Cette hantise de vingt ans

samedi 21 janvier 2012, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Ce matin, deuxième séance du cours sur Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute à l’Institut franco-japonais de Tokyo. Parviendrai-je à conjurer cette hantise de vingt ans ?…
En 92, venant d’arriver au Japon, j’avais mis Tu ne t’aimes pas au programme d’un cours de doctorat. Ça avait été un échec, à mon avis. Je n’avais pas été capable de faire entrer les étudiants dans la dynamique littéraire de l’ellipse, ni dans le chatoiement des métaphores qui tapissent le for intérieur du personnage narrateur. Le texte devenait un objet mort, du cadavre à disséquer, comme je le lirai peu après chez Henri Meschonnic. Le poético-politique sarrautien avait été trahi.
Cette fois, ma petite connaissance de l’apprenant nippon va d’abord leur faire aimer l’ellipse. C’est un jeu (littéraire) : chaque fois qu’il y a des points de suspension, on se demande comment finir la phrase. Petit à petit, chacun construit son panorama de possibles, navigue entre les effets de sens, devient co-auteur de la pièce. Et ça marche !

Serais-je conservateur ? Je n’ai pas trop aimé certains extraits d’adaptations vus en ligne. L’une, par deux femmes énervées, qui ajoutent toutes sortes de gestes, d’objets et de comportements inutiles, comme si la simplicité de la pièce ne leur suffisait pas pour faire spectacle. L’autre, par deux hommes, qui ont interverti des parties du texte en pensant le condenser, et ajouté des expressions contemporaines, ce qui a seulement rendue la pièce bancale.
Pour des artistes d’aujourd’hui, il doit aussi y avoir la hantise de vingt ans… Celle de ne pas pouvoir faire mieux que le couple Trintignant & Dussolier, mis en scène par Doillon en 1988, ou même que l’adaptation radiophonique initiale (France Culture 1981, par René Farabet, avec Laurent Terzieff et Jean-Claude Jay).
Je trouve cependant que la compagnie Pourquoi ? y parvient très bien. Les choix d’éclairage, le parquet grinçant, le comportement légèrement éméché, le texte plutôt bien respecté (malgré quelques coupes), le fou rire après le premier « c’est bien… ça », l’arrivée de Verlaine, tout forme décidément une excellente composition.

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Publié dans le JLR


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