Journal LittéRéticulaire

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samedi 31 mars 2007

Dans un angle mort de la pédagogie

Fin de mon rhume. C'est pour T. que ça devient pénible...
Donc on reste à la maison et il y en aura peu à dire. Heureusement que nous avons encore quelques jours avant la reprise des cours !

Je m'occupe des programmes, d'ailleurs. J'étends et généralise le blog des cours démarré et expérimenté l'an dernier sur une partie des étudiants. Comme il y a une éthique à respecter (en tout cas, c'est mon opinion, et ma décision) concernant les données personnelles des étudiants, je ne peux en donner l'adresse. On verra quand ça sera officialisé et réglementé... Dans dix ans, peut-être... On est là dans un angle mort de la pédagogie. Ou une aporie : les autorités veulent développer des gros projets coûteux et peu efficaces avec des directions incompétentes, et dans le même temps elles refusent de prêter l'oreille, d'autoriser ou de mettre la main au porte-monnaie lorsque des initiatives individuelles ont besoin d'une phase de recheche et développement avant éventuel gros projet. Je parle ici de ce que nous vivons dans une université japonaise, mais je pense bien sûr que cela peut-être le cas ailleurs...

Pendant ce temps, je continue à courir derrière le calendrier radio : Répliques du 24, où Finkielkraut trouve, avec François Bégaudeau et Chakib Lahssaini, du répondant comme rarement. Comme rarement, je souligne. C'est mémorable ! Je voulais en citer des extraits, mais je n'ai pas le temps de transcrire. Notamment les deux ou trois fois où Bégaudeau pointe, en action, la fallacieuse démarche intellectuelle de Finkielkraut — à laquelle la plupart des invités se laissent prendre, moins habitués qu'ils sont que leur hôte à l'instantanéité pensée / radio. Concordance des temps qui faisait suite, sur la fraternité en 1848 (à mettre en relation, pour moi, avec ce que j'écrivais le 26 au sujet de l'amitié dans la progression littéraire de Flaubert). Puis la semaine des Chemins de la Connaissance sur l'art d'écrire, avec des hauts et des bas (Cadiot parmi les hauts, et malgré les parasites dans l'enregistrement).

À signaler, une belle recension de web-design dans le récent blog de notre ami de Color Lounge.

Mon regret d'aujourd'hui, là, tout de suite, est de ne pas aller à la rétrospective Jacques Demy qui est pourtant à deux minutes de chez moi. Demain, peut-être ?...

vendredi 30 mars 2007

Arrêt, pour un rythme, je change

Ce matin, en provenance de Russie, plusieurs dizaines de spams de cul en anglais, plutôt narratifs (les Russes parlent bien l'anglais du cul !), avec liens pornos à l'appui (si je puis dire...). Ça dure deux bonnes heures, et puis ça s'arrête. Quelques messages ont passé le filtre. J'ajoute des mots dans la liste du filtre, comme tight. Heureusement que j'avais coupé les commentaires pendant la semaine d'absence, sinon il y aurait bien deux ou trois dizaines de commentaires qui auraient été distribués par le fil rss...
Je n'ai rien contre le cul ni le porno. C'est simplement que je n'accepte pas la publicité, quelle qu'elle soit.

Cours à préparer. On reste presque tout le temps à la maison. Réparation du rhume de chaleur et traitement de la peau cramée... À peu près idem pour T.
Pendant ce temps, je reprends méthodiquement le calendrier radio, j'enregistre Régis Jauffret, Georges Didi-Huberman, chez Veinstein la semaine dernière, et les Vendredis de la philo avec Henri Meschonnic.
Oui, le rythme est partout. Et premier même quand on ne le sait pas. Sans arrêt, pour un rythme, je change des mots. Ce qui ne veut pas dire une régularité ; trop de gens passent leur vie à confondre rythmique et métronome.
En revanche, je ne conserve pas la Masse critique avec Teresa Cremisi. Son hypocrisie audible et sa langue de bois pour en dire le moins possible n'ont aucun intérêt pour l'avenir.

Si les blogs m'ont un peu déçu, au retour (sauf mes préférés, bien sûr), j'ai en revanche beaucoup apprécié le Tract n°3 de Marc-Édouard Nabe, intitulé Et Littell niqua Angot. Même si j'aime bien les livres de Christine Angot, pour des raisons déjà exposées, je reconnais qu'elle joue, disons, après L'Inceste et sa notoriété, dans l'arène germanopratine, une partie qui n'est pas de mon goût (et encore moins depuis que je sais qu'elle soutient Sarko). Elle aurait peut-être vraiment dû partir au Brésil quelques temps... Et puis le succès de Littell, c'est un symptôme grave, non ? Je regrette tout de même qu'on articule encore Angot sur Littell pour une quasi unique raison de calendrier et je ne peux pas suivre Nabe dans tous ses recoins allusifs, mais l'énergie pamphlétaire et comique est salutaire. Qu'on s'interroge !

Fin de la saison 2 des 4400 dans un devédé de trois épisodes qui forment une série haletante. Si l'énorme succès de cette série a été une surprise, il peut tout de même être compris au travers des inquiétudes maintenant mondialisées sur l'identité et l'avenir des êtres humains. Et parce que c'est aussi une belle parabole de politique à la Bush, par exemple, consistant à stigmatiser, au sens propre, ceux qui deviendront des ennemis... pour qu'ils le deviennent. Et ça marche. Il suffit pour cela de susciter une communauté victimaire... (Il y a d'ailleurs un petit politicien français, candidat à l'élection présidentielle, qui essaie de répéter le truc... qui a déjà obtenu de bons résultats pendant ses activités ministérielles et qui arrivera à ses fins s'il est élu... Et c'est nous qui avons, dans l'isoloir, la télécommande...)

jeudi 29 mars 2007

L'épiderme déboussolé

Revenus de Bali.
Vivants.
Un peu cramés ; enrhumé, moi...
Ratrappage... oups... rattrapage du JLR en préparation...

Le soir.
Nous étions dans l'avion quand la journée a commencé, quoique encore à terre, sur le tarmac de Denpasar. Mais tellement fatigués que dormant déjà avant le décollage. Puis T. continuant tout du long, même pas allée aux toilettes. Moi, les trois quarts, je dirai, et une fois aux toilettes, et marcher me dégourdir. Pas de film, excuse de la nuit. Un vague petit déjeuner. Arrivée à Narita, contrôle des passeports (où on ne me dit même pas d'aller faire inscrire mon nouveau visa sur ma carte de séjour — c'est dire à quel point le Japon est devenu un pays plus laxiste que la France sur certains sujets...), récupération de la valise, passage de la douane et train pour Tokyo.
Les cerisiers ont l'air d'avoir encore des fleurs.

Déjeuner au Saint-Martin pour... exhiber notre bronzage — et ne pas faire la cuisine.
Courses et sieste. Rangements. Lessive.

Dans mon premier tour de blog, très petit, j'ai déjà l'impression du retour à la banalité. J'aurais presque envie de proposer à mes meilleurs amis d'aller se déconnecter une petite semaine à Bali pour voir l'effet au retour (mais peur qu'ils ne m'envoient leur facture). Ainsi recommande-t-on en divers lieux l'article de Didier Jacob sur les 50 meilleurs sites littér@ires. Mais ne voit-on pas qu'il n'y a rien là que de très connu, d'institutionnel ou pire, d'auto-proclamé ? À-t-on besoin que ce monsieur nous recommande, et en priorité encore, l'enfilage de platitudes mal écrites qu'est le blog d'Assouline ? Vous savez, celui dont l'arrêt public délivre... (Depuis que je l'ai faite, celle-là, je ne m'en lasse pas. Désolé.)
En revanche, je suis content de ce que je lis sur le colloque consacré à François Bon. Bien sûr, comme le disait FB lui-même, il est désolant que l'institution — et notre collègue Dominique Viart en tête — ne soient pas disposés favorablement au sujet de la diffusion réticulaire directe. Ce souci des carrières, c'est bien ce qui m'a quitté, ces dernières années.

Ce soir, on a froid. La fatigue, l'épiderme déboussolé. D'être passés, dans le désordre, de l'hiver à l'été, puis de l'été au printemps.
Une grande et simple soupe au dîner. On a besoin de réhydratation...

D'une île l'autre.
Heureusement, on a loué tout à l'heure le dévédé 12 de la 2e série de Lost, soit les épisodes 23 et 24, où l'on voit à quels débordements électro-magnétiques mène la détermination athée (sans en comprendre encore le fin fond, mais en subodorant que là aussi le vrai n'est qu'un moment du faux), où l'on mesure également l'ampleur atroce d'un amour paternel... Heureusement que quelqu'un est caché... (Dit comme ça, ça ressemble à du brut d'atelier de scénario. Et c'est sans doute comme ça que c'est construit, à la base.)
Demain, la littérature reprendra ses droits sur ma vie.

mercredi 28 mars 2007

On organise le vol des pigeons

Ô comme il est long long long à venir le matin pour celui qui souffre et ne trouve point le sommeil — ayant conscience de la petitesse de son mal et du ridicule de sa situation... allongé dans une confortable chambre d'hôtel pendant que passent les grains de l'océan indien, tout près de celle qu'il a dans la peau, tel un maréchal des logis Pollack Henri à Bali...
Et pourtant. J'ai cru vomir dix fois quand, m'assoupissant sur le dos, le fond de la gorge voulait régurgiter. Mais le dîner tenait la barre...
Dix fois je me suis senti tomber du lit quand, calé assis pour respirer normalement, le sommeil m'emportait de côté. J'ai dû aller dix fois aux toilettes et boire de l'eau sucrée. Me moucher discrètement pour ne pas réveiller T. et éternuer dans un oreiller pour assourdir le vacarme...
Vers 5 heures, je me suis confectionné un thé bien sucré. Une heure plus tard, le jour se levait, très gris. T. m'a accompagné marcher sur le bord de mer une demi-heure. Ça m'a fait du bien. En même temps, c'était déjà le début des adieux à Bali. Des bâtiments, la mer, le lointain que nous regardions pour la dernière fois. De ce voyage, en tout cas.

Quand j'y repense, cette insomnie... Une sacrée blague !... Juste le jour du sommeil !

On a la chambre jusqu'à 18 heures parce que notre vol de retour est vers minuit. T. va à la plage, moi je reste dans l'ombre, entre TV5, Emma B., les oreillers, les mouchoirs, l'eau sucrée, etc. On déjeune au Chess, club sandwich pour moi, plat indonésien pimenté pour T., en admirant les sauts des écureuils. Elle repart à la plage jusqu'à 3 heures, finir son Histoire de la peine de mort. Moi, je commence la valise.
Quand tout est prêt, on traîne dans les immenses couloirs de l'hôtel, dans les parcs, on fait des photos et des films, on va acheter des essences florales et végétales à la boutique du Spa, on règle des extras, on prend un thé au Santi Lounge en regardant un reportage de la NHK sur les carences des secours après le récent séisme au Japon.
Vers 18 heures, une dame en robe de batik orange m'accoste pour me dire que le bus est là. Voilà, c'est parti. Le bus va ramasser d'autres touristes dans un hôtel voisin et... on va aller à l'aéroport. Mais la dame annonce que le vol (d'avion) étant encore loin et que l'aéroport n'ayant pas beaucoup de boutiques, il est prévu de passer au centre commercial duty free appelé Galleria et d'y rester une heure et demi (et qu'on n'a pas le choix), les achats étant à retirer ensuite à l'aéroport. L'endroit n'est guère mieux que celui découvert l'autre jour près de l'hôtel (Collection Bali), boutiques de luxe, cosmétiques, parfums, chocolats, etc., sauf qu'à l'étage il y a des restaurants carrément minables, le contraste entre les deux étant saisissant.
Bref, en attendant le vol de l'avion, on organise le vol des pigeons... (Car il y a sans doute des commissions qui circulent après nos achats. On protestera de cela à l'agence de voyage.)
Arrivés à l'aéroport, où tout se passe bien, et vite. On constate qu'il y a énormément de boutiques ! Dont celles de Galleria ! Du coup, je dois attendre à un comptoir pour retirer une malheureuse boîte de chocolats...
Et puis on va en salle d'attente.

C'est ce qui s'appelle monter un incident en épingle.
Vous êtes candidat à la présidence et ancien ministre d'état, vous avez vos réseaux de contacts discrets dans tous les niveaux de la police, vous venez de laisser votre place à un homme de paille que vous pourrez griller en cas d'erreur. Vous attendez. L'occasion. Le signe du destin, direz-vous plus tard, quand vous écrirez vos mémoires. Vous y croyez. On vous tient au courant en permanence, à l'oreillette. Dans une grande gare de la capitale, aubaine, on vient d'arrêter un sans-papiers sans billet, c'est ce qu'on dit à la télé, et vous sentez que des attroupements peuvent vous servir. Pour peu qu'ils s'élargissent, s'amalgament de toutes sortes de voyageurs curieux. Au lieu de laisser faire la dispersion, donc, vous suggérez discrètement qu'on amasse, bien visibles et bien armés, des policiers. Et qu'ils ne fassent rien qu'être visibles, et armés, caparaçonnés, noirs symboles de la force publique. Et parfois gratuite. Le temps d'amasser des badauds en face, donc. Mais aussi celui que des casseurs arrivent et commencent leurs distractions favorites. En général par un magasin de sport, vêtements ou chaussures. Alors, quand c'est bien chaud, faites revenir, euh... pardon... faites intervenir vos agents en force, en masse, en vitesse et en sauveurs de l'ordre public tellement menacé que vous pourrez en parler dans les maisons de retraite jusqu'à la fin de votre campagne.
Pertes : 2 à 3 % de jeunes dits défavorisés, et autant de citoyens ayant ici percé votre machiavélisme.
Gains : 5 à 7 % de votants indécis tout de suite, plus 10 % à suivre si bonne exploitation par la presse (vous n'êtes pas seul dans le coup).

mardi 27 mars 2007

Une grande couleur rouge passait sur elle...

Malgré un départ pâlot, ce sera le jour le plus ensoleillé de notre séjour. On a nos marques, maintenant. On sait combien de serviettes de plage demander. On sait à quelle heure déjeuner. On sait où trouver des bouteilles d'eau à un prix acceptable (15.000 rupiahs, alors que celles de la chambre sont à 55.000). On a renoncé à sortir visiter quoi que ce soit (ce sera le sujet d'un autre séjour). On se tourne vers la mer et vers nos livres — une histoire de la peine de mort, pour T., et Emma B. pour moi.

Comme cela m'est déjà arrivé trois ou quatre fois avec la combinaison mer / chaleur (Espagne, Mexique, Thaïlande, au moins, Cebu ou déjà Bali peut-être), mon mal de gorge se transforme en rhume de chaleur, un état complètement déplorable et stupide, avec éternuements, nez qui coule, déglutition difficile, maux de tête ou blocage de cou.
T. en revanche est en pleine forme, un vrai petit pain d'épices, déjà. Comme d'autres, d'ailleurs. Ici, une Française, qui téléphone souvent en parlant assez fort, écrit des mails avec deux portables, et fume quatre cigarettes/heure. Mal dans sa peau ? Incapable de se débrancher ? En affaires très importantes ? Je n'essaie pas de savoir. Je ne juge pas. Mais je ne souhaite pas être dérangé.
Pour aggraver mon cas (sans encore le savoir), je vais deux fois au bain de vapeur (à six cents mètres) et en inhale sans doute de la trop chaude, ce qui me crame les poumons... Faut que j'arrête les conneries.

Je me tourne vers Emma B. pour qu'elle me calme. Mais elle a mieux à faire...

« Emma descendit la première, puis Félicité, M. Lheureux, une nourrice, et l'on fut obligé de réveiller Charles dans son coin, où il s'était endormi complètement dès que la nuit était venue.
Homais se présenta ; il offrit ses hommages à Madame, ses civilités à Monsieur, dit qu'il était charmé d'avoir pu leur rendre quelque service, et ajouta d'un air cordial qu'il avait osé s'inviter lui-même, sa femme d'ailleurs étant absente.
Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s'approcha de la cheminée. Du bout de ses deux doigts, elle prit sa robe à la hauteur du genou, et, l'ayant ainsi remontée jusqu'aux chevilles, elle tendit à la flamme, par-dessus le gigot qui tournait, son pied chaussé d'une bottine noire. Le feu l'éclairait en entier, pénétrant d'une lumière crue la trame de sa robe, les pores égaux de sa peau blanche et même les paupières de ses yeux qu'elle clignait de temps à autre. Une grande couleur rouge passait sur elle, selon le souffle du vent qui venait par la porte entrouverte.
De l'autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde la regardait silencieusement.» (Gustave Flaubert, Madame Bovary, II, 2)

J'adore, le « par-dessus le gigot qui tournait ». Les détails de ce paragraphe révèlent superbement, déjà, la suite.

Le Nusa Dua Beach Hotel, à la différence des autres hôtels du coin, est équipé, dans le jardin, d'un vrai théâtre indonésien. Nous nous sommes inscrits pour ce soir, avons sorti nos beaux habits, et assistons à un spectacle de danse Ramayana mimant, en 50 minutes, les aventures (donc tirées du Ramayana) d'un prince déchu, d'une princesse enlevée par un cerf divin (ici, on ne peut éviter de saluer au passage Dans les bois éternels de Fred Vargas !), etc. La gestuelle est d'une très grande précision, à ce qu'on voit. Pourtant le sens nous en échappe, par manque de culture. Reste le plaisir esthétique... des yeux et des oreilles.
Le spectacle est précédé et suivi d'un buffet international. Malgré le nez et la gorge qui me font des leurs, malgré un voisin japonais qui fume sans discontinuer, j'arrive à en profiter pleinement.

La nuit en revanche sera très pénible. Je ne fermerai pas l'œil, tournerai dans tous les sens. Brièvement vers Emma B., mais elle n'aura rien à me dire. Je serai trop lourdement dans ce présent-ci pour qu'elle s'intéresse à moi — 150 ans et 10.000 kilomètres entre nous, sans compter qu'elle n'existe même pas.

lundi 26 mars 2007

Au gré des bains, des faims, des sommes

Qu'est-ce que je vais bien pouvoir dire d'une telle journée de plage ? De celles dont on rêve tout l'hiver et que l'on n'obtient généralement pas, en tout cas pas avant juillet août. (Un peu comme le lundi au soleil...)
Que l'hôtel s'est quelque peu vidé depuis hier soir et que c'est maintenant la basse saison. D'où les meilleurs transats, pas d'attente aux douches ni aux cocktails de fruits...
Nous nous sommes levés à six heures pour aller voir le lever du soleil. T. est allée jusqu'au pavillon du bout de la digue pour faire du yoga sous les premiers rayons.
La journée s'est encore étirée sans horaires, au gré des bains, des faims, des sommes.

Le matin, j'ai lu quelques pages d'un Atlas de l'histoire de France IXe-XVe siècle. Je ne sais quasiment rien de ces époques (je ne dois pas être le seul).
De temps en temps des écureuils viennent jouer avec nos voisins russes, arrivés d'hier.
J'ai fait un aller-retour de plus de six cents mètres pour profiter du bain de vapeur et du sauna. En même temps, respirer de la vapeur trop chaude... Je me suis demandé si c'était bien bon pour la santé... Et si l'eau vaporisée contenait des particules toxiques qui allaient se fixer sur les bronches !... Décidément, on ne comprend rien au corps.

Déjeunons au Chess Bar.
Plus tard, pendant que T. sieste entre deux serviettes pour éviter les coups de soleil (pas comme moi), j'accompagne (encore une fois) Emma B. au bal et suis témoin de ses émois faciles. Charles n'est vraiment pas à la hauteur, c'est le moins qu'on puisse dire. Je prends des notes. Et je comprends Emma. De toute façon, déjà très peu de temps après leur mariage, Emma savait qu'elle n'aimait pas Charles. Ni la campagne. Ni ses propres origines, finalement. Ni la famille de son mari. Je sais déjà qu'elle n'aura personne sur qui compter. Ni Charles, d'ailleurs. Le pourquoi de tout cela, c'est ce que Flaubert nous lègue...
Dans L'Éducation sentimentale, il y aura des essais et des espoirs, de l'Histoire, de la politique, et au final plus de vie humaine pour Frédéric que pour Emma. À dire vrai, il n'y a guère que dans Bouvard et Pécuchet que Flaubert peut enfin écrire l'amitié. Amitié qui tient le tout des vies, la raison de vivre, indéfectible, malgré le catalogue des déboires — ou grâce à leur accumulation, comme une... aubaine des déboires.
[Ajout du 30 : Aubaine, le mot me trottait dans la tête depuis des jours, étymologiquement : succession d'un étranger (défunt), profit inespéré...]

Pas de pluie, finalement. Un vent assez fort nous avait fait craindre la tempête. Ce sera juste un mal de gorge.
Dîner indonésien, là où se tient un buffet aux nombreuses spécialités, le même restaurant que celui du petit déjeuner, entouré de bassins de lotus. Pour nous, un plat à la carte, ça suffira.  Et puis la promenade digestive ne sera pas longue...

dimanche 25 mars 2007

Scier les barreaux horaires de l'agenda

Pendant que T. dort encore, je vais dans le contre-jour à marée basse. Il est six heures et quart. Deux ou trois personnes peignent le sable au rateau ou replacent des transats. Les volcans du nord de l'île sont clairement visibles. Ils paraissent tout près alors que dans la journée, les brumes de chaleur les cachent complètement, ou n'en laissent qu'une silhouette.
Les pieds dans l'eau, là où je nageais et marchais hier, j'aperçois sous quelques centimètres d'eau calme, des oursins noirs à longues épines qui échangent des signaux avec de minuscules poissons rayés de bleu. Des étoiles de mer se déplacent reptilement des bras, m'offrant l'occasion d'un autoportrait translucide, voire extra-lucide...
Sûr que je ne vais plus poser les pieds ! Mais où ai-je donc mis mes lunettes de piscine ? Ah, les voilà. Dans un bonnet de bain ! (Le masque de plongée est resté à Nagoya...)

Page plage. Lecture.
Après la baignade, T. va au massage, gommage, tout au bout du complexe hôtelier, près des tennis (il y en a pour 90 minutes !). Moi, j'avais envisagé d'aller au Fitness center pour pédaler, suer, althérer, etc., mais j'y ai renoncé. Beaucoup trop fatigant. Donc lecture sur la plage.
Involontairement, je suis les conversations des voisins. Et je mate les belles touristes... Emma B. perd de ses charmes, forcément.
Je rejoins T. et découvre une autre piscine, dans l'environnement très odorant — frangipanier — des soins esthétiques (le mot aromathérapie n'apparaît nulle part mais les narines le lisent partout). J'essaie le sauna, pas assez chaud. En revanche, extraordinaire bain de vapeur, tellement dense que je ne vois pas à un mètre. Puis on profite d'une invitation gratuite au Palace Lounge pour se gaver de petits sandwiches, gâteaux et scones en milieu d'après-midi. De sorte qu'on sautera le dîner.

En fait, c'est à la notion même d'emploi du temps que nous sommes en train d'échapper. Scier les barreaux horaires de l'agenda nous libère de nos rythmes sociaux. À quoi s'ajoute le changement d'horaire de la France...
Retournons à la plage. Je montre à T. les oursins et les volcans. Elle me conseille de photographier deux russes qui sont allés s'asseoir dans le pavillon de massage admirer le paysage.
Quand je pense qu'en ce moment même des milliers de personnes arpentent les allées du Salon du livre de Paris ! Je ne regrette pas de ne pas y être. Tellement déçu les dernières fois que j'y suis allé que je ne crois plus guère possible pour moi d'y régénérer le plaisir de lire. Tellement déçu d'y avoir vu des écrivains cul et chemise avec leurs éditeurs alors qu'ils méprisaient visiblement les lecteurs, ces badauds. Si j'y retourne, à l'avenir, ce sera que l'espoir d'autre chose m'aura repris.
Je tiens fermement Emma B., au moins une heure. C'est elle, la littérature, concentrée dans le feuilleté d'un parallélépipède rectangle conçu il y a plus de 150 ans. Elle m'éblouit. Ou c'est le soleil qui me tape sur la tête. Déjà qu'il m'a flashé de partout — sans doute quand j'étais dans l'eau, l'effet loupe quand on fait la planche...

samedi 24 mars 2007

Pages maculées de crème solaire

Réveil vers 7 heures et demi, au rez-de-chaussée, plutôt bien situé (dans l'aile de bâtiment au niveau du n°30). Somptueux — ça risque d'être le mot de la semaine — buffet de petit déjeuner, à volonté, avec des dizaines de plats chauffés répartis en îlots thématiques, pain et viennoiseries, fruits et produits lactés, cuisine indonésienne, cuisine occidentale, les préparations à base de porc étant mises à part. Mince ! Il n'y a pas de mangues ! Pas la saison !

Plage. La pluie a cessé au petit matin. Ils doivent avoir une télécommande quelque part... On a 300 mètres de bord de plage devant l'hôtel, dans une baie de deux petits kilomètres.
Cent cinquante ans après, elle n'est pas au bout de ses peines, Madame Bovary. La voici à Bali, traînée et ouverte sur la plage, gondolée par les éléments, des pages maculées de crème solaire, risquant l'insolation et la noyade. Je la cache quelque peu de Français en groupe que j'entends dans les transats alentour (apparemment un groupe d'entreprise) pérorer et négocier des tours en bateau, et qui, la voyant, pourraient vouloir reprendre les plaisanteries qu'elle évita de justesse à son mariage... (Pour de la critique littéraire, il faudra repasser dans quelques semaines.)
Quand la plage est très belle, le sable fin et l'eau claire et tiède — et c'est le cas ici — je ne comprends pas pourquoi une majorité de gens préfèrent s'enfermer autour de la piscine. Bien sûr, il y a des vendeurs (fausses montres, jetski, etc.) et des vendeuses (sarongs, colifichets, etc.) mais en vertu d'un probable accord, ils n'approchent pas trop les touristes tant que ceux-ci restent dans leurs lignes de transats.
Allers-retours dans l'eau et en longueurs de plage à pied, alternativement, T. et moi. Quand elle me prête son I-pod, je tombe sur un morceau très lent de l'album Mambo Siñuendo de Ry Cooder. Avec ce que je vois, accord magique. Statut de la liberté.
Dernière baignade, sur le dos, j'arrive à faire la planche en respirant normalement. Une petite révolution pour moi qui ai toujours haleté dans l'eau du fait de l'imminence du danger (l'eau n'est pas mon élément).

Déjeuner tardif au Chess (qui prend son nom d'un échiquier à grandeur humaine), en plein air entre piscine et plage, très animé par les écureuils, espiègles et peu farouches. Quand on leur donne une frite, ils la prennent avec les pattes avant, se la mettent en travers de la bouche et remontent dans l'arbre ou sur le dessus du parasol pour l'aller manger tranquillement.

On suit le chemin de plage vers le sud, jusqu'à la limite policière des hôtels, après quoi il n'y a plus de sécurité assurée pour les touristes. Nous passons pour continuer le front de mer (sans problèmes avec les habitants).
Je n'ai pas souvenir d'une telle présence policière il y a douze ans (mais j'étais à Sanur et non à Nusa Dua, ce qui faisait déjà une différence à l'époque).
Après quelques minutes de marche, on découvre un centre commercial entièrement artificiel, Bali Collection, implanté dans un endroit où il n'y avait sans doute rien que de la verdure il y a encore deux ou trois ans. Avec tout de même un bon rayon d'artisanat indonésien (on y trouvera des sets de table tissés). Retour à pied le long de la route, chaque minute klaxonné par des propositions de taxi.
On a tout juste eu le temps de négocier une pièce de batik (très belle, si si) dans la galerie commerciale de notre hôtel qu'il se met à tomber une puissante ondée — comme si c'était nous qui avions la télécommande, maintenant.
Bonne occasion de visiter le site hôtelier, grand comme la moitié du Louvre. T. réserve pour un programme de massage demain. Puis dînons indonésien — on voulait quelque chose de naïvement tomyamkunesque, mais le résultat n'est pas si éloigné que cela.

Par TV5 et l'arrestation d'un grand-père chinois qui venait chercher ses petit-enfants à la sortie de l'école, nous sommes effarés du lent effondrement de la France dans le fascisme banalisé. Le petit homme, qui n'a pas les dents limées, réaffirme l'indépendance des magistrats. Il est fort habile. Trop pour des populations qui vont l'élire — et souffrir.
22h30, nous sommes morts de fatigue, je ne dérangerai même pas Emma B., ce soir.

vendredi 23 mars 2007

Dès l'ouverture du sas, parfum tropical et chaleur humide

Fin de paquetage et arrosage des plantes. Dernières lectures en ligne.
Bémol dans ma joie pré-balinaise : ne pas être au colloque François Bon [Note du 29 : merci à ceux qui y sont allés, dont Menear, de faire des comptes-rendus aussi personnels que possible]. J'en ai appris tard l'organisation, je n'ai pas fait de proposition d'intervention, je n'ai pas dialogué sur ce sujet avec l'intéressé (aurais-je eu quelque chose à apporter, d'ailleurs ? — il faut lutter contre la tentation de se croire indispensable...).
Or, T. et moi avions déjà décidé de faire l'impasse sur la France pour ce printemps... Choix stratégique lié à son anniversaire et au peu de vacances de ce type que nous avions jamais eues.

De midi à une heure, dans le Narita Express, quelques papiers à consulter, ou à remplir pour les contrôles d'identité. Arrivés à l'aéroport, un premier comptoir pour retirer nos billets d'avion en tant que membres d'un groupe — virtuel —, un second comptoir pour l'enregistrement des bagages, une seule grosse valise, de laquelle T. a retiré un briquet en plastique qu'elle jettera finalement. Passage au scanner pour l'accès en zone voyageurs, guichet de douane (je me suis aperçu tout à l'heure que si j'ai en effet le visa renouvelé et le permis de retour, je n'ai pas fait reporter la nouvelle date du visa sur ma carte de séjour, chose que l'on pourrait me reprocher). Comme il n'y a presque personne, tout se passe très vite, on ne me reproche rien et il nous reste plus d'une heure pour déambuler — dangereusement — dans les boutiques détaxées. On sera raisonnable, on se limitera à quelques cosmétiques et eaux de toilette.

Et puis c'est l'embarquement pour Denpasar. Décollage à l'heure dans un 747, à l'étage.
Repas quelconque (on n'est pas là pour ça). Pas de vidéo individuelle, un seul film (mais pas mal du tout, Stranger than fiction, M. Forster, 2006). À remplir, une carte en deux volets pour obtenir le visa de tourisme à l'arrivée (avec un volet à conserver impérativement jusqu'au retour). Un voisin, de Jakarta, sympathique étudiant de l'université d'Hawaï qui vient à Bali pour une étude sociale (il manie ordinateur et téléphone portables sans s'en servir vraiment et avec une ostentation dont il ne se rend pas compte qu'elle le classe socialement tout en manifestant une sorte de malaise — à être soi sans artifice). On ne poursuit pas la conversation. Un peu de lecture. Un peu d'écoute d'un programme de France Culture de 2001 sur Flaubert.
Comme on est habitués aux vols de 11 ou 12 heures, ces six heures et quelques nous paraissent courtes (et en effet, c'est la moitié, ajouté-je pour ceux qui ne savent pas compter). Atterrissage en douceur dans l'hémisphère Sud. Et dès l'ouverture du sas, parfum tropical et chaleur humide.

Guichet où payer 10 dollars US, queue pour tampons, longue et sage (personne ne souhaite se faire rejeter), et sortie — soudain — dans la cohue des panneaux d'employés venant chercher des touristes ou des groupes, ce qui est notre cas. Notre logo avisé, un Holiday multicolore, un jeune garçon vérifie nos identités en japonais. Et il nous propose déjà un tour individuel en voiture à la place de celui en groupe prévu pour après demain... Les autres arrivent. Moins de dix personnes. Palabres avec chacun, départ en bus pour 20 minutes dans les rues mouillées, il a plu. On nous dépose sur un parvis large, marbré, espacé de bassins, de colonnades, de luminaires géants. Un souriant réceptionniste à turban nous prend en charge.
Hôtel somptueux, mais il est minuit. Pas le temps d'approfondir quoi que ce soit en dehors de la chambre. Juste prendre ces quelques notes.
Déballons et rangeons dans des tas de tiroirs. À la télé, je trouve TV5 au 19e canal. On s'endort toutes fenêtres fermées et climatisation coupée, vers deux heures, bercés par... la pluie battante.

jeudi 22 mars 2007

Entrer de force dans l'entonnoir de l'édition

Et un prix de plus ! Aux critères d'ailleurs très discutables, dans le genre formatage et Cie. Il n'est pas sûr du tout, en s'y prenant comme ça, que la blogosphère accouche d'œuvres novatrices et libératrices... C'est la liberté littéréticulaire qu'on veut faire entrer de force dans l'entonnoir de l'édition. Autant dire : la bâillonner. Je subodore d'ailleurs que les promoteurs de prix littéraires ont plus à y gagner que les récipiendaires... Après tout, les promoteurs restent aux premières loges, tirent les ficelles et profitent en permanence des prébendes du milieu, alors que l'heureux élu ne vient qu'une fois, recevoir la manne et faire sa révérence.

Préparation de valise. Message de David, qui est à Tokyo, à deux pas d'ici, en train de participer à un stage pédagogique. Que ne m'en a-t-il prévenu plus tôt ! Enfin, pas grave, on se verra tout à l'heure. En attendant, je vais déjeuner, peut-être pour la dernière fois, avec Manu au Champ de soleil. La prochaine fois, ce devrait être dans un autre quartier. J'aime bien le quai du JR, à Kanda, qui donne directement sur les maisons, la rue et les immenses panneaux publicitaires. Il y a un côté foutoir et cosy qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Avant le déjeuner, en vitesse dans une solderie, j'achète un petit couteau Victorinox, à six ou sept fonctions, gris métallisé et très plat. On parle pas mal de blogs, du JLR, mais aussi de virus, et d'antivirus, qui reviennent un peu à la même chose, fabriqués plus ou moins par les mêmes personnes.
Après l'avoir raccompagné à son bâtiment, je marche jusqu'à la gare de Tokyo et passe à la librairie Maruzen, histoire de voir les guides et cartes sur Bali. Mais rien ne me tente, trop lourd, trop volumineux, alors qu'on n'aspire quasi qu'à rester sur place. Et puis à l'hôtel, on nous donnera sûrement des plans, des prospectus divers. On fera avec.

À la maison pour du courrier en attendant l'appel de David. Nous nous retrouvons vers 18 heures et allons discuter un bon moment avec Franck qui gère le bureau d'EduFrance qui devient CampusFrance... De plus en plus de programmes, mais de moins en moins de moyens, et de moins en moins de motivation d'étudiants... Pour que des étudiants scientifiques aillent suivre des cursus en France, il faudrait que la France commence par soigner son image. En effet, la plupart des étudiants ici ignorent quelles sont les technologies de pointe françaises. Pire, ils connaissent par exemple le nom d'Airbus mais ne savent pas que c'est en grande partie français — quoique... en ce moment, ça vaut peut-être mieux qu'ils l'ignorent.
Après, on retrouve T. pour aller dîner au French Dining à trois. David semble très content de découvrir un second restaurant français dans le quartier (il est retourné ce midi au Saint-Martin).

Retour et préparation d'ordinateur, de sauvegardes, de bagages (suite).
Dès demain et pendant une semaine, il n'est pas sûr que le Journal LittéRéticulaire puisse être délivré. Cela dépendra des possibilités — et des tarifs — de connexion à Bali, à l'hôtel... Je ne me suis pas foulé pour le savoir à l'avance. Au pire, mise à jour progressive à partir du 31. Demain matin, avant de partir, je fermerai  les commentaires, en même temps que le gaz et les lumières. D'ailleurs, plus pour éviter le spam qu'autre chose.

mercredi 21 mars 2007

Dans les interstices de vent et de soleil

Petite aventure intercontinentale, entre ce matin et ce soir. Je parcourais des pages du site Canal Académie, point encore repu des programmes recommandés hier, quand je suis tombé sur une de la journaliste Élodie Courtejoie intitulée Ravel, roman, pour une excellente émission avec Jean Échenoz de près de 38 minutes, page qui donnait en bas une adresse d'un « site personnel de Jean Echenoz ». La mention m'a intrigué parce que je ne voyais pas du tout Jean Échenoz faire son site personnel. Et puis on en aurait entendu parler. Le lien m'a mené vers une page assez fournie, fort intéressante, déjà référencée notamment sur Remue.net et que l'on doit à Amancio Tenaguillo y Cortázar. Quelle ne fut pas ma surprise, avançant dans son site, de découvrir qu'il avait fait des études à Paris 3 et qu'il était né deux jours après moi... Mais bon, là n'est pas l'aventure ! J'ai repéré l'adresse de contact de Canal Académie et me suis fendu d'un gentil courrier pour prévenir qu'il y avait risque de méprise, surtout en ces temps où des écrivains se mêlent en effet d'avoir leur propre page web, voire leur propre blog. Pendant que j'y étais, j'ai aussi prévenu M. Tenaguillo y Cortázar de mon initiative.
Et puis l'eau de la journée a coulé sous des ponts de vent et de soleil.
Ce soir, de retour à la maison, j'ai trouvé un courrier d'Élodie Courtejoie qui avait modifié en conséquence la page échenozienne, et un courrier d'Amancio Tenaguillo y Cortázar, surpris — parce qu'il n'avait rien demandé.
Je leur ai répondu. On ne sait où iront ces contacts. S'ils seront oubliés demain ou s'ils ouvriront des lectures croisées, plus si affinités. L'avenir nous le dira ; ne le précipitons pas.
Mais il me plaît de croire que même à ce stade, ce n'est pas inutile. Que chaque petit fil de travers ou coupé que nous avons l'occasion de remettre en place contribue. Emploi absolu. Pas besoin de dire à quoi. Ça contribue, c'est tout. Idéalisme naïf, dira-t-on peut-être. Peu m'importe car à la base, pour moi, rien ne sert à rien, le monde n'a pas de sens et je n'ai ni raison de vivre ni mission. Ça contribue, c'est mon plaisir.

L'eau de la journée, ce fut d'abord un déjeuner de piperade, pour finir la ratatouille. Puis rejoindre T. en fin d'après-midi près du cimetière d'Aoyama, après une cérémonie annuelle à la mémoire des morts à laquelle je n'assistais pas. Puis de me promener avec elle dans des rues qui nous menèrent au magasin BoConcept — magasin qui existe aussi en France et où nous avons trouvé tout de suite (alors qu'on cherche depuis des semaines) les chaises que nous voulions, avec choix du bois et du tissu, à un prix plus qu'intéressant. Après cette bonne surprise, nous avons dîné dans un petit restaurant chinois, près du carrefour d'Omote-Sando, avant de nous rendre en métro au grand magasin Seibu de Shibuya où T. voulait acheter des crèmes solaires. Ce qui fut fait.

Et de retour à la maison, deux épisodes très moyens, très sitcom, de 4400... Avant que je me mette au courrier et à ce billet du jour.

Un peu partout, dans les interstices de vent et de soleil, je lisais Madame Bovary en prenant des notes serrées dans la marge. Sans relire aucune critique, comme d'habitude, dans une confrontation directe avec le texte. Sauf que ce matin, j'ai un peu décortiqué l'avis de Baudelaire. Qui, il y a 150 ans, ne s'y était pas trompé. Extrait :

« "Quel est le terrain de sottise, le milieu le plus stupide, le plus productif en absurdités, le plus abondant en imbéciles intolérants ?
"La province.
"Quels y sont les acteurs les plus insupportables ?
"Les petites gens qui s'agitent dans de petites fonctions dont l'exercice fausse leurs idées.
"Quelle est la donnée la plus usée, la plus prostituée, l'orgue de Barbarie le plus éreinté ?
"L'Adultère.
"Je n'ai pas besoin, s'est dit le poète, que mon héroïne soit une héroïne. Pourvu qu'elle soit suffisamment jolie, qu'elle ait des nerfs, de l'ambition, une aspiration irréfrénable vers un monde supérieur, elle sera intéressante. Le tour de force, d'ailleurs, sera plus noble, et notre pécheresse aura au moins ce mérite, — comparativement fort rare, — de se distinguer des fastueuses bavardes de l'époque qui nous a précédés.
"Je n'ai pas besoin de me préoccuper du style, de l'arrangement pittoresque, de la description des milieux ; je possède toutes ces qualités à une puissance surabondante ; je marcherai appuyé sur l'analyse et la logique, et je prouverai ainsi que tous les sujets sont indifféremment bons ou mauvais, selon la manière dont ils sont traités, et que les plus vulgaires peuvent devenir les meilleurs".
Dès lors, Madame Bovary — une gageure, une vraie gageure, un pari, comme toutes les œuvres d'art — était créée.» (Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », in L'Artiste, 18 octobre 1857.)

mardi 20 mars 2007

Les ruelles de la zone

Oui, je peux maintenant recommander chaudement l'écoute de Jean-Claude Chevalier dans la série À Voix nue de la semaine dernière. Ce qu'il révèle de l'histoire de l'université française de ces quarante dernières années va du conceptuel au croustillant, et souvent dans l'inédit. Certaines anecdotes individuelles aideront à comprendre des disputes prétendument conceptuelles, et que même si les théories étaient valables, il y avait bien des haines inutiles... Ça, je le savais : « Les guerres de nos théoriciens s’originent toujours dans la mesquinerie d’une pause-café ou d’une porte mal tenue, trente ans avant.» (Cf. Je rentre à la meschon... Je me répète. Pardon pour celles et ceux qui l'ont déjà lu. Je suis content, tout de même, d'avoir confirmation. Sans l'avoir demandé.)

Canal Académie consacre une semaine à la langue française. Nombreuses émissions alléchantes, dont cette Académie des blogs, d'Élodie Courtejoie et David Abiker (ce dernier sévissant aussi dans Arrêt sur Image), qui traitait jeudi dernier des Zakouski du jeudi, blog de terminologie contemporaine (prestation très moyenne). J'ai écouté aussi avec beaucoup d'intérêt l'entretien avec Alexandre Grandazzi sur le fonctionnement de la Commission de terminologie et de néologie.

Des mois et des mois qu'on voulait retourner au French Dining, chez Peter. Et justement aujourd'hui T. me proposait de déjeuner à trois, avec Tai-chan, un ami du centre de sport. Alors, pourquoi pas, allons au French Dining !...
Et c'est fermé ! Fer-mé ! Il y a un panneau indiquant que ça ferme le lundi et le 3e mardi chaque mois ! On est tombé dessus !
Dépités, tels le prisonnier évadé qu'un gros ballon ramène dans l'île des retraités, nous parcourons les deux rues qui nous séparent du Saint-Martin... On n'en est pas fier mais on n'a pas envie de tourner en rond plus longtemps, il est déjà une heure passée. En revanche, je suis très content du portrait de T. en reflet.
Quand il est question de travail, j'en viens à parler de Manu, que j'aimerais bien faire rencontrer à Tai-chan vu qu'ils vont sans doute avoir très bientôt la même activité. On verra.
Après le déjeuner, on parcourt les ruelles de la zone incendiée hier mais on n'arrive pas à approcher du sinistre. Ce n'est que plus loin, par un escalier d'immeuble, qu'il sera possible d'apercevoir à peu près l'ampleur des dégâts. Cinq ou six maisons, tout au plus. On voit bien que la construction d'immeubles de cinq ou six étages tout autour de ces vieilles maisons s'est faite sans ménager d'accès suffisant à d'éventuels secours. D'où lenteur et difficulté d'accès pour ceux d'hier, malgré leur nombre et leur vitesse d'intervention.

Après-midi à préparer mon ordinateur portable, pas utilisé depuis près d'un mois. Documents à télécharger pour travailler un minimum (sur Madame Bovary). Logiciels de communication à jour si possibilité de connexion balinaise.

À propos de Madame Bovary, vu que je m'y remets ces jours-ci — un peu comme si j'arrivais de la Lune —, quelqu'un saurait-il si on a résolu la question du « nous » dans le premier chapitre ?

lundi 19 mars 2007

C'est la puce qui fait le pigeon voyageur

Depuis hier, on peut utiliser une carte unique, PASMO, pour prendre métro, JR (équivalent du RER) et bus dans la zone métropolitaine de Tokyo. S'il s'agit du dernier progrès en matière de transports urbains, il ne faut pas croire qu'on accède ainsi, même avec trente ans de retard, au coup de génie — j'en ai déjà parlé, je crois — que fut pour le jeune parisien que j'étais alors la carte orange sur Paris (1975). Car cette nouvelle carte n'est pas un forfait hebdomadaire ou mensuel, mais une carte à débit, rechargeable. Le prix de chaque passage sera donc exactement le même ; le seul avantage étant de n'avoir qu'une carte au lieu de deux ou trois. Comme le permettait déjà la carte SUICA, valable pour le JR, il est également possible de se servir du PASMO comme d'un porte-monnaie électronique dans un certain nombre de commerces.
Et pour peu qu'on achète et recharge son PASMO avec une carte de crédit, on devient entièrement traçable, commercialement ciblable. C'est la puce qui fait le pigeon voyageur.

Évidemment, rien de tout cela n'existait en 1992. Durant mes premières semaines au Japon, je découvris ce que je pouvais appeler des avances et des retards de cette société par rapport à celle que je venais de quitter. On a d'abord besoin de comparer pour se construire de nouveaux repères. Et même un nouveau repaire...
Il fallut plusieurs années — et la rencontre de T. — pour que je comprenne que c'était seulement des différences. La situation du paiement dans les transports en commun était tout de même réellement en retard : plusieurs compagnies, chacune avec ses lignes, obligeant les voyageurs à acheter un billet à chaque voyage et à chaque changement. Des abonnements, mais seulement d'un point à un autre (du domicile au lieu de travail, évidemment). Des carnets de tickets, aussi, mais pas de cartes et encore moins de forfaits.

Nous venions de trouver trois places au Saint-Martin pour déjeuner, T., sa copine Miyuki et moi, quand un premier véhicule de pompiers passa dans la rue. Pendant la commande de notre déjeuner, deux autres sirènes retentissaient dans la rue. Un ou deux autres camions passèrent, rugissant. Tout le monde commençait à regarder dehors. On voyait les badauds ébahis qui s'orientaient tous dans une même direction. En attendant mon plat, je suis sorti dans la rue déjà barrée des deux côtés, les camions de pompiers ayant sorti des tuyaux pour les brancher sur des arrivées d'eau. À moins de cent mètres, en direction d'Iidabashi, une foule était massée mais je ne voyais rien de ce que les gens regardaient. Ce n'était pas dans la rue même, mais dans le pâté de maison, c'est-à-dire dans le réseau d'anciennes ruelles qui sépare la Kagurazaka de la parallèle où je me trouvais. Je pouvais voir également deux personnes sur un balcon, qui avaient l'air de photographier ou de filmer, ce qui voulait dire qu'il n'y avait pas de danger mais que le sinistre était visible. Cela m'indiquait à peu près son emplacement. Je suis rentré dans le restaurant pour donner ces quelques informations à Yukie et à T. qui traduisit pour Miyuki.
Une minute après, c'était le patron du Clos Montmartre, un autre restaurant français du quartier, qui passait boire un coup et dire qu'au moins cinq maisons brûlaient, dont un célèbre restaurant d'onigiris. Nous avons déjeuné mi-discutant mi-regardant dehors les mouvements de personnes et de véhicules.
Après être sortis du restaurant, nous avons essayé d'en savoir plus mais toutes les ruelles étaient barrées. Par certaines d'entre elles, on voyait de la fumée...
Il a fallu attendre de voir la télévision pour connaître l'ampleur de la catastrophe : sans doute une douzaine de maisons traditionnelles, parmi les dernières du quartier — des restaurants traditionnels, pour la plupart — ont brûlé, le feu s'étant propagé de l'une à l'autre du fait de leur contiguïté.

Étonnante coïncidence : un épisode des 4400, hier soir, et un épisode de Lost, ce soir, présentent le même procédé de déstabilisation psychologique, avec, à chaque fois, un personnage persuadé d'avoir vécu en rêve ce que le spectateur prenait pour sa vraie vie. On n'y croit pas, mais le vertige produit quand même son petit effet.

Enfin, marche forcée Dans les bois éternels. Jusqu'à l'oméga, vers une heure du matin.
Il y avait d'abord une coupable évidente. Puis deux coupables possibles. Choisir passait par la façon de comprendre deux vers de Corneille. Au XXIe siècle ! Faut du culot, tout de même !
« Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !»
(Pierre Corneille, Horace, acte IV, scène V)
Fallait-il y voir une analogie ou fallait-il les lire littéralement ? Faire dans le symbole ou dans le détail ? Assurément, une très belle figure de discours proposée par Fred Vargas !

dimanche 18 mars 2007

Avec le pare-brise sale, une nonchalance à perte de vue

Après un brunch tardif et la lecture de quelques courriels, c'était déjà midi. Un peu de soleil mais grand vent ; un temps de saison. Le même qu'il y a quinze ans, me dis-je depuis quelques jours... Il y a quinze ans, je m'apprêtais — nous étions deux — à partir pour le Japon. Dont je ne savais rien. Ou presque. Ma compagne d'alors avait étudié le japonais plusieurs années. Moi le chinois, deux ans, abandonnés — on ne peut pas tout faire — pour approfondir les recherches en littérature française. Ce pourquoi j'avais cette invitation japonaise pour deux ans. De ce 18 mars 1992, je ne me souviens pas du tout. Rien, aucune image, aucune émotion. C'est ma maladie, honteuse : l'oubli — moteur profond de ce journal. C'est pourtant le jour où nous avons fini nos bagages, fermé nos portes, gagné l'aéroport et décollé. Il a dû y avoir des effusions, des craintes familiales, des promesses de courrier et de téléphone dès l'arrivée à bon port.

Nous décidons d'aller marcher une heure, T. et moi, vers Edogawabashi, pour voir où en sont les cerisiers le long de la rivière. Manu doit se souvenir de la balade, il a habité tout près. On a bien fait de se couvrir parce que le vent est glacial. J'ai pris l'enregistreur numérique pour faire des essais. La meilleure prise sera dans une boutique de gâteaux japonais, bourdonnante de formules de politesse et de froissements d'emballages.
Les fleurs des cerisiers écloront d'ici trois jours, conclut T. — quant à celles des pêchers, c'est juste aujourd'hui, timidement...

Bourgeons au garde-à-vous
Pêchers, vous éclosez tout de suite
Et défendez fièrement vos couleurs
Cerisiers, vous éclorez mercredi
Soyez braves sous les intempéries

De retour, T. se remet à sa traduction. Je regarde The Brown Bunny (Vincent Gallo, 2003). J'y retrouve le plaisir de ce cinéma dépouillé, déroutant parce qu'on n'y sent pas les marqueurs habituels de la fiction cinématographique, les repères de l'histoire qu'on veut nous vendre. Au contraire, comme si on suivait ce garçon sans le connaître, comme si on pouvait l'épier sans qu'il nous voie, on regarde de tous nos yeux pour essayer de comprendre. Le sens se construit petit à petit. Motard, beau gars, des contacts faciles avec des femmes mais il laisse tomber, on se demande pourquoi. Un peu de musique mais pas trop, de longs plans de routes américaines avec le pare-brise sale, une nonchalance à perte de vue qui (me) rappelle inévitablement les premières minutes de Gerry (2002). Il cherche quelqu'un. Daisy, qu'il a perdue. On comprendra quand et comment vers la fin, après qu'elle sera venue lui rendre visite en tendre succube de sa mémoire. Et dire que d'aucuns se sont choqués d'une fellation (hélas, floutée dans le dévédé japonais), au lieu d'en voir le sens, sa beauté (c'était leurs sens contre le sens).

Comme prévu, j'ai enregistré le Surpris par la nuit de vendredi, sur la prise de son et l'audition. Puis Répliques, Concordance des temps et Jeux d'épreuves. Mais ce que j'écoutais, en allant faire des courses (dévédé à rendre, légumes pour une ratatouille), c'était une partie d'une Radio libre de 2001 sur Flaubert (Cf. L'Huma ou le Bulletin Flaubert, car FC n'a pas d'archives antérieures à 2002 !), avec Pierre-Marc de Biasi et Pierre Dumayet, puis Claudine Gothot-Mersch...

samedi 17 mars 2007

Crapauds dans la vasque

J'ai arrêté de regarder La Télévision, le livre, et j'ai commencé le cours. C'était le dernier. Le dernier cours, le dernier samedi de la session. Tout le monde a pris la parole, à la fin, vers midi vingt, pour dire ses impressions, en quelques mots. Personne n'était déçu par le livre. Personne ne s'était attendu à y trouver tout ce qu'on y a trouvé...
Les dernières pages, après le bain (p.212) en écoutant Beethoven (le mouvement lent de son dernier quatuor, intitulé la résolution difficilement prise), retracent la dernière journée du livre, sans dire que c'est la dernière, mais en insistant bien sur les marqueurs temporels, comme s'il fallait attendre un événement spécialement important. Or, il n'y a rien d'aventureux (emmener son fils à l'école, déambuler dans les rues, passer une soirée à la maison, sentir son enfant bouger dans le ventre de sa femme — choses dont on peut cependant se réjouir). Tout juste le compromis, qui est peut-être la résolution prise, celle d'accepter la télévision, même sans la regarder soi-même, d'accepter d'être dans son temps, et non dans celui de Charles Quint, et de continuer normalement à vivre avec sa famille qui va s'agrandir (comme le fils du Titien dans la nouvelle de Musset, après avoir peint son seul tableau). Au point d'acheter un téléviseur supplémentaire (p.217) — paradoxalement, pour quelqu'un qui disait avoir arrêté. Pourtant, ce ne sera pas sans maudire les nuisances polyphoniques d'une soirée qui donne le ton de celles de l'avenir : vidéo-cassette d'un dessin animé d'un côté, émission de politique locale de l'autre — impossible de se concentrer pour faire autre chose, surtout si c'est quelque chose comme de la recherche. Toussaint a ici très bien fait sentir ce qui est le quotidien d'un chercheur : l'intrication permanente du travail et de la vie personnelle, la quasi-impossibilité de déterminer fixement des horaires de travail et pire encore, peut-être, des heures de non-travail.
Il y aurait beaucoup d'autres choses à dire (et dites en cours) sur le suspense, l'ellipse, la polysémie, toutes choses qui participent d'un art de dérouter le lecteur pour l'amener, s'il le peut, sur un chemin de surprises pas évidentes...

Au Saint-Martin et après, dans l'après-midi, je me rends compte combien cette dernière leçon m'a vidé, fatigué. Ni l'agneau-frites ni la bière, ni la marche ni le cimetière où j'accompagne T. pour le nettoyage mensuel n'ont pu empêcher le mal de tête de se lever vers 14 heures. Due au réveil très matinal, à la probable fatigue des yeux et à la dépense verbale, la céphalée se nourrit en outre du froid et du vent alors que je ne m'étais pas couvert assez pour sortir si longuement. Par instant, mes idées se brouillaient au ciel comme les œufs de crapauds dans la vasque de pierre.
Après avoir marché de Gaien à Aoyama, agréablement tout de même quand le soleil daignait montrer sa pâle figure, nous avons pris le métro à Omote-Sando pour, entre les foules électrisées d'une fin de samedi après-midi, rentrer.
Et je suis allé directement me coucher une heure. Avant le dîner. Que T. fit sagement frugal. Accompagné et suivi de quatre épisodes de Lost (on arrive bientôt à la fin de la saison 2) qui me détendirent bien, le crâne aidé par de grandes rasades de thé au jasmin.
Et guère plus à dire d'aujourd'hui, au moins ce soir.

Je me souviens : j'ai été très content de croiser deux de mes collègues, ce matin. L'un à la pause, avec qui j'ai parlé de Cléo de 5 à 7 (A. Varda, 1962), film que nous adulons de concert. L'autre avec T., après le cours, qui nous confirmait la signature de son contrat dans une université.
Et hier, aussi, d'avoir longuement parlé au téléphone avec David, de retour d'Orléans, où tout s'est finalement bien passé. Y compris l'embarquement à l'aéroport, sans problème de surpoids de bagages (il m'a dit avoir consulté la page de l'an dernier pour vérifier ce qui s'était passé).

* Il faudrait peut-être que j'accompagne JCB à Podioliborelli. Nous aurions au moins une femme à partager, même morte...

vendredi 16 mars 2007

Très dans le ton de mon futur

— Ça ne s'arrêtera donc jamais, l'écriture de cette date, en tête du billet !
— Si, justement. Mais ce jour-là, tu ne le sauras pas.
— Sauf si j'arrête volontairement.
— Mais tu ne peux plus, c'est devenu consubstantiel à toi maintenant.
— Con et substantiel, surtout, diront certains...

Ces jours-ci, T. numérise une partie de notre discothèque. Pour nourrir son i-pod et son appétit de rythme en travaillant. Du coup, je m'en vais lui exhumer les bonnes boucles de Super Discount — et je découvre ce matin Someone like you, très dans le ton de mon futur après-midi...

Comme je le pressentais déjà en novembre dernier, le poids et la position du français dans le monde évoluent. Dans le bon sens. Et comme un manifeste est une chose trop sérieuse pour être cantonnée dans un seul journal, je fais une copie de celui-ci ici. (Nota Bene : dans la liste des signataires, on trouve un Dai Sitje (sic) qui doit sans doute être Dai Sijie, en attendant correction dans le journal).
Si je fais mienne critique « cette vision d'une francophonie sur laquelle une France mère des arts, des armes et des lois continuait de dispenser ses lumières, en bienfaitrice universelle, soucieuse d'apporter la civilisation aux peuples vivant dans les ténèbres », je trouve en revanche déplacée, comme une vengeance malsaine des temps où l'auteur était « évacué » par le linguiste et l'exégète, croit-on, cette naïve croyance d'une libération de « l'ère du soupçon » — comme si la naissance de cette littérature-monde en français se faisait en toute hâte sur le cadavre du Nouveau Roman et du structuralisme (ou comme si le Tzvetan Todorov de la réaction ventriloquait une Nancy Huston dans l'action...).

Pour une "littérature-monde" en français
in Le Monde des livres du 15 mars, paru le 16.
« Plus tard, on dira peut-être que ce fut un moment historique : le Goncourt, le Grand Prix du roman de l'Académie française, le Renaudot, le Femina, le Goncourt des lycéens, décernés le même automne à des écrivains d'outre-France. Simple hasard d'une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la "périphérie", simple détour vagabond avant que le fleuve revienne dans son lit ? Nous pensons, au contraire : révolution copernicienne. Copernicienne, parce qu'elle révèle ce que le milieu littéraire savait déjà sans l'admettre : le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française, n'est plus le centre. Le centre jusqu'ici, même si de moins en moins, avait eu cette capacité d'absorption qui contraignait les auteurs venus d'ailleurs à se dépouiller de leurs bagages avant de se fondre dans le creuset de la langue et de son histoire nationale : le centre, nous disent les prix d'automne, est désormais partout, aux quatre coins du monde. Fin de la francophonie. Et naissance d'une littérature-monde en français.
Le monde revient. Et c'est la meilleure des nouvelles. N'aura-t-il pas été longtemps le grand absent de la littérature française ? Le monde, le sujet, le sens, l'histoire, le "référent" : pendant des décennies, ils auront été mis "entre parenthèses" par les maîtres-penseurs, inventeurs d'une littérature sans autre objet qu'elle-même, faisant, comme il se disait alors, "sa propre critique dans le mouvement même de son énonciation". Le roman était une affaire trop sérieuse pour être confiée aux seuls romanciers, coupables d'un "usage naïf de la langue", lesquels étaient priés doctement de se recycler en linguistique. Ces textes ne renvoyant plus dès lors qu'à d'autres textes dans un jeu de combinaisons sans fin, le temps pouvait venir où l'auteur lui-même se trouvait de fait, et avec lui l'idée même de création, évacué pour laisser toute la place aux commentateurs, aux exégètes. Plutôt que de se frotter au monde pour en capter le souffle, les énergies vitales, le roman, en somme, n'avait plus qu'à se regarder écrire.
Que les écrivains aient pu survivre dans pareille atmosphère intellectuelle est de nature à nous rendre optimistes sur les capacités de résistance du roman à tout ce qui prétend le nier ou l'asservir...
Ce désir nouveau de retrouver les voies du monde, ce retour aux puissances d'incandescence de la littérature, cette urgence ressentie d'une "littérature-monde", nous les pouvons dater : ils sont concomitants de l'effondrement des grandes idéologies sous les coups de boutoir, précisément... du sujet, du sens, de l'Histoire, faisant retour sur la scène du monde — entendez : de l'effervescence des mouvements antitotalitaires, à l'Ouest comme à l'Est, qui bientôt allaient effondrer le mur de Berlin.
Un retour, il faut le reconnaître, par des voies de traverse, des sentiers vagabonds — et c'est dire du même coup de quel poids était l'interdit ! Comme si, les chaînes tombées, il fallait à chacun réapprendre à marcher. Avec d'abord l'envie de goûter à la poussière des routes, au frisson du dehors, au regard croisé d'inconnus. Les récits de ces étonnants voyageurs, apparus au milieu des années 1970, auront été les somptueux portails d'entrée du monde dans la fiction. D'autres, soucieux de dire le monde où ils vivaient, comme jadis Raymond Chandler ou Dashiell Hammett avaient dit la ville américaine, se tournaient, à la suite de Jean-Patrick Manchette, vers le roman noir. D'autres encore recouraient au pastiche du roman populaire, du roman policier, du roman d'aventures, manière habile ou prudente de retrouver le récit tout en rusant avec "l'interdit du roman". D'autres encore, raconteurs d'histoires, investissaient la bande dessinée, en compagnie d'Hugo Pratt, de Moebius et de quelques autres. Et les regards se tournaient de nouveau vers les littératures "francophones", particulièrement caribéennes, comme si, loin des modèles français sclérosés, s'affirmait là-bas, héritière de Saint-John Perse et de Césaire, une effervescence romanesque et poétique dont le secret, ailleurs, semblait avoir été perdu. Et ce, malgré les œillères d'un milieu littéraire qui affectait de n'en attendre que quelques piments nouveaux, mots anciens ou créoles, si pittoresques n'est-ce pas, propres à raviver un brouet devenu par trop fade. 1976-1977 : les voies détournées d'un retour à la fiction.
Dans le même temps, un vent nouveau se levait outre-Manche, qui imposait l'évidence d'une littérature nouvelle en langue anglaise, singulièrement accordée au monde en train de naître. Dans une Angleterre rendue à sa troisième génération de romans woolfiens — c'est dire si l'air qui y circulait se faisait impalpable —, de jeunes trublions se tournaient vers le vaste monde, pour y respirer un peu plus large. Bruce Chatwin partait pour la Patagonie, et son récit prenait des allures de manifeste pour une génération de travel writers ("J'applique au réel les techniques de narration du roman, pour restituer la dimension romanesque du réel"). Puis s'affirmaient, en un impressionnant tohu-bohu, des romans bruyants, colorés, métissés, qui disaient, avec une force rare et des mots nouveaux, la rumeur de ces métropoles exponentielles où se heurtaient, se brassaient, se mêlaient les cultures de tous les continents. Au cœur de cette effervescence, Kazuo Ishiguro, Ben Okri, Hanif Kureishi, Michael Ondaatje — et Salman Rushdie, qui explorait avec acuité le surgissement de ce qu'il appelait les "hommes traduits" : ceux-là, nés en Angleterre, ne vivaient plus dans la nostalgie d'un pays d'origine à jamais perdu, mais, s'éprouvant entre deux mondes, entre deux chaises, tentaient vaille que vaille de faire de ce télescopage l'ébauche d'un monde nouveau. Et c'était bien la première fois qu'une génération d'écrivains issus de l'émigration, au lieu de se couler dans sa culture d'adoption, entendait faire œuvre à partir du constat de son identité plurielle, dans le territoire ambigu et mouvant de ce frottement. En cela, soulignait Carlos Fuentes, ils étaient moins les produits de la décolonisation que les annonciateurs du XXIe siècle.
Combien d'écrivains de langue française, pris eux aussi entre deux ou plusieurs cultures, se sont interrogés alors sur cette étrange disparité qui les reléguait sur les marges, eux "francophones", variante exotique tout juste tolérée, tandis que les enfants de l'ex-empire britannique prenaient, en toute légitimité, possession des lettres anglaises ? Fallait-il tenir pour acquis quelque dégénérescence congénitale des héritiers de l'empire colonial français, en comparaison de ceux de l'empire britannique ? Ou bien reconnaître que le problème tenait au milieu littéraire lui-même, à son étrange art poétique tournant comme un derviche tourneur sur lui-même, et à cette vision d'une francophonie sur laquelle une France mère des arts, des armes et des lois continuait de dispenser ses lumières, en bienfaitrice universelle, soucieuse d'apporter la civilisation aux peuples vivant dans les ténèbres ? Les écrivains antillais, haïtiens, africains qui s'affirmaient alors n'avaient rien à envier à leurs homologues de langue anglaise. Le concept de "créolisation" qui alors les rassemblaient (sic), à travers lequel ils affirmaient leur singularité, il fallait décidément être sourd et aveugle, ne chercher en autrui qu'un écho à soi-même, pour ne pas comprendre qu'il s'agissait déjà rien de moins que d'une autonomisation de la langue.
Soyons clairs : l'émergence d'une littérature-monde en langue française consciemment affirmée, ouverte sur le monde, transnationale, signe l'acte de décès de la francophonie. Personne ne parle le francophone, ni n'écrit en francophone. La francophonie est de la lumière d'étoile morte. Comment le monde pourrait-il se sentir concerné par la langue d'un pays virtuel ? Or c'est le monde qui s'est invité aux banquets des prix d'automne. A quoi nous comprenons que les temps sont prêts pour cette révolution.
Elle aurait pu venir plus tôt. Comment a-t-on pu ignorer pendant des décennies un Nicolas Bouvier et son si bien nommé Usage du monde ? Parce que le monde, alors, se trouvait interdit de séjour. Comment a-t-on pu ne pas reconnaître en Réjean Ducharme un des plus grands auteurs contemporains, dont L'Hiver de force, dès 1970, porté par un extraordinaire souffle poétique, enfonçait tout ce qui a pu s'écrire depuis sur la société de consommation et les niaiseries libertaires ? Parce qu'on regardait alors de très haut la "Belle Province", qu'on n'attendait d'elle que son accent savoureux, ses mots gardés aux parfums de vieille France. Et l'on pourrait égrener les écrivains africains, ou antillais, tenus pareillement dans les marges : comment s'en étonner, quand le concept de créolisation se trouve réduit en son contraire, confondu avec un slogan de United Colors of Benetton ? Comment s'en étonner si l'on s'obstine à postuler un lien charnel exclusif entre la nation et la langue qui en exprimerait le génie singulier — puisqu'en toute rigueur l'idée de "francophonie" se donne alors comme le dernier avatar du colonialisme ? Ce qu'entérinent ces prix d'automne est le constat inverse : que le pacte colonial se trouve brisé, que la langue délivrée devient l'affaire de tous, et que, si l'on s'y tient fermement, c'en sera fini des temps du mépris et de la suffisance. Fin de la "francophonie", et naissance d'une littérature-monde en français : tel est l'enjeu, pour peu que les écrivains s'en emparent.
Littérature-monde parce que, à l'évidence multiples, diverses, sont aujourd'hui les littératures de langue françaises de par le monde, formant un vaste ensemble dont les ramifications enlacent plusieurs continents. Mais littérature-monde, aussi, parce que partout celles-ci nous disent le monde qui devant nous émerge, et ce faisant retrouvent après des décennies d'"interdit de la fiction" ce qui depuis toujours a été le fait des artistes, des romanciers, des créateurs : la tâche de donner voix et visage à l'inconnu du monde — et à l'inconnu en nous. Enfin, si nous percevons partout cette effervescence créatrice, c'est que quelque chose en France même s'est remis en mouvement où la jeune génération, débarrassée de l'ère du soupçon, s'empare sans complexe des ingrédients de la fiction pour ouvrir de nouvelles voies romanesques. En sorte que le temps nous paraît venu d'une renaissance, d'un dialogue dans un vaste ensemble polyphonique, sans souci d'on ne sait quel combat pour ou contre la prééminence de telle ou telle langue ou d'un quelconque "impérialisme culturel". Le centre relégué au milieu d'autres centres, c'est à la formation d'une constellation que nous assistons, où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l'imaginaire, n'aura pour frontières que celles de l'esprit.
Liste des signataires : Muriel Barbery, Tahar Ben Jelloun, Alain Borer, Roland Brival, Maryse Condé, Didier Daeninckx, Ananda Devi, Alain Dugrand, Edouard Glissant, Jacques Godbout, Nancy Huston, Koffi Kwahulé, Dany Laferrière, Gilles Lapouge, Jean-Marie Laclavetine, Michel Layaz, Michel Le Bris, JMG Le Clézio, Yvon Le Men, Amin Maalouf, Alain Mabanckou, Anna Moï, Wajdi Mouawad, Nimrod, Wilfried N'Sondé, Esther Orner, Erik Orsenna, Benoît Peeters, Patrick Rambaud, Gisèle Pineau, Jean-Claude Pirotte, Grégoire Polet, Patrick Raynal, Jean-Luc V. Raharimanana, Jean Rouaud, Boualem Sansal, Dai Sitje, Brina Svit, Lyonel Trouillot, Anne Vallaeys, Jean Vautrin, André Velter, Gary Victor, Abdourahman A. Waberi.
Fin mai sera publié chez Gallimard : Pour une littérature-monde, un ouvrage collectif sous la direction de Jean Rouaud et Michel Le Bris.»

jeudi 15 mars 2007

Et de cette jubilation le retour même

J 'ai entendu qu'on voulait faire à l'école des leçons de mots, et décréter des listes annuelles de vocabulaire imposé. Ce n'était donc pas le cas ? Voilà qui m'étonnerait beaucoup. En français langue étrangère (FLE), domaine que je connais un peu mieux que le français première langue, c'est en tout cas une évidence de toujours. Il y a d'ailleurs des collections de livres se référant précisément à des quantités de vocabulaire, correspondant elles-mêmes à des nombres d'heures d'apprentissage, et les manuels contiennent en fin de volume les listes de mots à retenir en priorité et dans l'ordre des leçons.
Ou bien est-ce encore un pré-électoral effet d'annonce ? Une de ces portes ouvertes dont on annonce encore le défoncement dès le lendemain du second tour ? Je ne sais...