Des quatre côtés avec un grand couteau

Vendredi 13 février 2009, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Tiens ! Un vendredi 13 ! Ça ne m’impressionne pas, mais alors pas du tout. Si chance il y a, c’est que c’est le dernier jour de mes surveillances. Et aucun moment pour lire ou surfer. Cette fois, je ne me fais pas avoir comme hier : je me prépare des sandwiches, exactement comme le fait Bill, à la fin de Kill Bill 2, peu avant de mourir, je veux dire avec du pain carré toasté et en coupant les croutes des quatre côtés avec un grand couteau. Je ne me souviens plus s’il fait ça avant ou après les avoir garnis…
Pas d’empathie avec les quarante-trois candidats d’aujourd’hui. La marque du 13, ce sont les ceusses qui reniflent, raclent et mouchent, sans masque, c’est-à-dire en contaminant tout le monde par l’air brassé des climatiseurs. Moi, j’ai ma patte de lapin : un simple masque en tissu que je porte en permanence bien ajusté. Il y a, dans la couture du bord supérieur, une tige qui plie et s’ajuste au contour du nez et des joues. Et je me lave les mains en revenant au bureau après chaque session. Sinon, je circule dans la salle, m’éloigne quand un éternuement déchire le silence vibrant de neurones, m’assois et me relève pour ne pas dormir, suis le protocole sous la direction d’un collègue inconnu, terne et sans intérêt. Surtout, l’activité du jour, c’est le calcul mental : en temps réel, en minutes, en pourcentages, en fractions, le temps qui me reste à être bombardé de microbes et de virus, le temps qui me reste à considérer ces deux ou trois jolies filles dans leur pose studieuse, à entr’apercevoir le jour qui baisse entre deux rideaux sombres. Avec un total de 4 heures, fractionné en une heure et deux fois une heure et demie, j’assimile chaque tranche de 5 minutes à 2 % du total, et vas-y que je te décompte ça, avec une jubilation ineffable après le milieu.

Peu après, je reprends le train et m’endors lamentablement. Puis lis, encore pour le cours de demain. Après le dîner, quand je cherche encore des pages sur Sagan, je me dis qu’en fait, il n’y a que des propos sommaires sur l’image publique ou supposée privée de la personne, sur ses mœurs et ses prétendus défauts. Et sur le film avec Sylvie Testud, maintenant, qui devrait paradoxalement parachever l’escamotage des textes. Mais rien ou quasiment rien sur les œuvres, leur qualité ou non, les formes, les styles, les contenus, ou de façon tellement sommaire, ou scolaire que ça fait repoussoir. Partout, c’est plié d’avance, c’est écrit : vous devez admirer sa vie, en avoir pitié, au passage, et pour ses livres, pas la peine, c’est dépassé, ou alors comme roman de gare, des choses qui n’engagent à rien.

« Je n’emporterais quand même pas Bergson ; il ne fallait pas exagérer. [...]
J’avais peut-être des possibilités intellectuelles… N’avais-je pas mis sur pied en cinq minutes un plan logique, méprisable bien sûr, mais logique. Et Elsa ! Je l’avais prise par la vanité, le sentiment, je l’avais désirée en quelques instants, elle qui venait juste pour prendre sa valise. C’était drôle, d’ailleurs : j’avais visé Elsa, j’avais aperçu la faille, ajusté mes coups avant de parler. Pour la première fois, j’avais connu ce plaisir extraordinaire : percer un être, le découvrir, l’amener au jour et, là, le toucher. Comme on met un doigt sur un ressort, avec précaution, j’avais essayé de trouver quelqu’un et cela s’était déclenché aussitôt. Touché ! Je ne connaissais pas cela, j’avais toujours été trop impulsive. Quand j’avais atteint un être, c’était par mégarde. Tout ce merveilleux mécanisme des réflexes humains, toute cette puissance du langage, je les avais brusquement entrevus. Quel dommage que ce fût par les voies du mensonge. Un jour, j’aimerais quelqu’un passionnément et je chercherais un chemin vers lui, ainsi, avec précaution, avec douceur, la main tremblante…» (Françoise Sagan, Bonjour tristesse, p. 85-86)

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2 commentaires

  1. brigetoun

    me rappeler mon adolescence (au moment de la sortie du livre, premier truc pour moi, hors parents, avec Bill Halley) me la remettre sous le nez et l’associer aux masques (très japonais) !

  2. Philippe De Jonckheere

    Berlol

    Ton histoire de décompte du temps restant et sa décomposition en fractions me rappelle un drôle d’épisode survenu à la maison il y a deux ans je crois, nous étions quelques uns à la maison et dans la pléthore d’enfants s’en trouvaient trois autistes, Nathan que je ne présente plus, autiste dit atypique, Boris, notre petit voisin du bas de la rue, autiste dit de haut niveau et Guillaume, autre petit voisin, autiste dit Asperger. Tout d’un coup nous avons entendu des cris venant de notre chambre, nous sommes, trois parents, montés dans la chambre où se tenait le drâme, pour constater que Boris regardait un DVD comme seul lui sait le faire, c’est-à-dire en faisant défiler toutes les scènes à toute allure, dans un sens, puis dans l’autre à l’aide de la télécommande, ce qui contrariait au plus haut point Guillaume dont le passe-temps préféré à l’époque était le calcul de fractions, notamment du temps, et qui étant donné la rapidité du défilement des scènes ne parvenait plus du tout à calculer que le début de la scène 6, dont le défilement indiquait trop brièvement que nous en étions à 23 minutes et 52 secondes d’un film de 1 heure trente, et Nathan, au milieu des cris suraigus de ces deux enfants se disputant sans même se voir vraiment, les deux mains sur ses oreilles pour s’abriter de ce qu’il craignait par dessus tout alors, le bruit.

    Curieusement les trois parents ont éclaté de rire. Et t’ayant écrit ce commentaire, en le relisant, je me rends compte à quel point cette situation n’a rien de drôle ou de compréhensible si on n’a pas été un peu exposé à des enfants autistes.

    Amicalement

    Phil