Une pompe d’un autre âge

jeudi 14 août 2008, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

La météo annonce 36°C (dehors), à l’intérieur on climatise à 29-30, on reste en short et maillot de sport. Dans la torpeur de l’été, pendant que T. trie, range et jette parmi des kilos de documents (les siens), moi je reste devant l’écran à corriger les brouillons des rapports sur les films vus au premier semestre du séminaire. C’est un moment difficile. On pense aux plages, aux dunes, aux chemins de montagnes, à des cascades bruyantes et odorantes, à des pêches melba sur des transats, des petits marchés régionaux, des sardines grillées.
Et au lieu de cela, ce sont des pages et des pages de phrases malformées, de noms sans articles et de verbes à peine conjugués. La moitié des consignes sur la ponctuation a été avalée et je clique et sélectionne des centaines de fois pour mettre du rouge, du vert, du jaune, tenter de suggérer des reformulations, d’inviter à regarder dans le dictionnaire, etc. Et tous les textes ne sont pas mauvais. Pour un bon que je traite en une petite heure, deux mauvais qui en prennent chacun deux et demie…

Pause après le déjeuner (T. a préparé des somens [fines nouilles de riz] froides et on a des crèmes caramel achetées hier au Miura-ya). Avant de replonger dans le charabia, trente minutes de lecture allongé sur le côté, le portable posé perpendiculairement au lit — très agréable.
Olivier, emporte-moi au Pôle !

« Il y a quelques petits paradoxes spatio-temporels attachés à cette position mythique, 90° Nord. À peine est-on au pôle qu’on n’y est plus, on est sur un immense radeau de glace qui glisse sans cesse, et dans quelque direction qu’on aille on va vers le sud. On est si près du pôle, à quelque minutes de latitude, que notre mouvement invisible nous fait faucher quarante-cinq méridiens dans une journée : un huitième de tour du monde en six kilomètres ! On commence la journée par 150° Est, au large de la Sibérie, on la termine par 166° Ouest, au large de l’Alaska, on a franchi sans bouger la ligne de changement de date, on a gagné un jour, mais il n’y a pas de jour. Les Russes font leurs petites expériences, ils recueillent des échantillons de neige pour y déceler les traces de pollution, mesurent les radiations, le taux d’ozone, font des prélèvements d’eau des couches profondes de l’océan : par un trou percé à travers le mètre cinquante de glace que mesure en cet endroit la banquise, ils laissent descendre, au bout d’un filin d’acier, une sorte de grosse éprouvette à ouverture réglée sur la pression. La remontée de l’engin, à l’aide d’un treuil manuel, peut prendre des heures.» (Olivier Rolin, La Chambre des cartes, « La vie au pôle est d’une triste uniformité », p. 98-99)

En fin d’après-midi, n’y tenant plus, j’annonce que je sors. C’est ça ou je tue le chien.
T. a justement des classeurs à me faire acheter à l’Office Depot d’Ichigaya. Je cours les lui rapporter. Enfin, courir, c’est une façon de parler…
Une belle fin d’après-midi.
Des nuages contrastés dans le soleil déclinant.
Une pompe d’un autre âge sur un pont désaffecté.

L’Institut serait-il à vendre ?
Ou n’est-ce qu’un effet de perspective ?

Sur TV5 Monde, Stavisky (Resnais, 1974), déjà vu. Je continue mes corrections. De temps en temps, je passe voir l’état du blog, les stastistiques, je remets un thème classique, compatible partout, dont je change les couleurs de titre, en attendant d’avoir le temps de préparer une image. J’attends minuit pour lire. Lire vraiment.
Antoine, fais-moi basculer dans l’autre monde !

« On a contourné le comptoir, on a poussé un rideau et on est entré dans l’arrière-boutique qui n’était pas enfumée comme le magasin lui-même. Tout d’abord, Astvo a cherché en vain l’interrupteur ; puis il a grommelé quelques vilaines choses contre l’univers entier, et la lumière s’est faite. Peut-être à cause de ses jurons.
L’arrière-boutique était une petite pièce à présent bien éclairée, peinte en blanc, sans la moindre ouverture ; au milieu trônait un énorme poêle. On a un peu cligné des yeux pour se réhabituer à la lumière. Puis on a senti que notre sang se retirait loin à l’intérieur de notre corps, dans des creux et des grottes qui étaient autant de pièges. C’est vrai que maintenant il n’y avait plus d’ouverture pour sortir ; les murs étaient lisses comme la paroi inversée d’un œuf. Quant à la direction d’où nous venions, il était déjà impossible d’en avoir la moindre idée. On appelle cela un traquenard et tout le monde sait que l’on n’en ressort jamais autrement que sous forme de poussière. […]
Nos beaux élans révolutionnaires s’étaient embourbés dans un domaine annexe, le trafic des peaux et des visages ; nous n’en sortions pas, nous tournions en rond. Nous ne suivions plus la direction définie autrefois par Zver, ce ne pouvait plus être maintenant qu’une glissade hasardeuse, et, pour terminer, un naufrage sans gloire dans un des multiples culs-de-sac de la révolution. […]
— Au fait…, j’ai dit.
— Oui ? » a dit Astvo.
Il a suivi mon regard, qui se concentrait sur le poêle. Je venais en effet de remarquer quelque chose.
« Ce poêle est gothique », j’ai dit.
Astvo s’est redressé brusquement, comme si derrière lui s’était manifestée une bête dangereuse. Mais il avait une sorte de grimace complice sur le visage. Un sourire entendu. Nous avons échangé un signe de tête et j’ai marché jusqu’à la porte du poêle.
J’ai retire la targette qui la maintenait fermée.
« On y va », j’ai dit.
c’était à mon tour d’être le chef et Astvo me cédait sa place sans rechigner, puisque lui ne connaissait pas le gothique. J’ai ouvert la porte du poêle. Un champ de suie s’est étalé devant nous, à perte de vue.
« On peut y marcher ? a demandé Astvo.
— Il n’y a qu’à essayer, j’ai dit. Vas-y le premier, toi, et donne le sabre.»
Astvo m’a transmis le sabre, et pendant que je le passais à ma ceinture il a commencé à marcher dans la suie, en vacillant.
« On peut », il a dit.
Je me suis engagé à sa suite.
« On va tout droit ? a demandé Astvo.
— Oui, j’ai dit. Tout droit, jusqu’à l’extrême-limite.» » (Antoine Volodine, Biographie comparée de Jorian Murgrave, p. 74-77)

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Un commentaire

  1. brigetoun

    36° ! nostalgie- je n’ai jamais eu vraiment tropchaud cette année, et je ne suis bien que quand je peux me plaindre de la chaleur.
    Très envie de lire « la chambre des cartes ».
    Robbe Grillet je ne le supporte plus (France Culture) pasé l’amusement d’apprendre que rien n’aurait été créé sans lui