Chutes maupassantes et longues délices proustiques

mercredi 1 juin 2011, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Hier soir, j’ai découvert un courrier d’E.B. d’il y a deux semaines dans ma boîte Gmail, que je n’utilise habituellement que pour du stockage. Il y raconte par le menu l’accident de scooter qui l’a amené à l’hôpital pour deux mois, avec une triple fracture du tibia. Un jeune motard de 16 ans lui a fait une queue de poisson. Par chance, un taxi à témoigné qu’E. n’était pas dans son tort, ce qui l’exonère de tous frais, sauf ceux de son activité professionnelle interrompue ou fortement retardée.

Sur les 15 heures, muni de quelques pâtes de fruits et bravant la bruine, je lui rends visite à l’hôpital JR Tokyo General, entre Shinjuku et Yoyogi. Il est seul dans une chambre du 10e étage, il a son wifi, ses ordinateurs… et son fauteuil roulant. Sur lequel il se translate pour m’emmener prendre un café au rez-de-chaussée. Je me demande si je l’avais revu après la fête de ses vingt ans au Japon… Croisé une fois en scooter ? Ou sa femme et sa fille dans la rue ? Bref, on a pas mal de choses à se dire.

Sur un Ipad, il me montre ses fractures, les radios scannées. Ça ne me fait pas reculer du tout. Sans doute l’habitude radiologique et chirurgicale que m’a donnée la série Grey’s Anatomy (nous avons fini la série 6 il y a quelques jours et en sommes encore malheureux).
En mars, lors du séisme et du tsunami, il n’était pas au Japon. Dans les jours suivants les alarmantes explosions de Fukushima, il a fait venir en France son épouse et sa fille, où elles sont toujours, cette dernière y étant scolarisée. Une de moins, donc, au Lycée franco-japonais de Tokyo, qui éprouve quelques difficultés à retrouver un effectif rentable. Un dommage collatéral supplémentaire pour lequel la France, fournisseur de MOX, peut difficilement demander réparation.

« On va changer de visage.
Voilà ce qu’ils se sont dit à trois, mon père et ses deux associés ou acolytes ou collègues ou amis, que j’ai déjà rencontrés, prétendra-t-il en me les présentant des mois plus tard. Tous trois ont dû y songer comme une bonne blague au début, au tout début, puis comme à une idée très subtile et, enfin, comme à un hold-up : changer de visage.
On connaît les cliniques de soins plastiques. Même si on n’a pas eu affaire à elles, on voit tout à fait de quoi il s’agit : atmosphère confinée, immobile et saturée d’arômes neutres, sérieux de la réception pour pallier un flottement dans les statuts, de quoi il retourne qu’on pense d’avantage à un institut de beauté qu’à un service hospitalier, protocole chancelant, formation approximative, prérogative rabotée. Reste qu’il s’agit de soi et d’un travail prétendument lié à la surface, quasiment rien question organe, l’image. » (Alain Sevestre, Manuel de l’innocent, p. 62)

La prose de Sevestre brille à mes yeux par sa mobilité, sa fluidité, son imprévisibilité.
Habitués aux grands prosateurs du XIXe siècle et du début du XXe, beaucoup d’entre nous, êtres humains du XXIe, sommes peinés de voir à quel point la production littéraire courante ne fait que reproduire, en moins bien, ces (œuvres dont les leçons sont devenues des) recettes balzaciennes, proses flaubertibles, chutes maupassantes et longues délices proustiques.
C’est comme si les maisons étaient toujours de bois et de terre, et le café sans percolateur.
Alain Sevestre, que je mettrai dans mon panorama de véritables créateurs littéraires de la fin du XXe et du début du XXIe siècles, aux côtés de Jean Échenoz, d’Olivia Rosenthal, de Frédérique Clémençon, d’Antoine Volodine, de François Bon, de Jean-Philippe Toussaint, d’Éric Chevillard, de Jean-Charles Massera, et même de Fred Vargas (tous largement cités et commentés dans ce journal dans les années passées) (sans compter ceux que j’oublie à l’instant et dont je vais me mordre les doigts dès que ce sera en ligne – qu’ils me pardonnent), Alain Sevestre, donc, comme eux et à sa façon (noble mot de « façon »), nous offre de lire, sans envolées lyriques, ni prétentions à la fresque ni pathos mythologiques, de nouveaux agencements de mots qui décalent l’usage, des rythmes toniques qui font parfois chuter, des discours contemporains auxquels nous pouvons voir les trous, les faiblesses volontaires par lesquelles les personnages nous amusent, tout un cadre romanesque et humain renouvelé, ironique, léger… D’où toute profondeur n’a cependant pas été curée.

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Publié dans le JLR

Un commentaire

  1. F

    bon, si on fut cité dans les années et siècles passés, tout va largement bien !

    en tout cas, on recommence à te lire comme si on n’avait jamais arrêté!

    merci, quite simple