Journal LittéRéticulaire

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mercredi 31 octobre 2007

J'ai répondu que oui, j'étais bien moi

Livres reçus et laissés au bureau (sauf un), entre la semaine dernière et hier : Henri Meschonnic, Heidegger ou le national-essentialisme, Dominique Noguez, Lénine Dada, Éric Chevillard, Sans l'Orang-outan, et quelques autres dont je parlerai plus tard. Il y avait aussi les dévédés du Procès de Nuremberg. De la suite dans les idées.

Bonne matinée de travail. Déjeuner de n'importe quoi (il faut finir des choses dans le frigo). Film en dévédé avant de rendre diverses choses à la médiathèque de l'Institut, c'est Ce Jour-là (Raoul Ruiz, 2002) — grosse surprise ! Je ne savais rien de ce film et l'ai donc reçu avec impact maximum, très positivement. Je pensais que Bienvenue en Suisse de Léa Fazer (2004) était assez critique sur la Suisse, mais Ruiz allait déjà beaucoup plus loin dans le caustique, sans colère ni hystérie, avec au contraire une immense retenue pour rester dans ce surprenant cadre narratif sur les bords de la folie et du crime.

Promenade à pied pour rejoindre T. près de Jimbocho, où l'on traîne un peu dans des boutiques de matériel de randonnée. C'est qu'on part demain matin pour quatre jours dans les montagnes de Nagano !

Après le dîner, Sartre, l'âge des passions sur TV5 Monde (1ère partie, Claude Goretta, 2006), reconstitution avec de l'exact, mais cinématographiquement entre moyen et mauvais, malgré un Podalydès superbement affublé du fameux strabisme.
Cependant la surprise est venue d'ailleurs. C'est que pendant le film un courriel arrive d'une personne dont je reconnais tout de suite le nom, une amie que je n'ai pas vue depuis près de vingt ans, de l'époque où je faisais du chinois à Paris 7. Elle était en train de regarder ce film (sans savoir que moi aussi) et puisqu'il était question de Sartre, écrira-t-elle après, elle avait pensé à moi (je ne sais comment je dois le prendre...), puis avait cherché dans le réseau et envoyé un courriel à tout hasard, auquel j'ai répondu que oui, j'étais bien moi.

Sac à dos à finir.
Demain lever aux aurores.
Ne sais si connection possible, donc éventuelle fermeture jusqu'à dimanche.

mardi 30 octobre 2007

Récupérer un pays propret

Une journée de cours et après c'est le festival de l'université — c'est-à-dire pas d'autres cours cette semaine.
Interruption du serveur pendant au moins deux heures, ce matin, mais rétablissement de l'accès avant le cours dans lequel j'utilise un blog pour la conversation (on est quand même à la merci de la panne). Pédagogiquement parlant, ça marche très bien : après les commentaires écrits qui peuvent être commentés oralement en classe, on en est à la rédaction de billets par chaque étudiant, avec insertion de liens pour présentation orale en classe. Une étudiante a présenté aujourd'hui en français une page sur le dialecte de Nagoya (en japonais), c'était savoureux.

Dans le train du retour, écoute suite et fin des émissions sur la République de Weimar. La troisième émission était plus culturelle. Nombreuses interventions sur la littérature, le cinéma, le théâtre. Stupéfiant foisonnement de création dans cette Allemagne en apparence libérée de l'impérialisme mais plombée par la défaite et la dette. Tout le monde connaît des noms comme expressionnisme, futurisme, mouvement Dada, Bauhaus. Le modernisme et la modernisation sont culturellement orientés vers l'individu, pour un individualisme qui accompagne d'ailleurs la production économique. Mais sous ces agitations visibles, les forces conservatrices qui craignent par dessus tout cette libération des masses se développent et s'organisent, elles aussi, agitent un pays en proie à une hyper-inflation, promeuvent la peur, les milices... pour canaliser cette force des masses dont l'existence est rendue inévitable par l'industire, la concentration urbaine et les médias.
Le plus étonnant est quand même d'entendre que les aristocrates réactionnaires, nostalgiques de l'ancien régime, auraient laissé monter le prolo et vulgaire Hitler qu'ils n'invitaient pas à leur table pour qu'il fasse le sale boulot que leurs mains trop blanches leur interdisaient de faire, en pensant qu'ils pourraient toujours stopper sa carrière et récupérer un pays propret. Mauvais calcul, visiblement.

T. revient juste après moi des obsèques de la cousine paternelle, son avion avait un peu de retard. Elle rapporte une moisson de nouvelles connaissances, cette branche campagnarde de la famille ayant sciemment été délaissée par sa mère qui ne jurait que par Ginza : les enfants, petits-enfants, cousins, neveux et nièces de la disparue et des trois autres personnes âgées que nous avions rencontrées en 2005 et 2006.
Elle rapporte aussi des remarques personnelles sur la culture de la péninsule de Kinusaki. Le plus surprenant pour elle, raconte-t-elle, était la cérémonie de la crémation. À Tokyo, pour son père, nous l'avions vécue d'une façon organisée pour l'ordre symbolique et par la prestation de service. Des employés des pompes funèbres faisaient tout pour nous, jusqu'au moment du transfert des restes d'ossements qui avaient été mis en tas par l'un d'entre eux.
À Kunisaki, le dispositif est plus réaliste et il implique. C'est le fils aîné qui doit appuyer sur le bouton pour lancer la crémation (ce qu'il fait en demandant pardon à sa mère). Puis, lorsque les restes sont sortis du four, ils ont encore la forme exacte du corps de la défunte, dont la vision s'impose à la famille réunie — épreuve de réalité, de la réalité de la mort, qui peut — peut-être — permettre à la majorité des vivants de bien comprendre — concevoir — que cette personne n'est plus, toute aimée qu'elle ait été, au point que l'idée de sa  mort ait paru jusqu'ici inconcevable. Si prendre avec des baguettes un morceau d'os provenant d'un tas informe est déjà assez pénible, qu'en est-il s'il faut prélever ce morceau dans la forme du corps ? Et de voir cette forme progressivement disparaître tandis que chacun son tour en retire un os pour le déposer dans l'urne ?

Ce soir ou Jamais du 25. Je n'en vois que l'entretien avec Alain Badiou qui sort De quoi Sarkozy est-il le nom ?
Un bien beau titre. Et des propos — je ne cite pas tout — qui me rappellent Weimar, mais ça doit être une coïncidence...
« Les opprimés, de façon générale, n'ont qu'une seule arme. C'est leur discipline. Ils n'ont rien. Ils n'ont pas l'argent, ils n'ont pas les armes, ils n'ont pas le pouvoir, la seule force qu'ils puissent avoir, c'est celle de leur organisation et de leur discipline.»
Alors, de quoi Sarkozy est-il le nom ?
« Je pense qu'il est le nom d'une société qui a peur, en effet, et qui demande qu'on la protège. Je sens dans cette société la demande d'un maître protecteur qui, justement, sera aussi capable d'user de violence contre ceux dont on a peur. Cette peur vient à mon avis de ce que la France, après une longue histoire glorieuse, est aujourd'hui une puissance moyenne, dotée de privilèges et de richesses considérables, mais c'est une puissance moyenne dans un monde qui est dominé par des colosses émergents comme la Chine ou l'Inde ou des puissances considérablement plus fortes comme les États-Unis. Et par conséquent, l'avenir de la France est incertain. Nous ne savons pas, le peuple français ne sait pas où va ce pays. Il sait qu'il a un grand passé mais il doute qu'il ait un grand avenir. Et cela crée, en effet, un sentiment de peur, un sentiment de refermement, un sentiment de protection, et Sarkozy est un des noms de ce phénomène. Le vote pour Sarkozy est une demande de protection.» (Alain Badiou, entretien avec Frédéric Taddeï, Ce soir ou Jamais, France 3, le 25 octobre 2007)

lundi 29 octobre 2007

Du passé tourné haineux vinaigre

Matinée de préparation, pour T., avant de partir dans la péninsule de Kunisaki, où nous comptions retourner pour des vacances nature & vélo. Ce sera famille et tombeaux. On ne choisit pas toujours ses thèmes de voyage. Pour ne pas perdre de temps, on déjeune rapidement au Saint-Martin. Oui, encore.
Il fait carrément chaud. Ça sent comme au printemps. On se doute que ça ne va pas durer, que c'est la queue du typhon.

Parti à mon tour, dans la rue, le shinkansen, le métro, plus de deux heures et demie, j'écoute attentivement Weimar 1 et Weimar 2 (Surpris par la nuit sur la République de Weimar, en trois parties, du 16 au 18 octobre) revenant en arrière quand il arrive que mes yeux se ferment ou que mon attention décroche quelques dizaines de secondes. Ma connaissance de cette période historique de l'Allemagne est quasiment nulle et j'apprends énormément de choses, en particulier les conditions d'accès au pouvoir d'Hitler.

Aussitôt arrivé, j'empoigne mon sac de sport et Un Livre blanc. Je file à ma séance de transubstantiation. Comment appeler autrement ce phénomène qui consiste à ingurgiter des mots, des fragments mélodiques, des pièces de sens, et à exuder de l'eau, brûler de la graisse, rejeter des toxines. D'autant que le plaisir de retrouver l'errance réticulaire, façon Carte muette, cette fois épurée de toute diégèse, me fait entrer profond dans l'esthétique littéraire des zones — non sans me souvenir d'un autre, « las de ce monde ancien », « que les fenêtres observent » et qui regarde « ces pauvres émigrants »... Que Vasset ait eu Apollinaire en tête, tangentiellement, je l'ignore, mais je le remercie de l'avoir fait revenir d'un siècle à la mienne. Et cela me lave tout à fait du mauvais souvenir  de ses Bandes alternées.

« Au bout de deux mois, j'avais complètement abandonné l'idée de faire apparaître la moindre parcelle de merveilleux : les blancs des cartes masquaient, c'était clair, non pas l'étrange, mais le honteux, l'inacceptable, l'à peine croyable : des familles campant dans la boue en pleine ville et des hommes qui, comme à La Courneuve, sous l'A1, devaient aller arracher aux obstacles des parcours de santé avoisinant des rondins pour alimenter leur feu l'hiver. [...] » (Philippe Vasset, Un Livre blanc, Fayard, 2007, p. 22-23)

« Mais lorsque j'ai voulu synthétiser toutes les informations rassemblées, les phrases ont refusé de s'agencer en argumentaire : mes textes n'expliquaient rien, ne racontaient aucune histoire, et laissaient même transparaître par endroits une fascination difficile à assumer pour ces existences portées jusqu'à l'extrême public, ces patientes appropriations d'un coin de rue, d'un trottoir, et ces vies dissolues dans le mouvement et le passage. J'ai vite compris que jamais je n'arriverais à dénoncer quoi que ce soit, préférant la confusion à la clarté, m'y prélassant même, et retardant le plus possible le moment où il faudrait choisir mon camp et cesser d'être transparent, sans poids ni place.» (Ibid., p. 24-25)

Vinteix m'écrit et je (te) (lui) réponds publiquement sur deux points. Tout d'abord, la convention de protection sociale signée entre la France et le Japon. J'avais noté cela le 22 février dernier, avec un lien dans les pages de l'Ambassade, article disparu, un autre étant ici, ou ici aux Finances (on admire le beau « Vandredi »). Enfin, voici, retrouvé, le texte officiel.
Et tu fais bien de me recommander, cher ami, — c'est le second point — de voir Alain Robbe-Grillet en entretien dans Ce soir ou Jamais de mercredi dernier — le seul que je n'avais pas encore vu. Ces soirs ou Jamais, ces deux dernières semaines, m'ont beaucoup intéressé, mais à chaque fois, au moment du JLR, soit je ne voyais pas quoi en dire sans revoir et citer, ce que je n'avais pas le temps de faire, soit ça me sortait même complètement de la tête, tant elle était ailleurs. Sachant à regret, à me relire, que le retard accumulé serait fatal à ce que je pouvais encore avoir à en dire.
Robbe-Grillet, c'est comme si je l'avais anticipé le 18... Ça me fait très plaisir de le voir en pleine forme, ne se laissant pas mener en bateau : oui, Aristote pose pour l'éternité l'articulation catharsis / mimesis, lieu où dérapent les esprits censeurs, qui voient en réalité ce qui était écrit en fantasme — et qui méritent donc, eux, d'aller en prison. Ce qui est bien différent des photos, rappelle ARG, pour lesquelles il a bien fallu que des modèles posent. Je ne tiendrai pas compte de son ignorance de l'internet, bien normale, pour me souvenir surtout de sa sortie, faisant rasseoir Taddeï pour lui dire que « pas du tout », la masturbation n'est pas une addiction, ce que reprendra admirativement Jean-Didier Vincent dans la suite du débat. Enfin, j'apprends avec tristesse que les beaux différends théoriques ont du passé tourné haineux vinaigre chez Sollers, dans ses mémoires« âneries », pour ARG, d'un « clown » « comique ».

dimanche 28 octobre 2007

Très vieille pomme de la campagne rizicole

Certaines nuits à parler, à défaut de dormir, on ne sait plus si l'on joue avec les blancs ou avec les noirs. Les couleurs s'inversent quand on perd des illusions. Mais les perd-on vraiment ? Cause ou coïncidence, dehors le typhon déploie tous ses talents : pluie, vent, sifflements divers. De la grosse tourmente.

Forcément, on se lève tard. Et tout est nettoyé. Peut-être pas dans nos têtes, mais dehors c'est grand soleil. Comme toujours, derrière un typhon. Rangement, ménage, lessive, pas le temps d'ouvrir un livre, ou même une page web que c'est déjà midi. Je nous relève le moral avec la sauce des pâtes et T. renchérit grâce à de bonnes nouvelles académiques trouvées en ligne. J'écoute Stiegler, chez Fauré, avec intérêt mais avec peu de profit, aujourd'hui. Comme si je savais ou pensais déjà ce qu'il dit, à peu près.
Pendant qu'elle est à son ordinateur, T. réserve deux places de cinéma à Roppongi pour quatre heures.
Sortons à trois heures — j'ai justement fini de paramétrer un blog mériméen fermé (pour un groupe de travail). Il fait encore grand soleil quand on débouche à Azabu-Juban pour remonter tranquillement vers la tour, puis nous laisser porter par les escalators et aller retirer nos billets à une borne, dans le hall d'entrée du cinéma (avec un code donné à la réservation et notre numéro de téléphone).
Le film ? Comme T. aime bien Jodie Foster et qu'on a besoin de cours de vengeance, c'est The Brave One (Jordan, 2007). Plus fin que je ne l'avais craint. Trop de musique psychologique, comme d'habitude. Mais belle thématique de la voix, de la prise de son ou d'image. Le crime enregistré prend une autre dimension (pour réécoute douloureuse, découverte d'indices, diffusion ultérieure sur téléphone portable) dans une histoire qui convoque dans sa trame-même vidéo et vidéo-surveillance, radio, micro, téléphone, sans oublier quelques tours homériques comme s'appeler « Personne », être reconnu à la fin par le chien perdu au début, etc.
En redescendant vers le métro, T. m'attire dans un restaurant de sobas paraît-il très connu, Naga Saka Sara Shina, où elle allait enfant, adolescente, étudiante, bref, qu'elle adore. Et c'est très bon ! (Même si là, maintenant, en écrivant, j'ai faim...)

De retour à la maison, je constate que le blog collectif fonctionne. C'est encore une bonne nouvelle. Mais... Tiens, il y a un message téléphonique ! Hélas, c'est l'annonce du décès d'une cousine par alliance, à Oita, dans le nord de l'île de Kyushu, une mamie de plus de quatre-vingts ans, cordiale, joviale, ridée comme une très vieille pomme de la campagne rizicole du Japon profond mais pas étonnée quand on sort un appareil photo miniature ou un ordinateur portable pour lui montrer des photos de son cousin, le père de T. — qu'elle vient à son tour de rejoindre. T. va donc faire l'aller-retour demain et après-demain, en avion, pour assister aux cérémonies.
Je vais chercher une photo d'elle.

samedi 27 octobre 2007

Ghrrr@°#§!!!... Dans le cambouis

Après rapide relecture du chapitre III hier soir, rédaction des notes de cours ce matin, de six à huit. À la fin du chapitre II, on pourrait croire que L'Étranger s'achève déjà. Une routine semble reprendre, le choc du deuil est absorbé par la petite vie banale d'un employé qui ne veut pas faire de vague. Au travail comme en ville, tout roule comme avant, comme toujours. C'est au retour chez lui que Meursault va entrer sans le savoir dans son destin. Pour ça, Camus le (et nous) met face à un diptyque de dépendances névrotiques : Salamano et son épagneul, Sintès et sa Mauresque. Le parallèle est effrayant, d'autant qu'uni par le sang : la rouge du chien et les croutes de Salamano d'un côté, le boudin, le vin et le sang des taquets de Sintès de l'autre. Si quelques lecteurs peuvent voir que le rouge est mis, Meursault ne perçoit en revanche aucun signal d'alarme et tombe droit dans le panneau. Sintès l'embobine avec sa logique de l'honneur viril, de la tromperie avérée (Ah ! le bel euphémisme que d'avoir « trouvé » un billet de loterie et une indication du mont-de-piété, quand il faudrait dire « fouiller », sans doute) et de la punition à soigner. Mais qui ne voit ces méthodes de proxénète !? Ce langage biaisé du machisme !? La manipulation d'un voisin naïf !?

Le typhon est sur nous. Il n'y a rien à faire pour l'éviter. Ça durera encore la journée. Quelques étudiants en ont profité pour ne pas se lever. Qu'à cela ne tienne, le cours est tout de même bien animé.
Et suivi d'une grande animation de l'Institut puisque c'est le jour de la vente de livres d'occasion. Les bibliothèques de l'Institut et de la Maison franco-japonais ainsi que la librairie Omeisha désherbent, comme aiment à dire les bibliothécaires... Je trouve Œuvres d'Édouard Levé (2002), Carnets d'une soumise de province de Caroline Lamarche (2004), neufs, ainsi que trois Hervé Guibert en poche occasion, La Mort propagande (1977), Des Aveugles (1985), Le Paradis (1992), et, qui vient d'arriver à la librairie, le dernier Modiano.

Déjeuner au Saint-Martin. Là aussi, peu de clients qui ont bravé les éléments pour se nourrir. Pourtant...

Je passe le reste de la journée à installer une nouvelle version de WordPress. Ghrrr@°#§!!!... Dans le cambouis, comme dit François.
Changement d'adresse (Emmanuel Mouret, 2006) pour me distraire. Un peu niais, au premier abord, mais assez intéressant. On sent des clins d'yeux à la Nouvelle Vague (Tous les garçons s'appellent Patrick, Antoine Doinel au lit, de la timidité rhomerique, etc.). De naïfs et bétas, les personnages deviennent attachants. On aurait envie de les revoir en allant au café du coin ou à la boutique de photocopies.

vendredi 26 octobre 2007

Des pions les cachent

Tout dévoué à la dame, le cavalier creuse sous l'échiquier.
Des pions les cachent.
Il ira mettre une bombe sous le camp adverse.
Elle allumera la mèche.

*  *
*

T. est partie sous la pluie battante pour un rendez-vous avec son directeur de recherches. Il s'agit de mieux préparer la demande de subvention pour l'an prochain et d'éviter qu'entre temps données et idées ne soient pillées — il semble qu'il y ait des velléités. La Fronde pas morte... Tant mieux ! Pendant ce temps, je reprends ma sélection d'ouvrages dans Gallica 2, pose des signets (ça va tellement vite ! Oui, j'ai déjà un profil, il faudra que j'y revienne), puis je cherche une solution wiki pour un projet en cours, corrige des copies, déjeune en vitesse et file aussi, entre deux averses, au centre de sport où nous devons nous retrouver.
Là, pauvre petit être humain peinant à suer sur une machine déréglée qui ramène à zéro la résistance des pédales parce qu'elle croit que le cœur bat à 150, je n'en lis pas moins, tutoyant les cimes, celui qui m'étonne et m'enrichit le plus ces dernières années :

« Partant de là, de ce socle solide qu'est l'intégration en soi d'une infériorité par rapport à l'espèce humaine dominante, on peut relever dans le post-exotisme une certaine décontraction par rapport au discours sur l'espèce. Je dis espèce pour éviter le plus possible la confusion avec un discours sur la « race », un discours racialiste ou ethniciste qui est aussi abordé, et même abordé de front dans de multiples livres (Rituel du mépris, Le Nom des singes, Dondog, en particulier), mais qui n'est pas ici la question. Je dis espèce pour bien parler de l'humanité en général. Le seul fait de s'en dissocier légèrement, en se réclamant d'une sous-espèce, permet d'avoir un point de vue critique plus simplement exprimable. Un point de vue plus naturellement ironique et négatif. Se réclamer du statut de sous-homme permet immédiatement de renvoyer à l'histoire du XXe siècle : en premier lieu, à l'idéologie nazie qui a, c'est le moins qu'on puisse dire, largement et durablement influencé la pensée de l'espèce. En second lieu, aux pratiques et à la pensée coloniales, post-coloniales et impériales, qui continuent à s'épanouir et à prospérer en ce début déjà bien engagé du XXIe siècle. En troisième lieu, à la position des zeks, réfugiés, sans-papiers et prisonniers de camps du passé ou de camps contemporains (un lien physique est alors établi avec les surnarrateurs emprisonnés du post-exotisme). En quatrième lieu, à la position des miséreux qui forment la majorité de la population humaine depuis toujours.
Se placer en retrait, d'une certaine manière en retrait génétique, permet de regarder plus exactement le désastre historique, social et politique dans lequel se meut aujourd'hui l'ensemble de l'espèce. En retrait génétique, il n'est plus question d'écriture, d'appartenance ou non à tel ou tel courant internationaliste, plus question de posture d'artiste, ni même de mécontentement ponctuel concernant tel ou tel aspect des conflits qui agitent le monde : c'est tout naturellement l'humanité en tant que groupe étrange qui est observée et critiquée. Le discours est alors plus décontracté (je tiens aujourd'hui à ce terme) : on peut condamner l'évolution historique en disant tout simplement qu'elle est répugnante. On peut jouer avec l'imaginaire des révolutions ratées les unes après les autres. On peut porter sur les humains un regard défavorable et las. En occupant une position qui se réclame de l'infériorité, on peut, finalement, être pessimiste sans rejoindre en quoi que ce soit les écoles de pensée pessimiste, en général occidentales et en général liées à l'élitisme et à des pratiques ou des théories réactionnaires (on est alors tout à fait en dehors de ce débat).»  (Antoine Volodine, « Tout ce qu'on voudra mais pas homme » / Propos recueillis par Anne Roche, Europe, 940-941, août-septembre 2007, p. 236-237)

On sort légers et lavés — il pleut de plus belle — avec une envie... Vite ! un taxi ! Café et gâteau chez Demel, à Harajuku. Une merveille, cet endroit, et tellement discret. On reprend d'un coup d'un seul tout le poids qu'on venait de perdre. En se disant que ce soir, on mangera léger. (Ce qu'on fera en effet.)

En première page des journaux ce matin, il y avait la faillite de l'école Nova. Retentissant ! Un vrai beau gâchis. Plus de 40 milliards de dettes (en yens) et en caisse plus de 40 milliards de cours payés d'avance... Mais, selon la loi, le remboursement des dettes passe avant celui des clients, qui ne sont donc pas près de revoir leur argent. Ils pourront toutefois aller protester — en anglais, en français, etc. — aux côtés de leurs profs sans salaires.

jeudi 25 octobre 2007

Le crevant dans la baignoire

Soudain, avant-hier, en regardant une connerie à la télé, je me suis souvenu qu'à Orly, le 30 août dernier, commençant à manœuvrer ma Peugeot 407 dans le parking du loueur, acharné à tirer le manche à moi, acculé devant un pylone, je m'étais écrié — T. pliée de rire : « Y'a pas de marche arrière ! »
Non pas que je ne trouvais pas la marche arrière, mais qu'il n'y en avait pas. Ce qui me parut tout de même fort peu probable dans la seconde suivante. Je suis descendu de voiture pour demander au bureau, où l'on m'a dit qu'il fallait faire le mouvement en soulevant le collier du manche...

Beaucoup de courrier, aujourd'hui. Surtout pour Orléans.
Sortie en fin d'après-midi, pour marcher deux trois kilomètres en écoutant Emmanuel Tugny aux Mardis littéraires. Parce que j'ai achevé Corbière le crevant dans la baignoire. Puis T. m'appelle pour la rejoindre à Ginza et dîner d'une bonne soupe chinoise chez Aster. Ma bonne étoile ! (Tout le reste est hors de prix.)

« Les amis voient le corps du Bossu Bitor produire ça comme une aliénation mystique de soi, comme la fiévreuse duplication d'un cheminant cahot d'être : ils voient bien ce qu'il y a d'art vrai dans cette macération au dehors. Ils voient ce qu'il y a là d'art, c'est-à-dire de signification par le corps aliéné d'un corps du monde absent du corps et qui l'aime le hantant, en convoitant la part prenable pour jamais, peut-être ; ils voient de l'art vrai se faisant.
Pas le monde littéraire, bien sûr, qui publie de la littérature, pas le devenir objet de corps, et vend de la prosodie, pas du verbe, du mètre et pas du Logos.
Et c'est tout naturellement que ce corps aliéné, que ce corps s'engendrant objet du monde dans le monde qui meurt trouve, à compte d'auteur, un premier et dernier éditeur au champ pornographique, chez les frères Glady, éditeurs et pour l'un d'entre les deux, Albéric, romancier.
    "Trop cru, — parce qu'il fut trop cuit,
     Ressemblant à rien moins qu'à lui" » (Emmanuel Tugny, Corbière le crevant, p. 100, citant Épitaphe de Tristan Corbière)

mercredi 24 octobre 2007

Devient cheval

Folle, la tour quitte son camp, traverse tout l'échiquier, devient cheval.

La cause de ces mouvements tactiques ? Qu'il est fort probable que notre dossier soit remis à l'an prochain... Hélas ! Mais rien de dramatique. Je m'exprimerai plus tard, quand ce sera déclassé.

Chère Laure, c'est beaucoup grâce à Alphonse que je t'avais contactée l'an dernier quand je cherchais des écrits sur l'intime réticulaire. Je m'associe à ta peine.
Pendant ce temps, chez Crouty, Coulis va mieux. Que dire de plus ?

*  *
*
« Opinion partiellement dissidente » !

« La Cour européenne des droits de l'homme a estimé, lundi 22 octobre, que la justice française n'a ni violé la liberté d'expression de Mathieu Lindon, ni celle de Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur, ni celle de Serge July, ex-directeur du quotidien Libération, en les condamnant pour diffamation.
Dans le roman Le Procès de Jean-Marie Le Pen, de Mathieu Lindon, édité chez POL en 1998, dont Libération avait reproduit des extraits, Jean-Marie Le Pen était qualifié par des personnages de "chef d'une bande de tueurs" et de "vampire qui se nourrit de l'aigreur de ses électeurs, mais parfois aussi de leur sang". Ces propos ont été jugés diffamatoires en 1999 et 2000 par la justice française et donc par une majorité des juges de la Cour européenne des droits de l'homme.
Mais, phénomène rarissime, quatre juges de cette cour, dont le président de la grande chambre, devant laquelle l'affaire était plaidée, ont émis une "opinion partiellement dissidente". Ils rappellent que "la liberté d'expression est le fondement d'une société démocratique". Ils attachent "un grand poids à la nature de l'ouvrage en question", un roman, et estiment que "la cour n'en a pas suffisamment tenu compte".
Ces juges n'entendent pas "endosser la position des autorités judiciaires internes, selon laquelle il ne faut pas faire de distinction en fonction de la forme d'expression utilisée". Ils ajoutent : "En avalisant — sinon en paraphrasant — le raisonnement tenu par les juridictions internes (...), l'arrêt de la cour renonce tout simplement à effectuer son propre contrôle. Il en résulte que le contrôle européen disparaît (...) ce qui s'écarte sensiblement de notre jurisprudence lorsqu'il s'agit de la critique d'hommes politiques."» (Alain Beuve-Méry, Le Monde du 23 octobre 2007)

mardi 23 octobre 2007

L'océan qui importe

Dans le journal, T. a lu qu'il y avait une grève à l'école de langue Nova. Une grève d'enseignants étrangers au Japon ! Après le scandale des tickets non-remboursables (des clients qui avaient payé d'avance des cours pour un ou deux ans, et qui ne pouvaient plus se faire rembourser — mais il faudrait que je vérifie, parce que parfois ma mémoire déforme...), l'école soi-disant fer de lance des langues étrangères il y a quelques années, l'école aux centaines de petites agences dans lesquelles des universités avaient commencé à externaliser leurs cours de langue (si, si...), cette école joviale et dynamique qui faisait partie de tous les paysages des gares japonaises... est sur le point de disparaître.
Bien que je n'aie jamais apprécié cette boîte qui sous-paye des enseignants natifs peu qualifiés en les tenant par le visa, fait une concurrence déloyale au moyen d'onéreuses campagnes de publicité et, le pire, donne des idées de management des langues étrangères jusque dans les ambassades et les instituts, je ne me réjouis pas du chômage et de la précarité qui menacent nombre d'enseignants d'errer bientôt sur le pavé nippon. D'autant qu'une autre boîte la remplacera...

Maintenant que j'ai des lunettes de vue, je peux lire dans le train des livres en japonais avec des furiganas. Et donc chercher dans le dictionnaire des mots que je suis content d'apprendre, que je répète... en sachant que je n'en retiendrai qu'un sur cinq.
Quand je fais du japonais, j'ai souvent l'impression de vouloir vider un océan avec un dé à coudre. Cependant, depuis quelques temps, je comprends qu'en japonais comme en tout, ce n'est pas vider l'océan qui importe, c'est soigner son mouvement de dé.

L'autre jour, j'ai appris avec amusement qu'à Kyoto Éric m'a piqué mon prof de japonais.
Possibilité d'aller voir ça de près mercredi prochain...

En cours de conversation, parmi divers sujets, on parle de la sieste. Un vrai tabou, dans un pays où tout le monde est chroniquement fatigué. Mais prenez un professeur qui passe dans un couloir. Il ne vous dira jamais qu'il n'a rien à faire. Même si ce n'est pas vrai, il vous dira toujours qu'il est très occupé — et en général c'est vrai.

lundi 22 octobre 2007

Ils seront fiers, ils iront

Pour une fois, bille en tête, je cite et contresigne Pierre Assouline :
« [...] Sous l’influence d’Henri Guaino, ce type dangereux qui lui sert de plume et de conseiller, et qui lui a déjà pondu un discours affligeant aux Africains pour leur expliquer leur incapacité fondamentale à entrer dans l’Histoire, le chef de l’Etat a commis l’erreur non seulement d’instrumentaliser une mémoire et une tradition qui lui sont étrangères (pas la moindre impasse Guy Môquet à Neuilly mais un boulevard Maurice Barrès, ce qui n’est pas pour déplaire à M. Guaino qui se dit justement “de sensibilité barrésienne”) mais aussi la maladresse de l’incarner personnellement. Ce qu’il fait systématiquement en toutes circonstances au risque de se voir renvoyer à la figure une initiative louable dans son principe mais qui se métamorphose par sa faute en réflexe antisarkozyste. Cette fois, c’était une fois de trop. [...] »
J'ai vu Guaino au 20-Heures d'hier, sur ce sujet. C'est en effet, derrière sa mine presque timide, sourire pincé, clignant des yeux, bégayant presque, un des individus qui (me) laisse une des plus désagréables impressions qui soit. Et ce n'est pas la première fois.
Ce qu'ils veulent, derrière tout ça, c'est des petits Français prêts à se sacrifier pour leur chef, sans réfléchir.
Ils auront de l'émotion, ils seront fiers, ils iront.

Pour le reste, j'ai trop la tête dans le guidon (du gros dossier) pour continuer. Je complèterai demain...

*  *
*

Oui, j'en étais resté à l'essence des jours...
Habituellement liquide ou vaporeuse. Mais hier, tout à fait solide, nous a-t-il semblé, tant T. et moi nous sommes arc-boutés de concert sur la cohérence globale de notre dossier, bouchant les failles conceptuelles, réduisant les longueurs techniques, nous mettant à la place d'un jury (honnête) pour débusquer ce qui serait obscur ou injustifié — c'est qu'il faut budgéter annuellement jusqu'aux cartouches d'encre et aux dévédés vierges !
Jusqu'au découragement, vers 2 heures du matin, en voyant les formulaires encore à remplir sur des pages web hyper sécurisées...
Encore des cheveux blancs d'ici vendredi.

dimanche 21 octobre 2007

Ma princesse au rouet non encore piquée

Pendant ce temps, en France, au nom de l'identité française, on incarcère des femmes enceintes et des bébés. Le fascisme progresse. Que faire ? Le redire. Que ça circule. Pour que ça s'arrête. Ce n'est pas la peine de nous faire des reportages alarmistes sur la Suisse qui vire à l'extrême. Journalistes français, parlez aussi de ça dans votre pays, n'ayez pas peur !

Christine + Chloé + Phil = le Mauche dans ma prochaine commande. (Sans même parler de François. La convergence des avis positifs l'emporte sur mon impression mitigée avec deux bouts de citation, sans doute parce que le tout n'est pas (que) la somme des parties...)

Il y en a qui font de l'excellent boulot en silence et d'autres qui racolent dangereusement. Encore un billet comme ça, Léo, et je me désabonne ! (Fort à parier que tu t'en foutes... En plus, il n'y a pas que Léo chez Léo...)

Incroyable ! Je suis entré dans une banque un dimanche ! Et pas pour un retrait à une machine...
T. et moi avions rendez-vous avec un être humain à 10 heures dans une banque d'Ichigaya pour discuter d'un éventuel crédit d'achat de maison ou d'appartement. À l'énoncé de notre nom, le planton des machines automatiques nous a fait passer derrière le rideau de fer et escorté jusqu'à l'ascenseur. Notre rendez-vous avec une accorte conseillère a duré une heure et nous avons planifié, sans rien décider, ce que nous pourrions acheter à Tokyo ou à Nagoya — les deux options sont devant nous et nous sommes, au milieu, comme l'âne de Buridan.

Midi au chien de Shibuya, je rejoins Véronique P. et Laurent G., de passage au Japon pour trois semaines. Ne les connaissant pas encore, T. a préféré ne pas trop se déconcentrer du dossier en cours de rédaction. Nous déjeunons tous les trois au Café bleu, dans Mark City. Bon service des garçons sympathiques et excellentes pâtes, bien aillées... Comme il fait grand soleil, dans les 25 °C, nous marchons ensuite, toujours devisant de la France ou du Japon, des situations et des gens que nous connaissons, de Shibuya à Harajuku, en passant par Dogenzaka, le haut de la NHK, les grandes allées piétonnes avant le stade Kenzo Tange, animées par un dynamique marché bio, des groupes de rock en mini-concert sur quatre mètres de trottoir, un parcours de prévention routière pour enfants survêtus de vert pomme, des stands d'organisations non-gouvernementales désertés, d'odorantes baraques de saucisses et de nouilles, jusqu'aux très assidus clones japonais d'Elvis se trémoussant en dehors du rythme, toujours près de l'entrée du parc. Une bien belle promenade.
Je laisse mes amis à l'entrée du grand temple Meiji Jingu pour aller retrouver ma princesse au rouet non encore piquée.
Soirée travailleuse.

samedi 20 octobre 2007

En général, il cherchait le sucre

De six à huit, élagage des notes de cours (en général, j'ai toujours de quoi tenir un siège de trois jours...). On ira de la discussion avec le directeur de l'asile de vieillards jusqu'au commencement de la nuit de veille, puis du début du chapitre II au réveil Marie partie. Suffisant pour voir comment le texte installe : du hiérarchique social qui casse l'élan naturel (Légion d'honneur, yeux clairs, main retenue), la récurrence déjà de la lumière blessante — car éclairant une obscure culpabilité de toujours : « De toute façon, on est toujours un peu fautif (Albert Camus, L'Étranger, chap. II, p. 35), mais aussi, en contraste après tous les malentendus de Marengo, la possibilité, dans la quasi nudité dans l'eau, d'une relation naturelle, animale presque, sexuelle assurément, qui soit vi(v)able (l'amour qui sauve ? — la bouée qui sauve ?).

Déjeuner au Saint-Martin, encore en terrasse. On n'aurait pas cru ça hier, avec toute la pluie qu'il est tombé. On revoit les amis à qui British Airways n'a toujours rien renvoyé de ce qu'ils leur ont perdu au début de l'été. La personne que T. avait contactée lors de mon cas de 2006 semble encore faire preuve d'efficacité puisque T. a reçu des nouvelles plutôt positives, mais que les ci-devants n'ont pas reçues parce que leur anti-spam a dû les détruire... Ça avance, ça va avancer. Alors qu'ils n'y croyaient plus du tout, eux.

Passons à la médiathèque de l'Institut où j'emprunte deux films et la revue Europe d'août-septembre sur Blanchot et sur Volodine.
Volodine qui disait l'autre jour à Veinstein qu'enfant il avait rencontré Blanchot dans la cuisine d'une amie de ses parents. Chez qui Blanchot venait. Il cherchait le sucre. Enfin, dans la cuisine, une fois, Blanchot était entré pour chercher du sucre, le petit Volodine y était, qui ne s'appelait pas encore comme ça. Ça peut arriver à tout le monde. Mais peut-être qu'on peut dire aussi que dans la vie, en général, il cherchait le sucre, Blanchot.

T. a des coups (de téléphone) à donner, pour des conseils de finalisation du dossier à rendre vendredi. Un collègue à Kyoto, un autre à Tokyo. Moi, je m'équipe en cycliste et file dans le vent vers Akihabara, pour exploration d'une dizaine de magasins à la recherche des nouveaux modèles d'ordinateurs portables et de bureau, d'imprimantes. Deux kilos de catalogues plus tard, je rentre en passant par le Seijo Ishii de Korakuen pour un bon camembert — on ne peut vivre que d'intellect. Et quelques photos du ciel. J'ai trouvé une impressionnante quantité de chantiers de démolition et de construction, dans Akihabara. Dans deux ou trois ans, je ne serai pas étonné qu'une grande partie de toutes ces petites boutiques de composants informatiques viennent à disparaître. Et que ne reste que des poids lourds comme le Yodobashi Akiba. Parmi les magasins visités, c'est d'ailleurs le seul à avoir un espace dédié aux imprimantes professionnelles — une bonne quarantaine de modèles. Là, je dis bravo.
Une fois devant mon ordinateur, je complète mon budget en allant chercher les prix des modèles d'appareils souhaités.
Premier nabe de l'automne (chou, navet, carotte, ailes de poulet). Autour du plat fumant, ni télé ni film ni radio : à l'omniprésence des rires et des ballons, panem et circenses, nous opposons notre opiniâtre tri de mots et de sens pour qu'un dossier soit parfait et pris.

vendredi 19 octobre 2007

De l'arbitraire mais tant pis

Beau billet, mi-caustique mi-désabusé, de Marc Villemain.

Comme je l'aurais fait dans un magasin, je suis allé écouter sur Youtube quelques morceaux du dernier Radiohead, In Rainbows, l'album (si on peut encore dire comme ça) qui fait parler de lui par sa vente web et son prix au choix. Après deux morceaux qui se laissaient écouter, mais sans plus, me semblait-il, j'ai voulu comparer avec quelque chose dont j'avais déjà éprouvé la qualité. Malheureusement pour Radiohead, le CD qui m'est tombé sous la main, c'est un Stereolab (Emperor Tomato Ketchup, 1996)... La différence, de qualité, précisément, a tout de suite interrompu l'expérience. Je suis bien conscient de l'arbitraire mais tant pis. Et puis ça m'évite de me demander combien je pourrais payer.

Je vais les télécharger. Je m'imagine déjà dans les rues avec Cervantès dans l'oreille gauche et Withman dans la droite, ou l'inverse... Mais pas Tartarin, de grâce — on en a déjà un à l'Élysée. En fait, je mets les liens pour le faire plus tard parce que je n'ai pas beaucoup de temps. Je suis quand même allé au sport ce matin, suer et lire à vélo, puis entretenir les muscles en reposant l'esprit. Tugny finira bientôt, mais je peux encore en profiter. N'allons pas trop vite.

« Ainsi naît un Art poétique composite et formidablement cohérent, à la fois nuit du poème et essai de soustraction du poème à sa fin, agonie souverainement ignée du poétique, soubresaut, indistinction brillante de deux tropismes de l'écriture saisie à son point de fulminence majeure : celui de faire poème, de faire roman, celui de défaire poème, roman ou plus exactement celui de rendre les armes du poème, du roman à une nuit du poétique et du romanesque, à une dissolution du poème et du roman dans un paradoxal murmure jaculatoire ou aboiement long et doux ; hoquets d'un point d'orgue de voix, tels sont les écrits de Tristan comme son corps est costume cahotant promené sur la nuit.» (Emmanuel Tugny, Corbière le crevant, p. 75)

Le lendemain.
Dans le train qui me ramenait à Tokyo, j'ai chaussé mes nouvelles lunettes (pas nouvelles nouvelles, mais pas beaucoup utilisées depuis que je les ai) et ouvert l'Albert Camus, Vérité et légendes d'Alain Vircondelet (Éditions du Chêne, 1998), emprunté à la médiathèque. Je n'apprécie pas spécialement cette collection, ni le style biographique de Vircondelet, déjà subi pour Duras. Mais cela me permettra de montrer quelques images d'Alger d'une autre époque, pour qu'il n'y ait pas d'anachronisme.
Quand je pense que Pépé le Moko (Duvivier, 1936) ne contient pas une seule vraie image d'Alger !

jeudi 18 octobre 2007

En pleine nuit, à 350 kilomètres

Il est tout de même amusant de voir combien des assis du livre et de la littérature rancie se sentent grandis en abattant leur Robbe-Grillet. Sorin avec finesse, Assouline sans. Au lieu de s'attaquer à du littérairement nouveau (Rosenthal, Tugny, Vasset, que sais-je ?), ils font rejouer le petit théâtre de leur jeunesse en essayant de faire croire aux jeunes du web que ça vient de sortir.
Ce que j'écrivais chez le premier, s'applique aussi à merveille au second :
« Pour ce qui est d'ARG, il n'a jamais écrit aucun livre ni tourné aucun film qui soit en effet "érotique". Il n'a toujours fait que jouer avec les symboles, icônes et motifs des fantasmes érotiques, avec humour, espère-t-il...
En essayant de le dénoncer, vous ne faites qu'aller dans son sens, montrer que vous n'avez jamais compris son projet, que vous êtes insensible à son humour — ou que vous le désapprouvez (ce qui serait le plus défendable). Et ça fera bientôt 50 ans que ça dure ! Belle persévérance ! »

N'ayant pas encore lu le livre en question, je réserve mon avis sur sa qualité... Néanmoins, j'ajouterais qu'à l'instar de beaucoup d'écrivains ou d'artistes, Robbe-Grillet n'est plus le créateur qu'il a pu être il y a quelques décennies, qu'il fige en la parodiant la créativité du Robbe-Grillet des années 50-70. Ce n'est pas lui faire insulte de dire que sa production n'est plus, depuis longtemps, originale. Provocateur institutionnel dans son présent d'académicien, avec le ridicule et le dérisoire que cela comporte, et qu'il n'ignore pas (on s'amuse comme on peut...), il n'en reste pas moins admirable pour ce qu'il a été, l'auteur — et co-auteur avec Simon, Sarraute, Pinget et quelques autres — d'une rupture formelle et générique par laquelle rejaillissait une ontologie en creux aux antipodes du romanesque humaniste et surfait que les héritiers de Balzac pérénisaient et pérénisent encore avec la bénédiction du commerce éditorial.
Tout cela n'est pas nouveau, il est juste étonnant de voir ces messieurs remettre le couvert comme si de rien n'était. Et dégoûtant de voir que toute une jeunesse qui se croit intelligente parce qu'elle est hyper-connectée va gober tout ça tout cru et se faire rouler dans la farine.

De mon côté, plusieurs feux à surveiller. Les trois cours ont eu lieu dans la joie et la bonne humeur, surtout celui de prononciation, avec des exercices de change (monétaire) et de liaisons (phonétiques), entre euros et yens sur des articles de mode, et le séminaire de cinéma où l'on a passé en revue les articulations d'Ascenseur pour l'échafaud pour souligner la construction du film — émotion des étudiants sur deux moments clés :  le retrait de la corde par la petite fille venue de nulle part, et le pistolet du touriste allemand, qui n'est en réalité qu'un tube de cigare.
Mais l'essentiel se joue au bureau, dans la rédaction détaillée d'un budget enfin acceptable pour notre projet de recherche. T. va pouvoir être rassurée...

« D'ailleurs où est-elle ? », me disais-je vers 23 heures... Depuis, nous nous sommes téléphonés. Maintenant, c'est moi qui suis rassuré. Mais à chaque fois, j'ai l'occasion de développer ma connaissance de ce que j'appelle une maladie : l'angoisse d'être sans nouvelles d'elle, dans quoi se mêlent l'angoisse de l'accident et l'angoisse de la mort. De façon totalement irrationnelle, je sens un déclic après quoi se forment des idées angoissantes qui ont toujours une base rationnelle : le taux d'accidents graves ou mortels dans la maison, le risque d'agression à l'extérieur, etc., qui sont de notoriété publique. Et ce n'est pas tant de ne pas avoir de nouvelles maintenant qui m'angoisse, que l'idée de ne pas en avoir dans une heure, dans deux heures... Et l'effroi croît dans l'ombre noire de chez noir de l'impuissance à tenter quoi que ce soit, en pleine nuit, à 350 kilomètres — comme si j'étais sur une autre planète avec une liaison radio qui crachote et ne répond plus.
Il faudrait ne pas vivre séparés la moitié du temps. Nous sommes victimes (parmi les victimes, dans une totale banalité) d'un système social qui nous délocalise où est l'emploi. S'en plaindre ? Je ne sais pas. Nous avons accepté, aussi.

mercredi 17 octobre 2007

Il y a un cap à franchir

J'ai écrit en courriers administratifs, techniques et de recherche l'équivalent de dix billets de blog. Je suis lessivé. S'y ajoutent quelques coups de téléphone qui m'ont aussi demandé beaucoup de concentration. On est toujours dans ce gros dossier en préparation. Un cours, ce matin, dans tout ça — c'est passé comme une lettre à la poste ! Ça m'a même plutôt détendu, cette relation simple, directe, pédagogique avec la classe.

J'aurais pourtant des choses à dire, par exemple sur l'excellente prestation d'Olivia Rosenthal à Du jour au lendemain, le 11. Et pas seulement parce que je suis un inconditionnel de On n'est pas là pour disparaître ! Rien à voir, en tout cas, avec la pitoyable récitation de noms et de citations en quoi consistait le passage d'Yannick Haenel au même endroit quelques jours auparavant pour présenter son Cercle.
Dire aussi que j'aime bien le ton de Raphaël Sorin et que je salue par conséquent la naissance de son blog Lettres ouvertes (merci, Christine, de l'avoir signalé). Il apprendra à faire des liens, peut-être. Comme ça, ce sera un peu autre chose que du papier. Mais déjà, ce brassage d'histoire littéraire contemporaine et d'anecdotes personnelles, ça pose une voix dans le paysage du web automnal. Qui nous lave de bien des platitudes. Même si je ne suis pas d'accord avec lui.

Mais voilà, pas le courage de développer. Il y a un cap à franchir. Psychologique, aussi. Ça va passer.

mardi 16 octobre 2007

Le temps de sortir une lime

Même pas le temps de me couper les ongles ! Dans le train, je l'aurais. Presque deux heures à écouter des émissions de 2002, une nuit spéciale sur Camus (dont une lecture intégrale de Caligula par lui-même — Camus, pas Caligula...). Et sans m'endormir, s'il vous plaît ! Mais pas possible de sortir un coupe-ongle et de faire ça devant tout le monde. Et puis le métro, le bureau où faut que je prépare les cours, que j'avale un onigiri et que j'y aille. Même pas le temps de sortir une lime ! Et après les cours, c'est la reprise du ping-pong. Je ne sais pas comment ça s'est passé. Il y a trois jours, j'avais regardé mes ongles et pensé que ça allait venir, le moment de les couper, mais pas si vite, d'ici une bonne semaine, peut-être. C'est comme s'ils avaient poussé trois fois plus vite ces deux dernières nuits. Heureusement, c'est propre, y'a pas de noir dessous. Pareil pour les ongles de pied. Avec un risque quand on fait du sport ou qu'on bouge pas mal, comme au ping-pong, c'est que ça blesse dans les chaussures, à cause des mouvements brusques. Et je me retrouve à 23 heures, gêné par ça pour taper au clavier. Mais je pense que j'aurai le temps demain matin.

Caligula : « Si le Trésor a de l'importance, alors la vie humaine n'en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu'ils tiennent l'argent pour tout. Au demeurant, moi, j'ai décidé d'être logique et puisque j'ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter.» (Albert Camus, Caligula, I, 8)

Cherea : « Reconnaissons au moins que cet homme exerce une indéniable influence. Il force à penser. Il force tout le monde à penser. L'insécurité, voilà ce qui fait penser. Et c'est pourquoi tant de haines le poursuivent.» (Ibid., IV, 4)

Est-ce que l'insécurité fait encore penser, aujourd'hui ?

lundi 15 octobre 2007

Hélicoptères pour des troupeaux de porcs

Ça se bouscule pas fort pour commenter Camus, depuis samedi !...

Important rendez-vous à la banque, ce matin. On solde un crédit en remboursant toutes les traites restantes (ce qui nous évite une partie des intérêts, et d'avoir ça sur le dos encore des années). Quand c'est fini, j'invite T. au Saint-Martin pour fêter cette libération... avec un classique des classiques poulet-frites. Sûrement le dernier qu'on prend en terrasse, cette année. On s'est aussi réservé trois jours dans un ryokan de Shiga-Kogen début novembre, et on finalise l'opération en allant prendre les billets de train.

Dans une pause du boulot de l'après-midi, je lis quelques pages du Dernier Monde, que je laisse à Tokyo du fait de son encombrement. D'ailleurs, c'est quand même un peu long, ces allers-retours en hélicoptères pour des troupeaux de porcs à rassembler...

« Des dents, des rangées de dents, des griffes, des gueules ouvertes refermées sur des corps gonflés de haine, des choses vivantes passaient par les gouffres et couraient, couraient à la mort. Les âmes animales dont les muscles chauds gorgés de sang rendaient les forces, les âmes boursouflées des déchirés, les muscles des dévorés, les hurlements de joie, les autres, les hurlements de toute espèce et les chuintements bouffaient l'espace qui ne contenait plus une bataille mais une orgie. Qui ne contenait plus rien, qui s'involuait dans un tourbillon de néant.
Étaient-ce donc là les forces de la nature ?
Stevens passa la nuit sur la corniche du monastère à défendre lui aussi sa place forte imprenable et faire lâcher aux bêtes qui volaient par magie les remparts de sa propre ville.
Est-ce bien cela ranger la station ? » (Céline Minard, Le Dernier Monde, p. 188)

Ah oui ! Je suis sorti en vélo, aussi. Pour une course à Office Depot. Des piles. Après, à la nuit tombée, évitant les flots d'employé(e)s de bureau vers des bouches de métro, j'ai tourné une petite heure dans les rues et avenues de Kojimachi. Ça monte et ça descend, c'est marrant. J'ai même trouvé un restaurant qui avait l'air bien, Aux Provençaux.
Pendant ce temps, l'ordinateur enregistrait Jeux d'épreuves de samedi (la semaine prochaine, il y sera question de Volodine...).

Ce n'était que quelques secondes dans un reportage sur le dernier défilé de Thierry Mugler, sur TV5, mais j'ai nettement reconnu le fond musical, une voix tordue et torturée qui criait (du fond de ma mémoire) après les creatures of the night. C'était Tuxedomoon première période. Via le web, j'ai replongé instantanément — étrange façon de parler — dans les sous-sols de mes désirs adolescents, quand mon monde musical allait de Chrome à Scritti Politti.

dimanche 14 octobre 2007

Souffler entre les séries de dix

J'ai très bien dormi
pendant l'élimination de la France
Ceci explique cela

Vers 11 heures, on est au sport, derrière Shibuya. Comme d'habitude, je commence par le vélo et la lecture pendant que T. fait des étirements en discutant avec une connaissance. Puis, d'une machine à l'autre, je reprends la lecture pour souffler entre les séries de dix ou de quinze mouvements. Exceptionnellement, j'ai gardé mon téléphone portable pour qu'Éric puisse m'appeler. Ce qu'il fait avant midi, de sorte qu'on peut se donner rendez-vous pour déjeuner à une heure. Sinon, fasciné par la marche du texte dans mes pauses respiratoires, j'aurais peut-être fait le tour des machines pour aller au bout...

« Au restaurant de l'hôtel Le Gad, l'idéation de cet envers le cède à sa contemplation ébaubie. Il est là qui bave et qui piaule, il est là inventeur de langue, il est là cracheur de fumée rose, le revers du monde, elle est là puissante et lourde de queue tendue, la vie vraie, et il n'y a qu'à se pencher pour n'être ni Hugo ni Édouard ni rien de tellement alchimiste, pour être un voyant, pour voir qu'il n'y a à voir en toute chose que l'abjection superbe, que l'abjection tonitruante et triomphante, hilarante, qui est la composition même du monde : il n'y a qu'à être convaincu de la corruption du donné pour lui donner la main et se laisser entraîner par lui.
C'est une lumière noire qui éclaire l'espace, un guide, un ange mauvais et bête qui dessine le temps : qu'on anime tout cela et le monde fait rire, d'un rire jaune que travaille la vision claire et distincte du travail de la mort.
Foutre ce qui fout, rire de ce qui vous daube, être de cela le contempteur et de cela l'amant, la vie telle qu'en elle-même.» (Emmanuel Tugny, Corbière le crevant, p. 62-63)

Déjeuner au chinois Panda, en sous-sol chic, près du carrefour 109, avec Éric. Nombreux sujets dont quelques Français de Kyoto, nos voyages de l'été, mon futur éventuel passage sur les berges de la rivière aux canards, etc.
Toujours bavardant, nous passons ensuite au Tokyu  Bunkamura où je récupère la housse de table à repasser commandée l'autre jour. Et puis on se sépare, hélas, avant trois heures.
De retour à la maison, je travaille jusqu'à pas d'heure avec T. sur la préparation du dossier de demande de subvention.
En fait, si ! Jusqu'à l'heure de L'entente cordiale, film nul sur TV5 Monde que je regarde pour me détendre avant de dormir...

Nouvelle méthode pour lancer des livres : faire un scandale pour plagiat.
Automne 2007. Après Camille Laurens VS Marie Darrieussecq, voici Alina Reyes VS Yannick Haenel. Vous allez acheter adorer !
Je propose qu'une agence spécialisée dans les nouveaux livres en rayon établisse la liste de ceux qui ont au moins trois thèmes communs et propose à deux des auteurs, contre rémunération, de monter un coup de gueule en patte-graissant médias et blogs vénaux. Ou mieux encore, qu'elle mette en relation deux auteurs insatisfaits de leurs tirages pour qu'ils s'entendent, l'un plagiant un livre déjà publié de l'autre qui déclenchera l'affaire après la sortie du second livre, toujours en patte-graissant médias et blogs vénaux.
Marketing professionnel, ventes assurées.

samedi 13 octobre 2007

Le serpent du langage se mordra la queue

Lever à six heures pour mettre quelques notes en forme. À dix heures, je suis dans une classe de l'Institut franco-japonais de Tokyo et commence les préventions d'usage : parce que la distance temporelle, la distance culturelle et la distance de la popularité éloignent généralement du sens d'une œuvre, il convient de revenir au texte-même et le recontextualiser de l'intérieur en s'ouvrant d'abord à sa cohérence interne.
L'Étranger d'Albert Camus, c'est un récit dont l'une des ambitions est de donner un sens à son titre.
La première phrase est un triple coup qui transperce la carapace du lecteur : aujourd'hui qui actualise radicalement, maman qui renvoie chacun à la sienne et morte qui la lui fait perdre, ou reperdre (pour peu qu'on y ait tenu). Cet affect majeur est tout de suite nié par la violence administrative du télégramme (c'est pour cela qu'il est cité, et pas seulement évoqué). Affecté ou non, le narrateur fait ce qu'il faut : il vérifie si c'est aujourd'hui ou hier (dans l'alinéa, sinon où donc ?), demande un congé, planifie son voyage et s'y prépare, sortant un instant de son monologue intérieur pour nous situer deux villes, Alger et Marengo, soit l'Algérie française en synecdoque (quand Camus écrit, de 1938 à 1940, il ignore même qu'un jour l'Algérie ne sera plus française). Mais après le télégramme, c'est le patron qui fait riper le social sur l'affectif, comme si le deuil était une faute et qu'il allait falloir s'en excuser. Gentil, au sens noble, le narrateur pense qu'en habits de deuil, après-demain, il pourra recevoir les condoléances de son patron, qu'ainsi les convenances pourront être respectées, l'affaire classée. Donc, il part. C'est parti, l'histoire commence. On sait où elle va. Mais ces deux micro-événements désagréables (la forme du télégramme et l'attitude du patron) donnent déjà l'isotopie qui fait bourdon dans tout L'Étranger : l'insolubilité du conflit entre l'individuel et le social. Cette isotopie en croisera systématiquement une autre, celle de la parole, ou du langage, ou de l'instruction. Céleste ou Raymond ne savent pas vraiment parler (dans le sens d'exprimer des concepts), à l'inverse le juge, l'avocat, le prêtre savent parler (dans le sens de tordre des concepts). Et le narrateur, Meursault ? Eh bien lui, c'est selon les moments, il sait (par exemple raconter son histoire, ou écrire la fameuse lettre) ou il ne sait pas (quand il est dans le soleil, quand il est fatigué). Il sait ET il ne sait pas. Il est à cheval. Et ça, être à cheval entre des groupes sociaux, entre des communautés, ça ne pardonne pas. L'indifférence ou la liberté, c'est pire que le parricide. Le serpent du langage se mordra la queue pour dire finalement que s'il n'a pas pleuré à l'enterrement de sa mère, c'est que c'est lui qui l'a tuée.
Avec les détails, les citations et les questions de quelques participants, on arrive vite à midi. Mais tout le monde semble content, et moi aussi : on n'est pas juste dans du texte...

Déjeuner avec T., Laurent et nos propriétaires au Saint-Martin. Je les appelle nos propriétaires parce qu'il y a après une réunion de co-propriété, mais je pourrais tout autant les appeler collègues puisque madame est ancienne professeur de français et monsieur enseignant, psychiatre et écrivain. Et ils tombent d'accord avec nous sur l'insolente excellence des frites du Saint-Martin. Madame H. et moi avons pris la choucroute. On a un peu parlé de Camus, des traductions japonaises, puis on est passé aux nouveaux restaurants du quartier, à la fraîcheur de Kamakura, à des lectures d'auteurs contemporains, à quelques films et donc au programme de l'Institut.
Où je retourne pour voir (pendant que T. va à la réunion de syndic, donc) Les Chansons d'amour (C. Honoré, 2007). C'est une bonne distraction. Mais la mort d'une héroïne ne fait pas nécessairement un grand film.
Ai tendance à préférer plus loufoque, plus décalé, par exemple, Catherine Ferroyer-Blanchard à Alex Beaupain...

Après mon retour on bullera un peu puis, vers sept heures, on ira manger des sushis. Ça fait longtemps. Et là, on refera le monde. Ou au moins, on mettra au point notre projet de recherches et l'axe des six mois à venir. Y'a plus qu'à le coucher sur le papier...

J'ai eu beau avoir désossé le lecteur de compact-disques
le tiroir n'a pas remarché
la chaîne n'est plus qu'une radio

vendredi 12 octobre 2007

Toujours utile, ces vieilles histoires !

Pas de journal ce soir. La journée a été longue et je n'ai pas encore fini de préparer le cours sur le début de L'Étranger pour demain matin.
En attendant le complément, une promenade dans la Bibliotheca Classica Selecta ne peut faire de mal à personne. C'est toujours utile, ces vieilles histoires ! Même sur de nouveaux supports...

« Il y a des règles à observer, soit en parlant, soit en écrivant. Le langage a pour fondement la raison, le temps, l'autorité, l'usage. La raison s'appuie principalement sur l'analogie et quelquefois sur l'étymologie. Le temps donne aux mots anciens une sorte de majesté, et, pour ainsi dire, de sanction religieuse.» (Quintilien, Les Institutions oratoires, [1,6,1])

Du lendemain matin.
Dans les quelques heures d'une matinée (celle d'hier, donc), il fallait que je finisse la liste des films à commander pour le rayon français de la médiathèque universitaire, puis que je porte les bulletins de commande signés pour acceptation par le bureau en charge, mais il fallait aussi, surtout peut-être, que j'aille avec mon chef de département me faire expliquer en détail comment se constitue un dossier de demande de subvention de recherches nationale (かけんひ). Dans des interstices, déjeuner avec mes collègues et discuter de la préparation administrative du voyage à Orléans.
Puis le départ.
Puis prendre des notes sur Camus dans le train. Dormir un peu, n'y tenant plus.

Dîner avec T., pas de télé, revenir sur le dossier à remplir. Enfin me mettre à fond sur cette fausse simplicité d'un texte connu dans le monde entier. Et qu'est-ce que moi je vais bien pouvoir en dire — de plus, peut-être... Qui sait ?

jeudi 11 octobre 2007

Essayer d'éviter l'hypéronymie du mot livre

« Je l'entends qui gratte de l'autre côté du mur, qui gémit, qui appelle comme un prisonnier, je l'ai enfermé le temps d'aller faire des courses, il faut bien que je fasse des courses, mais son gémissement, je ne peux pas l'entendre, il gratte contre le mur, c'est à cause de moi, je vais le laisser seul le moins longtemps possible, lui expliquer pourquoi je suis obligé de l'enfermer, le médecin m'a dit que je pouvais lui expliquer, il paraît qu'il peut comprendre parfois, il ne faut pas hésiter à lui dire, on ne peut pas vivre comme ça, l'un enfermant l'autre pour sa sécurité, on ne peut pas, ça ne marche pas, ça ne sert à rien, l'amour est impuissant, ça ne sert à rien d'aimer quelqu'un, de l'avoir aimé, l'amour n'est pas plus fort que la mort, c'est une illusion qui se dissipe dès que la maladie arrive, c'est trop dur, je n'ai pas assez de force, l'épreuve est trop difficile, c'est trop difficile d'enfermer l'homme qu'on a aimé et de l'entendre gratter de l'autre côté comme une bête.» (Olivia Rosenthal, On n'est pas là pour disparaître, p. 198)

« C'est toi qui ouvres la porte. Tout le temps, c'est toi. Quand je veux le faire, ça ne marche pas, la porte ne s'ouvre pas, je m'acharne mais elle ne s'ouvre pas. Je crois bien que tu m'as enfermé, tu fais comme si ce n'était plus chez moi, je pisse dans les coins pour te prouver le contraire.

Au lieu de raconter la vie d'un homme telle qu'elle s'est produite, on pourrait entrer dans son esprit et décrire comme on le ferait d'une carte de géographie les zones inexplorées qu'il a renoncé, malgré son désir, à conquérir. On pourrait analyser ce renoncement, mesurer le rapport entre les aspirations et la réalité et tirer de ce rapport diverses conclusions sur la lâcheté, la paresse, la pusillanimité. Celui qui obtiendrait un chiffre inférieur à un serait considéré comme un velléitaire. Les autres auraient le droit de s'autoféliciter.» (Ibid., p. 202-203)

J'ai rouvert le livre et retrouvé ces passages mis de côté. Parce que je veux dire — et redire avec toi, François — que c'est une œuvre littéraire exceptionnelle, dont nous avons et aurons, du fait même de cette qualité, toute la peine du monde à éviter l'empathie, l'identification, la projection. Pourtant, c'est ce qu'un lecteur doit faire, je crois, pour éviter de tomber dans le piège : lutter contre la qualité de l'œuvre pour ne pas tomber dans le piège de la maladie, dans le piège de croire l'avoir, dans le piège de croire la voir partout autour de nous.
Pour se convaincre de la différence — essentielle à mes yeux — entre l'œuvre littéraire d'une part et le discours ou le document médical d'autre part, il conviendra d'aller écouter Ce soir ou Jamais d'hier, au moins la première partie, où il est question de la maladie d'Alzheimer (avec ce lien qui fonctionne, contrairement à celui donné dans la page d'accueil, et l'émission de la veille encore plus intéressante, surtout le passage sur l'ADN...).
Car ce que disent les spécialistes, dont Martin Winckler, fort intéressant au demeurant, n'est pas un système de voix travaillées, n'est pas musicalement aiguisé, n'entretient pas un conflit subtil entre des statuts de l'écrit, et, par conséquent, n'est pas de même essence que le texte éminemment littéraire d'Olivia Rosenthal.

(Je vais essayer d'éviter l'hypéronymie du mot livre, car c'est elle qui entretient la crispation symbolique de nombre de gens pourtant cultivés et sert les intérêts des chefs de produits que sont maintenant la plupart des éditeurs de livres. Je ne l'emploierai plus, si j'y parviens, que pour l'objet lui-même. Pour le contenu, transposable sur d'autres supports, en partie à inventer, en partie existants, je parlerai de texte et d'œuvre. Que l'on veuille bien noter — pour éviter des procès inutiles — que je n'oublie ni n'efface pour autant les différences de perception, de sensation, de réception qui existeront toujours entre différents supports d'un même texte, produisant des œuvres différentes ; c'est juste une autre question.)

Phénomène mécanique.
Plus je dis du mal de lui, plus il monte. Il me doit tout.

Depuis trois jours, il commence à faire frais dans le soleil.
Tissu plus épais, manches plus longues, veste.
Écharpe, même, pour le vélo le soir.
Et tout change dans le mode de vie.
Tout est plus urbain, sérieux, mais pas encore gris.
En classe, plus besoin d'air conditionné.
On s'entend mieux et les subtilités du français s'épanouissent.
Les débutants en sont à l'imparfait et au calcul mental.
Les cinéphiles scrutent l'enchaînement des plans et des objets qui mènent au meurtre.
Téléphone, taille-crayon électrique, gants, corde à grapin, porte capitonnée, rapport de la DST, pistolet.
Avant et après oui, mais personne n'a vu ni entendu tuer le marchand d'armes qui le méritait mille fois.