Ce que l’on se défendait de dire

samedi 12 juin 2010, à 15:59 par Berlol – Enregistrer & partager

« Je ne vous dirai rien de mon enfance ni de ma jeunesse. De mon éducation, n’en parlons point, je n’en ai pas, et de mon instruction je n’en parlerai guère car j’en ai peu. Sur ce dernier point, voilà qui est fait. J’en arrive donc maintenant à mon service militaire sur lequel je n’insisterai pas. Célibataire depuis mon plus jeune âge, la vie m’a fait ce que je suis. » (Raymond Queneau, Zazie dans le métro, 1959, chapitre 16)

L’exercice de la prétérition, suivie par principe de ce que l’on se défendait de dire, est ici assumé jusqu’au paradoxe du non-dit. On dit ce qu’on ne dira pas et… on ne le dit réellement pas. De sorte qu’il ne reste plus rien à dire. La rhétorique est nue.
Ce faisant, la parodie de l’autobiographie est poussée à son comble : une forme vide qui les résume toutes, une succession d’étapes inutiles qui mène à la tautologie : en être arrivé à être ce que l’on est. Autant dire, pas grand-chose — d’où « l’importance du plumeau »… 1

Et aujourd’hui même, chez Éric Chevillard :

« Car nous sommes des moineaux. Un de plus, un de moins… » (L’autofictif, n°925, 12 juin 2010)

Mais que dire du : « Célibataire depuis mon plus jeune âge » ?

En tout cas, le cours de ce matin sur les chapitres 15 et 16 s’est bien passé, avec déjà un petit trémolo dans la voix puisque la fin de la session est pour la semaine prochaine…
Mon opinion a paru étonner les participants quand j’ai dit que cette fin du chapitre 15 était la scène la plus originale, sinon géniale de Zazie dans le métro. En effet, obliger un potentiel violeur à revoir sa conjugaison des verbes (se) vêtir et (se) dévêtir pour avoir l’occasion de s’enfuir par la fenêtre relève d’un surréalisme burlesque du meilleur cru.
S’appuyant sur de réelles difficultés du français — dit-on « vêtez-vous » ou « vêtissez-vous » ? comment différencier phonétiquement « j’énonçai » et « j’énonçais » ? —, Queneau développe jusqu’à la racine de la parole individuelle la problématique existentialiste qui est au centre de ce récit : les relations instables entre les apparences des individus, leurs emprises dans la société et l’espèce de traumatisme que provoque chez chacun  l’incertitude identitaire.
La petite Zazie, gamine en apprentissage qui donne son prétexte au roman, s’efface derrière les deux personnages principaux du livre que sont l’oncle Gabriel, alias la danseuse Gabriella, et le satyre-policier successivement nommé en moins de vingt-quatre heures Pédro Surplus, Trouscaillon, Bertin Poirée et Aroun Arachide. À eux deux — eux et leurs rôles successifs — ils nous proposent une traversée philosophique de la nuit qui s’achève par un massacre de garçons de café (celui du libre-arbitre de Sartre ?) et la dispersion/disparition de tous par le métro qui remarche dans la métro(pole) — dernier avatar de l’incertitude de genre.

Zazie dans le métro pourrait ainsi s’appeler Zizanie dans la métro — ou dans l’âme hétéro
Bon, j’arrête là ! Sinon le fantôme de Queneau va venir me régler mon compte.

Notes ________________
  1. « L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau », Alexandre Vialatte, 1962. []

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Publié dans le JLR

Un commentaire

  1. brigetoun

    pas si sûr qu’il ne goûte pas ce jeu à sens