Tique grosse

mercredi 4 juillet 2012, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Le premier ministre japonais Noda, à la samouraï, mais je dirais aussi comme un bon gros goujat aux ordres du lobby pro-nucléaire, considère dans un propos public que les protestations de dizaines de milliers de personnes sous ses fenêtres ne sont que du bruit – pas des gens, juste du bruit. Une simple nuisance. Et qu’est-ce qu’un dérangement d’écervelés face à sa haute mission… Ce genre d’attitude existe déjà dans les démocraties soumises aux suffrages directs ; il faut imaginer l’impunité atteinte dans la pseudo-démocratie féodale nippone.

Franchement, je me demande où va aller un pays dont la population diminue et vieillit, dont les ressortissants – je n’arrive pas à dire citoyens – ont une conscience politique grosse comme un petit pois, notamment les jeunes qui doivent plutôt avoir un grain de sésame, dont le poids international faiblit à mesure que celui de la Chine augmente, et dont les centrales nucléaires sont sur des failles sismiques (des zones qui étaient inhabitées ; les mecs des années 70 se sont dit bonne aubaine, on aura ça pour une bouchée de pain, et pas trop d’ennuis avec les autochtones…).

En revanche, après quelques dizaines de pages lues en transpirant sur un vélo statique au centre de sport, et même si ça n’a aucun rapport avec ce qui précède, je commence à voir où HHhH nous mène. Laurent Binet se met en scène en train d’écrire le livre, d’hésiter sur les moyens à mettre en œuvre, comme acheter ou pas le livre de la veuve d’Heydrich, de comparer les mérites d’autres écrivains engagés dans des biographies ou des romans historiques. Ce faisant, il s’inscrit dans notre monde de communication et de nouvelles technologies et nous invite à en faire autant, ce qui tombe bien puisque je viens de finir Kampuchéa de Patrick Deville, que je lis La Fronde d’Orest Ranum et que je viens de commencer aussi La traversée du Mozambique par temps calme de Patrice Pluyette… Ouvrages qui occupent des positions très différentes dans le panorama littéraire de la reconstitution d’événements. Alors que ce dernier s’apparenterait plutôt à la quête d’un Eldorado voltairien racontée par un témoin immatériel, farfelu et volontiers parodique, l’essai de Ranum est clairement dans le sérieux d’un historien autorisé à commenter ses pairs du 19e siècle. Ils ont pourtant en commun de jouer avec les échelles de temps, d’ainsi offrir au lecteur la jouissance des va-et vient dans la profondeur de champ…

« La Fronde aurait-elle eu lieu si Anne d’Autriche s’était méfiée un peu plus de la virtuosité de Mazarin à laisser s’autodétruire ses concurrents au sein du Conseil ? Ce sont leurs propres échecs, leur propre autoritarisme, non les machinations de Mazarin, qui ont provoqué la disgrâce de Chavigny et de D’Hémery. Il arriva à Anne d’Autriche de ne pas percevoir certains signes et de ne pas avoir les idées claires pendant la Fronde. Mais elle ne se rendit coupable ni de l’intransigeance ni de l’incompétence que lui reprocheraient au XIXe siècle des historiens des classes moyennes et de sexe masculin. » (Orest Ranum, La Fronde / trad. de l’anglais par Paul Chemla, Paris : E. du seuil, 1995, p. 28-29.)

« Il part pour les Andes quelques semaines plus tard, seul et sur un coup de tête, en barque. Il ne connaît rien aux grandes expéditions, ni à la navigation. La traversée en barque dure neuf semaines. Il échoue à quelques kilomètres de son lieu de départ, inanimé, père adoptif d’un baleineau tournant autour de la barque et le poussant par à-coups de la queue vers la côte. Il recommence un an plus tard, seul encore, dans un bateau cette fois-ci plus gros que la barque. Dans ce bateau plus gros, Belalcazar meurt d’ennui, il décide pour les prochaines fois d’être accompagné : une nuit de pleine lune au large des mers du Sud, sous un ciel calme et une mer claire, il fait mine de se jeter à l’eau pour aller toucher le fond en hurlant le nom d’une femme. » (Patrice Pluyette, La traversée du Mozambique par temps calme, Paris : E. du Seuil, 2008, p. 23-24.)

« Il y aurait quelque chose de comique dans ce face-à-face s’il n’inaugurait la mort de millions de personnes. D’un côté, le grand blond en uniforme noir, visage chevalin, voix haut perchée, bottes bien cirées. De l’autre, un petit hamster à lunettes, châtain foncé, moustachu, à l’allure somme toute très peu aryenne. C’est dans cette dérisoire volonté de ressembler par la moustache à son maître Adolf Hitler que se manifeste physiquement le lien d’Heinrich Himmler avec le nazisme, sans quoi peu évident de prime abord, compte non tenu des différents déguisements vestimentaires déjà mis à sa disposition.
Contre toute logique raciale, c’est le hamster qui commande. […]
Les Heydrich, nouvellement installés dans un bel appartement munichois qui plaît à Lina (j’avoue, j’ai fini par acheter son livre, et je me le suis fait mettre en fiches par une jeune étudiante russe qui a grandi en Allemagne – j’aurais pu trouver une Allemande, mais c’est très bien comme ça), ont mis les petits plats dans les grands. » (Laurent Binet, HHhH, p. 49-50 et 55.)

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Publié dans le JLR

2 commentaires

  1. karl

    Pour ce qui est de la conscience politique grosse comme un petit pois, j’ai bien l’impression que c’est le cas dans la plupart des pays riches. Malheureusement.

  2. Lionel Dersot

    Si la conscience politique, quelle que soit la taille du haricot, n’est jamais l’apanage de la majorité, elle existe ici aussi. La presse alternative locale – papier, web, web TV – en est un reflet, de même que nombreux ouvrages en librairies, même si la bêtise systémique et la non-pensée sont les plus visibles.