Cours sur
Le Colonel Chabert. Des pages 111 à 119 (en
folio
classique), Balzac fait quelque chose de superbe. Il ouvre la parenthèse
des
« méditations » de Derville, ballotté
par la voiture qui l'emmène de (chez Chabert, ce qui est aujourd'hui
le quartier de) Campo-Formio (voir samedi dernier) à la rue de Varenne
(chez la comtesse Ferraud, du plus pauvre au plus chic du Paris de 1818).
Parenthèse qu'il ferme à la page 119 en le
« sortant
de sa longue rêverie ».
Entre les deux, sur sept pages, c'est-à-dire dans le temps que lui
laisse le cocher, le narrateur nous ficelle les parcours du comte Ferraud,
de la veuve Chabert et de leur avoué Delbecq, ce qui fait que notre
temps de lecture est synchrone au transport de Derville. Les conclusions
convergent sur le point faible de la comtesse : être née
Rose Chapotel... L'entrevue avec elle confirme que Derville peut la faire
payer.
Mais c'est sans compter avec deux petites erreurs qui montrent bien qu'elle
et eux ne jouent pas dans la même cour. L'une de Derville qui répond
positivement quand la veuve Chabert lui demande si son mari l'aime encore.
L'autre, c'est Chabert qui s'emporte et entre trop tôt dans la pièce
où se trouve sa femme, lui révélant des sentiments différents
du
« flegme militaire » (p. 95) qui aurait pu
le faire gagner.
Plus largement, Balzac met parfaitement en scène l'opposition complexe
entre d'un côté des personnages sur la défensive, ceux
qui ont des positions nobles et des fonctions classiques, disons tout l'héritage
social et littéraire de l'Ancien Régime (ici, Ferraud comme
Chabert), et de l'autre côté des personnages actifs, ceux qui
sont en train de créer ou qui savent utiliser les nouvelles règles
du monde, avocats, avoués, dans cette nouvelle, ailleurs d'autres
professions libérales ou de services auxquelles le roman jusqu'à
Stendhal (inclus) réservait la figuration. Les héros gris du
social et du légal prennent la place des héros lumineux des
vertus et des dignités.
Déjeuner au Saint-Martin.
Puis ménage dans l'appartement de feu le père de T., qui commence
à changer d'aspect. Nouveau canapé, nouvelle étagère,
réorganisation. Les ancêtres et leurs stèles y ont leur
coin, bien sûr.
Passage rapide à l'Institut pour voir la foule se presser à
la conférence d'Arnaud Desplechin, entre les deux séances de
Rois et reines, affichées complètes dès
10 heures du matin (en arrivant pour mon cours, vers 9h20, j'ai trouvé
une queue de 150 personnes, avec quelques amis dedans).
Desplechin était au fond de la médiathèque. Je suis
allé le saluer, lui donner ma carte, dire en quelques mots que j'appréciais
beaucoup son travail et que j'en parlais ici même. Mais je ne suis
pas resté pour écouter ce qui, de plus en plus, paraît
nuisible à mon appréciation des films — je ne parle que pour
moi.
Amical salut renouvelé, s'il passe par ici un jour.
Découverte du
Tigre,
à
paraître, un journal avec un
R de réel qui aurait
mis du baume dans son capital.
Beau
décryptage
de Grégory Rzepski : comment une sociologue un peu magicienne, Monique
Dagnaud, désembourbe Finkielkraut dans
Le
Monde grâce aux courriels reçus par France Culture. Il
y a quelques temps, je disais que je ne signerais pas une pétition
contre Finkielkraut. Maintenant, je me demande si je ne vais pas en écrire
une !
Quoi qu'il en soit, pour devenir une vraie sociologue, il faudra que cette
dame comprenne que la majorité (des auditeurs) qui ne s'est pas exprimée
n'en a pas moins un avis, et qu'il est sans doute différent de ce que
l'on fait dire à la minorité, qui s'exprime d'ailleurs sous
le coup de l'émotion. Une telle sociologie de bazar nuit à cette
discipline déjà un peu mazoutée par les cargos idéologiques
échoués.
Pour finir en beauté, Florence Aubenas
fait le point
dans
Libération d'hier, je le mets là parce que c'est
précieux :
« Outreau, l'emballement des téléspectateurs
Personne n'aurait imaginé que c'est l'audimat qui ferait un jour
flamber la renommée de la chaîne parlementaire (LCP) et c'était
si peu prévisible qu'aucun instrument n'a été prévu
pour mesurer l'audience quotidienne de ce canal dont l'aride spécialité
consiste à retransmettre des débats à l'Assemblée
et au Sénat. Depuis dix jours, sur LCP, les programmes volent en éclats,
les émissions sont reportées et les téléspectateurs
palpitent à l'heure des trois séances hebdomadaires de la commission
sur l'affaire d'Outreau. Ce sont bien sûr les auditions des 13 acquittés
qui ont lancé la machine la semaine dernière : leurs dix
heures d'antenne, diffusées en direct, ont été retransmises
une première fois dans la nuit, puis, face à la demande, à
nouveau pendant le week-end. Cela n'a pas suffi à endiguer l'engouement.
LCP est débordée d'appels. «Existe-t-il une cassette,
un DVD ?» demandent des courriers. «Si oui, où
les trouver ?» «Vite, c'est pour offrir»,
précise une femme au téléphone qui s'effondre en apprenant
que les enregistrements ne sont pas (encore ?) disponibles.
Cette semaine, 13 avocats étaient à leur tour
entendus par la commission, programme qui pouvait sembler moins télégénique
que le défilé des innocents, voire même répétitif
puisque cinq défenseurs avaient déjà été
auditionnés. L'audience ne faiblit pas.
Mercredi soir, maître Thierry Normand témoigne :
«Au début, Outreau était pour moi un dossier
triste, banal, local.» Au moment de l'instruction, c'est lui, le
bâtonnier de Boulogne-sur-Mer, que le conseil général
du Pas-de-Calais s'était choisi pour assister 10 des 17 enfants se
disant victimes, voulant ce qu'il y avait de mieux pour la nouvelle «priorité
gouvernementale» : la chasse au pédophile. Normand se voûte
devant la commission. Avec lui, pour la première fois depuis les six
acquittements à Paris, l'épopée judiciaire d'Outreau
n'est plus racontée du côté des acquittés. On est
passé sur l'autre versant du dossier, ceux qui soutenaient l'accusation.
Normand dit qu'il conserve toute son estime à celui qu'il appelle toujours
«Monsieur le magistrat» : Fabrice Burgaud.
Coulisses. Dans le couloir de l'Assemblée,
deux responsables de LCP décident cette fois encore que le journal
sera annulé pour continuer la diffusion en direct. Il est 20 heures.
A la chaîne comme ailleurs, les messages de téléspectateurs
continuent de tomber. «C'est bien, on se croirait dans les coulisses
du tribunal.»
Dans la salle, l'audition de Normand se poursuit. En septembre
2001, l'instruction fait un nouveau pas à Boulogne-sur-Mer. «Des
bruits se sont mis à circuler au palais de justice, et même
en ville, que des adultes d'une certaine position sociale étaient en
cause», se souvient Normand. Il file consulter le dossier dans le
bureau de «Monsieur le magistrat». Quatre enfants accusent
désormais ceux que la rumeur appelle déjà «les
notables», un curé, un chauffeur de taxi ou un huissier.
«Je n'avais jamais lu une chose aussi horrible. J'ai vu les
enfants, ils étaient cassés. A cette époque, je n'avais
aucun doute.» Normand dit qu'il n'est pas le seul. «Certains
de mes collègues de la défense étaient aussi révulsés
que moi. 95 % des magistrats y croyaient.» L'avocat lâche
une de ses formules qui vont faire alors la une de la presse. «Nous
avons atteint le degré zéro de l'humanité.»
Aujourd'hui, il dit : «C'est très difficile à
vivre. Des gens que j'ai considérés comme coupables étaient
innocents.»
En janvier 2002, un nouvel événement achève
d'«incendier totalement le dossier». Pour prendre ceux
qui l'accusent à leur propre piège, Daniel Legrand, 20 ans,
affirme avoir assisté au meurtre d'une petite fille à la Tour
du Renard. Philippe Houillon (UMP, Val-d'Oise), rapporteur de la commission,
est le seul des 30 députés à avoir eu le droit de lire
l'intégralité du dossier pénal. Il rappelle que deux
des enfants sont alors interrogés : l'un parle du meurtre d'une
petite fille, l'autre d'un bébé. «Vous n'avez pas relevé
cette contradiction ?» Normand soupire. «Les conversations
de couloir faisaient penser que plusieurs enfants pouvaient être concernés.
Il y avait le syndrome de l'affaire Dutroux, une émotion galopante,
dangereuse. L'avocat est un extraverti, qui n'est pas insensible à
la médiatisation d'une affaire. Je dois faire amende honorable pour
un ou deux propos que j'ai tenus.»
Aucun cadavre. Devant la même commission, hier,
William Julié, avocat de la défense cette fois, va lire la
transcription de ces «un ou deux propos» de Normand :
le récit détaillé du meurtre d'une enfant aux journaux
télévisés. Aucun cadavre ne sera jamais trouvé.
Au téléphone, certains téléspectateurs de LCP
renâclent. «Pourquoi les avocats sont en costume et pas en
tenue ? Cela ferait plus vrai.»
Maître Julié se souvient de Karine Duchochois,
qui entre dans son bureau et se dit innocente. «Comme beaucoup de
gens qui viennent me voir», assène Julié. «J'ouvre
le dossier mais je ne me dis pas tout de suite que c'est vrai. Je ne connaissais
que les images médiatiques dont j'avais été bombardé
comme tout le monde. Karine Duchochois était accusée par trois
personnes, c'est toujours délicat. Même si les textes disent
le contraire, c'est à l'accusé d'apporter la preuve de son innocence
quand il y a plusieurs paroles contre la sienne.» Devant la cour
d'assises de Saint-Omer, Julié dit qu'il a eu de la chance.
«Ma cliente a fait bonne impression. Je dois dire aussi que j'ai
été étonné quand la presse s'est retournée
à 180 degrés. Je pense qu'on a une réflexion à
mener : 9 millions de téléspectateurs regardent la maison
de l'huissier en janvier 2002 puis pleurent avec lui après son acquittement.
Il y a quelque chose qui me dégoûte profondément.»
Et, droit devant les caméras de LCP, il lâche tranquille :
«A la fois, moi aussi, quand je sortais de la salle d'audience à
Saint-Omer, je me disais : "Pourvu que je passe à la télé."
Je suis un jeune avocat qui a besoin de se faire une situation.»
Depuis la retransmission de leurs auditions, certains des
acquittés reçoivent des messages et des cadeaux de téléspectateurs,
bien plus qu'après le verdict des assises. Comme si leur innocence
s'était plus véritablement révélée à
l'écran que devant la justice. Dans les entreprises, on enregistre
déjà des demandes de congé pour suivre en direct l'audition
du juge Burgaud, prévue le 8 février.»