Lundi n’était pas dépourvu d’humour noir

samedi 24 décembre 2011, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

« Une sépulture existait, en effet, édifiée par des sympathisants. toutefois, si la tombe constituait un bel hommage à Nathan Golshem, un hommage fraternel, elle ne contenait pas véritablement sa dépouille. Les restes de Nathan Golshem n’avaient pas pu être localisés, et les sympathisants, après avoir parcouru les lieux plusieurs fois et en tous sens, avaient renoncé à rassembler sous la terre les résidus humains qui auraient dû normalement y trouver place. Ils avaient édifié un petit monticule de pierrailles et, juste devant, ils avaient enfoui ce qu’ils avaient pu ramasser dans les environs : un crâne de chèvre, une cage thoracique de chien, des ailes de mouettes. De même que Nathan Golshem, ces animaux avaient fini leur existence sur une décharge d’ordures, loin de tout. » (Lutz Bassmann, Danse avec Nathan Golshem, Lagrasse : Verdier, p. 9-10)

C’est ce que je lisais hier dans le livre reçu… et qui colle quelque peu… goudronneusement… avec mon actualité, mon Noël spécial, même si les funérailles de mon père ont eu lieu dans des conditions plus cohérentes avec les pratiques françaises du début du XXIe siècle. Je remercie Lutz d’encore une fois souligner combien la littérature interfère nécessairement avec la vie. Et avec la mort.

C’est bien mon père lui-même qui est dans son cercueil. Je l’ai vu mardi matin. J’ai été le seul à venir le voir avant le rassemblement familial. Je suis resté avec lui une vingtaine de minutes, le temps de me familiariser avec son visage amaigri et calme, comme aiguisé. Mais tellement absent déjà.
Peu avant la fermeture du cercueil, deux de mes tantes et un oncle sont venus voir leur frère une dernière fois, le reste de la famille restant à l’extérieur. Il en allait tout autrement avec le père de T., à Tokyo, le corps du défunt était exposé, entouré, vu et approché de tous, y compris les enfants, chacun déposant une fleur dans le cercueil, beaucoup faisant des photos…

Demain, je rentre au Japon. J’ai fait ce que je pouvais faire en une semaine, qui a passé très vite : co-organiser l’inhumation et les funérailles avec mon cousin, retrouver notre famille pour mettre en terre mon père au cimetière parisien de Thiais, trouver des documents dans le fouillis paternel pour ouvrir la succession chez un notaire.

Sa mort ne m’avait pas surpris, il y a dix jours ; il était déjà dans une situation difficile, voire un état critique depuis quelques mois. Ce qui m’a surpris, cette semaine, c’est le sens du mot absence. Le corps saisi qui ne s’anime plus, le téléphone qui ne sonne plus, l’appartement vide quoique saturé d’affaires entassées, la vertigineuse liste des choses à faire pour lui mais sans lui.

Lundi n’était pas dépourvu d’humour noir. Mon cousin Pascal et moi avions rendez-vous avec l’employée d’un funérarium pour signer des documents et régler les frais. Là, on nous dit qu’il fallait aussi acquérir une concession au cimetière, que cela devait se faire dans la journée, faute de quoi les cérémonies du lendemain devraient être reportées. Il semblait normal que je veuille le faire moi-même, puisque j’étais là, que je m’étais déplacé du Japon, et parce que je suis le fils de mon père. Pendant que Pascal allait travailler, je devais aller au cimetière de Thiais. J’étais chez mon père en train de chercher des documents quand l’employée du cimetière m’a appelé pour me dire que je devais aller au bureau central des concessions, en plein milieu du Père-Lachaise. Comme c’était l’heure du déjeuner, je ne pouvais plus appeler personne avant 14 heures. J’ai consulté les pages web de cette administration, qui ne reçoit que sur rendez-vous, puis j’ai eu quelqu’un au téléphone, à qui je dus dérouler toute ma situation pour contextualiser ma demande, et qui finit par me dire qu’il n’était pas nécessaire que j’aille au Père-Lachaise, que je devais pouvoir faire cela à Thiais. Mais à Thiais comme au funérarium, où je rappelais après, on ne comprenait plus pourquoi il y avait un problème, s’il manquait un document et à qui, si un fax n’était pas arrivé ou pas passé… J’avais finalement décidé d’aller m’imposer au Père-Lachaise et je roulais dans cette direction quand Pascal m’a rappelé. Son épouse et lui avaient eux aussi téléphoné, les coups de fil s’étaient croisés, on comprenait enfin… Le problème, dont on ne nous avait pas averti préalablement, était qu’en l’absence du livret de famille, pas encore retrouvé chez mon père, ma signature n’était pas reconnue. Alors que celle de Pascal était autorisée par la procuration de mon père et les documents antérieurs. Voilà ce qui arrive quand on vit au bout du monde ! Si l’on voulait que l’inhumation ait lieu le lendemain, il fallait que ce soit Pascal qui signe pour la concession. On n’allait pas chipoter. Sur mon GPS, j’ai annulé le Père-Lachaise et resélectionné Thiais, et en route ; Pascal a remis sa combinaison de pluie et repris sa moto ; on est arrivé sur l’esplanade du cimetière à trente secondes d’intervalle. L’employée était soulagée, autant qu’on peut l’être quand on s’occupe de concessions funéraires. Elle nous dit qu’elle avait pu trouver une place pour mon père dans la même allée que ses parents, nos grands-parents ; ce n’est pas une procédure officielle mais on l’appelle quand même un rapprochement familial.

Pascal et moi, sous la pluie fine et froide, avons marché jusqu’au secteur où mon père serait enterré le lendemain. Nous avons aussi revu les sépultures de nos grands-parents, en effet dans la même allée. Cela faisait plus de trente ans que nous n’avions pas fait quelques pas ensemble. Intérieurement, j’en ai remercié mon père.

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Publié dans le JLR

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