Journal LittéRéticulaire

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jeudi 31 janvier 2008

Funeste présage d'un comique généralisé

Ça pourrait finir comme ça, un dernier jour du mois, de ne pas avoir trouvé une minute le lendemain ni les jours suivants. Et que ça se soit délité comme ça, comme rien. L'inanité et la vanité de tout (ce) projet m'auraient sauté à la gorge, en même temps que le soulagement de ne plus avoir ça à me farcir.
Et ça arrivera peut-être.
Mais pas ce mois-ci.*
Car au fond, quand j'y descends pour m'interroger, le goût d'écrire est intact. Ce n'est que le temps qui manque. Et hier — c'est-à-dire ce jeudi — a été une journée de folie, encore. Avec les documents à préparer pour nos futurs orléanais, la réunion avec eux et les représentants de l'agence de voyage, toutes les informations à vérifier, à donner, les réponses aux questions, etc.
Après le déjeuner (où l'on s'est efforcé de ne rien manger des divers produits d'origine chinoise dont les médias nous rabâchent la toxicité depuis quelques jours, suite à des scandales patents — gyozas, croquettes, farces à base de viande, divers légumes, etc.).
Encore une petite réunion dite d'harmonisation des notes, où quatre professeurs se communiquent leurs notes en se focalisant sur les cas limites — étudiants qui n'ont pas la moyenne malgré une bonne participation (ça peut passer), ceux qui ont été trop absents et qui nous demandent de leur faire une fleur (rarement accordée), etc. Puis je peux partir.

Dans le train, rangements de documents, reports de notes dans mon agenda. Puis j'écoute tranquillement les lectures de la Nuit de l'écrit (France Culture, diffusion le 19 novembre dernier). Je trouve très décevant le texte de Christophe Donner, assez décevant celui de Marie Darrieussecq, très moyens ceux de Linda Lê et d'Éric Reinhardt, plutôt bon celui de Philippe Forest, excellent celui d'Antoine Volodine (aigles attaquant un homme sous-payé à éliminer leurs nids en haut de la Tour Montparnasse encore debout quoique délabrée et transpercée par des missiles...). Le document s'interrompt brusquement avant le texte final de Cécile Wajsbrot, je ne sais pas pourquoi. Ça devait être minuit et on n'a pas la suite. Je vais faire des recherches dans le site de FC...
[Recherches faites, l'événement a été très mal couvert dans le site, il n'en reste que cette page vide. Bizarre...]

Lors d'un intermède sonore entre deux séries de lectures, on a pu entendre la voix off du court-métrage d'Alexander Payne, 14e arrondissement, qui clôt le film Paris Je t'aime, un des deux ou trois que T. et moi avons plébiscité de concert. Certes, la denveroise s'est recueillie sur la tombe de Jean-Paul Sartre et Simone Bolivar (sic), et elle fait encore de vilaines erreurs de grammaire mais on lui pardonne tout quand on entend ceci :

« [...] et puis quelque chose est arrivé, quelque chose difficile de décrire...
Assise là et être seule dans un pays étranger, loin de mon travail et de tous les gens que je connais, un sentiment est venu à moi. C'était comme si je me souvenais de quelque chose que je n'ai jamais connu ou que j'avais attendu toujours, mais je ne savais pas quoi. Peut-être, c'était quelque chose que j'avais oublié, ou quelque chose qui m'a manqué toute ma vie. Seulement, je peux vous dire que j'ai senti en même temps la joie et la tristesse. Mais pas trop de tristesse. Parce que je me sentais vivante. Oui, vivante !
Ça, c'était le moment que j'ai commencé à aimer Paris. Et le moment que j'ai senti que Paris m'aimait aussi...»

Détente après le dîner sur TV5 Monde, avec le Grand Restaurant (J. Besnard, 1966, avec Louis de Funès). Sans commentaire... Sauf que parfois, funeste présage d'un comique généralisé, je trouve que notre président de la république a les attitudes et expressions vulgaires, coupantes ou grandiloquentes d'un de Funès chevelu.

* PS de quelqu'un qui titrait sur un funeste présage : quand j'ai voulu poster ça dans le JLR sous Dotclear, la base de données MySQL a refusé tout net en prétextant une « error 127 from table handler ». Mort de rire ! Je ne sais pas combien de temps ça va durer, mais je n'ai pas l'intention de m'engager dans une analyse de la question... Reviendra ? Reviendra pas ? En attendant, je poste en html normal, seul format encore robuste (tant qu'il y a de l'électricité, du réseau et que je paie mon fournisseur).

mercredi 30 janvier 2008

Les tuyauteries de mon plein gré

« J'ai l'intention de faire des travaux à une plus grande échelle. Il s'agira, dans un premier temps, d'accélérer le processus d'usure naturelle des lieux. Je vais cultiver mon propre salpêtre dans une cave, que je déposerai ensuite dans des endroits stratégiques. Et consciencieusement, tous les soirs, j'arroserai les murs pour que l'humidité soit maximale. Si ce n'est pas suffisant, je m'arrangerai pour provoquer un superbe dégât des eaux en endommageant les tuyauteries de mon plein gré.
Je pars du principe que l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même et pour restaurer un lieu, faire place nette, il vaut beaucoup mieux l'avoir au préalable dégradé de ses mains propres.
Je sens que rien ne pourra s'opposer à la négligence dans laquelle j'ai décidé de plonger la maisonnée tout entière. J'ai même consulté des ouvrages scientifiques afin de connaître les meilleures bactéries.
J'engage Mon Oiseau à faire ses besoins où ça lui chante. Je souhaite qu'il participe à la porcherie ambiante. Et par délicatesse, je n'emploie pas ce mot, je lui préfère celui de basse-cour.
Mon Oiseau est effrayé. Il n'ose pas. Toujours cette pudeur épouvantable, qui le rend poussif et dépourvu d'ambition. C'est du propre !
De toute façon, quelle importance, j'ai du courage pour deux, de la démesure à revendre. La maison va devenir le lieu de tous les excès. Plus de vaisselle à faire. Rongeurs et insectes en tout genre vont prospérer dans la place comme s'ils étaient chez eux.» (Sophie Roussel, Mon Oiseau, Paris : L'Improviste, 2000, p.94-96)

Où que j'ouvre ce livre, cette fois en le rangeant d'une étagère à une autre, c'est la même joie d'un fragment d'aventures avec Mon Oiseau... Il semble que ce soit le seul livre de Sophie Roussel, dont je ne sais rien, par ailleurs. Bien dommage ! Entre les pages 86 et 87, j'y retrouve deux tickets de caisse, l'un pour un poulet fermier chez Le Dantec rue de la Convention le 16 mars 2002, l'autre pour quatre livres dont Rangements et Je m'en vais à la librairie Compagnie la veille. Le dernier Daniel Oster vaut deux fois le label rouge. Le poulet avait fait deux jours, Rangements me fera bien encore vingt ans.

Tiens ! J'avais quelques jours de retard chez Bikun. J'y passe hebdomadairement, parfois une semaine saute... Pardon, les temps sont durs — rares, en fait. Et cette fois, je remonte la pente jusqu'au quai de Jemmapes.
Je savais qu'il sortirait cette photo, un jour ou l'autre. On en avait parlé. Pour la visite de ma sœur, fin 2006, j'avais parsemé l'appartement de post-it explicatifs. Télé, réfrigérateur, climatiseur, radiateur, poubelles, etc., tout y était passé.
Ici, ce sont les fonctions de base du siège des toilettes, en reproduisant le design du panneau de contrôle. Ça fait huit centimètres sur deux.

À Paris, j'ai vu pour la première fois en 2006, rue d'Assas, et sous forme quasi révolutionnaire, une boutique de toilettes japonaises.
Je me demande si je n'ai pas déjà sorti cette photo. Infoutu de retrouver à quelle date, le cas échéant. Peu importe, la revoilà.
On y vante ces sièges de toilettes, devenus tout à fait banals au Japon, chauffés et munis d'un jet télescopique permettant le rinçage de la zone anale (popotin) ou de la zone vaginale (foufoune) — à l'eau tiède, s'il vous plaît. Sur cette vitrine parisienne, on a fait en sorte de n'employer aucun des mots adéquats, sauf à remarquer que quotidien commence par un q. Je serais curieux d'entendre comment le vendeur se débrouille pour expliquer son affaire à de potentiels clients de la rue d'Assas...

Un Cœur simple, film de Marion Laine d'après Flaubert, sortira le 23 mars. Mince, trop tard pour que je le voie, je serai déjà reparti. Ce sera pour plus tard.
Outre les blogs essentiels, un dernier examen à faire passer le matin, une réunion de la faculté dans l'après-midi et les corrections de copies, rien fait. Andreas, Benoît, puis Sophie, l'un après l'autre se désistent pour le dîner. C'est ainsi que je me retrouve devant le dernier CSOJ — un cru moyen — avec une salade de carottes et des petites saucisses.

mardi 29 janvier 2008

Le pied dans un sac à part

On reste à la
maison pour la
peinture de la
porte d'entrée. Ça
pue, il fait fr-
oid, il faut laisser ou-
vert, aérer, manger, lir...

Oui, je sais, c'est comme hier. Mais justement : c'est comme hier, la couche suivante. Sauf qu'en plus, il fait gris et le peintre a mis des gouttes de peinture verte sur la poignée de porte. T. me passe son dissolvant à ongles (hypallage), qui est au moins aussi toxique (euphémisme)...
Je parviens tout de même à corriger deux paquets de copies. À re-ranger les documents audio (émissions de France Culture depuis 1999, autres radios, conférences auxquelles j'ai assisté, etc.). Faut des dossiers bien classés si on veut avoir une chance de s'y retrouver dans le sonore — dont le contenu n'est pas (encore) cherchable....

Dès que possible, et avant d'être terrassés par les émanations, nous sortons marcher. Par la librairie Omeisha de l'Institut, où je confirme le choix du Rivage des Syrtes pour le cours du prochain trimestre, afin qu'il soit commandé en nombre. Par le Saint-Martin où nous déposons quelques Cool Japan, titres des chroniques d'Étienne Barral dans le journal Asahi, et où nous ne résistons pas au chant de la tarte au citron meringuée — même s'il est déjà 15 heures. Ramenons notre butin à la maison et le dégustons avec un thé des Rois Mages de chez Kusmi.
Puis je prépare ma petite valise ; l'écran plat que T. me rend, puisqu'elle en a maintenant un beaucoup plus grand, y entre tout juste, le pied dans un sac à part.

Dans le train, ordinateur portable et casque sur les oreilles, je reprends le découpage des MD renumérisés et la dénomination des documents. Il s'agit maintenant d'émissions de février-mars 2001. J'y retrouve entre autres — tristesse devenant bientôt joie, oyant du mortel l'éternelle voix — Baudrillard et Derrida.
À la maison, en dînant, c'est Ce soir ou Jamais d'hier sur l'environnement. Toujours intéressant de voir s'opposer les logiques, quand elles sont bien exposées. D'Yves Paccalet à Charles Beigbeder, en passant par Corinne Lepage, nous avons une gradation théorique vraiment intéressante, pas trop de dispute. Beaucoup de choses à apprendre. Précédées, comme Christine l'anticipait et le précisait, d'Éric Reinhardt, devenu consultant pour l'occasion, interrogé sur le métier de trader — tout le monde veut comprendre comment et pourquoi on laisse des gamins jouer avec nos milliards...

lundi 28 janvier 2008

Les œuvres, pas les livres

On reste à la maison, pour la peinture de la porte d'entrée. Ça pue, il fait froid, il faut laisser ouvert, aérer, manger, lire, écouter de la musique, un peu de télé...

Pat m'envoie une photo de 1981 où nous sommes à quatre dans une rue. Je nous reconnais (sauf la jeune fille), mais je n'ai aucun souvenir d'avoir vécu ce moment-là. Drame de la mémoire qui s'efface au fur et à mesure. Depuis quel événement refoulé ? Le divorce de mes parents ? Un accident ? Où se serait enclenchée cette option d'oubli, pour survie comme un oiseau, comme un jasmin, sans souffrir.

En fin d'après-midi, je finalise ma première commande sur Publie.net. Tout fonctionne bien. Je vais lire Marc Pautrel, Sereine Berlottier, Vincent Eggericx (qui est à Kyoto mais que je n'ai pas encore eu le temps de rencontrer) et Michel Brosseau. On verra bien. Comme je l'ai déjà dit, ce qui m'importe, c'est les œuvres, pas les livres.

C'est tout ? Oui, on dirait.

dimanche 27 janvier 2008

Écoper d'une peine à deux chiffres

À un billet tout à fait indigne de Sorin, arriviste dans la blaireaucratie du web, une personne, parmi tous les commentaires inutilement argumentés, écrit simplement : « FUMER TUE ». Je trouve ça excellent. Et suffisant. (Même si on peut joindre l'image à la parole.)
En fin de matinée, nous allons au centre de sport, par grand soleil. T. n'est pas retournée à la piscine depuis décembre. Les oreilles bien bouchées, elle n'aura pas peur. Pour moi, c'est le programme habituel : vélo, étirements et lecture, suite de Jérôme Mauche. On reconnaît maintenant qu'une même mécanique d'hybridation thématique, d'incises cassantes et d'adjectivation saturante opère dans chaque fragment. Mais cette familiarité ne va pas jusqu'à la lassitude (ou pas encore) : les rencontres incongrues, aux détours des phrases, restent surprenantes, soit de justesse, soit de comique.
Ici, passage dédié à un certain trader, comme ils disent, dilapideur de plus de 5 milliards d'euros, qui pourrait bien écoper d'une peine à deux chiffres... — ce qui ne veut pas dire qu'on saura la vérité sur la Société Générale (rien que le nom, quand on y pense...).

« Faut-il pour les entreprises, pesant plusieurs milliards de chiffre d'affaires entêtant, sortir du marché boursier pour échapper à l'agressivité native des analystes financiers et au court-termisme ravageur ? Car, sitôt que l'action échappe des mains, au nom de la durée moyenne de survie dans un portefeuille constitué, et que son taux de rendement ne dépasse pas au mieux une croissance à deux chiffres elle se volatilise, comme au ping-pong la balle qui, après un quart de seconde d'échange, rebondit au sol, depuis belle lurette, avec de moins en moins de conviction, disparaît sous un meuble ou dans un coin, mais jamais n'empêche aucun des joueurs – classiquement ils sont deux – de multiplier les smashs et autres figures offensives, poursuivant une partie sans rien, sans balle, sans enjeu et quelquefois, s'il le faut, à main nue, lorsque aussi de lassitude les raquettes tombent mais jamais les masques.» (Jérôme Mauche, La Loi des rendements décroissants, p. 45-46)

Déjeuner de pâtes au Café bleu, restaurant agréable et chic, pas cher mais un peu bruyant. Une occasion pour T. d'analyser comment les voix parviennent à son oreille droite aplaties et mélangées, ce qui entraîne une activité accrue du cerveau pour essayer de discriminer et comprendre, jusqu'à l'énervement. Elle dit qu'elle n'arrive plus à analyser en temps réel l'image acoustique. C'est du moins ce qui se passait depuis des mois, avant que le traitement médical et la prise de conscience ne l'aident à juguler le phénomène. Aujourd'hui, elle se rend compte qu'il y a aussi une façon simple d'éviter ça : refuser d'écouter ce qu'elle entend, notamment dans le brouhaha. Au moins tant qu'il n'y a pas un signe clair qu'il faut comprendre quelque chose.
De retour à la maison, nous montons rapidement le nouvel Inspiron 530 de la maison. Dell fait tellement bien les choses que c'est fini en moins d'une demi-heure, deux profils et connexion réseau comprise. De quoi marquer notre huitième anniversaire de mariage.
Soirée avec The Black Dahlia (De Palma, 2006), à revoir parce qu'en anglais avec sous-titres japonais, je ne suis pas arrivé à tout comprendre...

samedi 26 janvier 2008

Du poème l'énergie, pas la fission

Levé à six heures pour finir la préparation du cours sur Le Bateau ivre, concentrer mes dix pages de notes et extraires les bonnes informations du web. Je dois dire que j'ai trouvé une aide substantielle chez Alain Bardel, que je recommande chaudement. Par ailleurs, j'adhère sans réserve à la thèse de Steve Murphy, qui voit le Bateau ivre, langage codé, comme un tombeau de la Commune de Paris et du vécu de Rimbaud pendant ces événements (je suis moi aussi totalement contre la vision spontanéiste, issue d'une lecture simplette des lettres dites du voyantsorry pour Étiemble...). On ne coupera donc pas à une révision de l'histoire de la Commune, avec ses « Peaux-Rouges », dixit Bismarck, son mai sanglant et ses pontons pour la Guyane.
En classe, j'essaie autant que possible, dans l'analyse, d'avoir du poème l'énergie, pas la fission : le son, le rythme, le sens, la forme sont à chaque instant un tout indivisible, commenté dans un certain désordre où chacun devra faire effort pour s'y retrouver selon soi. L'enjambement de « je me suis baigné dans le Poème / De la Mer » (6e strophe) m'est la clef des doubles sens, plus si affinités. Mais je ne refais pas tout...

Déjeuner au Saint-Martin avec T., Laurent et Bill. Un plaisir, de les revoir ensemble. Et de l'agneau toujours aussi goûteux. Comme il a un peu été question des bas de laine québécois et de la retraite, je dédie à Bill ce bout de Mauche :

« L'opérateur historique, soudain, à l'annonce d'un trou béant sous son talon – aucun besoin de se déchausser s'il se doutait que son tricot de corps, au pied, en pur fil d'Écosse, fût en si piteux état, à moins qu'il s'agisse encore d'une stratégie de communication, mais un peu éculée qui n'émeut, notamment, plus les petits épargnants accrochés à leur bas de laine. Façon de parler, car heureusement le secteur bancaire a révolutionné les produits susceptibles de drainer plus sympathiquement les réserves monétaires des particuliers, leur offrant d'autres horizons d'attente qu'une espèce de chausse peu ragoûtante et défraîchie en usage, ou pire encore qu'on aurait tricotée soi-même pour ses vieux jours, la froidure, etc., toutes sortes de concepts inadaptés dans une économie où l'on vit à cent à l'heure, pieds nus, à s'éclater sur une planète qui se réchauffe, en principe, à toute allure.» (Jérôme Mauche, La Loi des rendements décroissants, p. 43-44)

T. et moi, courses à Ginza. T. trouve les sous-vêtements chauds dont elle a besoin pour la France. En montant au 6e étage pour aller au café Chianti, nous tombons sur Christine et Thomas qui vont au rayon nouveau-né. Elle accouche en principe dans un mois, c'est dire sa rondeur extrême. Pleine forme, pourtant. Nous les accompagnons jusqu'au milieu des poussettes et taillons une bonne bavette. Grâce à eux, et au fait que nous les ayons accompagnés jusque-là, nous découvrons juste après le rayon sport, assez planqué, chez Matsuya. Or, il y a juste les bottines de marches qu'il faut à T., élégantes, confortables et soldées. ainsi que la veste Taras-Boulba dont je rêvais pour remplacer mon vieil Aigle, entré en phase de décomposition le mois dernier.

Au nid douillet notre addiction : dînant et après, quatre épisodes de Lost, série 3.

vendredi 25 janvier 2008

Pâte à modeler par une poignée d'hommes

Ici, arrivée du canapé-lit dit des gardes-malade, parce qu'acquis lorsque le père de T. nécessitait des soins permanents ; il me permettra maintenant de ne plus dormir par terre — quand on dort à la japonaise, sur léger matelas et futon, on sait tout de même qu'on dort par terre ; même T. n'aime pas ça. Au même moment, pour elle, livraison du nouveau DELL, deux gros cartons que je trouverai dans l'entrée et que nous n'aurons pas le temps d'installer avant dimanche.
Pendant que j'attendais la livraison, j'ai visionné le dernier Ce soir ou Jamais disponible, celui de mercredi, sur l'urbanisme des cités depuis les années 1960 — devrait être obligatoire : pour les images d'archives et pour les débats entre Roland Castro, Jacques Barrot, Azouz Begag (que je ne porte pas dans mon cœur), etc. ; une bonne leçon d'histoire.
À quoi chaque témoin peut apporter son grain de sel : j'ai d'excellents souvenirs de Garges-lès-Gonesse de 1963 à 1975 ou 76, le Suma, la librairie-papeterie, le marché, le patronage le jeudi, la cité où nous habitions délimitée par des champs au sud, la ligne de train à l'est, la route nationale au nord, et pas de limites vers l'ouest puisqu'on marchait souvent jusqu'au centre commercial de la Dame blanche.
À partir de 1971, ma mère habitant à Choisy-le-Roi, j'ai commencé à faire des allers-retours entre Choisy et Garges, où j'étais moins souvent, et j'ai vu le commencement de la dégradation du paysage urbain et du tissu social : le Suma a fermé et a été remplacé par un supermarché moins décoré, d'autres commerces ont fermé, la boulangerie est devenue un dépôt de pain...
Faudrait que j'interroge mon père ou que j'aille fouiller dans toutes mes vieilles affaires qu'il a gardées.

Premier échange de courrier avec l'ami retrouvé hier. Il me raconte brièvement son parcours depuis plus de vingt ans que le contact était perdu... Impression étrange (mais pas désagréable), son visage me revient, des bribes d'images de chez lui, de virées dans Paris ou ailleurs.
Pat, je te dédie cet extrait de Mauche :

« Lorsque du saut à l'élastique n'est livrée à temps que la chute libre – retard dû au transitaire –, l'intéressé, salarié néanmoins, espère encore que s'ouvre, merveilleusement irisé, un de ces golden parachutes, dont il tire trop vite, croyant la ficelle, nerveusement, trop tôt, la cordelette des stock-options, lesquelles coincent, invendables légalement. Et socialement déjà se voit-il plus bas que terre, retenu in extremis par le maillage serré amical-familial qui le maintient, très cher payé. Alors que s'il était indépendant artisan et que, fenêtre ouverte, il s'était penché sur le vide économique, fuyant un monde injuste mais bien sympathique, il aurait vu voleter autour de lui la concurrence émulatrice, la satisfaction toute personnelle euphorisante qui donne des ailes, bourrée d'hélium, malgré la chute ou la faillite, et, un bref instant ou moins, fait ascensionner dans les airs.» (Jérôme Mauche, La Loi des rendements décroissants, p. 36)

Dans le train du retour, je dors un peu puis je commence à trier des fichiers, entre le disque dur du portable et le nouveau disque dur externe. À la maison, dîner de tofu et de poisson en regardant le film sur les derniers jours d'Hitler, La Chute (Der Untergang, Hirschbiegel, 2005). Les critiques négatives du fait d'une certaine humanisation d'Hitler ne me paraissent pas recevables ; de toute façon, c'était un homme, pas un extra-terrestre.
Pour ma part, je trouve qu'on voit bien la déchéance mentale, l'indécision de l'entourage, le problème moral et politique — et éternel — que représente le constat d'incapacité du chef. Ces suicides des responsables en cascade après qu'ils ont bien foutu le bordel partout, voilà qui est bien la preuve ultime et à peine paradoxale de leur totale irresponsabilité, sorte d'héritage tordu d'un idéalisme romantique — un monde pâte à modeler par une poignée d'hommes — qui ne résiste pas à l'épreuve d'une réalité progressivement apparue sous forme de Russes, d'Américains, de Canadiens, de Français, etc., et même d'Allemands totalement appauvris, désemparés, blessés, amputés voire morts et par conséquent incapables d'obéir aveuglément plus longtemps...

jeudi 24 janvier 2008

Un kit mains libres dans les cimetières

Merci, Éric, de nous signaler le vol qualifié de Jean-Louis Ezine du 11. On peut dire que — pour une fois — sa chronique était littéraire ! Mais il faut le comprendre, l'Ezine. Certes, tout arrive, mais c'est dur de trouver chaque jour de nouvelles conneries à raconter quand on n'est que journaliste... Ça tire de tous les côtés mais ça ne prévoit pas la riposte.
Dès aujourd'hui, France Culture doit prévoir une recrudescence d'écrivains vivants qui vont venir écouter toutes les chroniques disponibles pour voir s'ils ont été eux aussi volés. Pour les morts, il faudra attendre un système sans fil avec un kit mains libres dans les cimetières.

Pendant que mes ouailles planchent sans piper, j'entame — enfin — le Mauche. D'emblée, ça dépote ! Après trois fragments, une grosse impression qu'Yves Pagès (celui des Petites Natures mortes au travail, 2000) s'est marié avec Jean-Charles Massera (celui des United Emmerdements of New Order, 2002) et qu'ils ont conçu ensemble une machine littéraire nommée Jérôme Mauche. C'est très subjectif et je retire ça tout de suite pour que l'impétrant ne se sente pas insulté (souvent susceptibles, les auteurs) : il n'en est pas à son premier livre et ce n'est que moi qui le découvre aujourd'hui, après avoir lu ses parents putatifs. En fin d'après-midi, je reprends au sport, à vélo, pendant que la sueur coule ; j'aperçois que les fragments n'ont pas toujours que deux phrases, que des collages & concaténations sont meilleurs que d'autres, que tout ça ne va pas nécessairement quelque part (ce qui n'est pas un défaut).

« Par reptation, le taux d'intérêt, gros mollusque, inonde et décharge entre les doigts, relativement habiles, de qui le tripote afin de le faire grimper, avec sa minuscule numérotation après le zéro, rémunérant ainsi les tas d'images douteuses que discrètement la Banque centrale met en circulation, un peu au compte-gouttes, pour exciter, graveleux, un marché qui peine à jouir. Du moins, c'est ce qu'on nous explique gravement, à coups de rétroprojecteur et de petits schémas, pour bien nous faire comprendre comment ça fonctionne et que, somme toute, nous aussi pouvons nous satisfaire de nos plus modestes performances.» (Jérôme Mauche, La Loi des rendements décroissants, Paris: Seuil, 2007, coll. Déplacements)

mercredi 23 janvier 2008

Cette couleuvre qui bat des cils

Matinée en grande partie à la maison. Je trie, je jette, de la paperasse surtout, et je commence la préparation du voyage, le tout en écoutant d'abord ce que dit Joe Boyd sur Dylan (Ce soir ou Jamais du jeudi 17), puis le débat qui suit sur la Belgique — débat qui, au fond, ne sera utile qu'à ceux qui veulent étudier sérieusement le concept de dialogue de sourds...

« [...] dans l'année 64-65, Dylan a commencé à fumer de la marijuana, il a changé de vêtements. C'est pas toujours comme les blue-jeans, costume d'ouvrier. Il arrive à Newport avec un blouson très coloré, avec des cercles rouges et noirs. C'est une chose incroyable pour les gens. Parce que c'est pas la folk music, c'est pop, c'est autre chose. Et il chante pas sur les sujets comme l'injustice, la paix, la guerre, il chante Mr Tambourine Man. C'est quoi, ça ? C'est quoi ? C'est pas un thème pour la révolution, ça. [...] » (J. Boyd, dont voici six minutes sur drogue et révolution)

Dans l'après-midi, je fais passer un oral blanc à trois étudiantes qui iront à l'épreuve dimanche. L'une, dont je connais pourtant les qualités, perd tous ses moyens après trois bouts de phrases, baisse les yeux, se saborde. Je l'exhorte à se focaliser sur la question posée et non sur le fait d'être en face d'un examinateur. Une autre, inversement, a beaucoup de sang-froid et je regrette de devoir l'interrompre à la fin du temps imparti. Elles ont suivi la même formation, et au-delà des compétences, c'est l'émotivité qui fait la différence — une forme d'injustice.
Deux heures après, j'assiste David à l'organisation du TCF pour les 8 inscrites de la session. On aimerait bien que nos collègues japonais s'intéressent un peu à cette épreuve, ils verraient ce qu'est, dans sa simplicité formelle, une véritable progression d'objectifs de langue.
Notre seul problème, c'est le chauffage, arrêté pendant toute la partie orale : soit le climatiseur fait un bruit de haut-fourneau, avec la chaleur qui va avec, soit il se tait de longues minutes pour laisser place aux zips des manteaux...

Pas de mercredîner cette semaine. Je me fais une méga salade de carottes, pour être poli, et j'affiche Guaino dans le poste (CSOJ de lundi). Près d'une heure et demie avec ce pisse-froid, cette couleuvre qui bat des cils pour tout nous faire avaler. L'émission — qui d'ailleurs s'écarte de sa mission première de présenter l'actualité par la culture, comme Taddeï aime à le répéter — a au moins le mérite de laisser voir qu'au bout d'une heure de réponses polies à la forme négative, l'homme qui se veut consensuel laisse percer l'intransigeant qui au fond de lui jamais ne — con — cède. C'est l'Afrique et le discours de Dakar, et comment il nie tout ce qu'on lui reproche, à lui et à Sarkozy, qui constituent les meilleures preuves de sa duplicité.
Fausse concession et négation rhétorique sont les deux mamelles de Guaino. Lui reconnaître tout de même le courage d'être venu jusque dans ce traquenard où il devait savoir que personne ne le soutiendrait — qui n'est peut-être même pas du courage puisqu'il est drogué de sa certitude d'avoir raison !

mardi 22 janvier 2008

Après ça barre un peu

Shinkansen.
Examens et courriels.

Ce soir ou Jamais du 16 sur le féminisme — au moins un bon début, une moitié intéressante, c'est vrai qu'après ça barre un peu en c...

Finalement, je suis assez mécontent de ce nouveau rythme du JLR. J'ai des jours de retard, je jongle avec les emplois du temps, je suis tenté de fabriquer. Surtout, je ne me souviens plus des choses qui, insignifiantes par leur quantité intrinsèque, peuvent se révéler essentielles quand on les dépose dans du langage où, comme des soupes déshydratées, elles prennent tout leur vrai volume.
Reste à reprendre la main. Ou à sauter des jours. Mais sauter des jours, j'ai presque peur que ça me porte la poisse, que ça fasse tache — ou comme une maille sautée dans le tricot.

« Cinq chauffeurs. L'un d'eux est obèse, un autre a une casquette rouge, un troisième est torse nu, avec un gilet en toile de jean. Les autres sont normaux, ou du moins sans particularité remarquable. Ils te regardent. Ils ont tous la bouche à moitié ouverte.
— Ça parle encore, dit le gros.
— Incroyable, dit un des normaux. Ça parle encore.
— Et de quoi que ça parle ? demande casquette rouge.
— De la nuit, dit le gros.
— Ça parle de la nuit ? s'étonne torse nu.
— Ben oui, ça doit croire encore à la nuit, dit un des normaux.
— Incroyable, dit l'autre normal. Ça croit encore à la nuit.» (Antoine Volodine, Songes de Mevlido, p. 330)

lundi 21 janvier 2008

Avec une nuée de tuyaux pire

Comme T. se le demandait très justement ce matin : depuis que nous habitons ici, combien de semaines vraiment calmes avons-nous eues ? Par calme, j'entends sans engins pelleteurs ou perceurs, sans scies ni bétonnières, que ce soit dans ce bâtiment ou à côté. C'est le défaut des vieux quartiers ; on y détruit, reconstruit, retape et bricole en permanence.
Cette semaine, c'est la peinture des parties métalliques des balcons et couloirs. Des ouvriers fondent sur l'immeuble avec une nuée de tuyaux pire que des corbeaux, criaillent pour guider le camion, entassent un concert d'échaffaudages avant de les monter. En urgence, il a fallu que nous désenlacions le jasmin du balcon et déplacions les autres plantes pour laisser un passage et éviter les éclaboussures.
On s'enfuit au centre de sport, meilleur moyen d'éviter toute cette quincaillerie.
J'y pédale 14 km, en tandem avec Char (Le Marteau sans maître). J'y prends un certain plaisir, mais rien de transcendant — mon hermétisme à une certaine idée de la poésie refait surface. Quand tant sont admiratifs, je me demande toujours pourquoi je n'y arrive pas — je ne tire donc qu'une petite révérence.

« Les soleils fainéants se nourrissent de méningite
Ils descendent les fleuves du moyen âge
Dorment dans les crevasses des rochers
Sur un lit de copeaux et de loupe
Ils ne s'écartent pas de la zone des tenailles pourries
Comme les aérostats de l'enfer.»
(René Char, « Les messagers de la poésie frénétique », in L'action en justice est éteinte (1931), repris dans Le Marteau sans maître, Paris : Gallimard, coll. poésie nrf, p. 60)

Crêpe complète à Galettoria, pour se refaire — bien faite, pas trop grasse, lieu joliment campagnard à deux pas de Shibuya. Soldes très calmes au Tokyu de Bunkamura, T. y trouve enfin un manteau, moi trois slips.

Pendant que nous étions dehors, l'ordinateur a sagement enregistré Le Malade imaginaire aux Fictions d'hier. Sur TV5 Monde, deux fictions d'après Maupassant, dont La Parure avec Cécile de France.

dimanche 20 janvier 2008

De quoi stocker du pixel en voyage !

Je sors mon vélo pour aller dans le soleil jusqu'à Akihabara. Le froid est à peine piquant. Au grand Yodobashi d'Akiba, je trouve pile ce que je suis venu chercher : deux petits disques durs externes, un pour T. et un pour moi. J'en avais déjà un, au moins depuis l'an 2000, qui a beaucoup servi et qui sert encore, mais c'était 20 gigas. Là, ceux d'aujourd'hui, c'est 160 et 320 ! De quoi stocker du pixel en voyage !
Au retour, une pause pour refroidir le pédalier devant le Seijo Ishii de Korakuen, en ramener des fraises, du jambon italien et de la sauce tomate pour les pâtes que je vais préparer à T., qui devrait avoir fini la rédaction de son dernier sujet d'examen... Et c'est comme ça que ça se passe.

Autres enregistrements sur France Culture. Raphaël Sorin dans Jeux d'archives d'hier, pour varier de son blog — d'ailleurs d'un intérêt irrégulier : on y sent l'homme habitué aux arrangements discrets, qui s'est mis au blog pour faire avec son temps mais qui ne peut guère s'empêcher de prendre de haut le tout venant. Thomas Clerc dans Du jour au lendemain de jeudi, intéressant, sans plus, c'est la faute à Veinstein, ou aux deux, ou à pas de chance, voire la mienne — pourtant, je suis à peu près sûr que son livre est bon, pour en avoir mieux entendu parler... ça devait être dans Jeux d'épreuves en octobre.
Sortie pour marcher mais comme il fait nuit, on a vite les pieds gelés. C'est qu'on ne bouge pas assez, ces derniers temps. Mais ça ne saurait durer...

samedi 19 janvier 2008

Pavé de drague au jus de bottines

Menu du cours sur « Roman  »
 Mise en bouche des syllabes en sauce de « e » à prononcer
 Guirlande de rimes masculines et féminines, sur lit de rythmes
 Médaillon de réminiscences de Verlaine, Musset et Glatigny
 Pavé de drague au jus de bottines
 À accompagner de bocks ou de limonade

Après ça — vous n'imaginez pas combien les étudiants japonais aiment qu'on leur parle de métrique, de rythmes, de figures de style — nous rejoignons Laurent au Saint-Martin. Plusieurs mois qu'on ne s'était pas vus. Il continue de participer au Graal, groupe de lecture que j'ai fondé, animé pendant plusieurs années avant de le quitter en plein vol avec un parachute ventral — mais il ne me dit pas ce qu'ils lisent en ce moment, à moins que ce soit Sodome et Gomorrhe, il en a été question dans la conversation sans qu'il précise pourquoi.
Retour à la maison et travail.

Superbe lapsus de Frédéric Taddeï, mardi soir, qui demandait à ses invités : « Est-ce qu'il vous semble souhaitable de supprimer la télévision sur les chaînes publiques ? » — il voulait dire « la publicité », bien sûr ! On s'esclaffe de la justesse.

Dominique Meens m'en avait prévenu. J'enregistre son « Martinet » dans le Surpris par la nuit d'hier soir. Éloge — ou procès — du martinet, mais ce qui compte, c'est l'ambiance, envoutante, musicale, parsemée de propos légers ou profonds, selon l'instant.

* *
*

Le Japon expliqué à l'honnête homme
« Pour l'honnête homme qui s'intéresse au Japon d'aujourd'hui, ce livre à plusieurs voix balise un parcours sans surprise mais circonstancié. Il paraît chez Fayard dans une collection confiée au CERI, le Centre d'études et de recherches internationales (Sciences Po-CNRS), où ont été publiés d'autres ouvrages collectifs sur la Turquie, l'Inde, les Etats-Unis et la Pologne.
Jean-Marie Bouissou, un normalien qui a vécu quinze ans au Japon et enseigne à Sciences Po, a fait appel pour ce volume à 23 spécialistes. Excellents pédagogues, ils retracent une histoire qui va de la bombe d'Hiroshima à l'année 2005, six décennies marquées par deux périodes-clés : l'expansion de l'après-guerre et l'éclatement de la bulle qui a mis l'économie à terre en 1990.
L'une et l'autre ont façonné le Japon moderne, loin des clichés qui ont longtemps eu cours en Occident : Hirohito en jaquette, le rituel du thé, le bouddhisme zen, les estampes japonaises, les films d'Ozu... A rebours de ces stéréotypes, ce livre nous montre le "vrai" Japon. Celui des ouvrières de Sony, des micropropriétés paysannes, des conurbations postmodernes, des politiciens claniques, des yakuzas (le crime organisé) à la puissance pâlissante et des teenagers excentriques à la crête fluo.
Que de chemin parcouru depuis 1945 lorsque les Américains envisageaient de destituer Hirohito, symbole des symboles de l'impérialisme nippon... S'ils y ont renoncé, c'est que l'empereur incarnait la continuité et la cohésion du pays, à l'heure où le communisme menaçait de s'étendre en Asie. Aujourd'hui encore, cette absolution hâtive, cette impasse assumée, empêche les Japonais de regarder leur passé en face, donc d'établir des relations normales avec les pays qu'ils ont asservis, la Chine et les Corées en particulier. Symptôme de cette ambiguïté, l'Archipel n'est constitutionnellement ni une monarchie ni une république. Mais une démocratie que l'on désigne sous le nom de "pays Japon".
De la bombe à la bulle, l'histoire de ce "pays Japon" se confond avec sa fulgurante expansion. Un miracle ? Plutôt un retour aux sources. Le "modèle" japonais, sur lequel repose ce spectaculaire rétablissement, n'a pas surgi ex nihilo. Ses racines remontent à l'époque Meiji, les années 1868 à 1912 au cours desquelles l'Archipel a basculé du féodalisme à la modernité.
Le Japon d'après-guerre a retrouvé cet élan : libre entreprise mais régulation de "l'Etat développeur" ; priorité au marché intérieur qui favorise le pouvoir d'achat, lequel garantit la paix sociale au bénéfice de la classe moyenne, pilier de l'ordre nouveau ; investissements coûteux mais payants dans la recherche-développement ; insertion progressive dans "l'économie monde"...
A la fin des années 1960, le Japon est déjà une puissance industrielle qui compte. Encore quelques années et il inondera la planète de ses téléviseurs, de ses Toyota, de ses mangas et de ses films d'animation ("Goldorak"...).
Ce livre montre combien, après ces années glorieuses, l'éclatement de la bulle a coûté cher au Japon. Et comment, en mettant un terme à l'illusion de la croissance facile, il a changé les mentalités. Individualisme, multiplication des divorces, inégalités, la société japonaise a perdu petit à petit la cohésion qui, longtemps, avait fait sa force.
Un nouvel horizon se dessine que, malheureusement, cet ouvrage ne fait qu'effleurer. D'abord en n'insistant pas assez sur le traumatisme dont souffre l'ex-premier de la classe asiatique depuis que la Chine l'a supplanté. Ensuite, en ne consacrant qu'un seul paragraphe à la révolution Internet, tout en expliquant qu'elle a profondément transformé les "modes de socialisation et de travail" et aussi le "rapport au temps et à la réalité" de la société nipponne, ce qui justifiait, bien sûr, de s'y arrêter davantage. 
LE JAPON CONTEMPORAIN. Sous la direction de Jean-Marie Bouissou. Fayard-CERI, 626 p.»
(Article de Bertrand Le Gendre, Le Monde du 11 janvier 2008.)

vendredi 18 janvier 2008

Donner dans la métrique

Ce sur quoi je m'appuie (4 et fin)

Agates en poche, poches en or
ors en banque, banques en faillite
J'en vois qui tournent en rond

Des appuis fous, il y en a partout
Dieux, Valeurs fiduciaires, Boules de cristal,
Bercails où s'oublier et dormir

Le plus simple serait tout de même
que je ne m'appuie plus sur rien
— au moins en apparence...

* *
*

Peu à dire d'aujourd'hui.
Courriers en retard (encore et toujours), lecture, auto-apprentissage de japonais (j'en ai fait tous les jours depuis le 1er janvier), préparation du cours Rimbaud de demain, sur Roman. Fastoche ! Mais, justement, c'est le moment de donner dans la métrique.
Dans l'après-midi, dévédé vu avant retour à l'Institut : Le Baron de l'écluse (Delannoy, 1959). Belle parabole sur la pause-question au tournant de la vie : celle d'un flambeur chevaleresque, sans doute bientôt la cinquantaine, bloqué à une écluse par l'attente d'un mandat. Avant de remplir le réservoir de son yacht, il devra conseiller sa nièce et répondre à l'espoir de la bistrote — sans jamais perdre la face, c'est pour lui l'essentiel. Dialogues d'Audiard, c'est tout dire.

jeudi 17 janvier 2008

On ne coupera pas à la diérèse

Il est enfin venu, le jour des derniers cours !
On n'y croyait plus ; ce matin, on accourt !
(Là, on ne coupera pas à la diérèse)

La demande ayant été formulée gentiment par une étudiante qui avait pris son courage à deux mains (avant-hier), on consacre deux cours à des exercices sur les pronoms personnels COD, COI, et sur les pronoms relatifs. Et ce n'est pas bénin : le besoin de pronoms compléments et relatifs apparaît précisément quand on veut se sortir de l'étroitesse de la phrase simple, quand on souhaite s'éviter les lourdeurs de la répétition — bref, quand on veut passer en deuxième année.

Cadeau pour le séminaire de cinéma, une Séance Méliès (1997, 55 min.), avec sous-titres en japonais (l'édition française semble être difficile à trouver). C'est un dévédé hors-commerce qui accompagnait l'édition japonaise d'un livre américain intitulé en France 1001 films à voir avant de mourir... On y voit une quinzaine de films de Georges Méliès (présentés par Madeleine Malthête-Méliès lors d'une vraie séance au théâtre Grévin), du plus connu, Le Voyage dans la Lune (1902), à d'étonnants tours de prestidigitation que les trucages étendent au-delà du possible — où les étudiants découvrent surtout que Méliès a TOUT inventé entre 1898 et 1909 !
Avec cinq étudiantes du séminaire, dîner de fin d'études dans un restaurant, près de la fac. Pas d'autres clients que nous ; un peu morbide, comme ambiance, mais la conversation démarre, une bonne nouvelle cuisine japonaise arrive : on parle carrières, cinéma, France (j'étais allé à Versailles avec deux d'entre elles), et divers autres sujets...

Retour auprès de T. par le train de 21h04, que j'attrape in extremis... J'en connais un autre qui est in extremis !

« Il se remit en marche. Il titubait. Il n'ouvrait pas très souvent les yeux. Pour se guider il cherchait des appuis avec le bras gauche. Sa main valide s'écorchait sur des échardes de vieux bois, sur des pointes de fer, des pierres coupantes. Il se traîna ainsi jusqu'à un endroit où le sol était plan et dégagé sur quelques mètres, délimitant une surface scénique entourée de tas noirâtres. Les éboulis formaient un demi-cratère. On dirait un petit théâtre, pensa-t-il. Un petit amphithéâtre avec des espèces de gradins noirâtres. Pour la scène finale. Tu vas t'asseoir là, Mevlido, pensa-t-il.
Il se hissa de quelques dizaines de centimètres sur le premier amoncellement de débris. Son bras coupé vint battre entre ses jambes, l'arrosant une nouvelle fois de sang au moment où il s'asseyait. Il l'écarta en gémissant et l'installa à côté de lui sur des résidus de mur.
C'est fichu, résuma-t-il. En tout cas, c'est mal parti. Mais au moins il y a une place libre pour la scène finale. Pour une ou deux personnes. Public et acteurs confondus.» (Antoine Volodine, Songes de Mevlido, p. 313-314)

mercredi 16 janvier 2008

On parle là en symboles

Ce sur quoi je m'appuie (3)

Prise main gauche sur père sauf sa colère
Prise pied droit sur grand-mère sa douce résistance
La paroi comme d'ardoise où rien ne s'efface
Prise tous ongles dans les écoles, primaire Hugo, secondaire Zola, lycée rue Pirandello
Prise talon pivot moteur sur sourire de mère, son empathie totale
L'escalade entamée de toujours

presque rien à manger
et là-haut les orages auxquels on n'échappera pas

* *
*
Enregistrement réussi — pendant que je dormais, bien programmé — de 4 heures d'entretiens de Sollers, années 60 et surtout années 70. J'écouterai ça dans des trains... Pour les amateurs, c'est un Morceau du délice, sur le canal des Sentiers de la création. Ça passe et repasse encore pendant quelques jours. Il y a aussi trois conférences sur et avec Didier Daeninckx (Belles captives littéraires).

Séminaire de doctorat. On parle féminisme depuis les années 60. Dans une parenthèse (où, ailleurs ?), j'essaie d'expliquer mon elliptique point de vue : remonter à Freud et à l'hystérie pour voir comment la condition féminine s'inscrit dans une oppression de toujours, mais bien voir l'oubli de Freud, à savoir qu'il y a une énorme hystérie masculine, bien plus folle que celle de la femme — et qui s'appelle la guerre. L'homme vivant ses plus folles pulsions, brûlant les interdits (piller, tuer, violer). Pas toutes les femmes, ni tous les hommes. On parle là en symboles, mais capables de devenir réalité. Hélas, trop souvent.

Après le déjeuner à la cantine, David a la gentillesse de m'emmener en voiture au centre des permis de conduire, pour renouvellement du mien. Au retour, colis de livres, j'en ferai la liste demain.
Mais ne pas oublier celui reçu hier, dans une enveloppe kraft : À l'encre des dérives, d'un certain Vincent Teixeira (L'Harmattan, 2007). Belle finesse (pour un qui ne prise pas trop les poètes ! — pardon) et parfois des mots que j'aurais pu écrire, qu'en tout cas j'aime voir entrer dans ma ronde de vie. Merci, Vincent !

« le sang tourne
les hommes brulent
les vies vacillent
la Terre aussi » (p. 54)

Quand j'ai eu Sophie au téléphone et que je lui ai dit que David se joignait à nous ce soir, elle a crié de joie. Elle est comme ça, Sophie. On se retrouve donc à cinq au Tiger Café de Sakae. Des gens pas clairs à la table d'à côté (producteur porno et actrices, pense Andreas, avec son œil d'anthropologue) et un groupe d'américains braillards au fond de la salle. Mais on y arrive, on déconne, on est heureux.
Bien sûr, c'est toujours bon (hamburgers maison, coq au vin, carrés d'agneau).
Comme on est à Sakae, il serait dommage de ne pas passer au Jazz Modal, de ne pas faire connaître ça à David !
On y va. On trouve sans problème (on n'a pas beaucoup bu). Il adore l'ambiance, nous aussi. On a Fred Astaire et Audrey Hepburn à l'image (Funny Face), j'en suis pas fan, et du jazz pop années 60 et 70, qui met plein d'entrain dans mon whisky tourbeux, et puis Erik Truffaz, cadeau du patron.

Et quand même vers une heure du matin au lit.
Sans écrire ni lire.

mardi 15 janvier 2008

Un sale quart d'heurt

Ce sur quoi je m'appuie (2)

Rouge
N'a base ni sommet
Nul ne sait :
des langues mortes
du temps oublié
des visages perdus
coulés dans une même flaque...

* *
*

On déjeune tôt et rapide — encore au Saint-Martin — pour une fois que je suis là un mardi midi. Puis se quitter, T. partant vers deux cours au nord-ouest, moi vers l'est d'abord avant que le shinkansen ne m'emporte très loin, sud-ouest. Mon petit volume de Rimbaud, quand je ne somnole pas, je le rumine, le picore, je le chique, me l'injecte en intra-veineuse, j'en remâche les fibres pour en sucer les sucs. Mais ça pourrait rancir. Stop.

Au bureau, début du grand ménage dans le courrier électronique. Des centaines de messages que j'ai laissés s'accumuler dans la boîte principale, qu'il faut répartir, ranger, effacer, auxquels il faut répondre, parfois, malgré le retard.

Superbe Ce soir ou Jamais d'hier. Le droit d'ingérence passe un sale quart d'heurt... Et même un heurt et quart... Je réécoute presque tout deux fois, tellement je suis étonné d'être d'accord avec Nabe et Bricmont — qui devraient fonder une entreprise d'ascenseurs. Nabe & Bricmont, ça sonne très bien.
Et le pauvre Bruno Saby qui arrive là comme une fleur pour regretter qu'il n'y ait plus le Dakar pour sauver l'Afrique ! L'est trop mimi ! Mais merde, quelqu'un va-t-il jamais leur expliquer ?

lundi 14 janvier 2008

Ce sur quoi je m'appuie (1)

J'écris.

Ce sur quoi je m'appuie
n'est pas stable

* *
*

Chez Laure, la grippe. Chez Crouty, le petit chat est mort. Je fonce chez Christine tête baissée — ce qui m'évite peut-être de me la faire couper. Je la relève de fierté en écoutant Philippe répondre de Beauvoir en Suisse.
On déjeune à nouveau au Saint-Martin, merguez-frites pour moi et agneau-frites pour T. qui prend aussi du vin. C'est très important : depuis un mois, elle ne pouvait rien boire, broyée entre médicaments et désintérêt. Or aujourd'hui, elle se remet à la viande rouge et au vin. Et la fièvre est tombée. Faisons que l'embellie de santé dure !
L'entrain au travail aussi ! Je fais donc seul et à pied l'aller-retour au Seijo-Ishii de Korakuen en écoutant Jérôme Mauche chez Veinstein (agréable, intéressant, pertinent même), puis le début d'une émission sur Blanchot et Laporte (propos que je comprends très bien mais qui sont maintenant très datés, qui ne me paraissent plus pertinents, ou bien c'est leur ton, componction, va savoir).

Suis bien soulagé aussi du côté paternel. Je l'ai au téléphone vers 18 heures, directement dans sa chambre à l'hôpital, la voix encore éraillée par l'asèchement des tuyaux. Très raisonnable, grande volonté de s'en remettre et de repartir gambader.

Dîner (grand pot-au-feu) et après avec le dévédé The Village (Shyamalan, 2004). On craignait un vulgaire film d'horreur mais on est positivement étonné de voir un conte basé sur une utopie contemporaine. Construction et psychologie convergent efficacement. Le montage avec jeu sur la peur est juste, à l'équilibre — juste avant de faire procédé et d'ennuyer.

dimanche 13 janvier 2008

Zigzags de ruelles

Grasse matinée et lecture (Foucard et du japonais). Manu m'envoie un courrier au portable pour qu'on se retrouve éventuellement dans l'après-midi. J'y réponds positivement. Après le déjeuner, je laisse T. à son travail (sujets d'examens) et m'en vais voir si Shibuya est encore à sa place.
Pour nous (Manu et moi), c'est un lieu chargé d'histoire. Il n'y a pas si longtemps, avant qu'il soit marié et père de famille, avant que Bikun ait quitté le Japon et son métier d'informaticien, et même avant le JLR, nous nous voyions tous les dimanches matin pour des parties de ping-pong acharnées, nous déjeunions de plâtrées de pâtes italiennes et nous coulions des œillades à toutes les shibuyettes bien roulées.
Le temps a passé, sur nous comme partout.
Mais quittons là la remémoration...
De mon côté, j'achète rapidement des cartouches d'encre pour l'imprimante (Sakuraya). De son côté, Manu recherche des petites enceintes de bonne qualité, on va jusque chez Yamaha mais on ne trouve pas ce qu'il recherche.
Allons maintenant à l'essentiel : le lieu tranquille avec café et gâteau qui nous permettra de discuter un bon moment. Après quelques zigzags de ruelles, et la foule qui grossit à chaque minute, je propose de monter dans Bunkamura, où l'on se fixe chez Daigo. Café et crêpes, belle argenterie. On fait le point sur les derniers mois. Manu semble obsédé de savoir quand on s'est vu pour la dernière fois... Comme il a généralement bonne mémoire, ça le dérange plus que moi de ne pas se souvenir quand il veut.
D'abord, moi, je l'ai vu sur des skis dans la nuit du 30 au 31 décembre, Manu ! Ce qui fait moins de quinze jours. Il ne peut pas en dire autant... Nous nous souvenons bien d'un déjeuner peu après son nouveau boulot, au printemps (le 5 mai). Vaguement d'une fois postérieure, sans nous la remettre. Il faudra, le soir, toute la puissance du moteur JLR pour exhumer le 5 août, la chaleur d'août, la foule d'Omote-Sando, l'excellent pamplemousse givré que j'avais pris, dont je me souviens parfaitement sans pourtant l'avoir noté...
Au rayon homme, on fait un peu les soldes. Finalement, on achète la même chemise grise, pas tout à fait la même taille. Puis au sous-sol, Manu doit acheter des gâteaux pour une invitation ce soir. Pendant qu'il s'occupe de ça, je tombe, dans la boutique des fruits de luxe, sur de superbes fraises, soldées 500 yens ! Moins cher que partout ailleurs ! C'est T. qui va être contente !

Dans le métro puis plus tard, au lit, je finis Civil. En quelque sorte, je suis déçu. Il y avait bien quelque chose qui clochait, mais le dénouement est sans brio, sans comique, sans morale. J'en garderai quand même un bon souvenir, pour quelques paragraphes au juste ton.

« Je ne vois pas quel instruit, quel amoureux de sa propre liberté, ferait l'apologie du métier des auxiliaires du Droit. Je ne vois pas quel amuseur public écrirait mille fois d'affilée le même contrôle routier sans histoire : à peine un papier manquant, une petite plainte, des petits mensonges. Je ne vois pas quel artiste visionnaire ferait l'apologie de la Loi, du Droit, de l'ordre et du calme. Je ne vois pas quel réalisateur réaliste ferait autre chose que de montrer des flics en pleine violence, étourdis d'action. Même s'il restait confiné dans l'intime, ce serait encore de la souffrance qu'il montrerait : dépression, affaire de cœur et découragement. Je ne vois pas quel lettré a réellement parlé de votre métier.» (Daniel Foucard, Civil, p. 150)

samedi 12 janvier 2008

Le terreau avait bien changé

Le mois dernier encore, je me demandais bien ce que j'aurais à dire de nouveau sur À la Musique, dont l'étude mise en ligne avait constitué l'une de mes premières pages web, en 1996. Bien sûr, la simple mise en scène, dans une salle de classe, de ces remarques pouvait déjà suffire à donner une explication du poème. Mais en creusant à nouveau le même sillon, je me suis aperçu que le terreau avait bien changé (et qu'il faudra peut-être que je fasse une seconde version de la page, en renouant les liens perdus).
D'abord, il y a la somme biographique et littéraire de Jean-Jacques Lefrère, de 2001, que je considère comme un des meilleurs outils à notre disposition. Ensuite, l'édition de L'œuvre intégrale manuscrite de Rimbaud chez Textuel (1996), pour essayer de contextualiser, de reconstruire le temps de l'écriture. Enfin, les développements du web qui permettent, à partir de bribes d'informations glanées chez Lefrère, de retrouver l'historique de la guerre de 1870 (le poème a très probablement été écrit à la fin du printemps 1870) et l'intertexte où Rimbaud a emprunté le contraste entre, d'une part, la mondanité bourgeoise autour de l'orchestre militaire et, d'autre part, le solitaire exalté par la haine du bourgeois et ses premiers émois sexuels, à savoir un poème d'Albert Glatigny intitulé Promenades d'hiver, dans son recueil de 1864, Les Flèches d'or (p. 158) — qui, pour n'être pas passé à la postérité, ne s'en trouve pas moins disponible sur Gallica (cela aussi bien après 1996).
On voit très clairement la progression centrifuge du poème, du kiosque vers les allées de marronniers. Entre mondanité (bourgeois, bureaux, notaires, épiciers, tous détestés) et solitude (le moi mal dans sa peau parce qu'il n'est que suivre), la frontière subjective est marquée, comme de façon prémonitoire, par le mot « contrebande »...

Enfin, le Saint-Martin rouvrit ! C'est qu'on a failli mourir de faim, nous ! Lundi dernier, par exemple. J'en fais la remarque à Yukie, qui le prend à la rigolade... Je lui demande aussi si elle sait pourquoi les frites 2008 — j'en ai une entre les doigts — sont meilleures que les frites 2007.

Après, notre temps se partage entre la sieste, l'écriture de kanjis, la lecture de blogs, l'enregistrement d'émissions de radio, etc. Et des petits dessins pour essayer d'imaginer comment on pourrait redisposer l'appartement. Bref, pas de quoi en faire un paragraphe.

vendredi 11 janvier 2008

Mon adhésion, presque malgré moi

Première séance de l'année au centre de sport. Je transpire gros en compagnie de stagiaires de la police et de leur formateur. Quand il s'adresse à eux, il s'adresse aussi à moi et ses remarques, qui emportent parfois mon adhésion, presque malgré moi, me font froid dans le dos. La réussite du texte de Foucard tient d'abord dans la justesse du ton policier, dans l'évidence (presque sarkozienne) de la société coercitive dès que l'on adopte un angle résolument collectiviste et sécuritaire... Jusqu'où cela ira-t-il ?

«Si les show TV, du style Une journée avec la Police ont autant de succès d'audience, ce n'est pas seulement parce que le public se plaît à constater la dureté de notre métier, c'est d'abord parce qu'il nous soutient dans notre effort. L'identification du civil au policier est totale. Seul un discours correctif à tenir en public, du style : ces flics, franchement, ils abusent permet de compenser cet amour inavouable.
Le civil nous aime parce qu'il déteste la violence. C'est une partie qui se déroule sans lui, sinon il serait armé ou costaud. Il accepte la violence, disons plutôt qu'il la tolère dans la mesure où il dispose d'une force de frappe publique : la Police. Comme le votant avec le politicien, il délègue sa capacité de réplique, en cas d'agression, à une milice mieux équipée que lui.» (Daniel Foucard, Civil, p. 55)

David et moi devons déjeuner à la cantine, au lieu d'aller au Downey. C'est la faute d'une de mes étudiantes, à qui j'ai accordé un rendez-vous à 13h30 pour corriger son mémoire sur Louis Malle. Une ou deux autres affaires à régler par courrier après, et me voici reparti pour le train rapide, toujours Civil en main.
À Iidabashi, T. m'attend pour acheter du pain et dîner dehors. Mais le vendredi soir, tout est plein dans Kagurazaka, surtout d'employés de bureau s'invitant mondainement pour fêter la nouvelle année. On échoue au Royal Host où l'on est sûrs d'être tranquilles.

À la maison, jusqu'au coucher, je m'exile en musique avec Rimbaud. Et un petit peu avec Glatigny, aussi.

jeudi 10 janvier 2008

Rentrez-lui ses chiffres dans le gosier

J'aurais mieux aimé, au moins dans un petit coin encore digne de la blogosphère, qu'on parlât un peu plus des manuscrits d'Henry Brulard que des fesses de Simone de Beauvoir...
Ceci dit, une fois qu'on se sera bien repu de ces fesseries dans le petit bassin, il restera toute l'année pour explorer les grands fonds : parler de la tête qui a pensé, des yeux qui ont vu le monde, des mains qui ont tracé les nouveaux contours de la condition féminine. Il valait peut-être mieux, finalement, que ce fût dans ce sens-ci — tête par-dessus cul — que dans l'autre.

Trois cours avec étudiants stressés par l'approche des examens. Pour le groupe qui partira avec moi dans trente-cinq jours, extraction d'horaires de la SN.CF (pas évident de s'y retrouver à la base du site — allez-y et cherchez simplement des horaires de train, vous verrez...).
Bon moment de détente avec David en prenant un thé dans mon bureau.
Le soir, je m'ennuie à mourir avec le ramassis d'économistes de Ce soir ou Jamais. Ils disent tout et leur contraire, sont incapables de s'entendre, veulent faire croire à leur scientificité par le recours aux chiffres, aux rapports d'institutions, sans jamais avouer — ce serait la honte — qu'ils sont d'abord pétris d'idéologie, d'un côté comme de l'autre. Le pire, c'est qu'à l'exception d'une ou deux petites voix qui ne sont d'ailleurs pas celles d'économistes, ils assujettissent tous, et irréversiblement, l'ensemble de la condition humaine aux facteurs économiques.
S'il y a un économiste dans votre entourage ou à votre portée, rentrez-lui ses chiffres dans le gosier, bâillonnez-le et envoyez-le travailler une semaine dans un fast-food (c'est un des emplois par lesquels nos étudiants découvrent le plus souvent le monde du travial*, ces jours-ci) — après, on verra s'il ne veut pas, lui aussi, changer le monde.

« Seuls les riches ont le courage de déclarer que l'extrême pauvreté est intolérable. Les pauvres se taisent.» (Hubert Lucot, Grands Mots d'ordre et petites phrases, p. 173)

« Il ne faut pas exclure les petites gens mais les inclure dans l'économie mondiale en baissant leur salaire.» (Ibid., p. 174)

* Beau lapsus digital, non ?

mercredi 9 janvier 2008

Ma transparence

Selon ma transparence du 21 octobre dernier, et bien que je ne l'aie pas mise en avant dans ma conférence de presse d'avant-hier, je ne me suis pas fait opérer au Val de Grâce, moi.

Cours et réunions (normaux) ont laissé place à une soirée exceptionnelle. D'abord, les retrouvailles du mercredîner, dans un petit restaurant de Motoyama, avec Sophie revenue de France hier (très heureuse de retrouver la nourriture japonaise, et pas que ça, apparemment), Benoît (bien reposé, grâce à quelques jours au Cambodge) et Andreas (bénéficiaire, comme moi, du clément hiver nippon). Après une interruption, on se demande toujours si ça repartira. Les raisons profondes et mystérieuses qui font tenir un groupe, quel qu'il soit, ne sont pas éternelles. Il suffit parfois d'un départ, d'un décalage, d'une démotivation pour que la belle ambiance parte en fumée — aussi la fête-t-on ce soir avec autant d'entrain que de gratitude réciproque. Bière, alcool de prune ou de pomme de terre sont de la partie.
Ensuite, de retour à la maison, c'est une autre communauté qui m'attend, qui exprime au fond une même excitation d'êtres humains partageant expériences et points de vue : le plateau de reprise de Ce soir ou Jamais est en effet exceptionnel (Christine nous avait prévenus). Je salue surtout les savoureuses envolées de Régis Jauffret, la précision tranquille de Caroline Fourest et, dans une moindre mesure, les touchantes vrilles de Jean-François Stévenin. En revanche, le sérieux compassé et hautain de Zaki Laïdi et les interventions brouillonnes de Raphaël Glucksmann me laissent indifférent.

Au moins, ces deux communautés-là, c'est autre chose que Facebook ou Second Life !

mardi 8 janvier 2008

Qu'est-ce qu'il m'apporterait, ce gros cône-là ?...

Il faut retourner à l'école, aujourd'hui ! Je charge ma nouvelle petite valise à roulettes, acquise hier en remplacement de celle qui depuis 2002 a changé de couleur — il y avait 28 semaines de cours jusqu'à l'année dernière (2006), 30 maintenant, à quoi s'ajoute chaque année une dizaine de semaines d'examens, de concours et de préparations diverses, ce qui fait 38 en 2002, idem pour 2003, 2004, 2005 et 2006, soit 190 semaines, à quoi s'ajoutent les 40 semaines de 2007 (allant jusqu'en mars 2008), total 230 allers-retours (ce qui, dit en passant, représente 4,6 millions de yens dépensés en billets de train, de quoi faire un bel apport pour l'achat d'un appartement à Paris, par exemple, mais n'y pensons plus, de toute façon, je n'ai pas le choix)... Bref, je charge ma nouvelle petite valise et je m'en vais vaillant, corrigeant en chemin un rapport de 4e année plutôt bien écrit, sans même un regard pour le Mont Fuji — qu'est-ce qu'il m'apporterait, ce gros cône-là ?...

Oui, j'ai plaisir à retrouver mes étudiants ; principalement des étudiantes, d'ailleurs. Leur jeunesse souriante et leur application docile sont un onguent sur les plaies que le monde et ses horreurs me font à chaque bulletin d'information (aujourd'hui Pakistan, chalutier et point presse de Sarkozy). Je sais qu'une bonne partie ira augmenter le gros de la connerie du monde d'ici trois ou quatre ans ; au moins aurai-je profité de leur gentille naïveté et cru les enrichir, en disposer une minorité à vouloir autre chose...

À 19 heures, grâce aux efforts de coordination de mon cousin, je téléphone à mon père, via une infirmière qui lui passe le combiné. Il n'a plus besoin du masque à oxygène, il est assis, il dit qu'il s'ennuie un peu. Il a eu un vrai petit déjeuner. Il faut peu pour retrouver la joie de vivre, ou quelque chose qui s'en approche quand on a été au plus mal. Je rappelle ensuite mon cousin pour qu'on lui apporte des magazines et un carnet à dessin.

Au courrier, entre les barbants documents universitaires, un petit paquet de la fidèle et constante Laure, avec Civil de Daniel Foucard. J'en lis quelques lignes et me promets de m'y mettre dès que possible...

« Tiens, fais le test : un jour tâche d'être désagréable sans motif, bouscule ton client : tutoiement, blague cassante, pet, etc. En deux minutes, il te parlera impôts, pas de devoir, de déontologie, non, il ne s'en mêle pas : il te parlera impôts. Il transformera ton uniforme en objet et lui en sujet. Tu lui feras une réponse de chiotte, ultra efficace du genre : Mais moi aussi je paye mes impôts ! L&agra