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FRAGMENTS |
"Babel", Les
Lettres nouvelles, 31, oct.1955, p.391-413.
(Non repris).
"Le Cheval",
Les Lettres nouvelles, 57, fév.1958, p.169-189.
(Repris dans La Route des Flandres).
"Le Candidat",
Arts, 698, nov.1958, p.3.
(Repris en partie dans Histoire).
"Cendre",
Revue de Paris, mars 1959, p.79-82.
(Non repris).
"Mot à mot",
Les Lettres nouvelles, nlle série, 6-8, avr.1959,
p.6-10.
(Non repris).
"La Poursuite",
Tel Quel, printemps 1960, p.49-60.
(Repris dans La Route des Flandres).
"Comme du sang
délayé", Les Lettres françaises, 52, 1-7 dec.1960,
p.1-5.
(Repris en partie dans Le Palace).
"Matériaux
de construction", Les Lettres nouvelles, 9, déc. 1960,
p.112-122.
(Repris en partie dans Le Palace et dans Histoire).
"Sous le Kimono",
Les Lettres françaises, 59, 19-25 jan.1961, p.5.
(Repris en partie dans Histoire).
"Funérailles
d'un révolutionnaire assassiné", Médiations,
4, hiver 1961-62, p.11-24.
(Repris dans Le Palace).
"Inventaire",
Les Lettres nouvelles, 22, fév.1962, p.50-58.
(Repris dans Le Palace).
"L'Attentat",
Nouvelle Revue Française, 111, mars1962, p.431-452.
(Repris dans Le Palace).
"Des Roches striées
vert pâle parsemées de points noirs", Les Lettres nouvelles,
juin-août 1964, p.53-68.
(Repris dans Histoire).
"La Statue",
Mercure de France, 1213, nov. 1964, p.393-409.
(Repris dans Histoire).
"Correspondance",
Tel Quel, 16, hiver 1964, p.18-32.
Repris dans Histoire).
"Propriétés
des rectangles", Tel Quel, 44, 1971, p.3-16.
(Repris dans Les Corps conducteurs).
"Deux Personnages",
Art Press, 2, fev.1973, p.14-15.
(Non repris).
"Essai de mise
en ordre de notes prises au cours d'un voyage en Zeeland (1962) et complétées",
Minuit, 3, mars 1973, p.1-18.
(repris dans Les Géorgiques).
"Progression
dans un paysage enneigé", Études Littéraires,
IX-1, avril 1976, p.217-221.
(Repris dans Les Géorgiques).
<
"Le Régicide",
La Nouvelle Critique, juin-juil. 1977, p.45-46.
(non repris).
"Parenthèse",
Revue de la Bibliothèque Nationale, printemps 1985, p.3-6,
ill. coul. (accompagné de photo d'oeuvres de Rauschenberg).
Annoncé comme à paraître dans un "ouvrage en cours
intitulé Complément d'information", repris dans
L'Acacia,.
"Babel"
|
"Babel", Les Lettres nouvelles,
31, oct.1955, p.391-413.
(Non repris, paru entre Le Sacre du printemps et Le Vent).
Le fait est, on
dirait, que tout ce qu'on peut espérer c'est d'être un peu moins
à la fin, celui qu'on était au commencement, et par la suite.
Samuel BECKETT.
‑ Et si je te traitais de métèque
?
Je le regardai. Il avait un air
malheureux et rageur.
‑ C'est une idée, dis-je,
pourquoi pas ?
Sur la piste, entre les tables,
les danseurs s'efforçaient de suivre l'orchestre de musiciens en
blouses, toques d'astrakan et bottes souples qui s'efforçaient eux-mêmes
de scander un tango. Alors je me rendis compte que ce n'était pas moi
qu'il fixait, mais quelque chose par-dessus mon épaule, là où
se pressaient les danseurs...
Aujourd'hui, en regardant en arrière,
tout cela semble si lointain, un peu ridicule même, comme ces cartes
de géographie dans les Atlas des anciens programmes, avec leurs pays
aux teintes fanées, leurs frontières absurdes. Mais alors nous
ne savions pas encore, nous qui avions entre vingt et trente ans dans cette
Europe mal raccommodée de l'entre deux guerres, essayant maladroitement
de devenir des hommes, ou du moins quelque chose qui dans notre idée
correspondît à ce mot, pris entre ces mythes nouveaux, enivrants
et, pensions-nous, irréductibles, qui avaient nom Verdun ou Révolution
d'Octobre, proposés à nos juvéniles enthousiasmes sans
qu'aucun de ceux qui prétendaient nous servir de guides, les aventuriers
déclamatoires, les graves mentors aux yeux rusés, à
la sagesse mercantile et vaniteuse, ne prît la peine de nous dire (mais
les aurions-nous crus, les eussions-nous écoutés, nous qui dévorions
avidement leurs livres ou les sempiternelles pacotilles pêle-mêle,
le fracas des armes, l'ivresse du néant, les creux raffinements de
lettrés, se présentaient avec la séduisante estampille
d'un visage de Lama ou d'un Orient agonisant, ratiocineur et opiacé),
sans qu'aucun d'eux donc, ne prît la peine de nous dire que ce après
quoi nous courions était déjà loin derrière nous
et que nous ne devions jamais l'attraper, si tant est naturellement que cela
existât, ni plus ni moins que de jeunes chiens s'essoufflant à
la poursuite de leur queue.
C'est ainsi que je nous revois
à cette époque, capables de discuter à deux ou trois
pendant des heures, où nous réunissant dans de froides arrière-salles
de bistrots du quinzième arrondissement, nous retrouvant à
des meeting tumultueux, ou parfois interdits ‑ le lugubre moutonnement des
casques noirs luisants sous la pluie, dans la nuit,‑ ou sans auditeurs, prenant
des trains, passant quelquefois des frontières, fréquentant
de drôles de types.
Et cette fois, c'était à
Moscou que cela nous avait conduits, et vers dix heures du soir nous étions
assis autour d'une table dans une boîte caucasienne en train de regarder
une espèce de tante en bottes, toque et tunique noire, dansant je
ne sais plus quelle danse cosaque avec des foulards et des poignards, en
équilibre sur ses orteils, au milieu de la piste.
En tout nous étions six
: Alex, Sacha, les deux jeunes filles, Tom et moi-même. Nous avions
mangé des chachniks avec des céleris crus et bu du vin de Crimée,
suffisamment peut-être pour être un peu saouls, pas au point en
tout cas de ne plus savoir ce que l'on dit, ne plus savoir où l'on
est. Cela ressemblait, moins le chiqué, les putains et le toc, à
n'importe quelle boîte russe de Montmartre ou de Montparnasse, avec
les musiciens en blouses de soie brillante essayant, quand ils n'accompagnaient
pas les attractions, de jouer sur leurs balalaïkas des choses ressemblant
à des tangos ou a des fox. La seule différence était
qu'ici le public avait l'air de croire que c'étaient de véritables
fox et de véritables tangos, du moins si l'on se fiait à la
conviction et à l'application qu'ils mettaient à tourner, à
repartir, à varier et à enchaîner leurs pas. Mais dans
ce pays tout le monde avait toujours l'air très pénétré
et très convaincu, que ce fut dans la rue, dans le métro ou
au théâtre. Comme si l'accomplissement de l'acte le plus simple
était chaque fois une chose solennelle, difficile, sérieuse,
de sorte que dans ce restaurant à balalaïkas avec des tentures
orientales, ses tables à nappes blanches, sa clientèle convaincue,
l'on pensait moins au Moscou des dernières années 30 qui s'étendait
au dehors qu'à quelque chose de provincial et de désuet qui
se serait passé dans un lointain gouvernement de province : une atmosphère
pour une nouvelle de Tchékov ou plutôt même, à
cause d'un certain côté caricatural, cocasse et tragique à
la fois, de Gogol.
Peut-être, quand j'y repense,
avions-nous effectivement trop bu. Ou alors c'était la faute de ces
Russes, ou peut-être simplement celle de Gogol, Tchékov, Dostoïewski
et les autres souvenirs de lectures qui venaient ici et avec l'aide du vin
superposer aux réels leurs personnages prolixes, inquiets, rongés
par quelque chose qui chez nous Occidentaux ne prend voix et force qu'avec
l'aide de l'alcool ou du sommeil.
Probablement y avait-il un peu
de tout cela à la fois, et quelque chose d'autre encore, quelque chose
de cette ville de briques rouge sombre : les chancelantes églises
aux turbans dorés, les trolleybus avec leurs cargaisons de types en
casquette et de femmes mal habillées, les usines fumantes, les murailles
tartares, et ça et là à côté d'immenses
chantiers béants, les péristyles à colonnes et frontons,
vert amande, roses, bleus, de quelque demeure de style Empire sur les marches
de laquelle on s'attendait à voir paraître, en pelisse à
col de fourrure et favoris, le fantôme mélancolique de quelque
comte tolstoïen, grave, douloureux, trop riche et myope.
Et tout à coup, me détournant,
je surpris son regard posé sur moi, me fixant, avec une sorte de sourire
bizarre, en même temps honteux et rageur. « Et si je te traitais
de sale métèque ?» dit-il.
Les jeunes filles avaient demandé
à danser et nous étions seuls tous les deux de part et d'autre
de la table.
‑ Si je te traitais de sale métèque,
hein ? répéta-t-il.
Il avait fait de l'agitation en
France dans le Nord, chez les mineurs. Il avait été arrêté
et battu. « Très bien, dis-je, alors appelle-moi sale métèque.»
Il éclata de rire, mais
il me fixait toujours avec le même regard honteux et rageur sous le
front haut, les cheveux drus. Il était Balte et je pensais tout à
coup que les Russes ne devaient pas aimer les Baltes. « A quoi boit-on
?» dit-il. Il tenait son verre à la main.
‑ A ce que tu voudras, dis-je.
‑ A la grande Révolution
Française, dit-il, à la Révolution des Gardes Mobiles
et des métèques !
‑ C'est une idée ! dis-je.
Il me regarda sans répondre.
Puis nous bûmes. Puis il glissa, vint s'asseoir sur la chaise à
côté de moi. Le vin de Crimée était doux et sucré,
cela ressemblait plutôt à de la mistelle blanche. « Chez
vous, j'étais un métèque, dit-il, mais j'y reviendrai
!» Il me regardait avec un air de défi, mais toujours cette honte,
cette humilité arrogante. « Tu me dis ça à moi
?» fis-je en haussant les épaules.
Mais il ne m'écoutait pas
: « Parle-moi de l'Espagne », dit-il.
‑ C'est plein de métèques,
dis-je. Je commençais à être en colère. Mais il
ne marqua pas le coup.
‑ Tu as été au front
? demanda-t-il.
‑ Non.
‑ Alors qu'est-ce que tu es allé
y foutre ?
‑ Vendre des pruneaux, dis-je,
et des cacahuètes.
‑ Oh ça va ! dit-il. C'est
pas drôle.» Il se tut, de mauvaise humeur, jeta un coup d'oeil
furtif sur la piste. Quand il parla de nouveau sa voix était comme
absente de ce qu'il disait. Je n'étais tout de même pas assez
saoul pour ne pas m'en rendre compte. Je cherchai des yeux ce qu'il avait
vu. Il dut répéter sa question :« A ton avis, quand est-ce
que ce sera fini ?»
‑ Quoi ? dis-je. Je regardais ce
qui se passait sur la piste.
‑ En Espagne. Il regardait aussi
les danseurs.
‑ C'est déjà fini,
dis-je. Il n'y a plus qu'à crier « Vive Franco ! Arriba España
!»
Cela parut le ramener à
nous. Il cessa de regarder la piste et me fixa. « Quoi ? dit-il. Tu...»
Mais je ne détournai pas les yeux. Il essaya de prendre un ton froid
:« Tu sais comment ça s'appelle ce que tu fais ?»
‑ Naturellement, dis-je. Mais comme
je suis un métèque je m'en fous. Je me fous de votre terminologie
!» Maintenant j'étais réellement en colère. «
Ce que je dis, tout le monde le sait là-bas.» Il se tut. «
Et ici aussi, ajoutai-je, vous le savez parfaitement bien !»
L'espace d'une seconde il parut
embarrassé. Mais il crut avoir trouvé le truc :« Et
alors vous les regardez tranquillement crever ?» Il n'avait pas élevé
la voix, mais c'était comme si ses yeux avaient crié.
‑ Et vous ? dis-je.
‑ Métèque de français
! dit-il.
Dans le bruit de l'orchestre on
l'entendait à peine. De nouveau, je le regardai, prêt à
répliquer, mais de nouveau je revis la même expression, honteuse,
désespérée, sombre. Je me retournai et cette fois je
découvris ce qu'il fixait derrière moi sur la piste : Tom et
la plus jeune des filles, l'étudiante, celle qui avait dit qu'elle
était géorgienne (pas russe : géorgienne, elle y tenait)
dansant l'un contre l'autre. « Vous finirez bien par l'avoir !»
fit-il.
‑ Quoi ? dis-je.
‑ La guerre.
‑ C'est possible, dis-je, c'est
même probable.» Il regardait toujours la piste. « Et comment
!» fit-il. Il ricana. Il n'avait pas détourné ses yeux
fixés sur Tom et la Géorgienne. Elle dansait collée contre
lui.
Puis nous fûmes dehors, dans
la nuit aigre de printemps, les rues nocturnes de Moscou, au milieu de cette
lente animation qui n'arrêtait jamais, nous écartant ostensiblement
lorsque nous rencontrions un ivrogne couché sur le trottoir (nous
avions appris cela : si on s'arrêtait, si on se penchait, on risquait
de se faire arrêter pour tentative de vol), tandis que nous écoutions
sans comprendre les deux filles et nos compagnons
qui discutaient en russe avec volubilité. Puis ce fut un taxi où
nous nous empilâmes, mais pas une bagnole comme les Buick de l'Intourist
: un vrai tacot russe, à l'usage des Russes, qui devait au moins
dater de la Révolution, tout imprégné de l'odeur, la
spécifique odeur russe ‑ huile rance et crasse, ‑ menaçant
de s'en aller en morceaux à chaque tour de roue, et au dehors palissades,
églises à clochetons et bulbes, façades modernes, vieilles
maisons, qui défilaient, et les rires des jeunes filles auxquelles
Sacha traduisait ce qu'on pouvait entendre des ridicules déclamations
de Tom penché à la portière ‑ impossible de se rendre
compte s'il était vraiment saoul ‑ alignant des phrases sans queue
ni tête où il était question de la neige qui aurait
dû tomber pour que tout soit encore plus épatant, de traîneau
à grelots galopant dans le ciel vert avec John Reed debout dedans,
soufflant dans les trompettes de Jéricho les premières mesures
d'un concerto de Tchaïkowsky...
‑ Alex ! cria-t-il tout à
coup d'un ton chargé de douloureux reproches, Alex ! Un taxi ! Alex,
c'était pas... Et la troïka alors, les troïkas, les chevaux...
‑ Espèce de métèque
! grogna Alex.
Tom s'arrêta net. Je me demandai
s'il avait entendu ou si simplement il se trouvait à court d'inspiration.
Mais au bout d'un moment on entendit de nouveau sa voix. C'était
toujours sur un ton bouffon et caricatural :« Pajalst ?» fit-il.
Les filles éclatèrent
de rire et Alex grommela quelque chose en russe.
‑ Allons ! dit Sacha.
‑ Niéponiémoï
! dit Tom.
De nouveau les filles éclatèrent
de rire.
‑ Imbécile ! dit Alex.
‑ Allons voyons ! dit Sacha.
La tête de Tom tourna lentement
vers l'intérieur de la voiture. Je vis les lumières fugitives
du dehors glisser sur son masque d'Indien, ses grosses lèvres, son
nez d'aigle, ses cheveux huileux. Il clignait des yeux pour essayer de distinguer
les visages dans l'ombre de la voiture et sur ses traits il y avait une expression
que je n'aimais pas. Il avait répondu deux fois en plaisantant, mais
je savais que c'était tout ce qu'il pouvait faire et qu'Alex avait
parlé une fois de trop.
‑ Tom ! dis-je. Ça va.
Je l'avais déjà vu
se battre : il était extrêmement courageux, d'une façon
terrible même, capable d'encaisser sans paraître rien sentir,
ni les coups, ni le sang qui coulait (probablement était-ce ce qu'il
y avait d'Indien en lui : une insensibilité, une indifférence
ancestrale à la douleur que lui avaient léguées ses
vieux ses vieux et millénaires Aztèques ou Mayas), et sans
se soucier de ce qu'il recevait il guettait l'adversaire à travers
ses paupières tuméfiées jusqu'à ce qu'il trouvât
le moyen de le descendre. Et alors ce n'était pas de la blague.
Une fois, nous avions dû lui enlever des mains un des vendeurs d'une
équipe de journaux fascistes qui nous avait attaqués, rue de
la Convention. Le type n'était pas beau à voir.
‑ Ça va bien, Tom ! dis-je
encore une fois.
‑ Alex a trop bu, dit Sacha, il
déconne. Faut pas faire attention.
Nous traversions la Place Rouge,
son immense et aride désert de pierres. « Bougre d'enculé
de Russe !» dit Tom en espagnol. Le taxi franchit le pont, passa devant
le Novo Moscovskaïa. « Il vaudrait mieux faire arrêter le
taxi ici et rentrer, dis-je. Hein, Tom, si on rentrait se coucher ?
‑ Pas sommeil !» dit-il.
Il cherchait à distinguer
le visage d'Alex dans le fond du taxi. Les filles ne riaient plus. De nouveau
il parla, mais en anglais cette fois :« Qu'est-ce qu'il veut, ce bouffeur
de chandelles ?»
‑ Voyons, dit Sacha. Il comprenait
l'anglais. « Nous avons tous trop bu.»
‑ Trop bu ? cria Tom. Trop bu ?
Quelques verres de ce pipi de Crimée !... Sans blague ? Parlez pour
vous, bande de moujiks, bande de...
Tout à coup il se mit à
tambouriner contre le dossier du siège avant :« Chauffeur !
cria-t-il, chauffeur ! Demi-tour, retournez ! Re... Alors merde, quoi, traduisez-lui
! Qu'il fasse demi-tour, allez, demi-tour ! A la Place Rouge, au Mausolée
! Pour...»
Il se pencha, hurla dans la figure
d'Alex :« Pour que tu puisses aller faire tes dévotions, ta
petite prière du soir devant cette vieille momie desséchée,
cette vieille relique empaillée pour corniauds, espèce de cul
terreux de Rouski !» De nouveau il frappa contre le dossier, fit des
gestes véhéments au chauffeur qui cette fois s'arrêta.
« Place Rouge ! hurla-t-il. Red Square ! Plaza Roja ! Piazza Rossa
! Rote Platz ! Abruti ! Bon Dieu comment est-ce qu'on dit... Krasnaïa...»
‑ Allons ! dis-je. Ça suffit,
Tom !
Le chauffeur nous regardait. Les
jeunes filles se taisaient, mais je pouvais voir dans les ténèbres
du taxi leurs regards furtifs, rapides, allant d'un visage à l'autre.
« Dis au chauffeur de repartir, dis-je à Sacha, dis-lui qu'il
nous ramène à l'hôtel.»
Sacha obéit, et le chauffeur
commença à manoeuvrer pour faire demi-tour. Mais soudain la
Géorgienne se mit à parler à toute vitesse en russe,
avec Sacha d'abord, puis tournée vers Alex, de plus en plus volubile,
furieuse, puis elle se pencha vers le chauffeur qui à ce moment avait
amené la voiture juste en travers de la rue, et le taxi repartit dans
la direction primitive.
‑ Je vous demande pardon, dit Alex.
Je...
‑ Ça ne fait rien, dis-je,
c'est encore loin cette boîte tzigane ?
‑ C'est-à-dire, dit Sacha,
nous allons d'abord... Vous comprenez (il s'adressait seulement à moi,
évitait de regarder Tom), nous avons pensé, parce que nous
sommes quatre hommes et seulement deux femmes, que ça serait mieux,
que ça serait plus amusant si... Enfin a une amie tout à fait
charmante, très gentille, alors nous allons la prendre d'abord et...
‑ Ah, ah, ah ! fit
Tom.
Sacha s'arrêta, interdit.
‑ C'est cet imbécile d'Alex
! dit Tom en espagnol. C'est lui qui a dû avoir l'idée : parce
que sa poule et moi... Ah ah ah ! Quel... Ah ah ah !...
‑ Calle ! dis-je.
Le taxi s'arrêta. Il y eut
un bref conciliabule entre les Russes et de nouveau la Géorgienne
avait l'air de donner des ordres. Puis Alex descendit, traversa le trottoir
et pénétra dans une maison. Je vis la Géorgienne se pencher,
saisir le bras de Tom et le tirer pour le faire asseoir à côté
d'elle à la place que venait de quitter Alex.
‑ Reste où tu es ! dis-je.
‑ Sans blague ? fit Tom.
‑ Allons, reste où tu es,
quoi ! Tu trouves que ça ne suffit pas comme ça ?» Les
regards de l'étudiante allaient de l'un à l'autre de nos deux
visages. Tout à coup elle parla, tournée vers moi et je compris
que ce qu'elle me disait ne devait pas être quelque chose d'aimable.
En même temps elle tira plus fort sur le bras de Tom qui changea de
place et s'assit à côté d'elle. Presque aussitôt
Alex ressortit de la maison. Il était seul. En ouvrant la porte du
taxi il commença une phrase en russe, s'arrêta net lorsqu'il
vit Tom à côté de la fille. Mais il ne dit rien, baissa
la tête, entra dans le taxi et s'assit sur le strapontin laissé
libre. Pendant un moment Alex et l'autre fille chuchotèrent à
voix basse. A la fin ils donnèrent un ordre au chauffeur et la voiture
repartit. Nous franchîmes de nouveau la Moskowa, mais beaucoup plus
haut que la première fois. Bientôt nous roulâmes dans un
quartier avec de grandes avenues nouvellement ouvertes où nous étions
déjà venus de jour et je reconnus l'entrée d'une station
de métro avec une ridicule statue. Je me penchai brusquement, espérant
que j'aurais été assez vite, mais Tom l'avait vue lui aussi.
Il n'avait pas ouvert la bouche depuis qu'il était assis à
côté de la fille, mais j'étais sûr qu'il n'y résisterait
pas.
‑ On aurait mieux fait de prendre
le métro, dit-il, c'est...
‑ Tom ! dis-je.
‑ ...épatant, continua-t-il.
Jamais rien vu d'aussi chouette !
Son changement de place paraissait
l'avoir rendu de nouveau joyeux, on sentait qu'il se retenait pour ne pas
rigoler. Mais il n'était pas apaisé pour cela. Il se pencha
vers Sacha :« Traduis ça à Mademoiselle, dis, tu veux
? Dis-lui que votre métro (il ne quittait pas Alex des yeux) j'ai jamais
rien vu de si beau...
‑ Allons Tom ! fis-je.
‑ Ta gueule ! dit-il sans tourner
la tête. Il regardait toujours Alex. Ces stations tout en marbre
! Ah nom de Dieu ! Et celle en agate ! Et celle en onyx, et celle en cristal,
et celle...
‑ Arrête, dis-je, maintenant
tu exag...
‑ Fous-moi la paix !
Il ne quittait pas Alex des yeux
:« On comprend que les gars ils n'en reviennent pas, non ? Ils doivent
se demander à quoi ça peut servir. Peut-être qu'ils s'imaginent
que c'est quelque chose comme du cinéma ? Ou des ballets ? Les fontaines
de bakchisaraï souterraines, quoi ! Ça doit être pour
ça que quand on est arrivé au terminus l'autre jour les trois
quarts des types qu'étaient dans le wagon sont restés dedans
: pour repartir dans l'autre sens, pour revoir encore une fois les agates,
les onyx, les marbres... Peut-être aussi parce que pendant ce temps
ils économisaient leurs tatanes... Sacha mon vieux, je t'avais demandé
de faire l'interprète !...»
Il fit des gestes furieux, montrant
Sacha aux deux jeunes filles :« Perevodchik ! cria-t-il. Sacha :
Perevodchik ! Traduire, quoi ! Merde alors, Sacha, si tu ne leur traduis
pas comment veux-tu qu'on rigole...» Les yeux des jeunes filles luisaient
dans l'ombre, allant toujours d'un visage à l'autre, brillants, pervers,
enfantins. On sentait qu'elles se demandaient si elles devaient rire. Maintenant
que nous nous éloignions du centre le taxi sautait sur la chaussée
défoncée, dans les nids de poule de plus en plus profonds et
nous étions renvoyés les uns contre les autres. Même quand
nous passions près d'un réverbère il était impossible
de distinguer le visage d'Alex qui tenait sa tête obstinément
baissée.
‑ J'ai connu un type comme ça
à Mexico...» dit Tom. Il se cramponnait d'une main au montant
de la capote. On ne voyait pas la main qui était du côté
de la fille. «...un type qui ramassait les mégots. Un jour il
a gagné à la Loterie ou assassiné quelqu'un, et ce qu'il
s'est tout de suite acheté, ç'a été un smoking
et des vernis. Seulement les putains qu'il se payait, elles n'ont jamais pu
lui faire comprendre que la première chose, quand on voulait porter
des chaussettes de soie, c'était de commencer par se laver les pieds...»
‑ Oye, dis-je. Basta con eso !
Je continuai en espagnol :«
Ce soir ils nous ont invités, et après tout c'est leur pays
!»
‑ Leur pays ? dit Tom. Je croyais
que c'était le pays de tous les prolétaires ?
‑ Nous ne sommes pas des prolétaires,
dis-je.
‑ Bon Dieu de merde ! dit Tom.
Je me suis fait casser la gueule, j'ai...
‑ Ça n'a rien à voir,
dis-je, rien...» Je me tus. « Rien du tout, absolument rien,
c'est autre chose, c'est...» continuai-je tout bas, tandis que secoué
par les cahots, à l'intérieur de ce taxi qui roulait dans
un quartier perdu de Moscou aux avenues boueuses et défoncées,
où s'élevaient par endroits d'absurdes et hautes silhouettes
d'immeubles, je sentais de plus en plus m'envahir un sentiment indéfinissable
‑ comme de la pitié, et j'avais horreur de la pitié, comme
un remords, une honte...- « Mais pourquoi lui ?» pensai-je, et
en le regardant, le visage toujours obstinément baissé, je
revoyais son expression tout à l'heure, dans les lumières,
le bruit, de l'autre côté de la nappe blanche...
‑ Creo que para nosotros
es cosa impossible de entender, dis-je tout haut.
‑ Impossible ? dit Tom. Je t'en
fous ! Ils sont pas faits autrement que nous, non ? Et leurs filles, elles
ne l'ont pas en travers, je suppose ?» Comme le taxi s'arrêtait,
il se pencha vers moi, il rigolait :« En tout cas, celle-là,
elle a de ces nichons !»
De l'autre côté du
trottoir s'ouvrait le porche d'un gros immeuble noir dont plusieurs fenêtres
étaient allumées. Une ampoule jaunâtre et insuffisante
éclairait la voûte de ciment. Dans la voiture il y eut un conciliabule
animé entre les deux jeunes filles et nos compagnons. La voix de la
Géorgienne dominait, dure, juvénile, autoritaire, et de nouveau
on avait l'impression qu'elle commandait. Sacha se tourna vers moi :«
On descend !»
‑ Comment ? dit Tom. Je croyais...»
Mais la fille avait déjà ouvert la portière et le
tirait dehors.
‑ Qu'est-ce qu'on va faire ? dis-je
à Sacha.
Il prit un air gêné.
Au lieu de répondre il descendit du taxi et je le vis qui fouillait
dans sa poche pour payer le chauffeur. L'autre fille et Alex étaient
aussi descendus. « Alors ?» fis-je.
Dans un couloir obscur, le sol
bétonné, mal balayé, crissait sous nos semelles. Nous
traversâmes une vaste pièce carrelée dans un coin de laquelle
une bonne femme était occupée devant un fourneau. « Voilà,
dit Alex, sa voix avait un faux entrain, une fausse gaieté, voilà
: c'est chez Sonia ‑ Sonia était l'autre fille, l'amie de Sacha ‑
on vient voir si une de ses amies qui habite dans cette maison...»
Mais je n'écoutais pas : dans la pièce où nous venions
de pénétrer, éclairée par une ampoule nue au
bout d'un fil, je regardais l'étudiante en train de se recoiffer devant
une petite glace accrochée au mur. Tom était assis sur une
chaise et essayait vainement d'allumer une cigarette avec son briquet. Il
tourna la tête vers moi :« T'as pas une allumette ?» dit-il.
Il cligna de l'oeil avec un rictus contraint, à la fois gêné
et rigolard, qui retroussait ses lèvres, découvrait les canines
trop fortes, trop blanches, carnassières, dans sa figure brune, un
peu empâtée, comme celle de ces idoles de l'Amérique
Centrale aux noms à coucher dehors, Quetzatcoal ou quelque chose d'approchant,
sculptées dans des pierres dures et noires. Ses doigts trituraient
une de ces cigarettes russes au long bout de carton, que nous avions appris
à écraser en chicanes. Sans rien lui dire je lui lançai
une boîte d'allumettes. « Une gauloise ! dit-il. Hein Alex ?
Qu'est-ce qu'on ne donnerait pas pour une gauloise !
‑ Oui, dit Alex. Je te crois !»
Au son de la voix je sursautai,
me retournai, découvris le visage souriant, cordial, d'Alex et au
même moment il tourna ce même visage vers moi, toujours souriant,
toujours cordial, cordialité et sourire faisant penser à quelque
chose comme une blessure ouverte, saignant lentement, comme si le visage
lui-même, tout entier, bouche souriante, yeux, front, était
une plaie rouge et béante. « Por la bocca de su horrida, pensai-je,
de su...»
‑ Ne reste pas debout, dit-il ‑
il souriait toujours, ‑ assieds-toi.» Et à ce moment il se produisit
quelque chose de bizarre que je ressentis confusément, furieux, ahuri,
mais parfaitement incapable de réagir, incapable de me débattre
(non, je n'étais pas saoul, pas le moins du monde et ce n'était
certainement pas ce pipi de Crimée, comme disait Tom !): comme s'ils
m'avaient envoûté, roulé, possédé tout
à coup, eux et leur sacrée atmosphère russe : les voix
qui prononçaient cette langue en même temps roucoulante et
acérée, la chaise bancale, la table au tamis fait d'un cachemire
usé et verdâtre, le divan aux couvertures bariolées
de rayures multicolores, le méchant miroir devant lequel continuait
toujours à tourner ses boucles, dans sa petite robe de deux sous
et son imperméable qu'elle n'avait pas encore ôté, l'étudiante
regardant avec cette attention sérieuse, appliquée, sévère,
que les femmes semblent posséder d'instinct, le visage enfantin aux
lèvres pulpeuses et trop rouges que lui renvoyait la glace. Encore
maintenant je peux revoir cette figure : un petit museau sauvage du Sud (en
tout cas d'un pays de montagnes et de soleil,‑ pas de plaines, de rivages
sablonneux, de flots verts, comme celui d'Alex ‑ avec des habitants autrefois
plus ou moins nomades, des feux de camp, des tentes, des bijoux d'or tintant
aux lobes des oreilles), et je peux revoir aussi le miroir, une des ces glaces
bon marché encadrées de bambous entrecroisés aux extrémités
coupées en biseaux, et autour du miroir, disposés en éventail,
des chromos représentant Soutchi ou Yalta, le Trocadéro et
des baigneuses 1900. Tout cela. « Mais ce n'est pas ce qui importe,
pensais-je, pas plus que le métro avec ses escaliers mécaniques,
ses marbres, ses lustres et ses misérables voyageurs ahuris, silencieux
et comblés, pas plus que...» Puis je ne pensais même
plus, comme engourdi dans cette sorte d'irréalité où
la notion même du temps semblait être abolie et avec elle celle
de toute cohérence, de toute logique, si bien que sans plus songer
à protester, ni même demander à nouveau ce que nous étions
venus faire là ‑ et il était bien évident pourtant que
si Sacha avait payé et renvoyé le taxi ce n'était pas
le prétexte de chercher une ou deux filles à amener avec nous
qui nous avait fait descendre ici (mais peut-être y avait-il une station
de taxis à proximité ? peut-être la ou les filles habitaient-elles
réellement cette maison et allaient-elles apparaître ? Peut-être...
mais qu'est-ce que ça pouvait foutre après tout ?) ‑ sans plus
me soucier donc de quelque chose qui en somme ne m'importait absolument
plus, je m'assis, comme Alex m'y avait invité, acceptant sans comprendre
les raisons vraies ou fausses, sans désirer même les comprendre
(peut-être parce que je les connaissais et savais en même temps
que je n'y pouvais rien, peut-être parce que j'avais deviné
‑ résigné alors ? ou curieux ? ‑ ce qui allait se passer),
cette halte dans la nuit ‑ quelle heure pouvait-il être ? mais ça
aussi je m'en foutais,‑ ne voyant aucun inconvénient à être
assis sur cette chaise bancale devant ce tapis de table au fond noir verdâtre
comme le ciel froid qui pesait sur cette ville des steppes aux je ne sais
plus combien de centaines d'églises en train de moisir et crouler
lentement, avec leurs ors verdâtres, leurs clochetons de traviole,
leurs peintures écaillées et là-bas le drapeau rouge
flottant dans l'éclairage convergent et neigeux des projecteurs,
au-dessus du dôme plat, vert lui aussi, d'un palais du Kremlin.
Puis tout à coup je me vis
là (combien de temps y avait-il alors que nous étions entrés
?) toujours assis sur ma chaise, en train de les regarder jouer leur mauvais
scénario d'opéra comique : d'un côté elle et
Tom, avec leurs mêmes types brûlés et noirs, faisant penser
à quelque Carmen et son Escamillo, complices dans leur instinctive
solidarité de races du Sud, ardents, sauvages, cruels, et de l'autre,
lui, le Nordique, l'amant au noble coeur, le soldat, la candeur bafouée,
et que nulle Michaëlla ne viendrait tenter d'attendrir, de sauver, d'arracher
à sa farouche, candide et tragique résolution.
Toute cette histoire était
parfaitement imbécile, parfaitement ridicule même. Mais je n'avais
aucune envie de rigoler. Pourtant quand cela commença (il s'était
produit après notre entrée à tous comme une halte,
une pause dans le déroulement des choses, comme si les acteurs, et
au-dessus d'eux les enclenchements mécaniques, les forces en présence,
s'immobilisaient pour un temps ‑ peut-être non pas hésitants
mais en équilibre, parvenu à ce point critique où les
masses chancellent, à la recherche de leur pente de chute), cette fois
je n'essayai plus d'intervenir, ne fis pas un geste, ne prononçai pas
un mot. Au surplus, quand bien même je n'eusse pas été
saisi par cette sorte d'inhibition il suffisait pour comprendre l'inutilité
de toute intervention de voir le visage d'Alex toujours souriant, toujours
doucement affable, empreint derrière le sourire, l'affabilité,
d'une expression insupportable, quelque chose... quelque chose de comment
appelait-on déjà ces figures gigantesques en mosaïque,
aux mains percées, aux visages monumentaux, barbus, sombres, les yeux
brûlants, leurs cernes dessinés au khôl, les rides profondes
et douloureuses, comment... Mais quoiqu'il me fût impossible de trouver
le nom c'était cela, très exactement, si exactement même
que lorsque après avoir retraversé la cuisine où la
femme fourrageait toujours dans le fourneau nous pénétrâmes
dans l'autre chambre je la cherchai instinctivement des yeux, dans l'un des
coins, comme je l'avais vue chez les paysans des kolkhozes d'Ukraine, avec
la petite lampe allumée, les ors scintillants, les couleurs encrassées
par les lentes fumées des cierges... Et alors le mot me revint tout
à coup : icône. « Mais pas la Vierge, pensai-je, pas la
Mère et l'Enfant, la tête retournée, tendant ses bras,
mais, solitaire et prophétique, seul, immense, triste, ténébreux
au devant du monde de ténèbres, le Rédempteur, le Pantocrator,
l'Immolé, l'Annonciateur des Temps, le...» Puis je regardai sans
comprendre le visage blafard, usé, de la femme avec son châle
mauve sur les épaules, ses cheveux d'un blanc pisseux, sans parvenir
à saisir le sens des mots français qu'elle prononçait
d'une façon prétentieuse, nous invitant avec des gestes affectés
à nous asseoir ( et « nous » à ce moment, ce n'était
plus que quatre : Alex, Sacha, Sonia et moi) sur les chaises qu'avançait
une fille boulotte avec laquelle Alex s'efforçait de plaisanter (peut-être
la fameuse amie en question que nous étions venue chercher ?), tandis
que je me demandais avec stupeur si la vieille femme avec ses cheveux blancs
en bandeaux, ses bonnes manières, son français prétentieux,
savait ce que nous venions faire là, ce qui se passait pendant ce temps
de l'autre côté du mur, dans la pièce que nous venions
de quitter, comme je m'étais demandé quelques minutes plus
tôt comment cela allait se produire, comprenant seulement à la
couleur grise, presque terreuse, qui avait envahi tout à coup le visage
d'Alex quand elle lui avait parlé (se détournant du miroir,
pirouettant sur elle-même, les yeux brillants, la bouche humide, entr'ouverte,
regardant Tom, faisant quelques pas vers lui et c'était comme une
danse de tout son corps, puis tout à coup se ravisant ‑ lui, Tom,
ne l'avait pas regardée ‑ obliquant alors vers Alex, continuant toujours
à danser sur ses hanches, fixant maintenant celui-ci avec ses yeux
toujours brillants, gais, mais durs maintenant, comme deux petites bêtes
sauvages, et tandis qu'il la regardait venir vers lui, parlant : une seule
fois, deux ou trois mots seulement, brefs, un ordre, un commandement et c'est
alors que j'avais vu cette couleur qui n'était pas à vrai dire
une couleur mais bien plutôt une absence de couleur se répandre
sur son visage à lui, mais pourtant sans qu'il cessât de sourire,
sans qu'en dehors de cette décoloration qui gagnait de proche en
proche sur ses traits, il fût possible d'y déceler la moindre
altération, le moindre signe qui trahît un changement dans cette
décision prise sans doute dans son for intérieur une fois pour
toute immodifiable, sereine, acharnée), comprenant donc seulement
alors que la chose était justement en train de se produire et d'une
façon que ni lui, ni probablement elle-même la minute d'avant,
n'avaient prévue, de sorte qu'il n'avait pu, en dépit de ce
qu'il avait résolu, s'empêcher de pâlir quand il avait
entendu l'ordre et que lorsqu'il se tourna vers Tom la voix qui sortit de
ses lèvres était décolorée elle aussi, intolérable,
tandis qu'il disait :« Elle veut que tu l'embrasses.»
‑ Vous prendrez bien un peu de
thé ? dit la vieille dame.
‑ Ne vous dérangez pas,
dis-je.
‑ Oh, fit-elle, mais je vous en
prie !
Elle aussi avait quelque chose
d'intolérable dans la voix. Il y avait en elle quelque chose de dolent
et âpre à la fois. La fille boulotte posa devant moi un verre
plein. Je le portai à mes lèvres et regardai danser sur la
surface du liquide, se brouiller, puis se reformer, l'image concentrique
de l'ampoule.
‑ Ne trouvez-vous pas, dit la vieille
dame... ses cheveux jaunâtres étaient roulés en macarons
sur les oreilles, elle avait une bouche mince, sans lèvres, un teint
cireux. Et tout à coup je sus ce que c'était, le dolent, le
servile, le venimeux : ce quelque chose qu'il y a parfois chez certains
de ces vieillards dont on devine qu'ils tueraient si cela pouvait les faire
vivre quelques heures de plus. Pour l'instant elle essayait seulement de
vivre quelques instants encore, peut-être les derniers, une vie qu'elle
avait vécue autrefois et à laquelle sans doute depuis longtemps
elle était la seule à s'intéresser quand elle la racontait.
En tant qu'ami d'Alex et de Sacha elle devait évidemment supposer
que j'étais communiste et me haïr, mais en même temps
j'étais français. « Ne trouvez-vous pas que notre côte
orientale de Crimée fait penser à votre Côte d'Azur ?
N'est-ce pas, j'ai vécu autrefois à Nice...
‑ Excusez-moi, dis-je, je vais
rentrer.
‑ Rentrer ? dit Alex. Sa figure
tâchait d'exprimer une stupéfaction amusée, plaisante.
Rentrer ? Mais nous devions... Nous allons...»
Je me levai. J'évitais de
le regarder. « Je suis fatigué, dis-je. Je vais rentrer.»
‑ Restez donc encore un peu, dit
la vieille dame. Vous savez, j'ai aussi habité Paris. Naturellement,
depuis, cela a dû bien changer...
‑ Et ta soeur ? dis-je entre mes
dents. Elle a changé ? Maintenant j'étais en rogne.
‑ Je te raccompagne, dit Sacha.
‑ J'ai envie de marcher, dis-je,
je trouverai bien mon chemin.» J'évitais toujours de regarder
Alex.
Sacha me suivit dans le couloir
:« Je vais avec toi.»
‑ Non, dis-je. Je me débrouillerai
très bien. Tu n'as qu'à me dire dans quelle direction je
dois marcher pour attraper la Moskova. Après je n'aurai qu'à
suivre.
Il m'expliqua par où je
devais passer. Mais il avait l'air embêté. « Tu es fâché
? » dit-il.
‑ Non, dis-je. Pourquoi ? J'ai
seulement envie de prendre l'air.
‑ Tout cela est idiot, dit-il,
Alex...
‑ Je suppose que de mon côté
je devrais excuser Tom, dis-je. Comme ça nous aurions l'air aussi malins
l'un que l'autre ! Il y a peut-être déjà eu suffisamment
de conneries dites et faites ce soir, non ?
Il me regarda d'un air malheureux.
« Tu ne veux vraiment pas que je vienne avec toi ? »
Je fis signe que non et commençai
à marcher. Il me rattrapa en courant. « Ecoute, fit-il, écoute...»
Mais j'accélérai le pas, et à la fin il renonça,
s'arrêta, et tandis que je m'éloignais je pus sans avoir besoin
de me retourner le sentir dans mon dos, me regardant disparaître, planté
sur le trottoir, avec son air malheureux et doux.
Au bout d'un moment l'air froid
me fit du bien. Je dus marcher assez longtemps avant de trouver la rivière
mais à la fin, quand je commençais à suivre le quai
(regardant l'eau noire, lisse, aussi immobile que celle d'un canal, me demandant
une fois de plus dans quel sens elle pouvait bien couler) j'arrivai presque
tout de suite au Kremlin et peu après à l'hôtel. Maintenant
les fenêtres du grand hall de réception à droite de l'entrée
étaient éteintes, mais pas celles du restaurant. J'aurais cru
qu'il était beaucoup plus tard. Mais ça tombait bien. A vrai
dire je n'avais pas la moindre envie d'aller me coucher. La marche m'avait
sorti de cette espèce de torpeur, de demi-conscience dans laquelle
j'avais vécu toute la soirée, du moins à partir du moment
où dans cette fichue boîte caucasienne j'avais avalé le
verre qu'on boit toujours en trop, celui immédiatement après
lequel on se rend compte avec cette catastrophique sensation de l'irrémédiable,
de l'impossible retour en arrière, qu'on aurait foutrement mieux
fait de le laisser sur la table. « Et pas seulement moi, pensai-je,
furieux, en pénétrant dans l'ascenseur, et j'en connais d'autres
qui auraient aussi foutrement mieux fait de s'apercevoir aussi du moment où
ils avaient fait le plein avant que... avant de...» Le vieux liftier
me regardait interrogativement, la main sur le levier. J'élevai deux
doigts devant son visage. C'était l'étage de la salle à
manger. Dans la longue pièce il n'y avait plus que quelques Russes
et, au fond, le groupe des Américains du C.I.O. Quand il me vit,
Al me fit signe de venir m'asseoir avec eux.
‑ Hello ! fit-il. D'où venez-vous
?
‑ Marché dans Moscou, dis-je.
Il cligna de l'oeil :
‑ Tout seul ?
‑ Tout seul.
‑ Et avant ?
‑ Avec des amis russes. Ceux qui
ont déjeuné hier avec nous, vous savez ?
‑ Had a good time
?
‑ Très, dis-je.
Très intéressant. Nous sommes allés dans
une boîte voir danser un cosaque pédéraste, nous nous
sommes tous saoulés, tous bien engueulés, et après,
un de nos amis a demandé à Tom s'il voulait bien embrasser
sa sweethart.
Ils éclatèrent de
rire. « Sacré farceur de Français !» dit Al.
‑ C'est pourtant comme ça,
dis-je. Tout ce qu'il y a de plus officiel. Ce sera demain dans la Pravda...
‑ Sacré farceur !
‑ ... à titre de propagande,
dis-je, d'exemple, de modèle, de leçon, à nous pitoyables
Occidentaux dégénérés : le nouvel homme marxiste,
l'homo sovieticus, le superman stalinien au-dessus des mesquines passions,
des attachements individuels, de la jalousie bourgeoise, de...
‑ Qu'est-ce que c'est que cette
histoire ? dit Al. Il me regardait d'un air curieux, partie méfiant,
partie rigolard, partie hostile. C'était un ancien ouvrier de chez
Ford, un type de trente-cinq ans environ, très grand, réfléchi,
avec ce sérieux et ce calme que lui avaient appris vingt ans de grèves
et de lutte syndicale. Il ne cachait pas que ce qu'il avait pu voir ici ne
l'avait pas spécialement enthousiasmé, il s'en fallait, mais
je me rendis compte que je le scandalisais un peu, pas tellement par ce que
je racontais que par la façon dont je le racontais.
‑ Je vous l'ai dit, dis-je. Il
était un peu choqué. Il y avait du puritain en lui. De nouveau
il me jeta un coup d'oeil méfiant : « Ce n'est pas vrai ?
‑ Vrai ? dis-je. Qu'est-ce qui
est vrai ?»
Ils partaient le lendemain matin.
Ils s'étaient fait servir de la vodka et de cet ignoble champagne
russe. Les musiciens de l'orchestre étaient partis, et il ne restait
plus que les instruments recouverts de housses et les chaises sur l'estrade
entourée de plantes vertes. Les serveurs attendaient, inoccupés,
groupés près de la porte des cuisines. Al me versa de la vodka
et, d'un coup, j'avalai tout. Puis je posai sur la table mon petit cavalier
russe. C'était une figurine de terre cuite que j'avais achetée
l'après-midi dans une boutique où Alex m'avait conduit, un de
ces jouets pour enfants comme on en vendait encore sur les marchés,
représentant un moujik coiffé d'une haute casquette, à
califourchon sur un cheval pie aux taches en pastilles rouges et vertes. Cela
ressemblait en plus grossier (c'est-à-dire en plus habile) aux petites
figurines-sifflets que l'on trouve aux Baléares. Toute la soirée
je l'avais trimbalé machinalement avec moi, le tenant par une patte.
Je l'avais presque oublié et je venais brusquement de me le rappeler.
Je le plantai sur la nappe blanche au milieu des verres de vodka. «
Voilà Ivan, dis-je, Ivan qui va au marché sur son petit cheval...»
‑ Ivan n'a plus de cheval, dit
un des Américains. Ivan conduit un tracteur.
Ils rirent tous.
‑ Exact, dis-je. Ivan conduit un
tracteur toute la journée pour le plan quinquennal et il est heureux
de conduire son tracteur parce qu'il sait que le plan quinquennal fera son
bonheur, ou plutôt le fait déjà puisque c'est imprimé
dans tous les journaux. Mais le soir, quand il a fini de conduire son beau
tracteur et qu'il est rentré chez lui il se prend la tête à
deux mains et il se demande une fois de plus si oui ou non il a une âme,
tout comme dans les romans du camarade Dostoïevski.
‑ Dostoïevski ? dit un des
Américains.
Je le regardai. « Jamais
entendu parler de Dostoïevski ? dis-je. Jamais entendu parler du Grand
Commissaire du Peuple Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski ?
‑ Allons ! fit Al.
‑ Jamais entendu parler du Grand
Inquisiteur ?
‑ Vous êtes saoul, dit Al.
‑ Saoul ? Jamais eu les idées
aussi claires. Est-ce que vous me prenez pour un de nos grands écrivains
occidentaux ?
‑ Un grand écrivain ? dit
Al. Qu'est-ce que vous racontez ?
‑ Hemingway, par exemple. Ernest,
vous savez, le terrible chasseur de lions. Il soigne son âme à
l'alcool. Il fait prendre chaque jour à ses testicules un bain d'alcool
virilisant. Est-ce que vous ne saviez pas que depuis Caporetto il ne peut
plus parler de son âme sans la confondre avec ses c...
‑ Je n'ai jamais entendu dire qu'Hemingway
soit venu en Russie, dit Al.
Mais je ne pouvais plus m'arrêter,
j'étais lancé. Certainement, et pour la deuxième fois
de la soirée, j'étais ivre. Al avait raison, et par-dessus
le marché exaspéré :« C'est juste, dis-je. Alors
pas Hemingway. Un autre. N'importe quel autre de nos grands écrivains
occidentaux qui viennent se soigner leur âme ici en comptant les usines
et les barrages. Parce qu'il paraît qu'il n'y a rien de tel que la
vue d'un combinat pour vous ravigoter en moins de deux un écrivain
vidé : ils certifient tous qu'il n'y a rien d'équivalent pour
fournir en abondance d'excellentes raisons de ne plus écrire quand
on ne se sent plus capable d'écrire quelque chose de bon, parce que
d'après ce qu'ils disent les barrages sont la preuve visible et palpable
qu'Ivan n'a plus d'âme et que dans ces conditions les seuls écrivains
utiles à Ivan sont ceux qui, comme eux, n'ont rien à dire. Il
n'y a plus que ce pauvre idiot d'Ivan pour en douter encore, mais ça
n'a aucune importance, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que vous en pensez ? : Ivan
et son âme, le Grand Inquisiteur Dostoïevski et la fameuse âme
russe, les grands écrivains occidentaux, leurs glandes génitales
et leurs âmes ?»
Ils me regardaient, l'air amusé,
légèrement scandalisés aussi, légèrement
réprobateurs. « Bon, dis-je enfin. Je crois que je ferais bien
d'aller me coucher. Buvons un dernier verre.
‑ Arrêtez ça, dit
Al.
‑ Un peu de champagne ? dit un
des autres.
‑ Pour rien au monde, dis-je. J'adore
la vodka !
‑ Hé là ! dit Al.
Ce n'est pas du petit lait !
‑ J'adore la vodka, dis-je. J'adore
Moscou !
‑ Il faudra venir nous voir aux
States.
‑ J'adore la Sainte Russie !
‑ Arrêtez donc de boire,
dit Al.
‑ J'adore la Pologne ! dis-je.
Mais je ne connaissais pas encore
la fin de l'histoire. Ce fut par Tom que je l'appris, le lendemain matin.
Quand je frappai à sa porte, vers neuf heures, il était encore
couché. Il vint m'ouvrir, me regarda entrer, les paupières
gonflées, le visage bouffi de sommeil, ressemblant plus que jamais
à un de ses dieux abrutis, carnassiers et barbares, aux yeux en grains
de café. La veste de pyjama sur son corps gras et brun semblait un
anachronisme. Il devait probablement s'attendre à ce que je l'engueule
car il prit un air hargneux (et plus grognon à vrai dire qu'hargneux
et même plus penaud encore que grognon).
‑ Je vais voir ce musée,
dis-je, cette Galerie Tétriakof. Est-ce que tu viens ?
Sous le robinet, la tête
grommela quelque chose. A travers l'eau j'entendis sa voix. Hargneuse et
penaude elle aussi :« Pourquoi as-tu foutu le camp hier soir, dit-il,
tu ne pouvais pas m'attendre ?
‑ T'att... Tu te fous de moi ?»
dis-je.
Il évitait de me regarder
et se tamponnait avec une serviette. « C'était malin !»
dit-il.
‑ Malin ? Non mais dis d...
‑ Oh là là !... Il
avait repris tout son aplomb maintenant. Il se planta devant la glace et
brossa ses cheveux :« Tu aurais vu la suite !» dit-il. Il fit
entendre un bruit de nez ridicule :« Ç'a été encore
mieux que le début ! Seulement moi, à la fin, je commençais
à en avoir marre de ces cinglés. Mais tout seul, hein ? Qu'est-ce
que je pouvais faire, puisque tu m'avais laissé tomber...» Il
s'arrêta, sa main fouillant bêtement dans une poche absente le
long de sa cuisse nue. Je lui tendis une cigarette. « Merci »
dit-il et, tandis qu'il s'enduisait les joues de crème à raser,
il commença alors à me raconter ce qui s'était passé
après que lui et la fille se furent rhabillés (il ne dit pas
avant : l'étreinte, la lutte, le combat, le duel, la chair étroite,
la tendre et furieuse chevauchée, sauvage, tumultueuse, haletante et
les soubresauts d'agonie et la mort solitaire, l'amère saveur du
plaisir) et que tout naturellement, après avoir retapé le lit
(tiède de leurs corps, de leurs mêlées, mais qu'ils n'avaient
pas sali, m'expliqua-t-il et pourquoi : elle ‑ insoucieuse, généreuse,
avide ? ‑ le retenant, le ligotant dans ses jambes quand il avait voulu s'écarter,
se disjoindre dans un sursaut, pour elle, avant que toute volonté,
toute velléité même de volonté, ne fondît,
ne sombrât, ne s'anéantît dans le maelström, ce séisme
qui les secouait tous les deux comme un couple de noires mandragores dans
sa poigne tempétueuse), lorsque donc, tirant sur sa jupe et tapotant
ses cheveux, elle eut été appeler les autres chez la voisine
et que tout naturellement aussi ils furent rentrés dans la chambre,
cependant que lui, Tom, cherchait à se fabriquer une contenance avec
une cigarette et le briquet rebelle, guettant du coin de l'oeil le visage
d'Alex, prêt, m'expliqua-t-il, à sauter sur ses pieds et à
l'assommer d'un coup de chaise, parce que, m'expliqua-t-il encore, quand un
type dont on vient de baiser la poule dans la pièce à côté
trouve le moyen de radiner avec le sourire c'est que c'est ou bien un pauvre
cinglé (Tom disait « loco », en espagnol) ou un type
capable de descendre son semblable comme on écraserait une mouche,
et dans l'un ou l'autre cas il vaut mieux se tenir sur ses gardes, ce qu'il
faisait, s'attendant d'un moment à l'autre à ce que le «
loco » fasse ce qu'il aurait peut-être fait lui, Tom, dans un
cas semblable, c'est-à-dire tuer la fille et probablement l'homme
aussi du même coup.
Et, au fur et à mesure qu'il
racontait, je pouvais les imaginer tous les quatre dans ce moment, entendre
les deux jeunes filles parler dans leur langue gutturale, suave, perfide,
voir les trois hommes gênés, leurs regards s'évitant,
et le décor, la glace en bambou, les chromos, les chaises boiteuses,
le cachemire sur la table, et tout à coup la jeune fille cessant brusquement
de parler à sa copine, se retournant sans dire gare, marchant sur son
amant (pas Tom : Alex), les yeux étincelants, l'interpellant de sa
voix frémissante, tremblante de rage, de désespoir, de joie,
de honte, de despotisme, mais à l'ancienne manière, c'est-à-dire
pas Alex tout court, ou Aliocha, comme elle disait souvent, non : par les
noms de baptême des deux générations, criant :«
Alexeï Feodorovitch !» et ensuite, crachées, assenées,
des paroles que Tom naturellement n'avait pu comprendre ‑ une injure ? un
reproche ? des mots d'amour peut-être, probablement, sûrement
même qu'ils étaient injures et reproches et soudain flac ! flac
! deux gifles, à toute volées, si fort qu'il vit à
chaque fois ses seins sauter sous sa blouse, non sous l'effet du choc, de
la secousse, mais de l'effort, car au lieu de ce qu'il attendait, n'avait
cessé d'attendre à défaut de coup de couteau ou de revolver,
ce n'était pas l'homme, pas Alex qui avait frappé mais elle,
la jeune fille, et elle frappa encore, par deux fois, puis resta debout
devant lui, haletante, échevelée, tandis qu'il tournait de
nouveau son visage vers Tom, réussissant toujours à sourire,
exaspérant, répétant un peu bêtement mais avec
aisance quand même, de sa voix intolérable, insupportable :«
Ce n'est rien, excuse-la, ce n'est rien, rien du tout, ce...»
‑ Peut-être que tu l'avais
déçue ? dis-je. Mais je savais que ce n'était pas ça.
Au dehors, de l'autre côté de la rivière, le soleil
faisait étinceler les bulbes dorés du Kremlin. Derrière
le rempart tartare de briques rouges aux créneaux florentins, des
jardiniers promenaient leurs tondeuses sur les pelouses, entre les palais
et les églises blanches... Sa voix me fit me retourner.
‑ Déçue ? dit-il.
Il me regarda d'un air étonné, placide. Un instant il parut
réfléchir à ce que je venais de dire, comme si c'était
un aspect de la question qu'il avait oublié d'envisager. « A
l'entendre gueuler, fit-il à la fin comme pour lui-même, je n'ai
pas eu cette impression. Il émit un faible rire, puis se remit à
se raser. Il ne me dit pas comment ils se quittèrent, lui et elle,
s'ils s'embrassèrent, se serrèrent la main clignant de l'oeil
en complices d'un mauvais coup, lorsqu'Alex l'entraîna comme si rien
de ce qui venait de se passer n'était arrivé, comme si rien
d'important, d'insolite, de notable, ne s'était produit et qui fût
digne de modifier l'ordre de cette soirée pour laquelle ils nous
avaient invités, cette soirée typiquement russe, avaient-ils
annoncé, commençant par les chachniks au céleri cru dans
un caveau caucasien et finissant dans une certaine boîte tzigane, plus
ou moins clandestine avaient-ils dit encore avec des clins d'oeil prometteurs.
Rien donc de changé au programme, quoiqu'ils fussent seulement deux
à sortir de la maison sur les cinq qui étaient descendus du
taxi quelques instants plus tôt, deux : Alex et Tom, celui-ci entraîné,
conduit, prisonnier de son hôte et compagnon plus souriant, plus serein,
plus affable que jamais, son bras amicalement passé sous le sien
dans la nuit presque froide de mai, puis, toujours débordant d'aisance,
de cordialité, de chaleur, le poussant dans un second taxi surgi des
ténèbres et dans lequel ils tenaient cette fois à l'aise,
tous les deux, sur la banquette du fond. « Et je n'étais pas
tellement rassuré, tu comprends, me dit-il, avec cette espèce
de cinglé, me demandant toujours s'il n'avait pas un pétard
ou une arme quelconque sur lui et moi seulement avec mes poings, ne cessant
de le surveiller tandis que ce putain de taxi enfilait à toute vitesse
les unes après les autres des rues où je pouvais toujours courir
pour m'y reconnaître... Tu te rends compte ? Tu te rends compte maintenant
si j'ai pu te traiter de salaud et d'enfant de putain pour m'avoir laissé
tomber comme ça, sans blague ?»
Mais l'autre ne sortit ni revolver
ni couteau et lorsqu'il mit sa main à sa poche ce fut seulement
pour payer le chauffeur, puis de nouveau empoigner le bras de son compagnon,
discourant toujours. « Et ça c'était peut-être
encore le pire, dit Tom, encore pire que la trouille que j'avais, plus insupportable
que le grotesque de la situation : il avait entamé un discours, ou
plutôt une discussion puisque j'étais censé répondre
‑ censé seulement parce que tu parles que je m'en gardais bien, parce
qu'il n'y avait qu'à l'entendre pour se douter qu'il ne supposait,
n'admettait pas de contradiction possible,‑ un monologue donc, convaincu,
ardent, passionné, forcené, sur l'univers, l'humanité
entière, la situation internationale, avec des invectives contre le
trotskisme et le gauchisme... A propos : il nous traite de gauchistes. Il
dit...
‑ Je sais, fis-je.
‑ Qu'est-ce que tu lui as raconté
? Il dit que vous vous êtes engueulés à propos de l'Espagne,
que tu...
‑ Je sais, dis-je. Si tu continuais
ton histoire ?
‑ Bon. Où j'en étais
? Ah oui : eh bien on a fini par entrer dans cette fameuse boîte tzigane
dont ils avaient tellement parlé, et j'aime autant te dire tout de
suite que ce n'était pas la peine de se faire suer toute une soirée
avec ces idiots...
‑ Tu n'as pas sué qu'avec
eux, dis-je.
‑ Oh ça va !
‑ Pourquoi les traites-tu d'idiots
? dis-je.
‑ Tu veux que je te racontes la
fin, oui ou non ?
Nous étions jeunes. Ah oui,
nous étions jeunes, Bon Dieu !
En train de nous engueuler par
cette matinée ensoleillée de mai, dans une chambre au cinquième
étage du Novo Moscovskaia, au coeur de ce monde où grondaient
alors de toutes parts le meurtre, la famine et la destruction (et nous ne
l'ignorions pas, non, nous avions déjà entrevu leur écoeurant
visage), nous disputant donc, tandis qu'à la même heure, quelques
étages plus bas au-dessous de nous, dans la salle du restaurant, était
assis, beurrant ses tartines, le petit Juif ukrainien que nous avions rencontré
dans le train, établi marchand de bicyclettes à Pretoria
et venu voir, quelque part du côté de Kiev ou de Poltava, le
ghetto d'où son père ou son grand-père étaient
partis cinquante ans plus tôt ce qui lui permettait maintenant, tous
frais payés au départ à l'Intourist, de commander
son breakfast de la façon la plus grossière possible aux serveurs
russes, représentants détestés d'une race qui, à
ses yeux, incarnait le principe même de l'iniquité et de la
violence (alors que bientôt ce n'allait ce n'allait plus être
seulement quelques pogroms, quelques barbes brûlées, quelques
pillages de ghettos par des cosaques un soir d'ivresse, mais bien ‑ et
non du fait de cette race, mais d'une autre ‑ des millions et des millions
de cadavres, et même pas des cadavres, même pas des tombes
pour venir pleurer, même pas les os imputrescibles : des cendre seulement,
des fumées en lourdes volutes se déversant de cheminées
de fabriques, d'usines au moyen desquelles un peuple froid, méthodique,
et triste (ivre peut-être aussi, mais alors de quoi, Grands Dieux !)
allait tenter d'en faire disparaître un autre). Et tandis que nous
étions là à discuter, tandis que le marchand de vélos
sud-africain beurrait avec satisfaction ses tartines, il y avait encore
au même moment une jeune étudiante assise sur les bancs d'un
amphithéâtre, en train d'écouter, ou de ne pas écouter
un cours de géodésie, et à un autre endroit de Moscou
un ingénieur d'origine balte, breveté de l'école d'Electricité
de Grenoble, rongé de jalousie (et rongé aussi par quelque
chose de plus fort encore que la jalousie, de plus fort encore que les simples
angoisses du coeur, de la chair) devant sa planche à dessin, ne parvenant
pas sans doute à fixer sur le fond de papier bleu les fines lignes
blanches, ténues, immatérielles, dansant devant ses yeux,
incapable de leur faire correspondre dans son cerveau torturé ce
dont elles étaient les purs, les virginaux symboles : les douces,
dociles, vrombissantes machines, gages assurés, promis (décevants
?) de progrès, de puissance et de joie.
Par la fenêtre, je pouvais
toujours voir, allant et venant sur les pelouses verdoyantes les minuscules
silhouettes poussant devant elles les tondeuses à gazon. Rien qu'elles,
aucune autre présence humaine visible au pied des blanches églises
byzantines, devant les mystérieuses façades des palais à
la pompe défunte.
- ...et alors, dit Tom, j'ai compris
que tout ce qu'il demandait, c'était de parler, de réciter
son monologue, d'affirmations et de justifications, et de se saouler, et
quelqu'un pour écouter son monologue et boire avec lui, n'importe qui
probablement... (Et je pensais : non : pas n'importe qui...) pourvu qu'il
ne soit pas seul...»
Sur le pont, au-dessous de nous,
allaient et venaient aussi d'autres petits points noirs et c'étaient
des hommes, des femmes, et je pouvais en voir encore d'autres sur le chantier
du nouveau pont, pas plus gros que des mouches, multiples, affairés,
insignifiants, sans importance : mes semblables.
‑ Qué loco ! dit Tom.
Un nuage, voilà le soleil.
Puis je la vis : entre les pelouses, roulant le long des façades mystérieuses
et désertes, puis j'entendis, ou je crus entendre, apporté
par le vent, venant de la Place Rouge, le signal, la sonnerie et je sus qu'elle
allait sortir, une de ces longues automobiles noires, toutes pareilles, une
Ziss, qui jaillissaient en trombe de la porte du Sauveur, prenaient à
toute vitesse le virage devant Saint-Basile, accéléraient encore
et disparaissaient, laissant à peine le temps d'entrevoir à
l'intérieur, énigmatique, raide, une silhouette au visage
impénétrable, fermé sur on ne savait quel mystère,
quel nouveau secret des hommes et du monde, ou peut-être ‑ et de là
le grave, le pesant, le tragique ‑ rien de nouveau : aucun secret, aucun
mystère...
‑ Alors tu viens déjeuner
? dit Tom. Qu'est-ce que tu regardes ?
‑ Rien, dis-je. Je crois qu'il
va encore pleuvoir.
"Le Cheval"
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"Le Cheval", Les Lettres nouvelles,
57, fév.1958, p.169-189.
(Repris dans La Route des Flandres).
Tout était noir. On ne pouvait
pas voir la tête de la colonne. On ne pouvait rien voir du tout (sauf
quelquefois ‑ mais pas voir, seulement distinguer : deviner ‑ la croupe
du cheval devant soi): seulement entendre le monotone, l'infini et multiple
piétinement, le multiple martèlement des centaines de sabots
sur l'asphalte de la route. Comme un grignotement, menu, sans fin ni commencement,
statique, comme le bruit que produiraient des milliers d'insectes (les chevaux,
les vieux chevaux de l'armée, l'antique rosse à massacres
qui va le long des longues routes de la guerre, branlant sa lourde tête
cuirassée de plaques métalliques, n'a-t-elle, n'ont-ils pas
quelque chose de cette raideur de crustacés, cet air vaguement ridicule,
vaguement effrayant de sauterelles, avec leurs pattes raides, leurs os saillants,
leurs flancs annelés comme des corselets) grignotant le temps, l'espace
: quelque chose (ce bruit, ce piétinement) du même ordre que
la pluie patiente qui tombait sans arrêt, ruisselant sur les dos, les
cuirs, plus fort que le sommeil qui tassait les hommes sur leurs selles,
les têtes dodelinant sur les poitrines, engourdis dans une douloureuse
torpeur dont ils ressurgissaient, sursautant, jurant au trébuchement
d'un cheval ‑ car les chevaux partagent avec les soldats cette faculté
de pouvoir eux aussi s'assoupir en mouvement, dormir tout en continuant de
marcher, exténués, continuant cependant à mouvoir mécaniquement
à travers le sommeil leurs membres fourbus ‑, ahuris (les hommes),
retrouvant, clair, immense, lancinant, le bruit, ce grésillement qu'en
réalité ils n'avaient pas cessé d'entendre, de percevoir
eux aussi à travers leur sommeil comme un fond sonore, insistant
: l'inquiétante, éternelle et barbare rumeur des armées
en marche.
J'essayai de regarder l'heure à
mon poignet, sans y réussir. L'eau s'infiltrait en fines rigoles entre
les sacoches à avoine et les jambes, et, aux genoux, le drap de ma
culotte était complètement détrempé. «
Oh ! Maurice ! dis-je. Tu dors ?»
— Non, dit Maurice.
— Alors dis quelque chose, dis-je.
Nom de Dieu, dis quelque chose de drôle.
— Va te faire foutre ! dit Maurice.
Je n'en peux plus.
— Alors dis-le au lieutenant, dis-je.
Dis-le au lieutenant qui le dira au capitaine qui le dira au commandant
qui le dira au colonel qui t'enverra son chauffeur et sa voiture pour te
prendre.
— Va te faire foutre ! répéta
Maurice.
— Il y a un pont, dis-je.
— Quoi ?
— On va passer sur un pont, dis-je.
Tu n'entends pas ? Qu'est-ce que tu crois que ça peut être
? Le Doubs ?
— K's ça peut bien foutre
? dit Maurice. Le Doubs, la Marne ou la Sambre et Meuse ? K's ça peut
bien te foutre, espèce d'idiot ?
— C'est très important,
dis-je : ça nous rapproche, tu ne comprends pas ? Si c'était
la Meuse après il y a le Rhin, et après le Rhin il y a l'Elbe,
et après l'Elbe c'est Berlin. Et alors la guerre sera finie. Tu comprends
pas ça ? Suffit de continuer à marcher tout droit comme ça
dans la nuit et à passer des rivières, et quand tu arrives
à Berlin c'est fini on a gagné la guerre et alors on te dit
merci vous pouvez rentrer chez vous, on vous convoquera pour la prochaine.
— Bougre d'idiot ! dit Maurice.
Pourtant j'étais sûr
qu'il y avait un pont. Depuis un moment on descendait (peut-être était-ce
ce qui m'avait réveillé : l'allure soudain différente,
le déhanchement plus sec du cheval, encore plus pénible, chassant
le corps vers le devant de la selle), et je venais d'entendre, venant des
ténèbres, au devant et un peu au-dessous de nous, le son différent
des sabots de la tête de l'escadron déjà engagé
sur le tablier.
Mais naturellement nous ne vîmes
ni le pont, ni l'eau, seulement, pendant un court instant, la sensation
au-dessous de nous d'un silence autre, d'une obscurité différente,
non pas plus humide ou plus fraîche car la pluie n'arrêtait
pas, et en fait d'humidité et de froid ça pouvait difficilement
être pire, mais pour ainsi dire plus fluide, liquide et mouvante, puis
le sol sonna de nouveau plein sous les sabots des chevaux et la route commença
à monter.
J'essayai de chanter. Je me mis
à brailler à tue-tête. Mais personne ne continua. Pourtant
il me fallait absolument faire quelque chose. Je tâchai alors pour moi
tout seul (et en réalité cela n'avait jamais été
que pour moi tout seul mais j'avais espéré que les autres m'aideraient)
de chanter quelque chose au-dedans de moi. J'essayai de retrouver le début
du Sixième brandebourgeois, cette espèce d'explosion
baroque, nasillarde, cette chose caustique où de gras barons allemands
à perruques Louis XIV semblent dialoguer, argumenter, tonitruants,
aigres, moqueurs, inspirés, à travers une sorte d'architecture
mathématique tellement précise que la joie éclate, se
développe, se déchaîne selon les lois de cette algèbre
mystérieuse qui préside à l'organisation des bourgeons,
des conques marines et des cristaux. « Mais ils n'avaient pas encore
inventé Wagner, pensai-je, ni Wagner ni son gros porc de copain d'Hitler.
Il est vrai que nous avons bien inventé la Patrie en Danger, la Conscription
Obligatoire, et avec ça empoisonné toute l'Europe pendant une
bonne vingtaine d'années, et après l'Europe les nègres,
et après les nègres les jaunes, et à la fin tout de même
préféré à tout ça la pêche à
la ligne. Alors peut-être un jour se remettront-ils à laisser
de nouveau pousser leur ventre et à souffler en mesure dans des clarinettes.
Certainement il n'est pas défendu de l'espérer. Il y a à
vrai dire assez peu de chances pour que d'ici longtemps
personne dans ce vieux monde qui se met à tourner de plus en plus
vite n'ait le temps de laisser pousser son ventre et c'est une idée
parfaitement idiote, mais enfin il n'y a pas de mal à espérer
voir ça un jour...» ‑ « A condition que tu sois encore
en vie ce jour là, pensai-je aussi. A condition qu'aucun des types
d'en face, qu'aucun obus, ou même pas un obus : un éclat, ou
même pas un éclat : un simple petit bout de plomb de rien du
tout...» Et de nouveau j'essayai de me représenter l'effet que
pouvait faire une balle qui vous traversait la poitrine, ou le ventre, ou
encore la mâchoire, ou encore... Mais ce n'était vraiment pas
drôle et mieux valait essayer de penser à autre chose. Aux flûtistes
brandebourgeois par exemple. Aux principicules allemands et à leurs
kappelmeisters. Aux ducs et aux gras margraves hautboïstes ou passionnés
de viole de gambe et dont les arrière-petits-fils en ce moment même...
Car, au fait, le Sixième Brandebourgeois, ça devait sans aucun
doute être aussi le nom d'un régiment. Un régiment
et un concerto. Le concerto ramenait au régiment et le régiment
aux petits bouts de plomb. Décidément il n'y avait pas moyen
d'en sortir. Une question particulièrement tracassante c'était
de savoir si je serais lâche ou courageux. Mais cela non plus ce n'était
pas un genre de problème très drôle à remuer dans
sa tête, dans le noir le plus complet, sous la pluie, vers les trois
heures du matin, à cheval sur un cagneux fourbu, et fourbu soi-même...
Non, ce n'était pas drôle. Seulement, il n'y a pas tellement
de choses drôles à quoi un homme peut penser dans ces moments-là,
et alors je décidai de me mettre à ne plus penser, à
ne plus être (puisque je ne pouvais plus me permettre d'avoir un passé
et encore moins de m'imaginer un avenir) que le présent : un cavalier
dans la nuit, un soldat, c'est-à-dire rien, rien du tout, moins que
rien dans cette immensité humide et nocturne où au même
moment et un peu partout en Europe nous étions des milliers, ou plutôt
des dizaines de milliers, des centaines de milliers, des millions à
n'être rien, à ne pas plus compter que des grains de sable ou
tout au plus des pions dont la perte, la mort, puisqu'en définitive
nous n'étions là que pour tuer et être
tués, n'allait même pas compter en tant que mort, chair martyrisée,
souffrances et larmes, mais plus simplement, et somme toute plus rationnellement
dans la vaste et prolifique nature, en tant (et cela seulement à
partir d'un certain nombre, et d'un nombre suffisamment élevé)
que modifications aux tableaux des effectifs.
La route montait toujours, et sans
doute en lacets car le bruit des sabots venait de partout maintenant : en
avant, en arrière, à droite et au-dessus, à gauche et
au-dessous. Mes genoux me faisaient terriblement mal. Je déchaussai
les étriers, passai mes deux jambes par-dessus les sacoches et restai
ainsi, penché sur le pommeau, oscillant d'avant en arrière
comme un paquet. Mais j'avais moins mal aux genoux.
Je dus me rendormir car il me sembla
qu'un temps formidablement long s'écoulait tandis qu'à travers
ma tête une interminable armée de fourmis chaussées de
godillots à clous défilait interminablement. Ou peut-être
ne fis-je que fermer les yeux et les rouvrir aussitôt après.
De toute façon ça n'avait aucune importance. Le temps n'existe
pas. Ni demain, ni hier, ni les hommes qui ne font que naître et mourir,
passer : seulement les passions, les éternelles, atridesques et sauvages
passions qui errent sans fin à la surface du monde, se servent de
nous exactement et seulement à la façon dont ces acteurs grecs
se servaient de masques pour amplifier leurs voix : des masques creux, de
grimaçants et interchangeables instruments à l'usage de lubriques
et furieux souffles errants jusqu'à la fin des temps : voilà
ce que nous étions, et rien d'autre.
Mon cheval faillit buter sur celui
qui le précédait et je me réveillai tout à
fait. Le bruit des sabots avait cessé et toute la colonne était
arrêtée. On n'entendait plus que l'imperceptible ruissellement
de la pluie tout autour de nous et maintenant l'air avait quelque chose non
de plus frais, mais de plus dur, comme liquide, entrant, emplissant les
poumons de quelque chose de pur, métallique, vivifiant. Mais la nuit
était toujours aussi noire. Personne ne parlait. Quelquefois un cheval
renâclait, s'ébrouait, puis l'imperceptible bruit de pluie
recouvrait tout de nouveau. Au bout d'un moment on entendit des ordres criés
en tête de l'escadron. A son tour le peloton s'ébranla. Mais
ce fut pour s'immobiliser de nouveau au bout de quelques mètres. Puis
quelqu'un descendit le long de la colonne au grand trot, le cheval ferrant
légèrement, faisant entendre à chaque foulée
le tintement clair du métal, et, noire sur noir, une forme surgit du
néant, passa dans un bruit musculeux de bête en course, de
buffleteries, de ferraille entrechoquée, le buste obscur incliné
en avant sur l'encolure, sans visage, casqué, apocalyptique, comme
le fantôme même de la guerre surgi tout armé du néant
et des ténèbres et y retournant. Un temps assez long s'écoula
encore avant que l'ordre vînt de repartir et presque aussitôt
je distinguai sur le ciel un peu moins sombre les premières maisons.
Ce n'était pas un village,
même pas une bourgade, tout juste un hameau. Et elle, ce fut la première
chose que je vis : dans l'éclairage jaunâtre de la lampe de l'étable,
à peine éveillée, les yeux, les lèvres, toute
sa chair gonflée par cette sorte de tendre tiédeur du sommeil,
à peine vêtue, jambes nues, pieds nus dans de simples savates
malgré le froid, avec une sorte de châle en tricot qu'elle
ramenait sur sa chair laiteuse, le cou laiteux et pur qui sortait de la
grossière chemise de nuit. « Nom de Dieu, dis-je à Maurice,
t'as vu ça ? T'as vu cette fille ?»
— Pour ce que j'en ai à
foutre, dit Maurice. Je suis malade. Il avait juste attaché son cheval
et se tenait debout, appuyé au mur, sans même avoir le courage
de se déséquiper.
— Qu'est-ce que tu as ? dis-je.
— Je suis malade, répéta-t-il.
— Alors, va tout de suite te coucher,
dis-je. Laisse ton gaye, je le dessellerai.
— Je tiens une de ces crèves,
dit Maurice. Je suis malade comme un chien.
*
Quand elle vit que nous éti