Une minorité désigne une ultra-minorité

Lundi 11 juin 2012, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

On ne choisit pas son affectation. C’est d’abord un titre de chapitre de Kampuchéa. C’est aussi la phrase d’un marin qui prend, isolée, « un sens universel » (p. 14) avant de devenir un leitmotiv du livre, un slogan presque pour les fétus de paille que sont les personnages (et dont les lecteurs diffèrent peu), et même une bonne excuse quand l’échec survient. Quant à ceux qui ont choisi (ou semblent avoir choisi) leur affectation, Pol Pot ou Ta Mok, par exemple, il ne paraît pas que ce soit mieux pour leur propre peuple…

« NOUS ORDONNONS À TOUS LES MINISTRES ET TOUS LES GÉNÉRAUX DE SE RENDRE IMMÉDIATEMENT AU MINISTÈRE DE L’INFORMATION POUR ORGANISER LE PAYS. VIVE LES FORCES ARMÉES POPULAIRES DE LIBÉRATION NATIONALE KHMÈRES TRÈS COURAGEUSES ET TRÈS EXTRAORDINAIRES ! VIVE L’EXTRAORDINAIRE RÉVOLUTION DU KAMPUCHÉA !
______________________________________Angkar

Les quelques hommes de bonne volonté ou nigauds qui répondent à l’appel sont emmenés au Stade olympique et exécutés. » (Patrick Deville, Kampuchéa, p. 25-26)

Avec Deville, j’ai déjà parcouru pas mal de pays, de conflits, de révolutions et de catastrophes post-révolutionnaires et je suis là aujourd’hui, sur le cul, à me dire que c’est encore mieux que les fois précédentes, prêt à le suivre n’importe où, moi qui n’aime pas la littérature de voyage. Que ce soit en pédalant au centre de sport, en regardant défiler le paysage par la fenêtre d’un train ou depuis mon banal canapé, d’année en année, un Deville paraît et m’emporte avec lui. Il arrive que mon canapé soit aussi flaubertible, volodin, sevestriel, clémençonneur, et tant d’autriste, il ne me viendrait pas à l’idée de les classer verticalement, ces livres. Outre T. et deux ou trois ami(e)s, je les mets tous ensemble au-dessus de tout. Plus que la musique, plus que le cinéma, la cuisine ou la peinture, c’est la littérature qui m’a fait, qui m’a façonné le cerveau. Et rien ne défera cela, que la pourriture finale, le retour au goudron. J’entends encore à la radio, il doit y avoir près de dix ans, la voix brisée de Christine Angot, d’extraction schwartzienne, dire à quel point la littérature était tout pour elle. Quoi qu’on ait à dire sur ses livres, elle avait raison, au moins cette fois-là, et sa voix était la mienne.
Aujourd’hui encore, donc, lisant sur mon vélo statique et y réfléchissant durant je ne sais combien de longueurs de piscine.

« Et dans la piscine à nouveau, alignant les brasses, je me demande s’il est bien raisonnable de mémoriser le nombre de fumeries en service au Cambodge en 1906, même si la connaissance du fait permet de mieux lire les romans de Malraux, de Farrère, de Daguerches et de quelques autres, Tran Van Tung et Yvonne Schultz. » (Ibid., p. 53)

Et à cause de Deville, je revois Apocalypse Now. Ou plutôt la moitié, parce que j’ai aussi des choses à faire. Et qu’en plus, je dispose de la version Redux de 195 minutes. La tension d’effroi est permanente… Je n’arrive pas à en parler. Pas encore. J’en reparlerai un autre jour, quand je serai sorti des lourds nuages du napalm.

On ne choisit pas son affectation. Donc les Français, en majorité, n’ont pas voté. Ils laissent une minorité décider de la représentation de la totalité. Une minorité désigne une ultra-minorité.
Et après avoir organisé la tonte générale depuis des décennies, après avoir déplacé les emplois dans des pays lointains, le plus souvent d’anciennes colonies réduites à la misère et qui ont à se venger, même économiquement, l’ultra-minorité, autant dire l’oligarchie, presque toujours égale à elle-même, prépare la mise en coupe réglée de l’Europe, nouvelle terre d’esclavage, à l’instar de la Grèce, pour redevenir plus concurrentielle que les pays lointains qui ont remonté la pente et qui vont nous la mettre grave, à raison…
Alors oui, irréaliste, impossible, horrible dans son exécution, l’idée d’une société sans argent, ça avait de la gueule, quand même !

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Publié dans le JLR


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