Soie s’échappant de ses ciseaux

samedi 21 novembre 2009, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Dans cette matinée d’Éducation sentimentale (2-V et 2-VI, soit p.305-310 et 332-349) que les soucis dentaires d’hier ont à peine dérangée, nous voyons successivement la tentative de séduction de Madame Arnoux par Deslauriers, qui croit pouvoir se substituer à Frédéric (autorisé par sa procuration pour affaires) et arriver « voracement » à ses fins par sa seule volonté (assaut aussi vulgaire que pitoyable), puis par Frédéric lui-même, enfin décidé à culbuter la dame dans une garçonnière (rue Tronchet).
J’avance l’hypothèse que Madame Arnoux doit bien être autre chose que seulement Madame Arnoux, une bourgeoise certes belle mais qui « touchait au mois d’août des femmes » (2-VI, p. 338) et dont la tenue vestimentaire se dégrade quelque peu de chapitre en chapitre.
Or Flaubert a placé ces tentatives de séduction dans les parages immédiats des journées insurrectionnelles de février 1848. Alors que Frédéric achève de préparer son nid d’amour du lendemain, il reçoit un billet de Deslauriers lui annonçant que « la poire est mûre » (p. 342) et qu’il y aura manif le lendemain matin, 22 février. Frédéric estime qu’il a mieux à faire que protester contre l’interdiction des Banquets. Il attendra sa belle toute l’après-midi, en vain, apercevant de loin en loin les passages et les dégâts des cortèges et des bagarres, pour aller ensuite coucher avec Rosanette en lui annonçant : « Je suis la mode, je me réforme » (p. 350).
Cette synchronie du comportement amoureux et de l’événement historique est souvent prise pour une coïncidence, c’est-à-dire telle qu’elle apparaît dans l’intrigue. Mais du point de vue narratif et structurel, il faut bien se rendre compte que Flaubert a construit ça comme une montre suisse (j’ai parlé à un moment de la Nouvelle Héloïse pour le platonisme dans lequel Marie Arnoux se croit à l’abri…) ; il y a donc volonté chez lui, en associant les maturités de Madame Arnoux et de Louis-Philippe, de les mettre en abyme l’une l’autre, comme dans un jeu de miroirs où, par un trompe-l’œil, le détail individuel prend même forme et même volume que le panorama collectif. La séduction à l’ancienne, avec ronds de jambe, petits cadeaux, cour assidue et alcôves baroques est abandonnée pour un face à face égalitaire et franc, où la libération des mœurs ressemble quelque peu à la soldatesque, l’une représentant caricaturalement ce qui reste de l’Ancien Régime depuis 1830, l’autre l’élan révolutionnaire, solidaire, égalitaire, avec sa composante totalitaire et idéaliste.

Pour les oreilles flaubertibles, c’est par ici. Et en prime, quelques rêves :

« Il se sentait quelque peu étourdi, comme un homme qui descend d’un vaisseau ; et, dans l’hallucination du premier sommeil, il voyait passer et repasser continuellement les épaules de la Poissarde, les reins de la Débardeuse, les mollets de la Polonaise, la chevelure de la Sauvagesse. Puis deux grands yeux noirs, qui n’étaient pas dans le bal, parurent ; et légers comme des papillons, ardents comme des torches, ils allaient, venaient, vibraient, montaient dans la corniche, descendaient jusqu’à sa bouche. Frédéric s’acharnait à reconnaître ces yeux sans y parvenir. Mais déjà le rêve l’avait pris ; il lui semblait qu’il était attelé près d’Arnoux, au timon d’un fiacre, et que la Maréchale, à califourchon sur lui, l’éventrait avec ses éperons d’or.» (Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 2-I, p. 167)

« Par la force de ses rêves, il l’avait posée en dehors des conditions humaines. Il se sentait, à côté d’elle, moins important sur la terre que les brindilles de soie s’échappant de ses ciseaux.» (Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 2-III, p. 219)

« Frédéric conta qu’il avait eu, l’autre nuit, un songe affreux :
— J’ai rêvé que vous étiez gravement malade, près de mourir.
— Oh ! ni moi, ni mon mari ne sommes jamais malades !
— Je n’ai rêvé que de vous, dit-il.
Elle le regarda d’un air calme.
— Les rêves ne se réalisent pas toujours.
Frédéric balbutia, chercha ses mots, et se lança enfin dans une longue période sur l’affinité des âmes. Une force existait qui peut, à travers les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir de ce qu’elles éprouvent et les faire se rejoindre.» (Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 2-III, p. 245)

« Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu’elle était sur le trottoir de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose d’indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi, elle avait peur d’être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et aboyait toujours plus fort. Mme Arnoux se réveilla. L’aboiement du chien continuait. Elle tendit l’oreille. Cela partait de la chambre de son fils. Elle s’y précipita pieds nus. C’était l’enfant lui-même qui toussait.» (Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 2-VI, p. 346)

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2 commentaires

  1. Vincent Reignier

    Bonjour,
    Pardon pour cette intrusion qui n’a rien à voir avec votre billet, mais j’ignore comment vous contacter autrement.
    Voilà : sur votre précédent site, à la date du 21 septembre 2005, vous faisiez un bref éloge de l’émission d’Alain Veinstein, Du jour au lendemain et proposiez d’en réécouter la 4700ième (du samedi 17/09/2005). Je l’avais écoutée à l’époque et serait très heureux de pouvoir la réentendre, mais le lien a expiré. Si vous disposez encore de cet enregistrement mp3, pourriez-vous me le transmettre par courriel ?
    Je vous en serais très reconnaissant.

  2. Berlol

    Oui, l’émission des vingt ans ! Je l’ai, bien sûr. Je vous écris.