Trois derniers cours, plus une heure d'entretien avec une étudiante qui
prépare son mémoire de maîtrise, pas de déjeuner, sieste à cinq heures,
avant d'aller au centre de sport. Voilà le menu d'une journée bien
remplie...
Pédalant sur place quarante minutes, j'entame le livre de Georges Picard, Tout
le monde devrait écrire et rapidement je trouve un propos raccord avec
mon billet d'hier (que j'ajoute à hier), puis, quelques pages plus tard,
ceci, que je ne peux pas m'empêcher de mettre en rapport avec l'écriture de
ce journal littéréticulaire :
« La fragilité de ma pensée, qui peut revêtir la forme
inattendue de la polémique (mais en respectant un balancement entre des
cibles assez opposées pour laisser entrevoir aux lecteurs attentifs que
l'enjeu se situe au cœur du dispositif d'écriture), a besoin d'appuis
extérieurs pour prendre conscience de ses ressources. Elle s'attaque moins
frontalement à l'esprit dogmatique qu'elle ne l'enserre, le nargue et le
déroute par l'ironie. Revendiquer une certaine faiblesse d'affirmation n'est
pas un paradoxe aussi incongru qu'il peut paraître. J'en trouve la source
lointaine dans la dialectique sublimée du taoïsme qui sait que le fer est
d'autant plus tranchant qu'il est souple. La perplexité est la seule posture
susceptible de s'adapter à tous les terrains dont elle épouse les
configurations contradictoires sans lâcher prise.» (Georges Picard, Tout
le monde devrait écrire, p. 18)
La semaine des grands débats de Ce
soir ou Jamais continue avec, hier soir, des thèmes culturels. C'est
moins bordélique que l'émission dont je parlais hier et il se dit beaucoup
de choses intéressantes, notamment de la part d'Olivier Py, de Dominique
Jamet et d'Yves Michaud. Même si c'est un autre que je citerai tout à
l'heure.
Cela fait maintenant trois mois environ que l'émission existe et je crois
n'en avoir raté aucune, notamment grâce aux possibilités du réseau, qui me
permet de les écouter au moment où j'en a la possibilité et non à l'heure
où ça passe en direct. Une chose qui m'a étonné et tout d'abord
déconcerté, parce que nouvelle, c'est le fait que des invités
reviennent. Deux fois, puis trois fois, pour certains quatre fois, je crois.
Ainsi Romain Bouteille, Éric Rochant, Gisèle Halimi, Frédéric Mitterrand
(trois ou quatre fois chacun, je crois), ou Shan Sa, Yves Michaud, Romain
Goupil, Guy Sorman, et quelques autres (deux fois). Je me suis surpris à
démarrer une réaction de beauf, du style ah ben ceux-là ils sont pas
gênés, c'est quoi ce copinage, etc., avant de me reprendre pour y porter
un regard plus sérieux. C'est d'abord une rupture par rapport aux dispositifs
de précédentes émissions qui avaient soit une équipe fixe (avec
chroniqueurs, sur quoi Frédéric Taddeï s'est déjà exprimé — moi, je
n'ai connu comme bonnes émissions de ce type que l'Assiette anglaise
et Arrêt sur images*), soit des invités qui devaient attendre
plusieurs années avant de repasser (type émission de Drucker, Durand et
consorts). Ce soir ou Jamais innove par sa souplesse, dans
l'organisation du plateau, on l'a déjà vu, mais aussi par cette récurrence
(apparemment) aléatoire des invités, ce qui n'empêche pas qu'il y ait
toujours de nouveaux et nouvelles invité(e)s (Emmanuelle Devos, hier soir,
par exemple).
Et là, tout à l'heure, c'était à la fin de mon pédalage, je me suis dit
soudain que c'était comme dans les commentaires des blogs, au moins du JLR :
alors qu'il y a des centaines de lecteurs silencieux (comme les ombres du
plateau de Taddeï ou les téléspectateurs), on retrouve plus ou moins les
mêmes commentateurs, qui se sentent chez moi chez eux sans qu'il y ait eu de
contrat explicite entre nous — et quand passe un trublion, il détonne si
pathétiquement qu'on en a pitié pour lui (alors qu'on ne lui veut pas de
mal, vu qu'on ne sait même pas qui c'est). Je ne pousserais pas plus loin la
comparaison, parce qu'il y a aussi de notables différences, mais cela
converge vers la notion de lieu convivial et connivent, celui-là même que
j'évoquais dans mes Salons littéraires sont dans l'internet de 2002
(déjà !). Convivialité et connivence ont besoin d'un lieu ni trop
changeant ni trop fixe, donc d'un dispositif spatial souple, ou virtuel (et
donc la répétition de la forme graphique donnée au blog a son importance)
et d'acteurs ni trop nombreux ni trop d'accord, ni trop en désaccord, bien
sûr — ce sont des affinités électives, c'est connu. Et puis il y a des
spectateurs, ou des lecteurs. Silencieux, et pas mécontents, ou mécontents
mais sans le dire. Et puis il y a des antis, des jaloux, des qui veulent se
faire les dents, des abrutis, bref, comme partout, toutes sortes de gens qui
ne sont pas à leur place dans le lieu (et pour qui il y a sûrement des lieux
faits). Et chaque lieu souple, patatoïde comme dans la théorie des ensembles
qu'on apprenait à l'école, trace son ovale, qui a des intersections avec
d'autres ovales sans que cela n'oblige personne. Comme si de son côté
(télé) Taddeï avait capté un air du temps qui est aux lieux souples et aux
dispositifs qui n'en ont pas l'air. Eh bien, je lui dis chapeau !
Et bonne continuation pour 2007.
Justement hier, je parlais de Jean-Jacques Beineix avec une étudiante qui
fait son mémoire sur l'univers graphique et les décors dans les films de
Jeunet, notamment Amélie Poulain, et je lui reliais ça avec Beineix,
sorte de filiation, avec co-présence de Dominique Pinon, par exemple.
Voilà-t-il pas qu'il est là ce soir, Beineix, qu'il s'exprime peu pendant
une heure pour finir en beauté, avec un placage en règle de Florian Zeller
(les applaudissements sont autant pour la performance que pour le contenu, je
crois). Qu'on apprécie plutôt (ou qu'on l'écoute) :
« Bizarrement, la censure a disparu, pour une simple raison, c'est
que tout est promotionnel, que tout est fait pour que circule le flux des
œuvres, sans entraves, de la manière la plus simple possible. C'est les
autoroutes de l'information. Le star system c'est idéal, c'est des
gens reconnaissables, immédiatement, par le plus grand nombre. L'argent va à
l'argent. On marie les gens beaux avec les gens beaux, et on s'appauvrit de
plus en plus, à tel point qu'on n'a franchement plus besoin de metteurs en
scène. Qu'est-ce qu'on va s'emmerder avec ces gars-là. On n'a plus besoin
d'auteurs, on n'a plus besoin de rien ! C'est magnifique ! Et tout
ça, ça coule, ça glisse. Et on n'a même plus besoin de censure puisque de
toute manière les auteurs aujourd'hui, ils ont... Qu'est-ce qu'ils viennent
foutre dans ce monde-là... Moi, je me sens totalement décalé. Je sais pas
où je suis, ce soir. Puisqu'il n'y a plus de censure — bravo, jeune
homme ! [s'adressant à Zeller] Tout va bien, c'est merveilleux,
et on est dans le monde des gens beaux, du star system. Voilà, il faut
de l'argent. La promo, en effet, il faut saturer. Plus il va y avoir
d'affiches, plus on de chances d'être perçu. En-deçà d'un certain nombre,
il n'y a plus rien, plus rien n'existe. Donc on est en train petit à petit de
s'appauvrir. On arrache tout avec des filets, on attrape tout avec des grosses
mailles. Et alors tout ce qui fait le défaut d'aspect, tout ce qui fait le
baroque, qui est pas rond, tout ça, ça existe plus. Moi, je suis effondré
quand je vois un beau jeune homme comme ça blond [Zeller, donc], jeune
auteur, qui me dit « y'a plus de censure, c'est merveilleux, on vit dans
un monde merveilleux », j'ai l'impression que c'est Alice au Pays
des merveilles. C'est ce que vous avez dit tout à l'heure. J'ai rien dit
parce que je voulais laisser... Alors, j'ai pas beaucoup parlé jusque-là,
j'ai rien dit jusque-là. Non mais, je pense que vous avez réussi à vous
conformer à cet univers qui a été rêvé par le pire des hommes de
marketing. C'est-à-dire qu'on n'adapte plus maintenant le produit idéal pour
le plus grand nombre, mais vous êtes formatés, tous, pour coïncider à ce
monde dans lequel on vous fait rentrer dans des grilles, dans des boîtes. Et
vous ne vous révoltez même plus ! Mais c'est génial ! Et on est
obligés d'aller passer devant des commissions pour faire des films. Il y a
quatre gardes-barrières qui décident de toute la production française. Au
théâtre, c'est un peu la même chose. Dans la littérature, les gens
n'écrivent plus leurs livres. Et bientôt, il n'y aura plus de chefs
d'orchestre, c'est totalement inutile un chef d'orchestre, mais qu'est-ce
qu'il va nous faire chier à lire l'œuvre. C'est ça que vous êtes en train
de dire, ce que j'entends, moi, de tout ça, ce soir. Et je suis fou de
rage !...» (Jean-Jacques Beineix, en clôture de Ce
soir ou Jamais du 20 décembre 2006)
* À propos d'Arrêt
sur Images, j'ai oublié d'en parler lundi, je signale que la
dernière édition (visible sur le site jusqu'à la prochaine émission, en janvier) est
particulièrement savoureuse. On y traite des images de tireurs embusqués en
Afghanistan qui étaient en fait des vidéos d'un DVD de chasse à la marmotte
(et non au Taliban, c'était sur France 3), des propos littéraires de
Pascal Sevran sur la « bite des noirs » et son amitié
télévisuelle avec des personnalités comme Didier Barbelivien et Nicolas
Sarkozy, et bien sûr du canular sécessionniste de la RTBF (c'est le dossier
central).