Cette yin-yanguitude des livres que je ne suis peut-être pas le seul à connaître

jeudi 31 mai 2012, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Après ce fort creusement littéraire que représente pour moi La centrale d’Élisabeth Filhol, dont le style ferme n’est pas sans rappeler celui de François Bon, je reviens dans le shinkansen à Ryoko Sekiguchi, quelques pages de Ce n’est pas un hasard, pour y retrouver son ton sautillant, picorant, saturant. Deux styles, deux démarches, antipodales presque, mais qui quelque part en moi se complètent, se regardent suavement l’un l’autre avec cette yin-yanguitude des livres que je ne suis peut-être pas le seul à connaître – ce qui est difficile à savoir car le plus souvent les lecteurs un peu sérieux enquillent les livres les uns derrière les autres à fond de train et se gardent bien d’en mélanger les substances, d’en donner des avis qui ne soient définitifs, pour ne s’exprimer qu’avec un recul, une pose presque, d’analyseurs. Que ne voient-ils la java qu’en leur cervelle tous ces contenus livresques se dansent ? Bah ! Il faut qu’ils aient l’air de dominer le truc, faire sérieux, à l’instar des universitaires qui n’emploient pas toujours du lexique rare à bon escient.

« Il paraît que la Dordogne et la Garonne ne se rejoignent pas au bec d’Ambès. Que jusqu’à l’embouchure, la Dordogne coule au nord – le long de la rive nord de l’estuaire – et la Garonne rive sud, séparées par des hauts-fonds. Pourtant à l’œil nu les eaux se confondent, également boueuses partout. » (Élisabeth Filhol, La centrale, p. 124)

C’est aussi une mise en abyme de ce qui ne se voit pas dans l’événement que le narrateur s’apprête à nous livrer. Les deux fleuves sont (comme) des motivations, des courants qui poussent, portent ou traversent un homme. Vers sa mort. Mais de la berge, nul ne peut distinguer la vraie raison d’un geste, ni même s’il est volontaire ou non. En nous tout bouillonne, tourbillonne, nous pêchons des arguments au hasard ou pour nous donner bonne figure, des biographèmes, ici une incapacité à accomplir la mission en milieu irradié, là le copain qui ne continue pas la route avec nous…
Mais ni la Dordogne ni la Garonne ne se donnent à elles-mêmes ces noms-là.

« Kiryû me raconte aussi qu’elle a écrit un poème sur le séisme, à la demande d’un journal. Fuyant le sentimentalisme dominant, elle a voulu un texte sur le ton de la colère. Mais à réception du poème, le journal ne l’a pas publié tout de suite. On lui a fait savoir que ce n’était pas un texte destiné à la rubrique « opinions ». Autrement dit, les poètes ne sont pas censés exprimer d’opinion dans leurs poèmes.

Quelques jours plus tard, je raconte cette anecdote à un éditeur, qui commente en riant : « Il faut dire aussi que dans ses textes, Mme Minashita n’y va pas par quatre chemins. » Très bien. Mais lorsqu’on passe commande à un écrivain, on doit tout de même avoir une idée de son style, je suppose. » (Ryoko Sekiguchi, Ce n’est pas un hasard, p. 155-156)

Cela me rappelle qu’il y a quelques temps j’avais écrit un texte sur la colère ; je revois le tableau que j’y avais associé. C’était intempestif, pas en rapport avec ce que je faisais ou les gens autour de moi, mais je n’avais pas pu m’empêcher de le composer et de le publier. Où était-ce donc ?
[…] Après quelques minutes…
Ah, je l’ai retrouvée : octobre 2010. C’est déjà si loin…

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Publié dans le JLR


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