinkansen mi-onirique mi-durassique.

Demain... Attention... Roulements de tambours...

jeudi 17 novembre 2005

Courte plume

La nuit dernière, Eugène Savitzkaya chez Veinstein, pour Fou trop poli... Embataillé depuis une semaine, j'avais entendu fout trop au lit... C'est grave, docteur ?

À prendre aussi entre les oreilles avant dimanche (merci Éli), le Masque et la plume du cinquantenaire. Ce n'est pas que je porte cette émission dans mon cœur mais quelques extraits anthologiques la rendront utile à ceux qui comme moi s'intéressent aux climats littéraires des temps actuels et révolus. La voix de Michel Polac à la première du 13 novembre 1955 !...
Ce passage sur France Inter m'a aussi permis de découvrir Altern2.sons. Histoire du psychédélisme. Pendant que des critiques parisiens des années 60 se shootaient aux sorties et rentrées littéraires, la musique psychédélique explosait aux États-Unis puis en Angleterre (sélection d'excellente qualité, commentaires pertinents).

J'en profite pour cirer mes nouvelles bottines. Cirage noir, appliqué à la brosse à dents périmée, séchage et brossage. Je finis à l'évocation d'Altamont (fin de la première émission).

Avant cela, j'avais regardé Cavale (2002). M'étais tu après Un couple épatant (2002) mardi soir parce que Lucas Belvaux propose une Trilogie et qu'il faut au moins avoir vu deux parties pour commencer à en parler. Superbe, comme deux calques narratifs se posent l'un sur l'autre ! On en a des illusions d'optique : alors que les tournages se sont faits en même temps, dans les mêmes décors et les mêmes lumières, j'ai l'impression que les colorations et les vitesses des histoires sont radicalement différentes. J'y reviendrai Après la vie...

Courte plume ce soir
peu d'entrain.
Demain, je rouvre un livre, promis !

mercredi 16 novembre 2005

Où la pression importe plus que la propreté

Des termes et expressions comme nettoyer au Karcher (où la pression importe plus que la propreté), racaille (plus employé que sauvageon en son temps, qui n'avait fait que ridiculiser son énonciateur), mais aussi expulsion, privatisation, mondialisation, etc., qui émaillent certains discours ministériels, officiels et médiatiques n'ont-ils pas pour but d'assujettir l'ensemble de la population par une recomposition des représentations mentales que ces termes véhiculent en sous-main ? (La fausse monnaie serait donc la vraie...)
Qui employait le verbe caillasser le mois dernier ? Strictement personne, sur aucune antenne, et ce après des années de jets de pierres (le verbe formé sur caillasse n'est d'ailleurs pas dans le TLF). En deux semaines, on l'a plus entendu qu'en cinquante ans. Quel a été le premier journaliste à l'employer ? Cela importe peu. Pourquoi ce succès ? Ça, c'est beaucoup plus important ; je ne vois que l'assonance avec racaille. Éh oui, la racaille caillasse, aïe aïe aïe ! Ça passe bien à l'antenne, non ?
Il faudrait étudier la valeur guerrière et incantatoire du phonème [ka] qui revient dans les trois mots Karcher, racaille et caillasser.

Attention ! Sarkozy vient de passer le relais, le micro, au tandem Larcher Accoyer ! Ceux-ci vont tenter de rallumer les voitures en train de s'éteindre à coup de polygamie et de figure paternelle ! Mesdames et messieurs, on les applaudit !...
(Ne comptez pas sur moi pour défendre ou accuser la polygamie, je ne fais que relever les sons de flûte censés diriger nos opinions publiques par le bout du nez — dis donc, Sarko, elle pue, ta flûte !).

Le programme Mozbot qui habille les résultats de Google permet de rechercher facilement les documents mis à jour depuis une semaine, un mois, un trimestre, un an, etc. Avec l'association racaille et caillasse, on trouve 307 documents dont 305 mis à jour depuis un mois — deux seulement étant plus anciens. Le mot racaille seul a 40.700 occurrences, dont 39.700 dans des documents des 30 derniers jours.
En même temps, je me demande quelle peut être la fiabilité de Google/Mozbot puisque caillasse a 3560 occ. — dont 3570 actualisées depuis moins d'un mois ! Encore le coup d'une partie plus grande que le tout, sans doute résultant d'un bug ou d'un trafic d'algorithme...
(À titre indicatif : sauvageon + sauvageons = environ 7000 occ.; racaille + racailles = 54.200 occ., y'a pas photo !)

Que l'on parle de propagation de masse comme le faisait Victor Klemperer dans sa Langue du IIIe Reich (à la façon du virus provoquant une mutation irréversible) ou que l'on parle de rythmes langagiers comme l'écrit Pascal Michon dans la dernière livraison de la revue Sciences humaines (n° 165, p. 38-41), il semble bien qu'un choix de mots et de profération, calibrés dans le temps et l'espace de l'information soit à la base même de nos modes de vie.
Et si c'était cela qui importait dans certaines nouvelles écritures (Bruce Bégout, François Bon, Jean-Charles Massera, Yves Pagès, Jean-François Paillard, Phillipe Vasset, etc.) ? Notations comme klempereriennes au jour le jour de ce que nous déversent les médias, élaborations fictionnelles par recyclages de fragments documentaires et publicitaires, enchevêtrements rythmiques mi-ironiques mi-lyriques de discours sociaux, etc. C'est toute une bribologie littéraire qui se met en place depuis une dizaine d'années, à la suite des recyclages du Nouveau Roman, eux-mêmes parents du bricolage levi-straussien.

Je boirai tout le Nil, si tu ne me retiens pas !

(D)ART(Y).
Après avoir fait calculer oralement des surfaces d'appartements pour connaître les prix à la location en euros et en yens, après avoir réparti à des groupes des tâches d'études relatives à la Francophonie et résumé au passage l'aventure du mot mousmé(e) à des étudiantes mi-incrédules mi-scandalisées, après une réunion, des corrections de copies et quelques autres bricoles, je me suis assis le soir venu devant une salade de carottes rapées à ma moulinette, quelques morceaux d'asperges nouvelles à point et un steak haché flanqué d'un œuf au plat — en regardant en dévédé la quintessence de la vraie fausse monnaie dénoncée ci-dessus, son icone même, kitschissime, Podium (Y. Moix, 2003-2004).
Malgré un goût évident pour la déconnade, Benoît Poelvoorde et son acolyte (Jean-Paul Rouve) sont en pleine philosophie vivante. N'ayant jamais souhaité devenir des stars par eux-mêmes (comme si ce statut n'était ni enviable ni souhaitable), ils ont organisé leur vie pour jouer et être (?) des sosies de stars — et réussir. Au point qu'à trop jouer le Claude François, on peut impromptu faire Julien Clerc... Très belle leçon de paradoxe et de bribologie (starisation du sosie, récupération d'objets sans valeur, habitat d'un pavillon-témoin, etc.). Qu'on me dise maintenant que c'est un mauvais film, je rétorquerai que là n'est pas la question (à ma connaissance, la pissotière de Duchamp n'est pas une belle pissotière). Par ailleurs, je n'ai jamais spécialement aimé Claude François.
Nous sommes tous des imposteurs, nous sommes tous des jouets. Ma scène culte du film sera celle de la chanson Cette année-là chantée et dansée par Bernard et ses Bernadettes sur un parking de centre commercial de banlieue, tous néons allumés, entre un Toy"R"Us et un Darty dont n'est cadré que le ART, chorégraphie parfaite, gratuité totale, 2003 reprenant 1976 qui reprenait 1962, on est dans le tube...

mardi 15 novembre 2005

De la mort ou du vent...

On en était resté au soutien-gorge, dimanche, dans le train, quand quelqu'un d'autre veut entrer dans les toilettes... Le palimpseste de L'honorable Partie de campagne est fugace, un amusement qui n'a pas valeur de structure profonde. Toussaint, comme Échenoz à sa façon, joue de motifs qui traînent dans notre collectif littéraire, plus ou moins connus ou conscients, du recyclage. Mais ce n'est pas pour nous les resservir modulo Shanghai-Pékin. Quand le lecteur est appâté, le plus grand plaisir littéraire de Toussaint consiste à dévier largement et très vite — dénoncer, dégager (latter les visions, disais-je ailleurs*).
Me voici repris au piège du métro, celui de Nagoya cette fois, ne pouvant fermer le livre pour descendre à ma station. Le téléphone portable offert par le chaperon chinois qui ne sonnait jamais vient de sonner la chute du fruit mûr (Li Qi) et le glas à 10.000 kilomètres : la femme de l'épouse du narrateur a perdu son père. Déchirante description calme et hallucinée. D'un train de nuit chinois, projection de l'affect en image par l'oreille au cœur de Paris et d'une femme désemparée, au Louvre, rue de Rivoli, dans la circulation de la mi-journée, jusqu'à ce que ça coupe. À l'œil écoute de Paul Claudel répond l'autre cliché : l'oreille voit... l'important étant pour le lecteur la puissance imprévue de l'émotion et de l'empathie — enfin, c'est mon cas.
Ce n'est pas spécialement ce que je cherche dans la littérature (on verra bientôt, par exemple, que c'est ce qu'il n'y a surtout pas à chercher dans l'Histoire de l'œil de Bataille, l'émotion et l'empathie...)
En littérature, on trouve ce qu'on ne cherche pas. Le reste est pavlovien ou pathologique, la littérature de pa-pa.

« Penché à la fenêtre, je sentais l'horizon et la courbure de la terre planer et tournoyer autour de moi, j'apercevais des lignes à haute tension qui défilaient obliquement dans le ciel, les poteaux électriques en enfilade qui apparaissaient fugacement et disparaissaient aussitôt de ma vue, promptement avalés par la vitesse du train qui les laissait sur place. Ma chemise plaquée contre mon torse, je gardais les yeux ouverts à la face du vent qui m'assaillait, des grains de sable et de poussière pénétraient dans mes yeux, des éclats d'argile et d'infimes gravillons, ma vue commença de se brouiller, et, dans un brouillard aqueux, liquide, tremblé et faiblement lumineux, mes yeux embués conçurent dans la nuit noire des larmes aveuglantes.» (Jean-Philippe Toussaint, Fuir, p. 57-58)

« Et qu'est-ce que la mort sans les pleurs ? »
, dit Claude Simon au début de L'Herbe. Qu'ils viennent de la mort ou du vent...

J'ai quand même donné mes cours sans lésiner sur la bonne humeur, me suis ensuite défoulé au ping-pong avec David et les deux pongistes de haut niveau de notre campus, payant de mon corps encore douloureux du squash quelques points épiques.
La confection d'une large salade tomate-concombre parsemée de deux gousses d'ail coupées en tout petit et arrosée d'huile d'olive a nuitamment achevé de me remettre d'aplomb. L'haleine surtout.
Ne me reste plus qu'à mettre un point final et aller me laver les dents.
__________________________
* "Mines de riens. Essai sur la Télévision de Jean-Philippe Toussaint", p. 99-115 dans Entre parenthèses. Beiträge zum Werk von Jean-Philippe Toussaint / Herausgegeben von Mirko F. Schmidt .- Paderborn : Edition Vigilia, 2003 .- 170 p.

lundi 14 novembre 2005

Il est entré dans le siècle

Bataillé toute la journée avec le web et la Pléiade pour cadrer l'Histoire de l'œil.
En même temps, toujours du courrier, le suivi des commentaires des jours précédents... Il faut se faire à l'idée que ce qu'un billet journalier expose, détaille, avec parfois une précision millimétrique, soit pris à la légère, au débotté, en enfilade, au flan par une diversité de lecteurs tous occupés et préoccupés diversement. Ensuite ils s'échauffent les uns les autres et sortent totalement du décor... D'aucuns diront alors que les commentaires sont plus du bavardage qu'autre chose, sous-entendu que l'on pourrait aisément s'en passer, que ce serait même mieux de s'en passer. Je n'irai pas jusque-là, même si des dérapages m'exaspèrent, comme sur des peaux de banane alors que mon texte n'en contenait pas. Il faut comprendre que c'est une loi du genre — et que l'on a du mal à l'admettre parce que le genre est nouveau.
Pour moi, la position à tenir est simple (mais je n'y oblige personne) : les commentaires doivent être autorisés, par principe. Je ne sais pas si je suis artiste ou non, écrivain ou pas, mais l'idée que j'ai de l'esprit démocratique (m')impose que la parole soit ouverte. L'interdire reviendrait à me rendre inaccessible, incommentable, donc élitaire.
Il se peut que j'aie tort. Qu'on me le prouve.

Donc Bataille. Ce soir au GRAAL, déplacé à la salle 508 de la MFJ du fait d'un séminaire exceptionnel en 601 (où j'ai d'ailleurs noté la présence de ma collègue CM), en présence de François Bizet, présentation de quelques documents, des photocopies d'un numéro de la revue Critique de 1963 (réédité en 2002) et des pages de biographie de la collection Écrivains de toujours, apportées par Daniella, et du volume Pléiade Romans et récits de Georges Bataille paru l'année dernière. Nous nous attardons dans la Chronologie établie par Marina Galletti (p. XCIII-CXXXVIII), commentant et recadrant les événements de la naissance de Georges (1897) à l'année de publication de l'Histoire de l'œil (1928), notant quelques différences avec les dates données dans la collection Écrivains de toujours (date de mariage, notamment). Ce qui étonne le plus, et que l'on ignore souvent, c'est qu'il était d'abord archiviste-paléographe, après avoir été sérieusement tenté par la religion. Nommé élève à l'École des chartes le 8 novembre 1918, trois jours avant l'armistice, il s'installe à Paris, continue d'aller à la messe et lit le Latin mystique de Remy de Gourmont. Cinq ans plus tard, il est entré dans le siècle, il connaît une quantité fabuleuse de jeunes et de moins jeunes qui forment et formeront en partie l'élite intellectuelle et littéraire du XXe siècle. Il est anti-Dada, goûte peu le surréalisme, aime le jazz, se marie, commence à publier... Ces cinq années-là, j'aimerais bien en voir le film se dérouler !
La suite dans une semaine...

dimanche 13 novembre 2005

Cette trame, je la vois

L'horreur ! Quand il faut fermer le livre et descendre du métro alors qu'on vient de lire un truc crucial (nodal, serait peut-être plus juste, ici...).

« Lorsque je voulus dégrafer son soutien-gorge, je la sentis se dérober avec grâce, dans une torsion souple et glissante, se défaire de mon étreinte et aller fermer la porte, abattre le loquet. Dos à la porte, alors, immobile, elle m'attendait. Je m'avançai vers elle, passai les mains dans son dos et défis son soutien-gorge. Les bretelles tombèrent, elle n'avait plus que son amulette de jade autour du cou, ses seins étaient nus devant moi. Je levai la main et lui caressai doucement la poitrine, lentement, tandis que je sentais qu'elle se cambrait contre la porte, collait son bassin contre mon corps en gémissant. Puis, d'un coup, nous nous immobilisâmes. Quelqu'un venait d'essayer d'entrer dans le cabinet de toilette.» (Jean-Philippe Toussaint, Fuir, p. 43)

Deux heures plus tard, après m'être fait pongistiquement étaler 11 manches à 1 par Hisae et Katsunori (content tout de même d'avoir trouvé la concentration et lâché quelques beaux smashs), je montre mon édition originale à mes deux amis, les invitant à constater la qualité du papier, le numéro imprimé, si rare. Ils y sont tout à fait sensibles. Katsunori me dit que cette pratique des éditions originales, ces tirages spéciaux et de luxe sur des papiers de belle qualité, cela n'existe pas au Japon.
Nous sommes au Café bleu pour déjeuner (salade, pâtes et gâteaux), dans la galerie commerciale de Mark City, en direction de Dogenzaka. Je leur raconte un peu le début de l'histoire de Fuir, ce narrateur occidental en visite en Chine, désœuvré, prenant un train de nuit avec la belle Li Qi (prononcez litchi, comme le fruit), espérant une aventure, mais surveillé par le...
Le...
Soudain, cette trame, je la vois se détacher sur le fond d'une autre, celle de L'honorable Partie de campagne, de Thomas Raucat (1922), que Jean-Philippe Toussaint a évidemment dû lire. Car dans ce roman écrit par un jeune ingénieur belge après un an de résidence au Japon pour raisons professionnelles, il y a aussi un occidental, à Tokyo, lui, qui rencontre une Japonaise (pas une Chinoise), et qui cherche l'aventure avec elle, prend le train pour Enoshima, lui aussi flanqué d'un encombrant chaperon qu'il n'arrive pas à semer pour draguer tranquille.
Volontaire ou non, le démarquage est superbement opéré par Toussaint car tous les éléments du palimpseste sont transformés, tandis que leur schéma d'ensemble, la tension relationnelle entre les trois actants, est superbement et presque invisiblement identique, quoique réduite à quelques pages.

De retour à la maison, je me délasse dans le bain en lisant encore quelques bribes de la Possibilité d'une île. C'est affligeant, ça me tombe des mains, avec de temps en temps des perles comme ce « rien n'égale la douceur du sommeil lorsqu'il se produit en présence de l'être aimé » (p. 168), vérité d'un angélisme layette bleu ciel ou rose bonbon, sachant que l'être aimé est le chien Fox.
J'aimerais bien le jeter avec l'eau du bain mais j'ai trop de respect pour les livres eux-mêmes...

En sortant ce matin, je voulais téléphoner à Thomas, pour voir quand il serait libre pour un squash, comme nous en étions convenus en septembre. Et puis j'y ai renoncé en me disant qu'à 10h15 il dormait peut-être encore. Comme par télépathie, c'est lui qui m'a appelé à 11h30. Je n'ai pas pu lui répondre puisque j'étais à Shibuya en train de renvoyer des petites balles jaunes. L'ayant rappelé une heure plus tard, il me proposait un squash ce soir. OK, va pour ce soir.
Donc squash, quarante minutes. C'est tellement crevant, que j'y reviendrai demain...
Écrit le lendemain : c'était donc au centre de sport Do Sports Plaza de Shinjuku, énorme centre avec salle de musculation, salle de stretching, salon de massage, coursives de jogging, piscine, cours de squash et salles de bains, avec sento, douches, sauna, le tout très peuplé mais très calme. J'avais ressorti ma raquette d'il y a dix ans mais la poignée dont la matière s'est peut-être altérée me glissait régulièrement dans la main — et à un moment elle en est sortie, s'est envolée en passant à quelques dizaines de centimètres de Thomas pour aller se poser au sol d'un étage au-delà des limites du cours de squash.

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Paru dans la revue Europe, en mai 1925 (p. 122-123, via le dévédé...) :
« THOMAS RAUCAT. - L'honorable partie de campagne. Un vol. in-16. (N. R. F. édit.)
Cette honorable histoire est fort simple mais vaut tant par le choix des détails que par le ton vraiment savoureux sur lequel elle est racontée. Un Français rencontre au parc municipal d'Ueno une petite Japonaise, la convie à une honorable partie de campagne aux environs de Tokio, cependant que quelques instants plus tard il est invité à son tour, « par politesse », pour le même jour, par plusieurs honorables bourgeois. Contretemps fâcheux d'où découleront toutes les péripéties de cette journée à la fin de laquelle mourra la petite Nippone.
Ce livre peut être considéré, à juste titre, comme un livre de réaction, réaction contre la poésie émolliente des japonenes à la façon de Loti. Et qui oserait encore rêver de clair de lune, de fleurs de prunier... et de la musique de Puccini après la lecture de cette équipée franco-japonaise à l'île d'Enoshima. Avec M. Thomas Raucat la mièvrerie du Japon, de sentimentale qu'on nous l'avait toujours fait paraître, devient humoristique. Le comique de ces pages est fait de l'antithèse existant entre la civilisation moderne et l'antique civilisation des Japonais qui tentent de s'européaniser. Ce mélange constant de sake et de bouteille Thermos, d'obi et de peigne à l'espagnole, de canotier et de kimono, de cinéma et de théâtre masqué, de taxi-auto et de geishaya, enfin toute cette cahotante adaptation de mœurs traditionnelles à un barbare progrès occidental font naître spontanément les réflexions ingénues et les effets cocasses. Et voici que tout notre sens de la couleur locale poétique du « pays qu'on ignore » en est décalé. Une ironie au service d'une pénétrante psychologie, un sens du comique placide, mais qui sait merveilleusement user des contrastes existant entre les raffinements européens et orientaux : voilà ce qui caractérise dès l'abord le talent de M. T. Raucat.
En outre pour ce premier roman l'auteur a usé d'une construction vraiment neuve, très curieuse, et susceptible peut-être d'apporter quelques changements dans la manière que nous avons de concevoir une histoire qu'elle soit d'amour ou d'aventure. Dans L'honorable partie de campagne, chaque personnage confesse ce qu'il a vu, narrant les faits ainsi qu'ils lui sont apparus. Il y a huit chapitres qui sont de la sorte autant d'auto-rédactions. Cela permet une grande diversité dans le récit, une plus parfaite superposition des impressions et surtout une vraisemblance psychologique beaucoup plus intense : chaque héros donnant l'impression de parler sans contrainte.
L'honorable partie de campagne ne procède donc d'aucune formule connue. C'est une œuvre extrêmement personnelle et neuve, un livre-révélation comme il n'en paraît guère plus d'un par an et qui s'impose à l'honorable attention des honorables lettrés.
LOUIS CHERONNET.»

samedi 12 novembre 2005

Il est entré dans ses desseins

Lever à six heures pour finir de m'occuper de Lol et de son ravissement. Du coup, en cours, je ne fais que la moitié du programme prévu. Mais ce qui est fait est fait, comme dirait la dame du Square...

[RLVS-8] Le narrateur se trouve quelque part dans le futur de mon point de projection dans la lecture (et loin dans le passé de la réalité de ma lecture). De là, il s'ingénie comme il peut pour me raconter sa Lol, pour se me la raconter. Ne jamais l'oublier. Il a collecté des témoignages à des moments qui nous sont rarement connus, il s'est au jour le jour forgé des hypothèses évolutives dont nous ne connaîtrons que la dernière version. S'efforçant tout de même de raconter la vie de Lol dans sa chronologie, il y a forcément un moment où il l'a rencontrée, où il est lui-même devenu personnage alors qu'avant ce moment ses intrusions étaient tolérées et proleptiques. L'instant de la (post-)synchronisation nous apporte son nom, celui du mari de Tatiana et quelques autres informations, un peu comme dans un film qui aurait commencé en noir et blanc et qui passerait à la couleur à l'entrée du personnage principal.
L'essentiel de son travail narratif consiste à battre en brêche le système de pensée de Tatiana, sa maîtresse, qu'il n'aime que pour son c... corps (p. 79, 81, 87, par exemple). « Tatiana, elle, s'inquiétait autrement que les autres à propos de Lol : qu'elle ait si bien recouvré la raison l'attristait. On devait ne jamais guérir tout à fait de la passion.» (76) Sympa, la copine d'enfance ! Si l'on ajoute que Tatiana considère que Lol a toujours été différente (comprendre : folle), cela donne que Lol est cinglée de naissance, Tatiana calamiteusement charnelle (79), la passion irrémédiable pour Lol mais inaccessible pour Tatiana, et que tromper son mari est plus normal que chercher l'amour fou... On peut ne pas être d'accord avec ce qui est sans doute la doxa de la bonne bourgeoisie de S. Tahla, mais on prend des risques à essayer de vivre autrement que ces gens-là.
Secondairement, mais de façon nouvelle et remarquable dans ce chapitre et dans le suivant, le narrateur montre la maestria de Lol, et la sienne puisqu'il est entré dans ses desseins. Comment elle promène son monde, comment elle leur ment, comment elle manipule Tatiana pour accéder à Jacques (83-84), comment elle fait sentir à Jacques qu'elle le veut (il en tombe des nues, page 78), comment elle les amène à venir chez elle. Et les jeux de regard qui sont déjà comme du billard (86, 88).
Le clou — martelé, pour le coup — c'est ce leitmotiv « on s'est trompé » (76, 78, 103), sorte de pointillé selon lequel redécouper l'histoire de Lol pour y voir autre chose que la version de la splendide et désespérée Tatiana (c'est peut-être elle, la malade...). On pourra  lâcher les ciseaux à la page 137 et on en restera bouche bée...
J'ajoute que le verbe (se) tromper, infinitif et différentes formes conjuguées confondues, se trouve 36 fois dans le Ravissement, ce qui est assurément une fréquence très au-dessus de la moyenne — quelque chose à creuser dans cette direction, je crois... [/RLVS-8]

Mais qu'est-ce que j'ai eu chaud, dans cette salle de classe de l'Institut franco-japonais de Tokyo !
Une demi-heure après, je me remets au Saint-Mar