Journal LittéRéticulaire

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mercredi 31 mai 2006

Plus vite les passerelles intellectuelles

Il y a un malentendu dans l'enseignement du français au Japon qui est un peu pénible (cela arrive peut-être avec d'autres langues mais je n'en ai pas personnellement l'expérience). Les étudiants découvrent des fonctionnements linguistiques, des notions phonétiques ou des argumentations épistémologiques — et certains s'y intéressent beaucoup (et d'autres dorment) — mais ils croient généralement que tout cela est propre au français, que cela n'existe pas dans leur langue. Ce dont je les détrompe à chaque occasion qui m'est offerte — et eux de s'exclamer de surprise quand l'exemple est pertinent. Par exemple, les règles d'euphonie. Pourquoi remplace-t-on le "e" ou le "a" de l'article défini singulier par une apostrophe devant un mot qui commence par une voyelle ? Parce que l'on trouve pénible depuis des siècles de dire le étudiant, la université, c'est-à-dire parce que le hiatus complique l'articulation, et que l'élision la facilite. Si on l'explique (il y a des profs qui ne l'expliquent pas, disent d'apprendre, point-barre), les étudiants s'émerveillent. Alors on peut leur demander pourquoi ils disent ippon, nihon, sanbon, alors que le pon pourrait ne pas être modifié, théoriquement. Ils découvrent ainsi qu'il y a plein de règles d'euphonie en japonais. Ils le savaient par la pratique mais pas par la pensée. Et tout comme ça.
Le malentendu pourrait être évité si les étudiants recevaient un cours de linguistique du japonais — et ils feraient plus vite les passerelles intellectuelles. Ça fait des années que je le dis. En plus, maintenant je l'écris.

J'ai lu un paquet de blogs et de journaux en retard (dont article ci-dessous), découvert des trucs fabuleux, et chopé un mal de tête... Faut dire aussi que Georges Forestier sur Racine dans Surpris par la nuit, c'était quand même trapu.

Heureusement, il y a le sport. Et Antoine Volodine. Transpirant de pédaler ou de monter des marches, je suis dans le bain tropical. Monde oppressant, pourrissement de révolution en bureaucratie barbouzante, le tout étant peut-être un terrifiant purgatoire...
(Longue conversation téléphonique avec Laurent qui a lu Alto Solo le mois dernier et qui confirme que l'on y trouve bien ironie et jeux de mots, finement, comme dans les autres ouvrages déjà lus de Volodine, ce dont la traduction japonaise semble manquer. Balise pour la lecture de T.)

« Les enquêteurs n'appréciaient pas les réponses que j'avais données à leurs questions. Des obscurités persistaient dans ma biographie, sur mes relations avec quelques-uns des membres du Drapeau que j'avais eu l'occasion d'approcher, sur mes relations avec les guérillas du Yaguatinga, avec les groupes insurrectionnels de Mapiaupi, avec Maria Gabriela, avec Leonor Nieves, avec Pomponi, sur les conditions de ma soi-disant mort héroïque dans le quartier cacombo de Mapiaupi, au bord du fleuve.» (Antoine Volodine, Le Nom des singes, Paris : Minuit, 1994, p. 35)

« L'acidité brutale de Gutierrez.
La déception qui le rongeait quand il comparait Puesto Libertad et ce pour quoi il avait combattu.
Ce pourquoi il était mort.
Sa manière de transformer sa déception en sarcasmes ou en injustices.
Sa recherche d'ivresses aussi sordides que celles des Cocambos de la basse ville.»
(Ibid., p. 45)

Parfois, j'aime bien aussi copier un article, pour faire date de quelque chose. En ce moment, c'est la prise de conscience, même par l'électorat de droite, que ces trois-là sont des boulets pour la France entière. Et puis j'aime bien la « foudre qui tombe au ralenti »...

Le trio infernal de la politique française, par Philippe Ridet (Le Monde du 31/05/2006).
(Sur Ça va mal finir, de Nicolas Domenach, chez Plon).
Le livre commence par un aveu et s'achève par une colère. L'aveu, celui d'un chroniqueur politique (à Marianne) qui confie avoir trop aimé le sujet de ses précédents ouvrages, écrits avec Maurice Szafran, directeur général de l'hebdomadaire : Jacques Chirac. Séduit comme d'autres par le discours sur la fracture sociale qui résonna chez ce républicain comme une chanson neuve, il affirme d'emblée : "Nous nous sommes dépris de notre héros (...). L'invincible combattant s'est liquéfié dans l'exercice du pouvoir (...). Les biographes rendent leurs plumes." La colère : celle qu'il éprouve à l'encontre d'une classe politique avachie, aveugle aux soubresauts et souffrances du "corps social". Et l'auteur de pronostiquer dans un titre dont l'affaire Clearstream vient à point nommé souligner la pertinence : Ça va mal finir...
Entre les deux ? La passion, la flamme, le lyrisme sans quoi le journalisme politique ne serait qu'une variante de l'entomologie. Car si Jacques Chirac l'a déçu, si Nicolas Sarkozy le hérisse, si Dominique de Villepin le navre, le directeur adjoint de la rédaction de Marianne ne peut s'empêcher de leur jeter un regard empreint d'un rien de compassion.

Les meilleures pages de ce livre sont sans doute celles qu'il consacre à ce trio infernal qui entraîne la droite au bord du précipice, chacun espérant être celui qui in fine la sauvera. Nicolas Sarkozy ? "Derviche tourneur autour de son nombril (...). Il est vrai que ce survitaminé laisse penser qu'il a un compte personnel à régler à force d'en rajouter dans ses défis au président." M. de Villepin ? "Ses nuits sont à l'écrit, ses jours à la parole (...). Parfois Villepin s'absente un instant, puis revient en brossant négligemment ses vêtements et ses idées."
Entre ces deux-là qui se haïssent, Nicolas Domenach prévoit "un duel public qui ne s'arrêtera qu'au dernier sang", "une surenchère de postures médiatiques", une "course vertigineuse à la déréglementation et à l'insécurisation". Sous cette bagarre d'ego, derrière cette rivalité de tous les instants, cette méfiance entretenue, il devine même "un affrontement de machos" qui "partagent le monde entre ceux qui en ont, eux, et ceux qui n'en ont pas". A rebours de la dévirilisation de la société, ce combat politique prend des allures de combat de coqs s'étripant pour occuper l'avant-scène ou une place de premier choix dans l'affection de Jacques Chirac, dont M. de Villepin n'entend pas se priver et que M. Sarkozy cherche encore à conquérir.
Ça va mal finir ? A lire Nicolas Domenach, le pire est encore à venir. Les tintements des sabres dans la coulisse ne seraient que les prémices d'une guerre totale. La gauche, mal remise de la désertion de Lionel Jospin en 2002, ne serait pas mieux lotie : "L'immobilisme pour le PS est un projet de conquête", relève-t-il, avant de régler en quelques lignes son compte à Ségolène Royal, "merveilleux phénomène de divinisation médiatique" parvenant à "faire croire qu'elle était une apparition".
Parvenu au terme de ce récit coruscant mais qui abuse çà et là de quelques bonheurs d'écriture et du rythme ternaire de la prosodie classique, Nicolas Domenach peut écrire comme un imprécateur devant un champ de ruines : "La révolte aujourd'hui est dans l'air. (...) C'est étouffant de perdre l'espoir par petits bouts. De regarder impuissant la foudre qui tombe au ralenti. Il peut y avoir de la vie dans l'insurrection.

mardi 30 mai 2006

Horrible et indispensable socialité

Unités fonctionnelles
Le jour est — biologique
la semaine est — sociale
le mois est — climatique
l'année est — ontologique
le siècle est — historique

Selon qu'on parle de l'un ou de l'autre, on fait appel à des représentations et des affects appartenant souterrainement, ontologiquement et langagièrement à des unités différentes, voire incompatibles.
Ainsi la semaine, dans toute son horrible et indispensable socialité, accueille cycliquement le retour de jours qu'elle différencie — alors que les jours, indépendamment de leur position dans la semaine, ne se différencient pas l'un de l'autre de cette façon (quand le Dude rencontre le richissime Lebowski, celui-ci lui demande s'il cherche du travail habillé comme il l'est un jour de semaine, et le Dude de se demander quel jour — de la semaine — on est parce que lui est déconnecté de cette focalisation sociale de laquelle l'autre ne peut s'écarter...). Ou bien les jours acceptent à regret, la mort dans l'âme, d'être embrigadés (le lundi au soleil, c'est une chose qu'on n'aura jamais...).
Qu'est-ce qu'il y a de plus beau qu'un lever ou qu'un coucher de soleil ? Il appartient pleinement à l'unité du jour, sa valeur intrinsèque. Mais si l'on dit que c'est un mardi ou un dimanche, ça change tout, l'aube est mise à disposition, fonctionnalisée, instrumentalisée, on attend d'elle quelque chose en rapport avec les activités économiques, culturelles ou religieuses.
Serait-ce une piste pour JCB dont les dimanches sont toujours sur le fil ?
Je suis sûr qu'il y aurait bien d'autres hiatus entre ces unités... Je vais y réfléchir.
D'autres ont-ils des pistes ?

Ce matin, voyant le journal de 20 heures de France 2, il est à nouveau question des prix d'interprétation masculine collectifs obtenus par les acteurs d'Indigènes à Cannes. Il y a de fortes chances pour que ce film me plaise. Il faut dire aussi que je l'avais repéré alors qu'il était encore en tournage ! (Cf. JLR du 22 avril 2005)

Rien de spécial à dire sur le voyage ou sur les cours.
Ping-pong durant lequel David me raconte son superbe week-end à Taiwan, l'excellent accueil à l'université qui l'invitait, lui et notre chef, la qualité d'écoute lors de son exposé — qui n'a pas été affecté par l'impossibilité de se connecter sur notre document Writely (parce que l'ordinateur utilisé n'avait qu'Internet Explorer et qu'il n'était pas possible à ce moment-là d'y installer Firefox). Pendant ce temps, David ne s'en rend même pas compte, on se renvoie smash sur smash — incroyables progrès depuis un an (voit-on bien ce que ça a d'ontologique, cette période, non ?).

lundi 29 mai 2006

Encore moins d'excuses

Comme je m'en doutais un peu, les dernières minutes d'Arrêt sur images hier, animées par Chloé Delaume, étaient consacrées aux nombreuses réactions sur le forum après la révoltante attitude de Daniel Schneidermann le 8 mai dernier. Mais il ne s'était pas rendu compte que, il n'avait pas voulu le, il ne pensait pas avoir été si, et — bref — aucun regret, aucun mea culpa, encore moins d'excuses. L'existence de la chronique de CD est une manière d'intégrer la contestation pour la rendre inoffensive. Si j'étais Chloé, je m'en irais. (Mais je ne suis pas Chloé.)

Autre émission regrettable, après alerte amicale de JFM : Travaux Publics le 16, avec Gérard Genette. Le ton de Jean Lebrun est de ceux qui font lever les baffes. D'insinuation en jeux de mots, de questions déplacées en appel au public connivent sur le dos de l'invité, il a l'art de faire disparaître l'intérêt dans de l'écume et du bruit. Gamin âgé, dernier potache de sa bande, il a eu le ridicule, qu'il croyait drôle, de ne jamais réussir à prononcer correctement le titre du dernier livre de Genette, Bardadrac. Ça faisait déjà un moment que je ne l'écoutais plus, car cette attitude n'est pas d'hier. J'ai quand même enregistré pour garder un exemple de cette façon de faire de la radio où la star est clairement l'animateur — et l'invité son faire-valoir.

Heureusement, il y a Jeux d'épreuves, notamment au sujet de Pierre Guyotat samedi (mais pas seulement).
Et d'autres bonnes surprises, comme cette photo qu'Arte m'envoie (car Arte m'écrit, oui, les commentaires ne sont plus ce qu'ils ont été, je ne vois pas ça que chez moi, je ne m'y étends pas pour l'instant). C'est Badaboum, une hulotte toute jeunette (photo d'Anne Freudiger). Tombée du nid près de chez lui... En attendant Xixibelle.
Comme les fières chenilles du millésime 2006.
Comme les Affinités électives avec Patrick Deville (malgré un trou de quelques minutes dans le premier tiers de l'émission, faut que je voie si c'est raccord...).
Je mets les comme comme ils arrivent...
Comme l'invitation de François Bon à lire un de mes articles à paraître — je ne savais pas que ça arriverait si tôt ni sous cette forme. En espérant que ça provoquera des réactions...
Comme d'être allé par beau temps à Ookubo-dori, à cent mètres de Kagurazaka, dans une petite boutique d'importation de cycles avec T. pour faire enregistrer ma Rover (document pour la police et film autocollant sur le cadre), et de voir Dulcinée tomber en arrêt, mimer la pâmoison devant un vélo Peugeot, rouge et dernier de sa série, hésiter pendant le poulet-frites du Saint-Martin (où nous n'avons déjeuné que parce que j'étais allé en avant de quelques coups de pédale mettre une roue dans l'entrée pour réserver une table que deux donzelles voulaient aussi cinq secondes après), tergiverser encore pendant ses courses à la poste et à la banque, aller vérifier si c'était une bonne idée chez son ami coiffeur quelques boutiques plus bas parce qu'il en possède aussi un beau spécimen, de Peugeot, puis me déclarer que ça y est, qu'on y va, qu'il faut acheter ce Peugeot-là, que c'est celui-là qu'elle veut, etc.
Il ne se plie pas autant que le mien mais il se pose verticalement sur la roue arrière et les extrémités du porte-bagages. Dans l'entrée.

Cela qui dans la parole scintille et se tait,
La nuit roule sur cet essieu,

Singulièrement la présence
Et la distance de cela qui nous rive

A sa quelconque effigie frauduleuse

Et s'exaspère dans les fleurs
Loin des piliers et des trombes...

A peine une leçon de choses obscures
Un viatique de poussières
Et sa dissipation...
(Jacques Dupin, « La Répétition », dans L'Embrasure, Poésie / Gallimard, 1971 [1969],  p. 93)

dimanche 28 mai 2006

Des feuillages mouvants dans du contrejour

T. a fini Alto Solo le 27 mai, hier. Elle s'en est aperçue ce matin, tandis que nous discutions en nous prélassant au lit (j'avais renoncé à aller au ping-pong, les deux derniers week-ends ayant été assez mouvementés). Elle me dit que nous avons échappé au massacre, le 27 mai, dans le livre... N'ayant pas encore lu, j'ignore lequel — sans doute pas celui des russes aux îles Tsushima il y a 101 an...
J'en connais d'autres qui ont échappé à un massacre ! Ce sont les chenilles du citronnier. Il y en avait bien une dizaine, petits êtres visqueux et gris-noir dont je voulais nous débarrasser mais qui ont obtenu, je ne sais comment, la protection de T.
Autant dire une totale carte blanche pour s'empiffrer de toutes les superbes feuilles nouvelles que le citronnier venait de faire. Et les voilà maintenant qui se pavanent, vertes, énormes, le front tatoué, telles celles de l'an dernier.

« Il est certain qu'on rencontre parfois des inconnus qui ne le sont pas tout à fait, pour avoir joué un rôle dans certaines séquences cérébrales. Cela ne m'était jamais arrivé, je ne me croyais pas fait pour des expériences pareilles, et même le simple déjà vu me paraissait infiniment hors de ma portée. Mais cela avait tout l'air de m'arriver alors. Car qui aurait pu me parler de Molloy sinon moi et à qui sinon à moi aurai-je pu en parler ?
[...] cela explique sans doute l'immense malaise que je ressentais depuis le début de cette affaire. Car ce n'est pas une petite affaire pour un homme mûr et qui se croit au bout de ses surprises, que de se voir le théâtre d'une ignominie pareille. »
(Samuel Beckett, Molloy, p. 152)

Ainsi Molloy serait une chimère de Moran, son cancer du cerveau, son mot-loi. Dans ses rêves... Et nous sommes nombreux à vouloir ainsi faire entrer nos ennemis véritables dans notre tête de nuit pour qu'ils ne soient plus dans nos pattes le jour. Quand le rêve est achevé par la stridence d'un réveil, nous comprenons — comme le comprennent aussi les personnages de Volodine, c'est un de leurs points communs avec ceux de Beckett — que le réel est encore là, ennemis compris, dans tout son lumineux emmerdement.
Que Molloy serait son invention, Moran voudrait — avant d'être un mourant, sans le savoir — s'en convaincre. Il n'aurait plus alors à obéir au chef, Youdi, de l'existence duquel il a commencé à douter (« [...] à escamoter le patron et à me croire seul et unique responsable de ma malheureuse existence.», p. 146).
Ces « ombres vides » (146), cet « embrun des phénomènes » (151), ce serait « la part du feu » pour rester soi, coi et « cela tiendrait bien peu de place dans l'inénarrable menuiserie qu'était mon existence » (155).

Un petit bout chaque jour, on y arrive. Certains jours, un grand bout.

Sommes sortis vers 15 heures, pour marcher une heure — qu'elle disait. Et revenus ves 20h30. Dans le parc Kita no Maru, non loin du Palais impérial, nous avons fait un peu de vidéo, des feuillages mouvants dans du contrejour, en parlant de Volodine, d'Alto Solo dont T. dit la beauté et la tristesse et, répondant à ma question, qu'en japonais l'écriture est tout à fait dénuée d'humour, de tours comiques ou de jeux de mots, ce qui m'étonne. Dix minutes après, elle fait du vélo. Elle qui s'en croyait incapable, effrayée toujours par une vieille mauvaise chute...

samedi 27 mai 2006

Pour nos cheveux respectifs

« C'est allongé, bien au chaud, dans l'obscurité, que je pénètre le mieux la fausse turbulence du dehors, y situe la créature qu'on me livre, ai l'intuition de la marche à suivre, m'apaise dans l'absurde détresse d'autrui. Loin du monde, de son tapage, ses agissements, ses morsures et lugubre clarté, je le juge, et ceux qui, comme moi, y sont irrémédiablement plongés, et celui qui a besoin que je le délivre, moi qui ne sais me délivrer. [...] L'homme aussi est là, quelque part, vaste bloc pétri de tous les règnes, simple et seul parmi les autres et aussi dénué d'imprévu qu'un rocher. Et dans ce bloc, quelque part, se croyant un être à part, est enfoui le client. [...]
Il n'est pourtant pas désagréable, avant de se mettre au travail, de se retremper dans ce monde massif et lent, où tout se meut avec la morne lourdeur des bœufs, patiemment par les chemins immémoriaux, et où bien entendu tout travail d'enquête serait impossible. [...] »
(Samuel Beckett, Molloy, p. 150-151)

Quelques pages de Molloy commentées ce matin, pendant qu'il pleuvait des seaux, sont très sombrement belles. Mais peut-être pas si mystérieuses que cela. La beauté formelle et sonore, alliée à certain tour métaphorique, nous propose une introspection oniro-ésotérique, fort proche en même temps d'une description freudienne de l'inconscient — passée en contrebande. Verdict probable : Moran est schizophrène...

De 12h30 à 12h45, je suis devant un document Writely, attendant que David se connecte de Taiwan pour lui poser des questions sur une photo que je viens d'insérer. Mais la simulation d'exercice interactif et non automatique a ses limites : David ne se connecte pas (et même deux heures après, quand je regarderai l'historique des modifications, il ne sera pas passé). Sans doute n'aura-t-il pas eu le temps, il aura dû écarter cette démonstration qui était d'ailleurs en marge de son programme...
À 12h47, je suis dans la rue pour aller avec T., Christine et Thomas déjeuner chez Peter, au French Dining. On nous y propose une froide soupe de poivron (excellemment crémeuse) et de l'estouffade d'agneau (couteau inutile). Il est question de l'exposition sur Antonin Raymond qui va enfin avoir lieu, à Philadelphie d'abord, mais aussi des capacités des appareils photo, de la venue de ma sœur l'hiver prochain, enfin la conversation, quoi.
Puis T. et moi allons chacun chez un coiffeur différent pour nos cheveux respectifs. Ensuite, je fais des courses à Miuraya. Dans une boutique de dévédés, je trouve The Avengers (1998) à 690 yens, avec Uma Thurman, Ralph Fiennes et Sean Connery que nous regarderons le soir-même, amusés par cette quintessence du flegme et de l'humour britanniques, et par un formalisme graphique et architectural qui s'inspire directement des séries classiques de Chapeau melon et Bottes de cuir — série totalement inconnue au Japon où peu de productions anglaises ont été diffusées.
Allez, je retourne Villa Godin... Faut que je me dépêche, Cécile vient de m'écrire que par hasard nous l'avions commencé en même temps et qu'elle l'a déjà fini.

vendredi 26 mai 2006

Choses à m'arracher

Avis aux amateurs.
Un album de Zappa, 200 Motels, à télécharger chez Chocoreve... Mais aussi des Mothers of Invention, 5 albums en tout... Oh, pis y'a peut-être des amateurs pour un petit Fleetwood Mac...

Double ration de lecture. J'ai ajouté à la demi-heure de vélo une demi-heure de marches, histoire de transpirer double. Du coup, le suicide villa Godin avance bon train. Le trou est fait et les meubles dedans... (à citer).

« Vous enterrez vos meubles ! C'est bien ça ? Je me suis demandé aussi pourquoi ce trou. Remarquez, mieux vaut faire ça que la décharge publique. Et puis, si on en a besoin un jour, au moins on sait où c'est. C'est pas toujours facile-facile de se séparer de certain meuble avec qui on a vécu, on s'attache ! C'est le Père-Lachaise qui vous a donné cette idée ? » (Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, p. 47)
Je me demande s'il y a un sous-entendu dans « certain meuble » au singulier, ou une coquille...

Déjeuner avec David qui s'apprête à s'envoler pour Taiwan où il va représenter notre département universitaire. Demain, nous essaierons une connexion en direct pour intervenir ensemble dans un document Writely. De la très haute technologie pour du matériel pédagogique en pleine expérimentation...
Puis c'est le train-train et la lecture de Molloy pour le cours de demain.

Dans un recoin du soir.
Il me paraît évident que si je disposais d'un journal intime me permettant de savoir ce que j'avais fait le 26 mai 1984, il n'y aurait pas des choses à m'arracher comme le billet d'hier. Je prends la date d'aujourd'hui au hasard car je n'ai en réalité aucune mémoire de ce 26 mai 1984, sauf à retrouver un jour dans un carnet, quelque part, une mention particulière qui me rendrait quelque souvenir. Mais que ce soit ce jour-là ou un autre, à quelques semaines près, il s'agit bien de la période qui précède directement mon départ pour ce qui s'appelait alors le Service National, en août, je crois, et donc en effet des mois durant lesquels j'étais amoureux de L. pour qui j'avais quitté M., et qui ne semblait vouloir de moi que du bout des lèvres, et pour peu de temps puisque je ne passerai pas l'hiver. Que l'on se rassure, je ne tiens pas à m'étendre ou à me répandre sur des anecdotes dont j'ai oublié les contours. Bien plus important m'apparaît le fait que c'est l'opacité du passé, l'opasséité, qui commande directement certaines parties de l'écriture d'aujourd'hui — aujourd'hui voulant dire ces années-ci, au moins depuis le début du JLR, et certaines parties étant bien une proportion, certes difficile à apprécier, et non la totalité.
Aucun souvenir d'avoir entendu que l'Irak avait été en première page, ni que Sergeï Bubka avait passé 5,85 mètres ce jour-là, on l'avait peut-être dit à la radio mais je ne devais pas l'écouter.
(La suite demain... Moran fait sa crise)

jeudi 25 mai 2006

De quels nids

Choses qui se cryptent
d'elles-mêmes
         au fond
celles que j'ai connues
avaient du mal à vivre
oiseaux fragiles je ne sais
de quels nids
         tombées
sur le chemin
était-ce moi
égaré dans le temps gisant
le trop des mélodies
me voici devant celle
      encore une fois
qui devait m'échapper
trop ému je ne sus...

mercredi 24 mai 2006

Dégroupage des adverbes

Ça alors ! Je finissais tranquillement mon petit déjeuner en même temps que le journal de 20 heures de France 2 quand v'la-t-il pas que ça se continue par Question ouverte avec de Villepin. Non pas que je veuille l'écouter ou que cela présente un quelconque intérêt... C'est que l'on ait laissé continuer l'enregistrement — et donc la diffusion — qui m'étonne. A priori, ça me serait quand même plus utile que les quelques fois où j'ai pu voir le tirage du loto...
Tiens, par ce lien-ci, le supplément n'y est pas, ou plus. Mais par ce lien-là, il y est encore...

Tiphaine Samoyault : « J'en reviens à cette idée d'une orientation par Claude Simon de la lecture de son œuvre, de laquelle à un moment ou à un autre il faudra que nous nous affranchissions. Et notamment, je pensais, pour parler d'autre chose, un petit peu, à ses premiers textes. Il y a quand même eu toujours une opposition de Claude Simon, je crois, à la re-publication de ses premiers textes, ceux qui sont parus au Sagittaire et surtout ceux qui sont parus chez Calmann-Lévy qui sont encore plus introuvables que les premiers. Or, et ça j'ai apprécié dans votre travail d'éditeur, vous faites beaucoup d'allusions à la Corde raide, à la façon dont la Corde raide annonce, qui est d'ailleurs un très beau texte, annonce les... Vous n'avez pas essayé d'influer sur sa proposition, de proposer que ce texte soit, soit... Hein, parce que c'est une autre période, c'est une première période, qui ne figure pas [dans le volume Pléiade], et vous avez eu la chance...
Thomas Clerc : — ... Il est blackouté, hein...
Pascale Casanova : — La genèse d'une œuvre, c'est quand même très très très capital pour comprendre...
Tiphaine Samoyault : — Vous n'avez pas eu envie...
Thomas Clerc : — ... surtout aujourd'hui...
Alastair B. Duncan : — Bah, encore une fois, le choix était fait et je savais qu'il opposait une interdiction absolue de mettre les premiers textes, il n'en était absolument pas question, mais c'est vrai que j'ai...
Tiphaine Samoyault : — Mais jusqu'à quand ?...
Alastair B. Duncan : — Ah, ça... Faut voir... Mais c'est vrai que pour compenser j'ai essayé de faire ressortir les choses qu'il y avait dans ces textes et de donner un petit avant-goût de ce que seront ces textes quand on les aura...» (Extrait des Mardis littéraires du 16 mai, sur la Pléiade Claude Simon — les phrases de Thomas Clerc et de Pascale Casanova sont dites en même temps que les derniers mots de Tiphaine Samoyault, j'ai eu du mal à décoder...)

Jusqu'à quand ?, demande Tiphaine.  Jusqu'à... maintenant. C'est une version de la Corde raide (1947) que j'ai trouvée je ne vous dirai pas où et qui me semble correcte, pour le souvenir que j'en ai, n'ayant pas d'édition ici. Sauf peut-être l'absence totale d'italiques que je trouve étrange (si quelqu'un pouvait vérifier...). En tout cas, je serais vous, je ferai une copie...

Dans Molloy, belle illustration de ce que disait Jean-Louis Chiss avant-hier de la nécessité du dégroupage des adverbes :
« Il a naturellement de très mauvaises dents, dit Py. Naturellement ? dis-je, comment naturellement ? Qu'est-ce que vous insinuez ? Il est né avec de mauvaises dents, dit Py, et il aura toujours de mauvaises dents. Je ferai naturellement tout ce que je pourrai. Cela voulait dire, je suis né disposé à faire tout ce que je pourrai, je ferai forcément toujours tout ce que je pourrai.» (Samuel Beckett, Molloy, p. 141)
On voit bien, grâce au raisonnement poussé à l'absurde, que les deux emplois de l'adverbe naturellement sont de catégorie différente, le premier portant en effet sur le verbe, pouvant répondre au nom d'adverbe, le second portant sur un aspect de l'énonciation et de l'énonciateur, une formule de politesse comme « mais c'est bien normal, je ferai ce que je pourrai (puisque je suis dentiste, sans que ce soit exactement de par ma "nature") » — et répondant assez mal au nom d'adverbe... Mais alors comment l'appeler ?

Après des cours et des heures de travail au bureau en lorgnant le joyeux soleil de mai, je m'en vais à la fraîche pédaler et monter des marches (les deux, mais pas en même temps) en commençant un Sevestre récemment reçu, son premier. Et déjà, à nul autre pareil, son piqué, comme on dit de la photo...

« Paul empoche les papiers, jette un coup d'œil à la carte de fidélité et choisit de l'abandonner. Le vendeur éclate. Ses yeux clignent en hibou.
— Dites, monsieur (il lit) Paul Saulnier... Tout ça, enfin, vous allez vraiment vous supprimer ?
— Je peux vous retourner une question ?
— Pourquoi pas ?
— Vous savez, les baleines se suicident. Mais savez-vous pourquoi ?
— Ah ça, non ! dit le type, impatient de savoir enfin.
— Moi non plus. Mais il faudrait agir. Ça peut plus durer.
L'autre frémit, atteint. Contre toute attente, il avance soudain sa main ouverte vers Paul en saupoudrant des éclairs de sainteté dans ses pupilles mouillées. Très beau.
Ils se serrent la main droite.
Paul se détourne, donne son petit sac de plastique à sa main gauche et attrape la barre de la porte. Sur le point de sortir, il entend un grand cri.
— Ça marche, ça marche, regarde, Madeleine. On prend ce modèle.
Une des vieilles dames vient de vaporiser du gaz CS dans les yeux du vendeur. Écroulé par terre, la crosse du Smith et Wesson sortant de sa poche, pleurnichant, celui-ci se frotte les yeux, cherchant d'une main aveugle un morceau de tissu pour s'essuyer.»
(Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, Paris : Minuit, 1986, p. 18-19)

mardi 23 mai 2006

Plaisir de vivre végétal

Retour à la base de travail, par temps pluvieux — pluie qui magnifie les effluves, celles du jasmin qui grimpe au lierre sur huit mètres de mur, comme celles des troènes que j'ai toujours à l'œil quand je passe à vélo... L'effet est d'un grand plaisir de vivre végétal.

Après deux cours et le travail au bureau, pause lecture et radio.
Beautés moirées, saturées ou lactées des récentes pages de JCB... Finesses ésotériques de la géographie sacrée...
Pas mal, pour une fois, les Répliques entre Franz-Olivier Giesbert et Éric Dupin, sous la houlette d'Alain Finkielkraut, samedi matin, sur cynisme, journalisme et politique...
Pour aller plus loin dans la provocation, rien de mieux cependant que le Jouhandeau de vendredi.

Au billet de samedi, ajout d'une photo, de liens — et coup de pied de l'âne.

lundi 22 mai 2006

Mon métalangage, comme une technique secrète

Repos du week-end et attente de livraison de la Rover...
J'ai l'impression d'avoir passé cette commande il y a très longtemps — c'est que les semaines ont été chargées et qu'entre temps le climat a changé, tiédeur et moiteur sont doucement arrivées.
Livraison vers 11 heures, une simple boîte d'où j'extrais la bicyclette pliée, que je monte en trois cinq mouvements (pli du cadre, pli du guidon, réglage de la selle, articulation de chaque pédale — qui sont escamotables et à ressort...).

Découvert un site où sont recensés les clips des années 80 disponibles sur YouTube. Je file de suite aux Cocteau Twins et suis plutôt déçu du plan-plan (quitte à voir une mamie, bien mieux vaut Blondie remixé). Après quelques essais revigorants ou déprimants — les années 80, c'était quand même des montagnes russes —, je m'arrête pour aujourd'hui sur les plus représentatifs de ce que je cherchais dans ces années-là : Chrome, Danielle Dax, Siouxsie. Petites natures s'abstenir, ou passer à Muslimgauze, extra dans son genre... Et si le sommeil vient, enchaînez-vous aux Pizzicato Five jusqu'au petit matin, pour rire.

Déjeuner au Saint-Martin avec T. — Yukie très amusée de me voir entrer dans son restaurant à bicyclette... et me demandant ce qu'elle mangera. Mais elle n'a pas le droit de grossir, parce que c'est moi qui la porte pour la ranger sur le balcon.
Plus tard, pendant que T. est en course à Shibuya, j'irai pédaler jusqu'à Shinjuku, prendre une suée entre de vraies voitures et de vrais piétons. On voit tout de suite la supériorité du vélo statique en salle : la littérature !

Vient enfin le point d'orgue du week-end qui s'étire jusqu'ici — et finit dans le saké : la conférence de Jean-Louis Chiss à l'Institut franco-japonais de Tokyo, sur les Directions actuelles de l'enseignement de la grammaire, que je diffuse dès à présent. Admirez la prouesse, tout de même ! Je sors du restaurant où nous avons dîné de petits plats à la mode de Kyoto (izakaya Kyoto Gion Oishinbo), assis par terre jambes pliées de diverses façons alternativement (Cf. photo avec tamayura... esprits invisibles saisis par la photo, dit-on, plutôt micro-particules d'huile pulvérisées par la pierre chaude, selon moi). Et je mets en ligne. Parce que ça en vaut vraiment la peine, aussi. Dense conférence qui me confirme dans mes stratégies de cours, notamment celle du tâtonnement simulé pour le dégagement de règles à partir d'exemples, et celle du primat méthodologique de l'audition et de l'articulation participatives sur la compréhension et l'écriture. Mais bon, c'est un peu technique et il vaut mieux que je masque mon métalangage, comme une technique secrète, mon katana...

dimanche 21 mai 2006

Les boues de la réalité

Un peu de tranquillité en matinée, histoire de compléter mon vendredi décanté.
Pour le samedi, faudra attendre demain, il y a encore des particules en suspension...

Grand soleil et chaleur, déjà. Ai rejoint Jean-Louis Chiss et sa compagne à Roppongi. En discutant de sujets divers, français et japonais, universitaires et culturels, et sans avancer trop vite, pour avoir le temps de commenter les lieux : le carrefour historique de Roppongi, quartier animé à la mode des années 70, un peu trop américanisé depuis le milieu des années 80, maintenant rue Saint-Denis puissance 10, puis le nouveau quartier de Roppongi Hills, son architecture aux lignes douces, agréables, ses touristes naïfs et ses nouveaux riches, son aseptie et son design poli, enfin la rue serpentine qui descend vers Azabu-Juban, traditionnelle sans ostentation, authentique, croit-on pouvoir dire. On revient vers la tour pour déjeuner dans un restaurant de petites brochettes panées du 5e étage, le Kushinobo — très bien, goûtu, service impeccable, prix très raisonnables pour l'endroit. C'est ensuite la visite du belvédère, au 52e étage de la Tour Mori (1500 yens, quand même). Le même étage contient aussi un musée, avec actuellement une exposition sur le Da Vinci Code sorti dans les salles hier — à laquelle nous n'allons pas, évidemment.

Nous nous séparons vers 17 heures et je rentre pour une petite sieste bien méritée. Pas de littérature, à l'exception de quelques pages dans le métro... durant lesquelles, fatigué que je suis depuis quelques jours, je m'endors même en pleine lumière...

« De toute façon, dit-il, l'obscurité trop grande vous endormirait. Je vous connais, Golpiez ! À la moindre occasion vous fuyez les boues de la réalité pour aller patauger dans vos rêves ! Je vous connais comme ma poche ! » (Antoine Volodine, Le Nom des singes, Paris : Minuit, 1994, p. 16.)

samedi 20 mai 2006

Sourires, quelques mots, sans suite

Ça va être dur, ce soir. J'ai les neurones en compote. Je crois que je vais me borner à une liste qui sera reprise demain, ou après-demain...

Cours sur Molloy, début de la seconde partie, Moran maniaque et digressif, aussi croyant et libre-penseur, en tout cas très différent de Molloy, et pourtant...
Direction, le campus de Mita pour le congrès de la SJLLF, en commençant par la réunion du groupe des hugoliens du Japon (dont je suis vice-pdt, tout de même...). Puis déjeuner chinois (encore) à 4. Pendant ce temps, T. est avec les dixseptiémistes où l'on commente, notamment, positivement j'espère, l'achèvement de sa thèse.
Retour au campus pour la conférence plénière, celle d'Éric Bordas sur le style de Balzac, ou plutôt sur le renouvellement des études stylistiques depuis une quinzaine d'années, notamment dans le domaine balzacien grâce aux études sur les stratégies discursives et aux corpus numérisés.
Repos avec arts visuels et musicaux grâce à l'atelier du professeur Ogata (créations musicales sur des dessins de Victor Hugo animés en 3D ; fusion musicale et visuelle sur la lecture des Djinns qu'il m'avait demandé d'enregistrer il y a trois ans, nouvelle version, etc.).
Réception officielle du congrès, beaucoup de têtes connues, sourires, quelques mots, sans suite. Quelques agréables surprises comme de voir que Jean-Louis Chiss, invité hier du congrès de pédagogie (SJDF), a pu entrer à cette réception-ci (de la SJLLF) pour se joindre à nous et saluer son collègue de Paris 3, Éric Bordas. Comme d'avoir confirmation de la présence de Bordas mardi soir à Nagoya. Comme de mettre un visage sur le pseudo Vinteix, agréable surprise, je t'assure — alors que j'éprouve toujours une certaine crainte à dévoiler un mystère qui fonctionne (car en cas de déception, il ne fonctionnera plus, c'est le principe de la poule aux œufs d'or). Comme d'être resté avec T. qui a pris des antibiotiques pour tenir le coup malgré une petite angine...
Retour en taxi avec Alex — et T. qui commente les monuments entraperçus dans la nuit.
Transfert des données photographiques et sonores et mise en ligne de la conférence de Chiss d'hier.

Ou pas reprise du tout... (le 23)
Juste ajouter, pour ce qui est de la contributivité réticulaire, ou de ce qu'aucuns savent être le bénévol@t, qu'il suffit de chercher Bordas et Balzac dans Google pour voir la différence entre tel colloque de Paris 3 en 2005, dont toutes les communications sont disponibles à l'écoute, c'est-à-dire données (radical : don), et telle journée d'études de Paris 8 de mai 2006, il y a deux semaines, dont seul le programme est affiché, la belle page dynamique venant vous rire sous le nez si vous voulez savoir ce que disaient Nicole Mozet ou Gérard Gengembre (le contraire du don, juste faire saliver).
Cette différence, c'est ce qui sépare ceux qui veulent employer le réseau à des fins d'enseignement tous azimuts et ceux qui veulent juste rendre compte d'activités qu'ils souhaitent quand même, quelque part, garder pour eux.

vendredi 19 mai 2006

Encaisse et rend la monnaie évidemment

Matinée un peu tranquille, avant la folle journée. J'en profite pour aller payer des mandats à la poste. Pas comme prévu, une employée me propose de faire ça à la machine, où les frais sont moins élevés. Elle m'y accompagne. La machine mange la feuille du mandat, dans l'instant la scanne, la restitue à l'écran, océèrise le numéro et le montant, encaisse et rend la monnaie évidemment. Qui dit mieux ?

Je retrouve à Iidabashi David qui vient de Nagoya et Alex qui vient de Kyoto. Ils ont pris le même shinkansen et sont déjà bien chauds à l'idée d'aller au Saint-Martin — pour, nominalement, le poulet-frites. Là, pas comme d'habitude non plus, bien qu'il soit midi tapant et que j'aie réservé, il y a déjà deux fois cinq personnes et Yukie nous annonce qu'il n'y a plus du plat convoité... sauf si on attend vingt minutes. Qu'à cela ne tienne, on attendra. On a des trucs à se dire... Oh, c'est prêt ! David et Alex sont révoltés comment c'est bon et que j'aie ça toutes les semaines !
Le mieux est que je leur laisse la parole, s'ils ont quelque chose à dire...

Déplacement rapide à Mita, sur le campus de l'université Keio où a lieu la conférence de Jean-Louis Chiss [Sciences du langage et didactique des langues : une relation privilégiée]* dans le cadre du Congrès de la SJDF. Content de le retrouver. Une merveille du genre, sa conférence. Le mieux est que je la donne à écouter mais je n'en ai pas le temps ce soir parce que Moran m'attend... [Mise en ligne effectuée le lendemain.]

Quatre autres interventions et ateliers (à détailler).
Rencontre d'une Sophie dont on ignorait qu'elle était à Nagoya.
Dîner à trois dans un chinois de Mita avant de raccompagner David à la gare de Tokyo.

À compléter...
Comment compléter ? Comment dire le point auquel je trouve la plupart des interventions locales inintéressantes ? On se noie dans des micro-problèmes, on se perd dans des conjectures, on se prend les pieds dans les mots d'un tapis de petits pouvoirs locaux. D'à peine diplômés, ventriloqués par des éditeurs semi-crapuleux, vantent leur manuel soi-disant révolutionnaire — dont l'indigence est à pleurer (de rire, ce n'est même pas sûr). Les stériles querelles pointées par Chiss, entre chercheurs (théoriciens sciences-du-langageux) et enseignants (répétiteurs didactichiens), reviennent, agrémentées au goût du jour entre maîtrises de FLE d'un côté et Capès-Agreg de l'autre. Les bras m'en tombent. Des fois, je me demande pourquoi je renouvelle mon adhésion. Par optimisme... Parce qu'il faut toujours attendre une bonne surprise... Et que tous, qui ne s'expriment pas, ne sont pas mauvais...

*Mise en ligne avec l'autorisation du conférencier.

jeudi 18 mai 2006

Durée non orientée de sa platitude travaillée

« Lorsque l'un d'entre nous cessait de s'adresser à ses proches pour tendre vers un chimérique universel, on resserrait les liens, on prenait du temps pour discuter et lui rappeler que le public était à jamais hors d'atteinte puisque tous les médias — presse, télévision, radio — étaient aux mains de l'Industrie. Il ne fallait donc compter que sur nos propres forces et diffuser soi-même ses œuvres.» (Philippe Vasset, Bandes alternées, p. 63)

« Ces silencieuses forteresses, ces nécropoles aux pièces innombrables, personne ne les prenait d'assaut : nous n'étions pas révolutionnaires. On préférait s'éditer soi-même, mettre ses morceaux en libre accès sur Internet et exposer dans son garage plutôt que d'hypothéquer le présent au bénéfice d'un éventuel bien-être futur.» (Ibid., p. 71)

J'ai beaucoup transpiré, là-dessus, cette vingtaine de pages-là du dernier Vasset. Toujours moyennement intéressantes pour moi. Montant des marches mécaniques qui échauffent le corps deux fois plus vite que le vélo, entre les gouttes que j'évitais de justesse de faire tomber sur le papier, je m'interrogeais sur la nécessité formaliste de ces pluriels. Bien sûr, il n'est pas question d'accuser le manque de vraisemblance d'une telle parole (sinon on mettrait toute la poésie au feu), mais plutôt de stigmatiser la durée non orientée de sa platitude travaillée, les propos du début, du milieu ou de la fin (j'y suis presque) semblent interchangeables... Ou alors, je passe complètement à côté. Mais de quoi ?

La pluie a cessé pour quelques heures. Les deux derniers cours ont été épiques.
Lecture et phonétique de 1ère année : en fait, 80 % des problèmes de prononciation des étudiants japonais peuvent être corrigés dès la 1ère année à partir d'une sensibiliation à l'accent tonique, son placement et son déplacement, notamment en tenant compte de tous les "e" muets en fin de mot — qu'en un réflexe katakanique les étudiants veulent prononcer ET accentuer. Pas besoin de faire un atelier au congrès des profs pour dire ça ! Rythme et mélodie, donc, auxquels je donne priorité sur le sens (il y a assez de cours qui se focalisent exclusivement sur le sens... — comme si la langue n'était que du sens, hein !)
Séminaire de cinéma, analyse des premières minutes des Poupées russes, presque image par image. Comment Xavier en voix off introduit le vrac de son identité et de son histoire, Klapisch filmant ses reflets morcelés dans les miroirs des toilettes du train. Comment les portraits des amis de Barcelone sont montrés un par un, format identité pour passeport (ce qui n'est pas très original), avant un plan de groupe dans lequel, comme par hasard, Xavier et Wendy sont chacun à une extrémité... Les étudiantes sont positivement surprises de cette façon d'étudier le cinéma (loin des discussions exclusivement thématiques ou d'intrigue, qui sont en fait d'obédience littéraire, et souvent prétextes à parler d'autre chose que d'un film). Cela veut également dire qu'à l'école on ne leur a jamais appris à analyser une image, qu'elle soit fixe ou mobile... De plus, comme elles ont maintenant à peu près compris le fonctionnement de la page collective Wrilety, ça discute à donf pour choisir les sujets de rapport de fin de semestre.

J'ai bien gagné mon repos dans le train. Et lire à nouveau Molloy, ou plutôt Moran...

mercredi 17 mai 2006

À son public l'immoralité

Deux cours, ce matin et quelques problèmes informatiques, de la pire espèce, ceux qui s'élargissent par aléas. C'est d'abord un détail, une étudiante qui n'arrive pas à entrer dans Writely parce qu'elle se trompe de lien, ce qui se répare sans problème dans mon bureau. On veut recommencer avec son portable Mac et Fasari mais... le lien dynamique de login se transforme en badbrowser (logiciel de navigation inadapté, ou mal configuré). On va au bureau du département sur un autre Mac avec Interfet Exploser mais qui, une fois allumé, a une panne de connexion (il faut téléphoner à un ingénieur réseau qui doit venir réparer, mais pas tout de suite). Bref, on arrête les frais et on passe à autre chose.
Je jure que je n'ai rien contre Mac... D'ailleurs, elle vient de m'écrire ce soir que ça marche avec Pirepox. Donc, la voilà partie pour faire une synthèse de cinq ou six documents sur les problèmes de l'eau dans le monde — que je contrôlerai, cadrerai et corrigerai à distance, de temps en temps, entre les cours (énorme temps gagné sur des corrections que je faisais auparavant a posteriori).

Déjeuner avec David et deux collègues hispanisants, un Mexicain et un Bolivien. Après quelques banalités sur la fac et le boulot, total dépaysement grâce à l'évocation de La Paz, son altitude, ses aspects géographiques étonnants, puis des souvenirs de voyage au Mexique, Oaxaca, San Cristobal, Palenque. Un moment, on a cru qu'on n'était plus là...

Visionnement d'Arrêt sur Images de dimanche. Moyennement bonne émission avec Karl Zéro, au sujet de son éviction de Canal +. Au moins est-on resté centré sur le traitement de l'info dans les émissions. Daniel Schneidermann se complaît encore dans son rôle de justicier de la télé — et il croit que ça ne se voit pas (alors que ça fait dix ans que ça se sait...). Comme avec Denis Robert la semaine dernière, il s'agit d'abord pour lui, semble-t-il, de dévoiler à son public l'immoralité des pratiques des autres, sa conviction à lui étant faite, bien qu'il s'en défende. À voir les réactions sur les forums, je ne suis pas le seul à ne pas être dupe... Il devrait y réfléchir, au lieu de jouer à des jeux puérils avec son avatar. De même que les renvois d'ascenseur Delaume / Schneidermann font franchement pitié.
Pas mal — ça change, Le Bateau livre. Avec Fred Vargas et Régine Detambel, suivies d'une chronique chaleureuse sur Pierre Michon et d'un entretien avec André Chieng qui parle beaucoup de François Jullien (survol un peu rapide de concepts chinois — qui le restent, du coup). Jean-Louis Missika, en revanche, fait bien comprendre ce qu'il entend par la Fin de la télévision (et c'est tant mieux).

À signaler aussi, les chroniques de France Info, cette semaine, sur le Japon. Aujourd'hui à Kagoshima. Attention tout de même aux préjugés ; cette photo, par exemple, est légendée « embouteillage de taxis à la gare de Sendai » — or il ne s'agit pas d'un embouteillage, mais bien d'une accumulation organisée, d'un provisionnement, le contraire d'un embouteillage...

Soirée tranquille (pas de sport, la pluie m'hérisse) et préparation d'emploi du temps pour le week-end, avec le Congrès de la SJDF vendredi — la conférence de Jean-Louis Chiss (Sciences du langage et didactique des langues : une relation privilégiée) — et celui de la SJLLF samedi — la conférence d'Éric Bordas (Balzac : la question du style). Le plus étonnant, c'est quand même cette absence de toute intervention de membre français lors des sessions de dimanche... Mais bon, c'est pas mes oignons.
Mise au point de retrouvailles à Tokyo avec David et Alex.
À noter que Jean-Louis Chiss sera également à l'IFJT lundi soir (Directions actuelles de l'enseignement de la grammaire).

mardi 16 mai 2006

Jonchée de balles

C'est reparti pour une semaine. Train à lire Beckett (avance pour samedi parce que vendredi sera chargé). Changement de saison, je range les pantalons d'hiver. Le problème, c'est que parmi les pantalons d'été, il n'y en a presque plus dans lesquels je rentre. En acheter d'autres ou maigrir ?... Pour mettre en œuvre la seconde solution, les onigiris préparés par T. conviennent très bien, non qu'ils soient petits, mais diététiques, oui.

Deux cours, sans commentaires (sauf que Writely est bien accepté par les étudiants, qui n'ont aucun problème avec, qui me font de beaux exposés). Ping-pong juste après, pendant une petite heure avec David, au 3e sous-sol du gymnase. Ça doit faire plus de trois mois qu'on n'a pas joué. La salle, qui doit faire 25 mètres sur 10, est jonchée de balles par l'entraînement forcené d'un étudiant du club de tennis de table, puis trois danseurs viennent au fond de la salle faire leurs étirements. Hélas, on repart avant que d'autres collègues se joignent à nous (faudrait qu'ils viennent un peu plus tôt, aussi).

Compte tenu des questions hautement philosophiques que brassent les commentaires d'hier, je me visionne de nouveau The Big Lebowski. Je peux dire que même sur ce petit écran acheté il y a plus de 10 ans (je n'aurais jamais imaginé que cette télé me fasse si longtemps) — même sur cet écran pourri, the Dude abides...
Que voilà une expression pas facile à traduire : the Dude abides !
Moi, je verrai bien : On change pas le Dude ! ou C'est tout le Dude, ça ! ou On ne refait pas le Dude, hein ! (au lieu du On change pas le Dude que propose le sous-titre français, un peu banal alors que le terme anglais est assez recherché).
Cette phrase, d'abord prononcée par le Dude lui-même, Jeffrey Lebowski, le héros du film (Jeff Bridges), celui qui se fait taper, étaler, voler, manipuler, ridiculiser sans jamais perdre sa bonne humeur ni son sens de la répartie, cette phrase, donc, est reprise par cet étrange personnage moustachu qui n'est autre que le narrateur off du début, celui qui raconte toute l'histoire, s'invite deux fois au bar pour saluer le Dude, estimant qu'avoir connu cette histoire, c'est suffisant pour penser que Dieu ne l'a pas roulé en lui donnant sa vie à vivre... Sacré message des frères Coen !
Autre truc qui me titillait, quand Maude lui demande de parler de lui, le Dude dit qu'il a été un des auteurs de Port Huron... Kézako ?
Après recherches, il s'agit du Port Huron Statement de 1962, dont je viens de parcourir quelques paragraphes et qui nécessitait bien, en effet, si j'ai ne serait-ce qu'un peu compris ce qui s'est passé dans ces années-là, que la CIA distribue des centaines de kilos de drogues pour éviter une révolte des étudiants... Definitely, the Dude abides.

lundi 15 mai 2006

Le nénuphar est méconnaissable

Forte impression en voyant l'ultime reportage du 20-heures de France 2 d'hier : réouverture du Musée de l'Orangerie après que des travaux de réfection complète du bâtiment ont été menés pendant 6 ans en présence des Nymphéas.  À côté des gravats et sous les grues, les toiles, les toiles fragiles... Comment les a-t-on mises à l'abri des vibrations et des intempéries ?

J'en ai mangé hier des graines, de nymphéas. Au restaurant vietnamien Alice d'Akasaka où T. avait réservé une table, nous a été servie, entre autres mets, un peu comme un bol de cacahuètes à l'apéritif, un plat de graines de lotus frites. Pour le goût, c'est un peu comme des pois chiches. Dans la même famille des lis d'eau, le rhizome aquatique est plus connu au Japon sous le nom de renkon (蓮根). Tranché, farci, frit, le nénuphar est méconnaissable.

Un lundi de transition. Ai fini hier Bardo or not Bardo et ai entamé le Nom des singes ; d'un Volodine l'autre, je vais à rebrousse-œuvre, comme avec Échenoz l'an dernier, avec Sevestre par la suite (et ce n'est pas fini), avec Vargas auparavant... J'aime remonter les auteurs que j'aime. Surtout les contemporains. Je les sais vivants, là, quelque part dans le monde, grattant du papier ou tapant sur un clavier, dormant, faisant la vie ou la tirant par la queue, ignorant pour la plupart que je les lis... Nos vies parallèles dans le fuselage des longitudes.
Transition encore, à la recherche du temps gagné — pour faire du japonais, notamment. Je propose à mes amis de suspendre le GRAAL pour six mois. Nous verrons à l'automne si la quête renaîtra...

Je sors une heure pour acheter mon kaisuken (回数券), carnet de billets de shinkansen, un peu moins cher qu'à l'unité, et des petites piles pour alimenter mon dictionnaire électronique qui en exige (c'est donc qu'il tourne). J'en profite pour lever un peu le nez, pour une fois qu'il ne pleut pas... On a vu la météo pour la semaine, ça ne va pas être terrible. En cadrant, je me demande quel est au fond le sujet de la photo. Au sens du thème, je ne fais aucune série particulière, n'ai de priorité sur aucun mode de l'appareil, ne suis guidé, quand il ne s'agit pas d'illustrer un propos préalable, que par une impulsion de surprise ou d'originalité devant quelque chose. Au sens du sujet agissant, moi, je n'ai aucune intention, ni d'autoportrait via ce que mon œil voit, ni de réalisme social, ni (encore moins) de sociologie ou d'anthropologie. Je ne sais pas pourquoi je fais des photos. D'ailleurs, je ne sais pas non plus pourquoi j'écris — je veux dire pourquoi je fais attention à ce que j'écris quand j'écris, ni pourquoi je le montre (sinon, noter pour la mémoire, ça, je l'ai dit et je le maintiens). Il m'est arrivé d'en parler, de tourner sournoisement autour du pot littéraire, mais rien n'est certain, je n'ai pas de but quant à ça.

C'est un peu comme le puisard que Michel veut combler dans Harry, un ami qui vous veut du bien (visionné cet après-midi). On pourrait repenser tout le film comme une rêverie qui lui vient entre deux brouettées et dont il sortirait à la fin, libéré — sauf qu'il a un 4×4 devant la maison. Le puisard renferme les pulsions sauvages d'un garçon bonne pâte, s'y pencher met tout le monde en danger. Harry en sort, le génie de l'autoroute, rencontré par hasard quand il était presque nécessaire. La dimension onirique va explicitement dans le film du rêve de Michel à la salle de bain flambant neuve fuschia, en passant par l'érotisme de la rondeur de l'œuf et la reprise des textes du lycée... Puissance transformatrice du rêve — mis à exécution par un autre, double inversé de soi (encore une occurrence de film tiré du rêve d'être écrivain).
La bascule, le bégaiement identitaire est d'ailleurs dans le titre allitératif : « vous veut » — où vous vouloir et vouloir pour vous (encore dédoublé en ce qui vous est destiné et ce qui est voulu à votre place) s'amalgament sans vraiment se confondre.

dimanche 14 mai 2006

Cimentée devant nous

Oubli de laisser trace des livres reçus avant-hier, notamment le collector Volodine chez Denoël, deux Sevestre, le Viart et Vercier, et Tous les mots sont adultes, nouvelle édition. Et pendant que j'y suis, mercredi, l'arrivée du petit colis très rapide du Matricule des Anges, mon réabonnement, avec les 4 derniers numéros — lecture quand même nécessaire malgré l'internet.

« le loup avance déguisé en grand-mère », écrivent Frédéric Lebaron et Gérard Mauger dans un excellent article du Monde diplomatique, Révoltes contre l'emploi au rabais, qui montre bien que le CPE n'était qu'une étape dans la transformation du travail en esclavage, via le concept culpabilisant d'employabilité — et que son échec a dévoilé au grand jour ce qui devait rester caché.

Le soir.
Le père de T. est arrivé à sa dernière résidence. On est un peu triste, un peu soulagé. Après cérémonie au temple, à Akasaka. Puis déplacement au cimetière, nouvelle cérémonie. Heureusement, il n'a pas plu (de pleuvoir, pas de plaire). Le prêtre a fait le voyage avec nous, plusieurs taxis avaient été réservés. Des ouvriers viennent desceller la pierre qui donne accès, sous la stelle familiale, aux boîtes, de différentes tailles, qui enferment les restes d'autres membres de la famille. On les vérifie, on les pousse un peu pour faire de la place au nouveau. Puis la pierre est reposée et scellée, cimentée devant nous.
Donc, pour aujourd'hui, c'est tout.

samedi 13 mai 2006

L'occasion de faire du dos

Cours à l'Institut...
Aujourd'hui Molloy meurt. Ou tout comme. Fin de partie, la première. Depuis qu'il a quitté la mer pour la forêt, tout va de mal en pis, sa seconde jambe devient raide aussi, il perd ses doigts de pied, il ne fait plus que 40 pas par jour, puis 15, puis il se met à l'horizontale et se sert des béquilles pour se tracter sur le ventre, en tournant en rond... pour aller tout droit. C'est peut-être l'hiver, il ferme les yeux presque tout le temps, trouve encore l'occasion de faire du dos, analyse le langage pour en connaître le secret — miraculeux comme Jésus changeant en vin l'eau des vases de pierre de Galilée (p. 119). Tombant dans un fossé (122, le même fossé qu'aux pages 34-36 ?), il ouvre les yeux, il est sorti de la forêt, il y a le ciel et une ville dans le lointain, une voix qui lui dit de ne pas s'en faire, qu'on vient à son secours. Relire alors le début, page 7 : c'est la suite.
Les accros de vraisemblance feront remarquer qu'en rampant en rond, Molloy a tout de même peu de chance de sortir de la forêt, que tout ça pourrait bien être une parabole de la sénilité, des derniers instants et de la mort, le dernier rayon du nimis sero, comme Jean Onimus l'analysait bellement.
La chambre de Molloy, la chambre de sa mère, pour ne pas dire son ventre, où il aurait régressé, ne serait-ce pas une sorte de purgatoire où il lui est imposé de s'écrire pour « finir de mourir » (7) ? Un peu comme l'hôpital où arrivera plus de cinquante ans après le personnage mort d'Échenoz dans Au Piano, couchant avec Doris Day avant que l'on statue sur son sort. Et puisque Molloy est surpris d'entendre le gong en pleine forêt (120, on le comprend), c'est peut-être qu'il arrive dans le Bardo (intervalle), tel que l'imagine Antoine Volodine...

« Ce désespoir est-il total ? Ici encore il faut être prudent. Beckett a vécu son adolescence dans un pays pluvieux où de lourdes nuées cachent souvent le soleil. Mais lorsqu'à la fin du jour celui-ci descend sous la couche des nuages et se pose un instant sur l'horizon, une merveilleuse lumière se répand, une lumière chaude et dorée qui fait miroiter le clapotis des gouttes sur la boue. Cela ne dure que le temps d'un sourire, il est trop tard et de toutes façons la journée est finie. On a eu juste assez de lumière pour regretter plus vivement son absence : nimis sero... Cet éclat crépusculaire, cet "afterglow" est un des leit-motive de Beckett : Molloy, Malone, la nouvelle intitulée La Fin en offrent plusieurs exemples. Nous croyons pouvoir lui attribuer une valeur symbolique : c'est la visitation du soir. Elle vient quand tout est perdu quand on n'attend plus rien, quand on n'est même plus capable d'en profiter. Alors la Voix (quelle Voix ? dirait Beckett) se fait entendre, étrangement caressante. Watt entend un nom. « "Quel nom ?" Calme plat. Puis un murmure, un nom, le murmure d'un nom, dans le doute, dans la peur, dans l'amour, dans la peur, dans le doute, vent d'hiver dans les noirs roseaux...» (WA, p. 247). Illusion sans doute ! Souvenir de mythes anciens : c'est toujours ce vent dans les feuilles qui inquiétait Vladimir, ce frisson (de l'au-delà ?) qui passe, la nuit, comme un songe. Mais Molloy mourant l'entend à son tour : une voix précise, « Ne te bile pas Molloy, on arrive » (MO, p. 140). Qui parle ? Qui arrive ? Molloy, les yeux clos, l'aperçoit dans un rêve : c'est le grand chemineau au lourd bâton qu'il n'a pas eu le courage de suivre autrefois, c'est le berger silencieux qu'il a laissé rentrer au bercail avec son troupeau. Ils sont là, près de lui. Mais est-ce bien un rêve ? Serait-il enfin sauvé ? Comment savoir ? » (Jean Onimus, Les Écrivains devant Dieu, Paris : Desclée de Brouwer, 1967, page d'Agrégation 1999 à l’Uni. De Nice.)

C'est un jour de pluie comme on en imagine l'automne. Déjeuner chez Peter — tropisme : on se souvient, T. et moi, qu'à chaque fois qu'on est venu, il faisait un sale temps. Belle terrine de légumes, aspic clair et légumes croquants. Confit de poulet bien parfumé et pas trop gras. Peter a embauché un serveur qui lui ressemble un peu, physiquement, enfin furtivement et qui est italien. Il parle d'avoir bientôt un autre chef, encore meilleur — je confirme que celui-ci est déjà assez bon, qu'il n'y a pas d'urgence. Peter est perfectionniste.
En venant, j'avais prélevé une branche de jasmin sur un buisson de rue, une quinzaine de fleurs et encore quelques boutons, déposée dans le cendrier de notre table. Ça parfume bien. En partant, je la laisse à Peter qui la colle sur la caisse. Qu'elle lui porte chance !

T. s'en va au cimetière pour les préparatifs de demain, jour du transfert des restes de son père. Je retourne à l'Institut pour voir mon deuxième film de Jean-Claude Guiguet, son premier : Les belles Manières (1978). Étrange retenue des personnages pour une tragédie sociale, chacun est gentil et mesuré mais il n'y aura finalement pas de solidarité entre origines sociales si différentes, ni d'aventure amoureuse susceptible d'abattre les barrières de classes. Lents mouvements de caméra, musique prémonitoire, dialogues feutrés : l'anarchisme intériorisé du serviteur est l'envers du mépris désinvolte de la grande bourgeoise. Le schéma social simplifié et irréversible me rappelle Le Journal d'une femme de chambre d'Octave Mirbeau : même comédie de la confiance jouée jusqu'au vol...
Au retour, je pousse un peu plus loin que d'habitude dans une rue et me trouve nez à nez avec un mur de jasmin.

« Hors d'Akira ou d'Araki, point de saké. [...] Des obscénités telles que «valeur esthétique» ou «foi dans l'art» y sont même proférées, avec moult pincettes. [...] de minuscules écrans diffusant un dessin animé glauque, à base de cervelle bouillie et de chômage.» — Éric Loret dans Libération de mardi, au sujet de l'exposition L'Air de rien à la Maison de la culture du Japon, quai Branly. Paris, France : oui, Anne, Dom et Bikun (maintenant que tu as retrouvé de quoi te vêtir), vous pouvez y aller jusqu'au 24 juin. Certains préfèreront, le 10 juin, un simple séminaire sur le saké...

vendredi 12 mai 2006

À contresens du soleil, somnolant

(Issu d'une rêverie sur le s à cent en question de fin de cours, griffonné en réunion hier et amélioré ce matin...)

Debout sur une chaise de logarithmes
un vieil angle de huit cents degrés
brûle des tangentes vicieuses de cercle


Sur l'actu, je resterai sage.
Sauf à reprendre ce que nous disions, avec David, entre deux bouchées de hambourgeois chez Downey. Que ces hommes politiques mouillés jusqu'aux oreilles dans de sales eaux claires, intelligents comme ils sont, cultivés, conscients des erreurs du passé, doivent quand même être bien bêtes quelque part. Impunité, dit-on. Mais impunité a une valeur statique et abstraite qui ne me semble pas convenir. Il faudrait y ajouter l'idée de futur, que quand ils fomentent un truc, ils se sentent ou se croient impunissables. Il faut inventer le mot impunissabilité. Oui, ça doit être ça qu'ils ressentent. Sauf que le futur devient ensuite du passé et qu'il y a quand même des traces...

Voilà bien longtemps que je n'avais pas révisé une page de la Chronologie littéraire 1848-1914... Ce matin, 1869. Tout est à refaire. Découverte d'une belle édition des Lettres de mon moulin de Daudet chez Olivier Bialais, qui nous change des sites d'édition en ligne saturés d'intrusions publicitaires et réticulaires : on peut lire tranquille.

Deux heures de train à contresens du soleil, somnolant et relisant les pages de Molloy pour demain.
Pour moi qui travaille dans au moins trois lieux différents, les applications en ligne du Web 2.0 étaient faites. RSSé via Bloglines à des informateurs sûrs (Affordance.Info, Véronis, InternetActu, etc.), j'ai vu passer l'an dernier l'annonce de Writely, puis celle de Google Calendar, puis celle de NumSum et m'y étais à chaque fois de suite créé un profil... Maintenant que ça devient populaire, il y a urgence à s'inscrire. Déjà Writely n'inscrit plus que sur invitation.

Conférences à écouter sur le site du CNL... C'est nouveau. Ça pousse vraiment partout, l'audio.

Découvertes du soir (espoirs) : en cherchant le sens beckettien de l'expression latine nimis sero (Molloy, p. 117), je suis tombé sur un texte qui s'est avéré être la mise en ligne à l'université de Nice, pour l'agrégation de 1999, d'une étude sur Beckett de Jean Onimus, rien moins que ça !, parue en 1967 dans son Les Écrivains devant Dieu, chez Desclée de Brouwer. Au passage, j'engrange les années suivantes, l'adresse de Wikimedia en latin, des Philippiques de Cicéron...
Ça ne s'arrête jamais, découvrir. Je suspends, pour dormir.

jeudi 11 mai 2006

Pendant que les loose-loose se courent après

Ça y est, il n'y a plus d'esclavage ! Ouf ! Super. On a fait plein de commémorations. Plein plein de Noirs ont été montrés dans de nobles postures, des réussites, de la notabilité. Et la dignité est acquise, au moins sur le papier. Ouais, il y a peut-être quelques domestiques dans de grands apparts qui couchent par terre parce que le monsieur a gardé leur passeport. Mais ça ne compte pas, c'est un crime individuel, ou familial, pas d'État. Et c'est vrai.
Mais qu'est-ce qu'on fait des dizaines (centaines ?) de millions d'ouvriers (et d'ouvrières) qui sont, dans des pays comme la Chine ou le Vietnam, ou d'autres, payés des clopinettes pour fabriquer nos basquettes, pardon, nos baskets, nos jouets, nos meubles et plein d'autres choses que nous achetons parce que c'est moins cher et que nous ne pouvons pas acheter plus cher parce que ces gens, là-bas, qu'on ne connaît même pas, nous ont piqué le boulot ? Ils nous ont piqué le boulot et nous on est chômeurs, ou précaires, obligés de consommer (le fruit de) leur boulot, complices de leur esclavage moderne (bosser pour des clopinettes). Mais comme on est chômeurs ou précaires, on est aussi obligés d'accepter n'importe quel boulot, même n'importe où, de plus en plus, c'est-à-dire qu'on est aussi des esclaves. C'est plus une question de couleur. Noirs, Jaunes, Blancs, que sais-je ?, tous esclaves. C'est bizarre, ça. Partout on nous parle de systèmes win-win, de l'anglais to win, où les deux parties d'un accord ont à gagner. Mais là, ce que je viens de dire, ceux qui chôment et consomment les merdes produites à l'autre bout du monde par ceux qui sont payés des clopinettes, ou l'inverse, c'est pareil, c'est du loose-loose, de to loose, perdre — et pas qu'à Toulouse.
C'est possible, ça, un système où tout le monde perd ? Non, ce qui est possible, c'est un système où ne sont visibles (parce qu'ils souffrent, protestent, sont laids, mal habillés, passent mal à la télé, etc.) que ceux qui perdent. Parce que ceux qui gagnent, ceux qui pompent le pognon des deux côtés, eux, sont bien planqués, villas sécurisées, gardes du corps, buildings sous protection 24/24, triple rangée de secrétaires pour le moindre coup de fil, des pages web à la con pour détourner les protestations, paradis fiscaux et comptes masqués au Luxembourg, dans la bourbe des eaux claires. Bien sûr, ils sont parmi nous, ils sont désirables, en vedette dans tous les magazines, toutes les chaînes de télévision, beaux costumes, indices boursiers, poignées de micros pour annoncer les bénéfices records, classements des fortunes, et même plus de diamants en stock place Vendôme tellement qu'il y a de milliardaires, le marché des jets privés qui explose...
Pendant que les loose-loose se courent après autour de la planète pour savoir qui sera le moins cher et qui consommera les merdes de l'autre, les win-win marchent à reculons pour effacer leurs traces et qu'on croie que leurs fortunes sont propres, qu'on ne puisse rien prouver. Et ils préparent des discours pour dire qu'il n'y a plus d'esclavage. Ils focalisent tout le sens de l'esclavage sur des Noirs d'autrefois — indéniable, en effet — pour que le sens n'aille pas se perdre du côté de l'ensemble des sous-payés et des précaires qu'ils font vivoter aujourd'hui. En effet, il n'y a plus d'esclaves d'autrefois. Bonjour, les esclaves d'aujourd'hui !

Voilà. C'était ma commémo de l'esclavage.
Quoi ? J'ai détourné le devoir de mémoire ? J'ai manqué de respect à la mémoire de tous ceux qui ont souffert ?
Mais attendez, si on se souvient des souffrances (et qu'on honore ceux qu'il faut honorer), normalement, c'est aussi pour éviter de continuer ou de recommencer, la mémoire sert à améliorer la performance. Et là, elle améliore, oui... Elle améliore la performance des bénéfices. Mais pas la diminution des souffrances. Donc elle ne sert à rien pour les vivants, si ce n'est à se faire croire que ça serait fini. Moi, je dis que ce n'est pas fini, que ça a repris DE PLUS BELLE sous une autre forme, l'esclavage. Donc, ce n'est pas moi qui détourne la mémoire de sa fonction, au contraire, j'essaie, et je ne dois quand même pas être le seul, de la faire servir, de l'inscrire dans la continuité des générations, pour l'amélioration progressive de la race humaine dans son ensemble.
Oh ! là, j'ai dit un mot qu'il ne fallait pas... L'amélioration progressive... Ça a à voir avec progrès, Lumières, tout ces trucs foireux du XVIIIe siècle. Là, tout le monde est mort de rire, sont bidonnés, les riches, les pauvres, se roulent par terre, 'tain, le progrès, qu'y dit l'autre, mais c'est mort tout ça, laisse tomber, essaie de faire fructifier tes investissements et point-barre.

mercredi 10 mai 2006

Bulles de surprises et de regrets

On est tous étonnés que ces pluies printanières durent comme ça. En arrivant hier, j'ai trouvé du courrier tout humide dans ma boîte, alors que la pluie ne l'atteint pas. Il y avait une enveloppe avec deux livres d'Henri Meschonnic, bien préservés par le sac à bulles : Et la terre coule (Arfuyen, 2006),  et Vivre poème (Dumerchez). Posés haut dans la pile des livres à lire...

Ayant récemment vu un de ses films, j'écoute autrement un texte de Pasolini, justement, qui vient de passer en Fiction de FC, Qui je suis...
À ne pas rater samedi 13 (je dis ça pour moi-même), Trains de nuit de Jean Thibaudeau...
Excellent Atelier de Création Radiophonique de dimanche dernier, que j'écoute après les cours. C'est une lecture des Unités perdues de et par Henri Lefebvre. Mon Dieu ! Toutes ces œuvres anéanties !... À l'oreille distraite, la litanie lasse, mais dès qu'on tend l'oreille, ça éclot en bulles de surprises et de regrets...

« La teneur d'une conversation téléphonique Staline-Pasternak, suite à l'arrestation d'Ossip Mandelstam.
La chevelure de Pierre Guyotat. [...]
Disparue, la corde fournie par Boris Pasternak à Marina Tsvetaïeva pour boucler une valise trop bien remplie, corde dont se servit Marina Tsvetaïeva en 1941 pour se pendre. [...]
Pendant l'Occupation de Paris par les Allemands, Jacques Decour rassemble les textes du premier numéro des Lettres Françaises ; quand il est arrêté, sa sœur brûle tous les manuscrits. [...]
Deux hommes ont dérobé le 14 décembre 1999 dans une bibliothèque d'Armagh, Irlande du Nord, une édition rare des
Voyages de Gulliver, vieille de 273 ans et annotée de la main de son auteur, Jonathan Swift.
Pascal Pia détruit deux manuscrits en 1924,
Les Barrières, roman, Le Bouquet d'orties, poèmes, à la stupéfaction de Gaston Gallimard qui s'apprêtait à les publier.
Valéry Larbaud, qui a tenu un journal tout le long de sa vie