INTERVIEW de JEAN-PHILIPPE TOUSSSAINT
Le 19 janvier 1998, Institut franco-japonais de Tokyo, par Laurent Hanson. 
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J.-P. Toussaint et L. Hanson (Photo: P. Rebollar)
Site de La Patinoire
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    L. Hanson : J'ai été intrigué par les titres de vos romans, La Salle de bains, La Réticence, La Télévision, etc., et je me demande quel peut être le rapport que vous faites entre les romans, le travail d'écriture et les titres que vous choisissez...
J.-P. Toussaint : En général, je choisis des titres assez simples, qui définissent parfois un programme, comme La Télévision, ou Monsieur on sait de quoi ça va parler. Ça définit le livre sans chercher à faire un effet avec le titre, le plus simplement possible. Mais ça dépend des fois, pour ces deux-là le titre est venu immédiatement. Quand c'est presque un programme, le titre vient et... je remplis le contrat. Et parfois il vient très tardivement, par exemple L'Appareil-photo, il y a un appareil-photo dans le livre mais qui n'apparaît qu'à la fin. Et au début, il ne s'appelait pas L'Appareil-photo, il y a quatre ou cinq titres qui se sont succédés. De même pour La Salle de bains, c'était pas le premier titre. Ça a changé. 
    L.H. : Le titre est simple, mais ça ne veut pas dire qu'il est simple à trouver... 
J.-P. T : Parfois, il s'impose. Mais disons qu'il y a toujours un titre provisoire, j'ai rarement commencé un livre qui n'avait pas de titre et qui restait longtemps sans titre. On m'a fait remarquer que mes titres étaient des éléments différents, pour les quatre premiers. Il y avait un personnage, Monsieur, un lieu, La Salle de bains, un objet, L'Appareil-photo, et un sentiment, La Réticence. Je pourrais faire une phrase avec l'ensemble. Il manque un verbe... 
    L.H. : Les quatre titres peuvent être liés, ils reflètent des éléments communs. La salle de bains, de la vie quotidienne, intime, Monsieur, qui n'est pas un nom mais un terme générique, l'appareil-photo est un objet qui capte la réalité et la réticence est une émotion retenue, pas très forte... 
J.-P. T : Il y a chaque fois une modestie d'approche. La salle de bains est un lieu intime, c'est vrai, mais c'est aussi une pièce de refuge, où le personnage peut se retirer du monde. 
    L.H. : Les personnages ont toujours cette modestie, ils montrent un paradoxe du non-agir, avec des histoires sans histoire, où rien ne se passe, pas dans la tradition du grand roman avec une trame héroïque. 
J.-P. T : Pour présenter Monsieur, j'avais dit "Monsieur, qui ne voulait pas d'histoire". C'est un double sens. C'est aussi qu'il n'aime pas les complications. Lui, il dit : "Bon, bah, tant pis !" Quelqu'un qui veut des histoires, il va rouspéter.Mais lui, il laisse tomber. Mes personnages, ils ne veulent pas d'histoires, au sens où ils ne veulent pas qu'on les emmerde, ils ne vont pas aller réclamer, protester, et en même temps il y a ce sens par rapport au romanesque que ça ne raconte pas d'histoire. 
D'une façon générale, c'est vrai que je n'ai jamais eu le désir ou l'envie de raconter une histoire. Ce n'est pas ce qui m'intéresse dans le fait d'écrire. C'est plutôt quelque chose qui m'ennuie un peu. 
    L.H. : Quel est le rapport entre l'auteur et les personnages ? On a l'impression parfois d'une auto-fiction, d'une fiction autobiographique. Le personnage principal de La Réticence peut même être le personnage de La Télévision, quelques années plus tôt. Est-ce qu'il y a une distance ironique ou est-ce une sorte de dédoublement ? 
J.-P. T : À chaque fois les personnages sont assez proches de moi. Il y a une proximité avec moi, même si ce n'est pas du tout autobiographique. Je ne raconte pas des événements qui me sont arrivés. C'est plus proche de ce que peut être l'auto-portrait en peinture. Le peintre se prend pour sujet, mais il traite plus de la peinture que de lui-même. C'est ça qui m'intéresse. C'est pas de parler de moi, au sens de ce qui m'est arrivé, de qui j'ai rencontré, de qui j'ai vu et de ce que je pense. C'est plutôt d'essayer de faire un portrait de moi à travers la littérature. Il y a donc des constantes qui font que les personnages sont assez proches de ce que je suis, notamment ils vieillissent un peu comme moi. Celui de La Salle de bains a 27 ans et celui de La Télévision a quarante ans. Il y a une évolution, mais je ne me limite pas et j'utilise aussi toutes les possibilités de la fiction. 
   Je me sers de tout, mais je n'ai pas l'impression que c'est moi, ce sont des personnages, c'est de la fiction. En même temps qu'ils sont nourris par mon expérience et tout ce que je suis. Même dans le cas de Monsieur qui est à la troisième personne. C'est une troisième personne dont je me sentais très proche. C'est de toute façon une constante en littérature : l'auteur se sent toujours près de ses personnages, même s'ils sont très différents de lui. 
    L.H. : Si raconter une histoire n'est pas l'attrait principal, si les personnages ne sont pas des véhicules pour raconter sa propre histoire, en quoi consiste alors l'intérêt du roman ? Est-ce que c'est un intérêt structural, un travail du style, de l'écriture ? 
J.-P. T : J'accorde évidemment une très grande importance à la manière d'écrire puisque, comme il n'y a pas d'histoire, il ne reste que l'écriture. Dès lors qu'il y a une histoire, elle fait passer l'écriture au second plan comme un moyen. S'il y a une histoire forte, fortement charpentée, qui avance et puis tout ça..., l'écriture n'est qu'un moyen plus ou moins efficace qui fait suivre cette histoire et le lecteur est entraîné dans l'histoire. Si l'on enlève cet élément, il ne reste que l'écriture, et c'est l'écriture elle-même qui va faire avancer. L'intérêt viendra de l'écriture. Et un livre qui n'est pas porté par une histoire est plus difficile à appréhender parce qu'on tombe tout de suite sur l'écriture. Il y a beaucoup de lecteurs qui refusent, parce que ça ne les intéresse pas de se pencher... ils préfèreraient une illustration, pour reprendre la comparaison avec la peinture. En peinture, les gens recherchent souvent une illustration, quelque chose qui ressemble à la vie. Dès lors qu'on enlève ce côté, dès lors que la peinture devient abstraite, il y a une incompréhension, et même un refus. Le fait de ne pas raconter d'histoire, même si l'on est loin d'une écriture abstraite, peut aussi rendre l'approche plus difficile, mais c'est cela qui m'intéresse davantage parce que l'accent est mis sur la manière d'écrire. En dehors de ça, je ne théorise pas beaucoup ma manière d'écrire. Je n'ai pas l'impression de développer une théorie. 
    L.H. : L'idée d'avoir et de maintenir une certaine voix, que le narrateur ait une certaine voix, c'est important ? 
J.-P. T : Oui, c'est important. Qu'il y ait une sorte d'identité. De voix, de style, de ton qu'on retrouve. 
    L.H. : Beaucoup de scènes sont très drôles, traitées avec ironie, avec sympathie, mais aussi avec une certaine distance. Les contradictions des comportements... 
J.-P. T : J'aime faire des scènes drôles. Souvent l'intérêt peut tenir par la drôlerie d'une situation, et si ça marche bien ça fait avancer ou tenir toute la scène. Il m'arrive de faire des descriptions de personnages vus de l'extérieur, avec une grande séparation, en général, entre le narrateur et les autres personnages, et souvent les autres personnages sont traités d'une façon où leur ridicule est souligné. Mais les narrateurs aussi ont des contradictions. Dans La Télévision, ce n'est pas du tout un moralisateur qui dirait qu'il faut arrêter, on voit bien qu'il la regarde aussi... 
    L.H. : Pour La Télévision, j'ai eu l'impression que c'était une sorte d'essai sur les manières de regarder, à la télévision ou par la fenêtre, ou le regard des autres, et sur les supports technologiques du regard, avec la peinture, l'ordinateur, le livre... 
J.-P. Toussaint aux ordinateurs (Photo: P. Rebollar)J.-P. T : En fait cela m'intéresse aussi de parler de choses actuelles, d'écrire un livre de mon temps. La télévision, c'est un élément de notre temps, presque un peu dépassé, mais très récent. Ajouter des éléments d'informatique, par exemple, c'est aussi faire en sorte que le livre se passe de nos jours, que ce soit de la littérature présente, actuelle. Je ne cherche pas à reconstituer telle époque, même récente. Ça ne me viendrait pas à l'idée de situer un livre dans les années cinquante, ou soixante, ou dans les années vingt ou au dix-neuvième siècle. C'est très important pour moi de situer maintenant et d'être à l'écoute de ce qui se passe, en phase avec le temps. La Réticence, c'était un peu à l'écart de ça, à l'écart du monde. La Salle de bains, même s'il y a un écart, c'était quand même un livre qui parlait de l'époque. Les critiques y ont même vu un caractère emblématique de l'époque, d'une génération qui se mettait en retrait. Pour La Télévision, j'ai eu envie de réfléchir à ce qui fait le temps présent. C'est important pour moi de réfléchir à l'époque, même s'il y a très peu d'aspects liés à l'essai, quelques tentations seulement mélangées à la fiction. 
    L.H. : Mais de façon plutôt non-engagée, alors ? J'ai été étonné de voir que vous étiez diplômé en sciences politiques. 
J.-P. T : Oui, il n'y a pas d'analyse sociologique, ou sociale. Mais il y a quand même une attention très grande portée au temps présent, même si j'essaie de gommer tout le contexte social et politique parce que, pour moi, il ne fait pas bon ménage avec la littérature. Je n'y ai aucune attirance particulière. Dans les modèles, le seul livre qui m'intéresse de ce point de vue-là c'est L'Homme sans qualité de Musil, qui englobe toute cette époque. Mais en même temps, c'est un peu fastidieux... 
    L.H. : Est-ce qu'il y a d'autres références, ou des influences littéraires ? 
J.-P. T : Bien sûr. Pour moi, il y a Flaubert, Dostoïevski, Beckett, Nabokov, Proust. Beaucoup d'autres... 
    L.H. : Sur les méthodes de travail, est-ce que vous avez des trucs particuliers ? Certains écrivent en marchant, d'autres avec des stylos de différentes couleurs, etc. 
J.-P. T : Pour moi, je travaille régulièrement. Maintenant avec un ordinateur, un portable que je peux emmener en voyage, partout, avec un clavier supplémentaire. La Télévision est le premier livre que j'ai écrit directement avec l'ordinateur. Avant c'était à la machine à écrire. Je corrigeais à la main, mais je n'ai jamais écrit à la main. L'ordinateur change un peu de la machine à écrire, mais c'est plutôt bénéfique. Avant, comme je corrigeais énormément, je devais retaper toute la page. Maintenant je tape beaucoup moins longtemps. Et l'on peut conserver les différentes versions. Ça me donne énormément de matière. Et même presque autant de papier qu'avant, parce que j'imprime, mais il y a un gain de temps formidable. 
    L.H. : D'un roman à l'autre, est-ce que vous sentez un changement, une évolution de votre écriture ? Est-ce qu'il y a des choses que vous ne voulez pas refaire ? Des leçons tirées ? Pour La Réticence, vous avez parlé de ce roman comme étant à part, pas dans la ligne... 
J.-P. T : Il y a une ligne et des expériences différentes en la suivant. La Réticence, c'est une expérience intéressante qui s'écarte un peu de la ligne mais qui me permet d'avancer. Je vois ça comme une évolution. L'ensemble de ce travail, depuis le début, est une recherche. Je ne sais pas ce que je recherche, mais c'est une recherche. Donc, j'avance. Il y a une évolution. Je me sens beaucoup plus à l'aise aec l'écriture qu'au début. Au moment de La Salle de bains j'étais moins confiant, chacune de mes phrases était bétonnée, fermée, plus courte. Avec La Télévision, j'ai une plus grande liberté. J'écris parfois des phrases très longues, ou très courtes, il n'y a pas de système. Je m'occupe moins de la manière d'écrire, et je ne cherche pas à faire l'illustration d'un style. Ça vient instinctivement, même si j'ai des constantes, des types de phrases. Des paragraphes, puis je saute une ligne, et c'est comme ça que j'écris maintenant. Il n'y a pas de dialogues, ils sont intégrés dans les paragraphes, c'est pour moi la bonne façon de les utiliser. C'est un élément de la narration, mais il ne faut pas que ce soit de grandes pages de dialogues où il n'y a plus d'écriture. Une phrase dite, un petit dialogue, ça va, mais dès que ça devient long ça ne tient plus dans le paragraphe et pour moi ça n'a pas sa place. 
    L.H. : À propos du cinéma, si vous voulez bien, et de vos films... Quels sont les rapports entre la littérature et le cinéma ? Ou est-ce que c'est tout à fait distinct ? 
J.-P. T : Ouis, c'est différent. Les livres m'ont permis de faire des films. C'est parce que La Salle de bains a très bien marché, que quelqu'un a voulu faire un film, que ce film s'est fait. J'ai collaboré avec lui pour le scénario. J'ai commencé un peu à réfléchir à ça et j'ai eu envie de faire moi-même l'adaptation d'un de mes livres. Donc ça vient de la littérature et du fait que mes livres ont marché. Mais à part ça, c'est très différent. Dès lors que j'ai commencé, puisque j'ai fait l'adaptation de deux de mes livres, Monsieur d'après Monsieur, et La Sévillane d'après L'Appareil-photo, et à part le fait de prendre un point de départ qui est l'un de mes livres, j'ai tout de suite raisonné comme un cinéaste. Et je n'ai pas du tout cherché à être utile ou à rendre service à l'auteur du livre. Je me servais de ça, de l'auteur du livre, il se trouve que c'était moi, et j'écrivais un scénario qui collait plus ou moins. D'ailleurs la deuxième fois, c'était un scénario beaucoup lâche, qui collait moins au livre. Et à partir de là un découpage, un travail proprement cinématographique qui n'a rien à voir avec le livre. 
   Pour le dernier film que j'ai fait, il n'y a même plus de point de départ lié au livre puisque j'ai écrit un scénario original. Le point de départ était cinématographique, puis j'ai fait le découpage et le travail. J'ai entrepris ça il y a assez longtemps, plus d'un an, et je suis encore en train de travailler dessus maintenant puisque le montage n'est pas fini. 
    L.H. : Ça doit être complètement différent... 
J.-P. T : Ça n'a rien à voir. C'est une autre technique. Une autre méthode de travail. Quand on fait le découpage on doit imaginer le film, imaginer des plans et la façon dont les plans vont être tournés. C'est collectif, avec des gens dans des spécialités très différentes. Je discute avec des gens sur la coiffure des actrices, ou sur la couleur d'un camion, sur la focale qu'on va utiliser. C'est pas moi qui fais le menu de la cantine, mais je fais des choses vraiment très variées. Très variées, mais très différentes de ce qu'on demande à un écrivain. Le seul point commun, c'est que dans les deux cas on peut avoir affaire à un auteur. Comme cinéaste, je suis un auteur. Je ne suis pas un cinéaste qui travaille sur commande et qui a une technique... Mais pour y arriver, c'est tout à fait différent, une technique différente, des relations différentes avec les gens. D'ailleurs en littérature, il n'y en a pas beaucoup ! 
    L.H. : Et finalement, ça vous plaît de faire les deux ? Et est-ce qu'il y a des problèmes financiers ? Le cinéma, ça coûte beaucoup plus cher... 
J.-P. T : Oui, ça me plaît beaucoup. Et l'un me change de l'autre. Et c'est avec beaucoup de plaisir que je passe de l'un à l'autre. Le cinéma, ça coûte beaucoup plus cher, oui. C'est ma soeur qui produit mes films. C'est toujours difficile. Le film que je viens de faire coûte plus cher que mes autres films. Relativement cher par rapport à ce que je fais d'habitude. On a eu des moments d'hésitation, on a commencé à engager une équipe au mois de janvier, à préparer activement, il y a eu des hauts et des bas et au mois de juin, c'était pas sûr qu'on pourrait faire le film. Elle fait les dossiers et les présente, et on a des bonnes et des mauvaises surprises, telle commission qui décide d'aider le film, ou telle chaîne de télévision qui va pas le faire, etc. C'est très compliqué, mais cette angoisse-là, je ne l'ai pas moi-même, je n'ai pas à convaincre. 
    L.H. : Parlons un peu du Japon. Vous avez fait deux séjours déjà dont quatre mois à la Villa Kujôyama, à Kyoto. Globalement, quelles sont vos impressions, vos rapports avec le Japon ? 
J.-P. T : La toute première fois, j'y ai passé une semaine et je n'ai pas vu grand-chose, c'était un peu abstrait. De ma chambre d'hôtel à telle réception, en janvier 94. Beaucoup d'interviews, de réceptions, j'ai été très bien reçu, mais je n'ai pas vraiment rencontré le Japon. C'était abstrait comme séjour, ça aurait pu être à Cannes ou dans n'importe quelle ville. En vivant à Kyoto, c'était bien quand j'ai commencé à me perdre dans les rues, à aller au restaurant tout seul. Au bout de quatre mois, ce qui me plaisait beaucoup, c'était un peu de me perdre, justement. Avec un sentiment de ne pas du tout me sentir perdu, de me sentir très bien, en sécurité. En me disant que ça peut s'arranger. 
Si on raconte ça à Paris, "perdu au Japon, ça doit être vraiment terrible !" Mais pas du tout, c'est pas grave. Dans le contact quotidien, il y a un très grand respect, une certaine distance qui me convient. C'est très agréable. On ne sent pas d'angoisse. Ce que je sens beaucoup plus à Paris, par exemple. Quand je rentre dans un restaurant, je me sens plus angoissé à Paris qu'ici, alors que normalement ça devrait être le contraire. Ça m'apporte une paix intérieure, de me balader au Japon. Particulièrement à Kyoto. Dépaysé, mais pas perdu. Et sentir le monde, tous ces gens, ici et dans d'autres villes, et la Terre dans l'univers, tandis qu'à Paris la plupart des gens ne se posent même pas la question. Ils sont trop fermés sur eux-mêmes, leur horizon est bouché. 
    L.H. : D'ailleurs dans La Réticence ou La Télévision, on retrouve la situation de dépaysement... 
J.-P. T : Oui, il y avait ça dès le début. Dans La Salle de bains. Quand je l'ai écrit, c'était la première fois que je quittais Paris. J'ai passé deux ans en Algérie et ça me semblait intéressant de parler de Paris. Et du coup c'était un regard particulier sur Paris puisque la première partie s'appelle "Paris", mais il ne quitte pas son appartement. On voit un peu Paris par la fenêtre. Même le personnage qui va à Venise ne sort jamais et de Venise on ne voit rien non plus. Sauf un grand magasin, tout à fait impersonnel, qui aurait pu être ailleurs. Il y a très peu de description. Je ne serais pas un bon auteur de guides, ou alors je parlerais de ma chambre, je parlerais du mini-bar, mais peu d'intérêt pour l'édifiant et ce qu'il ne faut pas manquer dans les villes. Je le rate à chaque fois. Je ne recherche pas l'exotique ou le sensationnel, au contraire. 
Au Japon, j'ai écrit des textes pour la revue Subaru et ça poursuit ce regard-là. La façon dont je traite le Japon, c'est en fuyant tout ce qui pourrait être une idée du Japon, ou en m'attachant à des choses tout à fait quotidiennes... 
    L.H. : Est-ce qu'il y a des traditions culturelles ou sociales du Japon qui vous ont intriguées ? 
J.-P. T : J'ai lu quelques livres sur la civilisation, sur la religion. Tout cela m'intéresse, sans être un spécialiste. Je connais assez mal la littérature contemporaine... 
    L.H. : Les lecteurs japonais s'intéressent beaucoup à vos romans, et c'est peut-être parce que ce que vous écrivez est assez proche de certains jeunes auteurs japonais qui refusent les grands thèmes traditionnels... 
J.-P. T : Je ne sais pas comment expliquer l'intérêt des japonais pour mes textes. J'imagine qu'ils doivent rencontrer certaines préoccupations, des sensibilités... Je conçois assez que ce côté très dépouillé, à la fois très quotidien et très métaphysique puisse rejoindre une certaine façon d'envisager les choses au Japon. 
    L.H. : Le côté métaphysique est plutôt négatif, en creux, non ? C'est l'absence... 
J.-P. T : Non, dans La Salle de bains, par exemple, il y a toute une réflexion sur le temps et la mort, liée à des choses très concrètes, terre-à-terre. Abordée avec modestie, réticence presque, mais cela n'empêche pas la présence de grandes questions. À peine traitées. C'est plutôt en philosophie que ces questions doivent se traiter. La littérature, pour moi, peut les aborder mais pas les traiter, je ne vais pas faire un "traité du temps". Autant la sociologie et la politique sont complètement absentes de mes livres, autant la philosophie ou la métaphysique sont, non pas traitées, mais présentes. C'est un aspect important, sinon il ne resterait que de la frivolité, ou du vide. C'est important, ça donne une richesse au regard. 
    L.H. : Et dans La Réticence aussi... derrière la parodie policière... on joue avec la peur de la mort ? 
J.-P. T : Oui, il y a ce chat mort qui revient, ces miroirs qui ne reflètent pas le personnage, la peur, l'angoisse, mais il y beaucoup de non-dit. Dans La Réticence, il y a sans doute pour certains trop d'éléments qui manquent. Pour ceux qui réfléchissent, qui ont envie de reconstruire quelque chose, c'est assez riche. 
    Patrick Rebollar : À plusieurs reprises, j'ai noté des rapprochements possibles entre vos oeuvres, ce que vous disiez, et des propos et textes de l'époque du Nouveau Roman. Quelle est votre position vis-à-vis des auteurs et des débats de cette époque ? D'autant que parfois on vous y rattache... 
J.-P. T : Comme je suis publié chez Minuit et que c'était l'éditeur du Nouveau Roman, si l'on peut dire, il y a une sorte de continuation. Au moment du NR, il y a eu des théorisations, dont celles de Robbe-Grillet, notamment dans Pour un Nouveau Roman. Dès lors, les auteurs du NR ont été attaqués, il y a eu une polémique, on disait qu'il n'y avait plus d'histoire, que ça tuait la littérature. Eux se sont défendus en disant qu'on écrit plus comme Balzac. Il y a eu une grosse polémique qui s'est un peu tassée. 
   Et moi, je suis arrivé après la bataille. Quand j'ai commencé à écrire, la bataille avait eu lieu, et je dirais que le terrain avait été déblayé. Robbe-Grillet et les autres avaient fait tout le boulot, moi je n'avais pas besoin d'être rigide sur la question. Je pouvais me dire que si j'avais envie de raconter un petit bout d'histoire, je n'avais pas à me gêner, ou si j'avais envie qu'il y ait un personnage... Je n'avais pas besoin de serrer les rangs, d'être maximaliste, ou radical. 
Moi, je pense en effet que la littérature la plus intéressante des années 50 et 60, c'était le Nouveau Roman. Mais je ne me sens pas comme un continuateur fidèle ou comme un disciple. 
   Il y a des influences, Beckett est sans doute l'une des plus grandes influences pour moi. Mais je dis Beckett et pas l'ensemble... tel livre de Simon que j'aime beaucoup maintenant, si l'on veut, ou tel autre de Robbe-Grillet, mais pas tout Robbe-Grillet. Je ne suis pas orthodoxe. J'ai été influencé par ça, mais de façon assez libre. Quand j'ai commencé à écrire, la Critique acceptait bien mieux qu'un livre ne raconte pas d'histoire. Au moment de La Salle de bains on ne m'a pas traité de révolutionnaire, ou d'iconoclaste. C'était déjà accepté. 
    P.R. : Je crois d'ailleurs que cette attitude est partagée par un bon nombre des auteurs actuels de Minuit  : Echenoz, Chevillard, Gailly, etc. 
J.-P. T : En effet, c'est une question de génération. On s'est mis à écrire quand tout ça était passé, sans tout accepter, sans être des héritiers... 
    P.R. : Est-ce que vous écrivez des textes que vous ne publiez pas ? 
J.-P. T : J'ai des textes que j'ai écrit avant d'être publié et qui ne sont jamais sortis, et que je ne cherche plus à publier comme ça. Sinon, j'ai aussi des textes qui ne sont publiés qu'au Japon. Des textes d'impressions qui ont été publiés dans la Revue Subaru, que j'ai écrits en français et qui ont été traduits en japonais, qui n'ont jamais été publiés en d'autres langues. Je les garde et j'envisage un jour de les publier ensemble. C'est une situation paradoxale parce qu'ils ont été imprimés, mais pas publiés en France, et en même temps je les retravaille parfois. Sinon, j'écris peu de textes autres que des romans... 
    P.R. : Quelles sont les lectures récentes qui vous ont marqué, depuis quelques mois ou semaines ? Ceci, sans vouloir faire de classement... 
J.-P. T : Ces derniers mois... Le dernier livre de Claude Simon, Le Jardin des Plantes... et le livre de Javier Marias, Dans la Bataille, pense à moi... 
    P.R. : Vous savez qu'il existe une critique universitaire et une critique de presse, dans lesquelles je crois que vous vous portez bien. Que pensez-vous de la critique en général, et de celle de vos oeuvres en particulier ? 
J.-P. T. : ... C'est une question à laquelle je n'ai jamais réfléchi... Je sais que l'on étudie certains de mes textes, je vois parfois des travaux, des mémoires qui traitent de mes textes. Dans la presse, c'est vrai que j'ai généralement de bonnes critiques, sauf pour La Réticence, mais je n'ai pas de position particulière. Je ne pense pas que ce sont tous des écrivains ratés, ou des choses comme ça, ni au contraire que mes livres n'existent pas tant qu'ils n'ont pas été lus par la Critique... Pour ce qui est des travaux universitaires, j'évite de lire en détail ce qu'on écrit sur moi, car je n'ai pas envie de voir dévoilés les mécanismes de mon écriture. Je crains que cela ait un effet paralysant pour écrire autre chose. On trouve parfois des relevés d'occurrences... alors le mot "eau" a été employé 47 fois... et moi après quand je veux écrire... les mots perdent une certaine neutralité, ou disponibilité... 
   Je préfère ignorer. Évidemment, je ne pense pas qu'il faille être un ignorant. Je le répète, il faut que l'écrivain soit cultivé, pas un ignorant, pur créateur, sorti de rien... Mais par rapport à la critique et à l'analyse littéraire, pour moi-même, je m'en méfie un peu. Pour moi, comme auteur. Sinon, c'est un genre très noble... 
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