La nageoire et le goudron peuvent venir !

samedi 30 août 2008, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

« Thü s’empêtra légèrement dans les rayons d’une roue de bicyclette et en profita pour sentir sur sa peau le contact grisailleux du métal. Agréable, non ? Désagréable ? Ce qui comptait : se baisser lentement et arrêter son choix. Avec précaution il dégagea une mitraillette de sa gangue d’obscurité, la soupesa.
« Tu as saisi ? Avec ça, on va se payer une bonne insurrection, hein ? »
La rue lui répondit par son silence touffu. Il y avait bien, de-ci de-là, le clapotement pathétique d’une nageoire interrogeant, sans réponse, le goudron. Mais dans l’ensemble c’était plutôt le silence, le dur silence.» (Antoine Volodine, Biographie comparée de Jorian Murgrave, p. 101)

J’aimerais pouvoir dire, sans être lourd, long ou pédant, combien et comment un passage comme celui-ci m’émeut et m’enthousiasme. Cela explique d’abord pourquoi je lis si lentement. Déjà un mois que j’ai commencé, par bribes de quelques pages ou lignes, ce premier livre de Volodine. Tous les jours, j’y pense, je baigne dedans en même temps que dans mes activités quotidiennes. Volodine est toujours dans un coin de moi. J’écrivais hier à Didier da Silva qu’il n’était pas obligé de lire vite. Bien sûr, je respecte son mode de lecture, surtout s’il en jouit vraiment, comme il me l’a répondu. Au sens propre, on pourrait dire que chacun a son idiorythme de lecture. Si l’on excepte les gens qui se forcent parce que ça fait bien d’en dévorer trois dans la semaine ou la soirée… Ça reprend aussi la discussion avec Vinteix sur l’humain besoin d’histoires qui sape la littérature de l’intérieur.
Car dans ces quelques lignes de Volodine, comme avant et après, d’ailleurs, la vraisemblance, comme construction interne ou comme rapport à notre réalité, est bien peu possible. Et apporterait bien peu de satisfaction. J’imagine le désarroi de certains lecteurs de la collection Présence du futur, dans la seconde moitié des années 80, et après ; surtout ceux qui sont friands de constructions de mondes intergalactiques, de guerres télépathiques, de voyages dans le temps ou dans le corps, toutes histoires qui doivent tenir debout dans leur extraordinarité même. Ici, un être dont la forme n’a pas été précisée entre en contact d’une manière incompréhensible avec une bicyclette. S’empêtrer légèrement est quasi oxymorique. L’étincelle que ça me fait n’est pas réaliste, mais seulement émotion de langage, et une vague image amusante. Plusieurs correspondances sensorielles sont proposées : contact grisailleux, silence touffu, dur silence, et, au-delà de la relation adjectif-nom, la nageoire qui interroge le goudron — matière dont la récurrence étrange chez Volodine pourrait faire route à un article tout à fait universitaire. Dans toute cette invraisemblance, il a une peau — tout de même, dirais-je. On peut sauver sa peau, même si c’est elle qui devient gangue d’obscurité d’où sort une mitraillette — là, on se fout de nous, et encore une fois, Lautréamont n’est pas loin, il y en aurait d’autres… Et puis, éminemment humains, les thèmes de l’insurrection et de la corruption, liés comme les deux faces d’une feuille de papier dans l’expression se payer une insurrection. Comme si la motivation insurrectionnelle, sacrée pour tous les insurgés de la Terre, était ravalée d’emblée à un amusement (s’en payer une tranche) et à une marchandise (se payer ça, payer pour avoir ça).
La rue qui répond est une expression figée dans laquelle rue renvoie généralement au peuple qui l’occupe ou qui en a la capacité (la rue a parlé, la rue gouverne ou ne gouverne pas) mais le silence détruit cette image langagière et ramène la rue à son sens physique, et absurde parce qu’une rue ne répond pas quelque chose à quelqu’un. D’ailleurs, c’est vrai, elle ne répond pas — les mots sont piégés. La nageoire et le goudron peuvent venir !

À part ça, il y a eu la surprise du jour, comme je l’ai évoqué dans la réponse à Philippe, en commentaire. Un courrier reçu d’une personne que je connais à Kyoto, appelons-la S., et qui me dit que voyant cette invitation à démarrer un blog à l’adresse même du JLR2 avait, croyant peut-être à une procédure d’inscription, initialisé un blog Tate, non pas du nom de la galerie mais du japonais vertical. Pourquoi vertical, ça, il ne le dit pas.
Ce qui veut dire que je ne sais pas qui a réparé la base de données, laissant ensuite le site ouvert au premier venu — qui heureusement n’était pas n’importe qui, puisque nous écrivions dans la revue Les Voix dans les années 90 (faudrait que je remette en ligne mes chroniques Le Mot de Jason puisque toutes les pages du site des Voix ont disparu…).

Tiens, j’ai remarqué qu’on peut se copier la grille interactive de FC. Permet d’accéder plus vite aux émissions.

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Publié dans le JLR

7 réponses à “La nageoire et le goudron peuvent venir !”

  1. Didier da dit :

    Merci de me reconnaître un idiorythme, je préfère ça qu’être accusé de suivre un rythme idiot ! (pardon pour le jeu de mots facile) (billet du jour chez moi continuant le dialogue)

  2. Berlol dit :

    Ai vu la suite, oui. Très bien, l’idée d’un saint graal. Le mien serait alors de la première à la dernière ligne (pour les textes qui me plaisent) et rien ne m’obligerait à me presser… — au contraire, pourquoi pas faire du surplace, reculer, sauter, revenir, etc. !
    Je ne connais pas Sebald mais ça donne envie.

  3. Didier da dit :

    Les deux attitudes ne se contredisent pas, je crois. Aller, venir et traîner dans un texte est un grand plaisir, mais il est décuplé pour moi quand j’ai d’abord, comme je disais, une vision d’ensemble de « l’architecture » (ou de son absence), des échos et des rimes, etc.

    (Quand j’ai découvert Claude Simon, en avril, j’en ai dévoré sept d’un coup en très peu de temps – jusqu’à l’indigestion. Mais la jouissance de chaque livre n’avait d’égale que la jouissance de les mettre en rapport, de prendre la mesure de l’oeuvre et de son évolution… (et puis il y a quelque chose de l’ordre du galop chez Simon, et j’avais envie de tenir la vision à bout de bras, si on peut dire))

    (« Les émigrants » est vraiment un livre somptueux, de ceux qu’on a envie d’offrir autour de soi. Vais lire d’autres Sebald, c’est certain.)

  4. Didier da dit :

    (Mais quand je dis très peu de temps, c’est relatif, car ç’avait été trois semaines dans la compagnie exclusive de Simon, du matin au soir, dans l’ivresse et l’oubli de tout : j’ai la chance de pouvoir libérer de grandes plages de temps, sans aucune obligation, justement)

  5. PhA dit :

    Merci de décomplexer les ralentis de la lecture (dont je suis), et content de vous voir sorti vainqueur de votre combat contre vous ne saviez quoi.

  6. karl dit :

    Problème avec les caractères 🙂 et le codage de la page.

  7. Berlol dit :

    Merci, Karl, c’est rétabli. Ne manquez pas de m’en signaler d’autres… Je croyais que les billets avaient bien été remplacés (rétablis) lors de l’importation du backup mais ce n’était pas le cas pour tous. Encore une preuve que c’est loin d’être fiable…