Lave expulsée du volcan familial

vendredi 6 février 2009, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Dans le bain, je commence le livre de Chloé Delaume et, sortant à peine de celui de Frédérique Clémençon, encore plongé dans sa musique ample et sinueuse, ce qui saute aux yeux et aux oreilles, c’est l’intensité, la saccade, le hérissement des phrases et des effets de sens. Pas d’esprit de notation ou de hiérarchie dans ces remarques, mais véritablement le passage d’un monde à un autre, ou d’un milieu à l’autre, comme de l’eau à l’air ou du mercure liquide de la décrépitude globalisée à la lave expulsée du volcan familial.
Chez l’une, les mots se font discrets et précis pour servir la charpente de la phrase ; chez l’autre, la phrase maigrit et les laisse s’entrechoquer, s’amocher et hybrider les sens.

« J’écris pour que tu meures. Puisque tu es vivante, encore tellement vivante que c’en est indécent. Ce qu’il faut à présent c’est que tu lises ces lignes et qu’enfin tu en crèves, que ton cœur se fissure, que le granit implose ; tes artères un brasier, le sang bout le sais-tu à combien de degrés, tes valves ravagées incendie poitrinaire. C’est à ça que j’aspire. À ton exposition. Carbonisée la chair abroge toute minauderie, la reine sera si nue qu’on scrutera en son sein. Alors sera révélée la nature de l’organe qui t’a maintenue en vie. Tu ne pourras plus feindre, tes entrailles en haillons se feront seul apparat.» (Chloé Delaume, Dans ma Maison sous terre, Paris : Éditions du Seuil, 2009, p. 9)

« Au cristallin douze araignées.» (Ibid., p. 11)

Soleil et fort vent frais, comme souvent cette année. J’accompagne T. à une visite médicale à Shinjuku et j’en profite pour passer à Yamaya, acheter des olives, du pâté et une bouteille de bordeaux — on dirait que les prix des vins augmentent, ou c’est à cause du positionnement vers une clientèle plus aisée qu’avant (segment qui risque de diminuer, ce n’est peut-être pas un bon calcul…).

Après la lecture orale de Vingt Ans après, achevée fin 2008 (certains abonnés du JLR se souviendront que les lectures orales ont commencé en Corse avec Muriel Barbery), et parallèlement à quatre ou cinq autres livres qu’elle a lu en japonais sans rien m’en dire, T. s’était lancée dans une lecture qui s’achève ce soir, celle des Nuits blanches du Chat botté, de Jean-Christophe Duchon-Doris, un roman policier inspiré des contes de Perrault et dont l’action se déroule vers l’an de grâce 1700, acheté au début des années 2000 et qui était resté en attente sur une étagère, alors qu’affaires familiales et fin de thèse entreprenaient sans succès de la noyer — mais c’est elle qui les a vidées et dégagées.
J’ai dû en entendre une bonne moitié, discuter avec T. de certains détails géographiques ou lexicaux depuis début janvier et attendre les résumés des chapitres lus en mon absence, de sorte que je peux dire aujourd’hui que je connais moi aussi ce livre. S’il y a une vraie subtilité dans la mosaïque d’indices pris aux contes, les crimes s’avérant inspirés des scénarios et des attitudes humaines ou animales du Petit Poucet, du Chat botté, du Chaperon rouge et de son loup, etc., en revanche, j’ai trouvé le style un peu lourd, plein de clichés stylistiques, de métaphores éculées, de scènes érotiques harlequinesques, mais qui ont eu le mérite de nourrir la banque d’expressions de T., qui par ailleurs connaît Perrault sur le bout des doigts.

« L’assistance s’était tue mais tous poursuivaient leurs besognes. On eût dit une crêche d’automates. Des mères se dépoitraillaient pour que les bébés tètent. Les fileuses à la quenouille ou au rouet s’épuisaient dans les mêmes gestes, s’humectaient le pouce et l’index, tiraient le fil, recalaient l’outil sous le bras. Sur leur droite, un vieillard, la bourse hersée de dents noircies par le tabac, cirait de gros souliers à semelles cloutées, avec un mélange de graisse de porc et de noir de fumée. De temps en temps, il souriait à Delphine d’une grimace qui la déconcentrait. Alors, elle repoussa un peu plus sa capuche, se pencha en avant, deux rides barrant la longueur de son front, et s’efforça de saisir le sens du récit.
La Naïsse parlait d’une princesse endormie, piquée au doigt par la pointe d’une quenouille. Un prince la découvrait, lui faisait l’amour dans son sommeil et la princesse se réveillait en mettant au jour un enfant.
— Mais je connais une histoire comparable ! lâcha-t-elle soudain, stupéfaite.» (Jean-Christophe Duchon-Doris, Les Nuits blanches du Chat botté, Paris : Julliard, 2000, p. 116)

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