Ces quelques lignes sont tirées de l'ouvrage :
Régine Deforges .- Sur les Bords de la Gartempe .- [Paris] :
Fayard, 1985 .- 443 p.
(contient : Blanche et Lucie (1977) ; Le Cahier volé
(1978) ; Les Enfants de Blanche (1982))
.
^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^
Blanche et Lucie
^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^¤^
^¤^¤^¤^¤^¤^¤^
^¤^¤^¤^¤^
^¤^¤^
^
Malheur à l’homme par qui le scandale arrive.
(Matthieu, 18, 7)
À la mémoire de mes deux grand-mères.
Blanche et Lucie, mes deux grand-mères, étaient très jolies.
Blanche avait des cheveux châtains, des yeux bleus très pâles. Sa mère l'avait abandonnée, quand elle avait trois ans, pour suivre l'homme qu'elle aimait. De ce temps, Blanche a gardé le souvenir d'un grand froid. Du froid de la glace qu'il fallait casser pour se laver, dans le sinistre pensionnat d'une petite ville de l'Est.
Blanche ne s'est jamais consolée d'avoir été abandonnée par sa mère. Plus tard, bien plus tard, sa mère est revenue. Mais toute sa tendresse ne put venir à bout de la froideur de Blanche.
Lucie est une paysanne. Elle est rousse. Sa peau est blanche sans taches de rousseur. Elle a un grand rire. Ses yeux sont bleus, bleus comme le ciel du Poitou un jour d'été, de bel été. Lucie, c'est la vie. Lucie, c'est la terre. Lucie, c'est le désir. Son appétit des choses et des gens la rend invulnérable.
Blanche, de par son milieu, est une petite bourgeoise, un peu guindée, qui se tient très droite dans son corset, la tête haute, le regard fier. Sa bouche est cependant sensuelle. Son regard émeut par l'inquiétude qu'on y lit. Blanche fait partie de celles dont on ne parle pas, bien qu'elle soit belle.
Son maintien est modeste et altier à la fois, mais elle reste en deçà de son apparence, en deçà d'elle-même.
Lucie éclate. Blanche retient.
J'ai de ces deux grand-mères beaucoup de points communs. Comme elles, je suis jolie. Comme Lucie, je suis rousse et j'ai la peau très claire, sans taches de rousseur. Comme Blanche, j'ai cette inquiétude dans le regard. De Lucie, j'ai la familiarité, le rire insolent, les gestes larges, ouverts. De Blanche, j'ai une certaine retenue, comme si j'avais peur que l'on ne me prenne plus que ce que je veux donner. C'est d'ailleurs presque toujours le cas.
Je dois à Lucie ma passion des livres. Lucie avait toujours un livre dans la poche de son tablier. Et, quand elle allait aux champs garder les vaches, accompagnée de son grand chien noir, elle s'asseyait au pied d'une haie, à l'écart souvent des autres femmes. Elle sortait de sa poche une de ces petites publications mal imprimées, à vingt centimes, à la couverture illustrée, et se perdait dans sa lecture. Ces petits livres avaient été lus et relus. Ils étaient sales, déchirés, usés. Dans les greniers à grains de la ferme, il y avait des " maies ", de grands coffres pleins de livres d'où sortait une forte odeur de moisi quand on en soulevait le couvercle. Leur découverte a été pour moi un des moments les plus extraordinaires de mon enfance. Toute la littérature était là : la pire et la meilleure. Victor Hugo et Paul Féval, Lamartine et Zévaco, Balzac et Georges Ohnet, Jules Verne et Xavier de Montépin, George Sand et Delly, Voltaire et Léo Taxil, Zola, Daudet, Gautier, Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Gyp, Rachilde, Dumas... J'ai lu par dizaines des romans d'amour larmoyants, de rocambolesques romans d'aventures. Lucie les avait tous lus, tous dévorés. Bien sûr elle ne lisait pas autant qu'elle le voulait, la vie de la terre était dure en ce temps-là. Il fallait s'occuper des bêtes et des hommes. Les bêtes passaient toujours avant les hommes. Les femmes venaient bien après. Lucie ne s'en plaignait pas. Mais, de temps en temps, elle explosait. Elle errait seule à travers champs des heures durant, ou elle partait toujours seule à la ville. Elle mettait son chapeau, elle prenait le car. Elle ne disait pas où elle allait. Moi, je sais qu'elle n'allait nulle part. Je sais qu'elle n'allait pas rejoindre un homme, si fort pouvait être son désir d'être caressée et consolée de la peine à vivre une dure vie. Mais elle aimait Alexandre, son mari. Elle l'aimait follement, ne songeant pas qu'elle aurait pu aimer ailleurs. La vie de tous les jours la limitait : son homme, ses enfants, ses vaches, ses poules, ses cochons, son jardin, son âne. Tout ça était par moments bien lourd pour la jolie rousse qui avait envie de bals, de rires et de temps pour lire et rêver. Le travail de la ferme interdisait le rêve.
Blanche, sagement, le dimanche, se promenait avec son frère sur les bords du Cher ou le long du canal. Le long du canal... ce canal où Louise, sa mère, par désespoir d'amour, se jeta un jour. J'ai pour cette aïeule, morte d'amour, une immense tendresse, une tendre pitié. Je lui ressemble aussi quelque peu. Comme elle, pour l'homme que j'aimais, j'aurais pu tout quitter et mourir.
Mais Blanche, la jolie Blanche, à petits pas le long du canal, les yeux baissés, frissonnait en regardant son reflet dans l'eau. Longue silhouette vêtue de noir, mince, si mince.
Blanche ne lisait pas. Elle allait à la messe, aux vêpres. Elle priait pour sa mère, pour le péché de sa mère. Pour que Dieu absolve ce crime qui ne peut être absous.
Elle s'asseyait sur un banc, au bord de l'eau, les mains gantées sagement posées sur ses genoux, le regard lointain. Elle pensait à ses noces. À Léon qu'il avait fallu attendre si longtemps. À cette nuit où, sa mère voulant l'aider à dégrafer son corset, elle avait dit, rougissant :
"Laissez, maman, ce sera Léon qui le fera."
Je ne connais pas de manifestation plus grande de sensualité que cette simple phrase d'une jeune mariée d'autrefois. Quelle connaissance inconsciente de l'amour ! Du désir de l'homme ! De son propre désir !
[...]