Sept fois quarante-neuf minutes sous la lune

mercredi 29 septembre 2010, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Combien de fois j’ai traversé une bonne partie de Tokyo ou de Nagoya pour trouver un camembert au lait cru, du vrai pain !…

« Les citadins — qui étaient parfois atteints de maladies transmissibles, en effet, mais qui ne s’adonnaient pas à l’anthropophagie en dehors des périodes de famine —, se rendaient sur le champ de foire en empruntant un bac. En dépit de la médiocrité répugnante des marchandises proposées, la clientèle était sensible encore aux vieilles légendes écologistes qui parlaient de la fraîcheur et de l’innocuité biologique des aliments venus de la campagne. Ils affrontaient les périls de la traversée pour se procurer des viandes et des légumes sans apports chimiques, comme si leur organisme, qui débordait de chlore et de toxines, était concerné par ce genre de douilletteries. Les gens ainsi perpétuent, de génération en génération, les croyances les plus puériles. » (Lutz Bassmann, Les aigles puent, p. 60-61)

« J’aurais pu rester totalement étranger à cette embarcation et ne jamais côtoyer son funeste équipage. Je me nourrissais depuis toujours d’aliments ordinaires, et je n’étais pas gourmet au point de risquer ma vie pour me mettre en bouche des nourritures délicates. Mais quelque chose m’était venu en tête qui m’incitait à tenter la traversée en dépit de tous ses dangers. J’avais rêvé que sur le champ de foire, déguisée en femme malpropre, une magicienne anarchiste s’adressait à moi, me prenait la main et m’attirait dans des broussailles pour m’embrasser. Une fois les embrassades terminées, elle me confiait une peau de belette qu’il fallait agiter sept fois quarante-neuf minutes sous la lune si l’on voulait rejoindre la révolution mondiale et assister enfin à l’avènement d’une civilisation égalitariste. Ce rêve m’avait fait forte impression. De ma vie je n’avais étreint ni même rencontré de chamane anarchiste, du moins en songe. Il me semblait que je devais coûte que coûte aller de l’autre côté de l’eau pour vérifier si là-bas, accroupie parmi les vendeurs, m’attendait une loqueteuse faisant commerce de ses baisers ou de dépouilles de belettes ou autres mammifères carnivores plus ou moins apparentés. Je devais aller là-bas. Même si la rencontre avec Noë Balgagul était dangereuse, je le devais. » (Ibid., p. 63-64)

Aujourd’hui, ce n’est pas T. qui lit. Elle a trop à faire, elle voyage dans le temps, elle fronde. Elle connaîtra plus tard, un jour, cet appel de la « révolution mondiale » qui est, pour certains, ce que les « légendes écologistes » sont pour d’autres. Le rêvailleur suit son injonction ; l’affamé, son ventre ; finalement, ils sont dans la même barque…

Plus tard, J’écoute un épisode du Procès Pétain, feuilleton de France Culture encore disponible sur le site… Puis, j’en écoute deux autres, sans presque pouvoir bouger.
Nous savons que les pires crimes peuvent être condamnés. Et que cela vaut mieux.  Mais d’où me remonte quand même cette profonde colère intérieure ? C’est que, malgré les verdicts et les condamnations, par quoi la société estime les cas réglés, il n’est souvent pas possible de faire comprendre aux accusés eux-mêmes, de faire admettre aux coupables  avérés qu’ils ont eu tort. Ceux-ci gardent souvent leur intime conviction d’avoir eu et d’avoir encore raison. Ce scandale du for intérieur, je ne m’y résous pas…
Le 8 août 1945, pendant qu’une bombe tombait sur Hiroshima, les débats se poursuivent

songe, inconnu à l’horizon
allons chevaucher les hydres
tout est si rance par ici

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Publié dans le JLR

6 commentaires

  1. karl

    Tokyo Food Show à Shibuya pour le camembert au lait cru. Enfin c’est ce qui était proche de chez moi (Shimokita) snif… 🙂

  2. Tweets that mention Journal LittéRéticulaire 2.0 » Blog Archive » Sept fois quarante-neuf minutes sous la lune -- Topsy.com

    […] This post was mentioned on Twitter by Christine Genin and Berlol, brigitte celerier. brigitte celerier said: RT @cgenin: RT @Berlol Sept fois quarante-neuf minutes sous la lune http://tinyurl.com/2vdhr43 | le choc des 2 tags ! Bassmann Lutz / Pé … […]

  3. Berlol

    Le choc des deux tags, comme dit Christine, résulte du fantasme de la « chamane anarchiste » et me fait lorgner vers le précédent billet et la méthode de Golkar Omonenko : « pas de débat théorique » et exécution sommaire… même si après, de toute façon, l’ennemi, hein… (lire la fin de l’histoire)

  4. Berlol

    Karl, tu as bien fait de partir, actuellement on n’en trouve plus du tout, du camembert au lait cru. Le Japon aurait-il vraiment bloqué l’importation de produits non pasteurisés ?

  5. karl

    catastrophe

  6. m.t.

    Un détail : j’aime bien vos titres. On lit, on « descend », on les oublie, et d’un coup bing, une phrase, un mot, un fragment, on se dit voilà, c’est ça, on « remonte » et bingo, forcément, c’était ça.