L’inutilité de faire la même chose dix ans durant

vendredi 13 août 2010, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Freud : plutôt un philosophe qu’un scientifique ? Le freudisme, un nietzschéisme ? Et si Onfray avait raison !

Pas de cours, pas de démarches administratives ni académiques, pas de sollicitations d’étudiants, presque pas de courriers… Pas de douleurs, suite à la pose des implants dentaires. Même plus de troll (j’ai mis le dernier forcené dans une camisole virtuelle). Certains s’ennuieraient. Nous pas, c’est même le moment de l’année où nous pouvons enfin nous concentrer sur des activités de recherche. Et la lecture.

De là à écrire tous les jours, ou à écrire de nouveau tous les jours, comme semblait le souhaiter François, que je remercie toutefois pour son appel du pied et sa fidélité, il y a encore loin. En fait, à bien y regarder, de loin, et forcément de plus en plus loin, ces années d’or du blog, pour moi, 2004-2008, disons, il y avait une émulation, un entraînement, un appel, comme on dit un appel d’air, du fait qu’il y avait un lectorat réactif dans les commentaires, même si peu réactif, ou mal réactif, comme je m’en plaignais souvent, il y avait aussi un parallélisme avec d’autres lieux d’écriture, Lignes de fuite ou le Journal de Thiron-Gardais par exemple (et d’autres), qui ont eux aussi largement réduit leur voilure… Sans parler des boutiques où j’allais quasi quotidiennement et qui ont fermé (Pleut-il ?, Zazieweb, Inventaire-Invention, ces noms qui déjà ne veulent presque plus rien dire…). Je me sentais partie prenante d’une aventure multi-locale, d’une fiction dont nous étions les héros, nos références se croisaient, se répondaient, et nombreux étaient les lecteurs qui eux aussi suivaient ces constellations éphémères de nos prises de paroles, de nos actes de lecture.

Facebook et Twitter, d’une part, l’inutilité de faire la même chose dix ans durant, d’autre part, ont eu raison de l’émulsion. Ce que je ressentais comme une interdépendance des parties du petit mobile littéréticulaire formé par ces différents lieux d’écriture (une dizaine au maximum) s’est défait, dissipé et, un beau jour, je n’y ai plus vu que mon seul acharnement à lutter tous les soirs contre le sommeil pour trouver quelque chose à écrire, quitte à ouvrir un livre au hasard pour en copier une citation, ou presque.

Bien sûr, pour François, c’est différent. Et quand je dis François, je pense à François Bon dont l’engagement à la fois dans l’écriture, l’édition, le développement des nouveaux réseaux littéraires, l’investissement dans les nouvelles technologies éditoriales et les supports de lecture est un des plus beaux exemples d’opiniâtreté dans ce que j’appelais autrefois le bénévol@t (aller lire pour ne pas mal comprendre, svp) — et bien moins un naïf qu’un balafré, si je puis me permettre. Car au fond, pourquoi s’échine-t-il ainsi ? Il aurait tranquillement pu faire fructifier son expérience réticulaire en entrant dans un grand groupe éditorial pour les bénéfices duquel il aurait fait merveille. Ou noyauter les pouvoirs publics en sollicitant une direction d’institut culturel à l’étranger, un poste de conseiller dans les TICE, ou quelque chose dans le genre. Il y en a qui ont réussi comme ça à bien vivre durant toute leur carrière, et publier de temps en temps un opuscule ou un pavé, sans que ça pèse sur l’actualité. Or je ne suis pas sûr qu’il gagne des millions en faisant ce qu’il fait, ni que ses amis se multiplient chaque jour dans les milieux de l’édition et de la culture institutionnelle. Et pourtant, cornes en avant, il retourne chaque jour affronter le mur de l’édition française, le front constitué par tous ceux qui veulent continuer à gagner un maximum de pognon sur le dos des lecteurs et des libraires, de tous ceux qui veulent continuer à mépriser lecteurs et libraires en leur balançant leurs merdes de plus en plus vite écrites et périmées.
Et ça finit par faire un catalogue littéraire conséquent, et une offre commerciale honnête.

Pour moi, aujourd’hui, pas question de dire que c’était mieux avant. Je ne suis pas mourant, ni dans le rétroviseur. Les expériences en cours, elles aussi littéréticulaires, sont autres. C’est l’équipe CNM sur Mérimée, née trop tôt (2007) et dont le blog d’édition collective des œuvres reste en rade. C’est le Para-Post-Exotisme, qui marche très bien, même si les inscrits sont tout aussi passifs que des ours dans l’hiver polaire. C’est le site des Recherches Internationales sur les Mazarinades, auquel Gallica fait faire un bond en avant. C’est le blog de fac, qui sert de terrain d’expérimentation de diverses possibilités de communication et de travail avec les étudiants. Autant dire, tout en gardant le JLR2 en sa publication mondialo-aléatoire, des mini-réseaux thématiques dans lesquels des collaborateurs peuvent fournir un travail ciblé. Je pisse moins dans le violon du monde qui n’en a cure. Je bine et co-bine dans des petits pots où l’on sait à peu près ce qui doit pousser.

« […] le progrès : ce long chemin ardu qui mène jusqu’à moi. » (Jean-Paul Sartre, Les Mots, Paris : Gallimard : 1964, coll. folio, p. 30 — est-il utile de souligner qu’il s’agit de dérision ?…)

 

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Publié dans le JLR

9 commentaires

  1. F

    Eh bé, tu démoraliserais un régiment, toé…

  2. Berlol

    Un régiment, peut-être… Mais pas toi !

  3. brigetoun

    j’espère bien

  4. Tweets that mention Journal LittéRéticulaire 2.0 » Blog Archive » L’inutilité de faire la même chose dix ans durant -- Topsy.com

    […] This post was mentioned on Twitter by Christine Genin and Berlol, brigitte celerier. brigitte celerier said: inuilité de faire la m^me chose 10 ans durant http://www.berlol.net/jlr2/?p=2252 – mais en variant ou évoluant ? […]

  5. christine

    peut-être est-ce parce que je suis déjà totalement démoralisée et pas du tout enrégimentée, mais je le trouve certes nostalgique mais aussi plein d’humour, moi, ce billet ! (… et merci de me rappeler cette citation de Sartre que j’aime beaucoup)

  6. F

    Par contre tu poses bien l’absence radicale de soutien, si je continue, plutôt que me traiter de bête à cornes, c’est uniquement par respect d’où m’emmène mon écriture, et l’implication esthétique plus radicale désormais sur le web que dans les livres. Effectivement ça nous réduit à une condition de clodo à l’opposé de la grande paix universitaire: pour ça qu’ils restent aussi massivement à l’écart, sauf exceptions – mais semble désirais qu’il y ait une exception de moins, c’est dur.

  7. F

    Désormais, pas désirais. Mais c’est peut-être très bien comme ça, que l’université aille croupir avec les auteurs qui n’ont rien vu arriver ni passer, il n’y a pas de raison que la recomposition globale les épargne, disent les bêtes à cornes.

  8. jf paillard

    C’est vrai que cette histoire d’interactivité dont on a cru que l’Internet était propagateur, n’est au fond avérée qu’entre cyber clubs et blogs construits sur le principe de l’échange actif (d’infos pour spécialistes – des bêtes à cornes par exemple, de tuyaux techniques, de chair à consommer ou d’objets à vendre ou troquer) et non pas sur le principe du commentaire singulier, réitéré et circonstancié – que l’on continue de lire et d’apprécier, mais auquel, passée effectivement la phase de découverte, il ne vient plus l’idée ni l’envie de réagir – l’absence de commentaires ne signifiant donc pas que le blog flotte dans les ténèbres du vide internetien ou n’a aucune efficace, au contraire (perso, c’est cette idée-là, confortée par ma propre pratique de visiteur régulier de blogs que je ne badigeonne plus guère de mes commentaires, qui me fait poursuivre mon propre blog…). Hé ! Après tout plein de gens lisent les journaux sans user du courrier des lecteurs, non?…

  9. cécile

    Oui.