Raflé et mis en camp de littérature

vendredi 27 juillet 2012, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Si vous avez apprécié mon sandwich d’hier – une tranche ferme de Le Brun sur une sauce piquante à la Berlol entre deux tranches de réalité caniculaire – alors vous savez déjà que je n’ai rien contre la poésie, qu’à ma façon je l’incarne et la sers, en ne l’opposant ni au monde ni à la littérature.

« Sans cette conscience physique de l’anéantissement1 qui, seule, ouvre à celle de l’infini, il n’y a pas de poésie, il n’y a que de la littérature. » (Annie Le Brun, Appel d’air, p. 68.)

N’aurait-on rien le droit de dire contre ça !? La papesse de la secte a parlé, elle hérite selon elle-même des seules clés du pays de la poésie, et personne d’autre ne sait de quoi c’est fait. C’en est ridicule, n’est-ce pas ? Voyez comme elle envoie bouler la « littérature », cette pauvre chose, ce ramassis de tout ce qui n’est pas la « poésie »… Ou plutôt « sa » poésie, car tout ce qui s’appelait poésie jusqu’à maintenant mais qui n’ouvre pas sur la « conscience » de « l’infini » est raflé et mis en camp de littérature.
Je suis certain que le totalitarisme des camps n’est pas ce que veut dire Annie Le Brun, mais il faut voir et admettre que c’est ce à quoi aboutit son dire pamphlétaire binaire – « perle noire, perle blanche, la terre roule sur les paumes de l’aube » (Ibid., p. 66). On pourrait pinailler encore un peu et se demander si cette conscience de l’infini doit ou ne doit pas être « physique », comme la « conscience physique de l’anéantissement ». Et aussi, par la même occasion, ce que peut être une « conscience physique »… Sans doute la conscience d’un individu qui a éprouvé physiquement ce qu’il « pense », ou ce dont il est conscient, donc une conscience corps et esprit… forcément opposée à une conscience seulement intellectuelle. Le binarisme nous est aussi imposé par l’implicite. En gros, il faut avoir donné de soi, avoir trépigné, été trépané, électrocuté ou emprisonné, s’être coupé l’oreille ou brûlé la cervelle ou seulement fait la belle.
Si vous avez une petite vie pépère et que vous croyez voir l’infini dans votre bol de café matinal (noir) ou derrière votre feuille (blanche), c’est pas bon ! c’est pas du vrai infini ! c’est de l’infini de pacotille, de l’infini industriel, de l’infini de société de consommation ! Sautez par la fenêtre, là vous en aurez du vrai ! Et remontez nous l’écrire…

L’infini, oui, je connais un peu. J’ai fait des études de physique-chimie un peu poussées. Un peu de philo aussi. À treize ans, j’avais des angoisses existentielles, des lectures pas de mon âge, des nuits tétanisé par la découverte de ma finitude dans l’infini. Finalement, je n’ai pas embrassé de religion, ni éprouvé le besoin de me mettre en danger, de vivre sur la corde raide. Je suis devenu quelconque, un homme parmi les hommes, qui conteste la plupart des options politiques de son temps, qui combat sur ce qui est à sa portée, qui s’est même arrogé publiquement la parole grâce aux nouvelles technologies.
Alors, l’infini, oui, je le laisse à sa place, c’est-à-dire partout. La plupart des jours, ma finitude me suffit. Pour survivre et vivre, j’évolue parmi l’infinitude des avalanches mortelles – jusqu’à celle qui m’emportera. Maintenant, je vois l’infini dans le chaos des nuages, dans la fractalité d’un chou-fleur quand je le découpe, dans le grain d’une poterie que ma main caresse, il danse parmi les brins de jasmin, dans ma théière. Sa banalité ne me force pas à l’écriture, j’ai d’autres priorités.
Voir sa « conscience » comme une condition de la poésie me paraît puéril. Ça ne fait qu’une poésie tirée par les cheveux, dont le lyrisme exacerbé tord la sensation et que peu de gens ont réussi à canaliser vers une expression belle et forte, tandis que beaucoup d’autres expressions belles et fortes sont venues par d’autres manières, infinis chemins du dire et du sentir le monde.

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Matinée au bureau pour faire une synthèse des notes des examens de 1ère et 2e année. Même température qu’hier, faut circuler à l’ombre. On n’a envie que de salades et de fruits. Et surtout pas de faire cuire quelque chose… Trop proche de notre propre état.

En fin d’après-midi, je vais en vélo au supermarché Seijo Ishii d’Ikeshita. Jambon italien, saumon fumé, olives vertes et noires, c’est pour une amie qu’on invite demain soir. Avec du rosé d’Anjou.
Et pour ce soir, fromages. Sac isotherme et vite ramener tout ça dans le frigo au soleil couchant.

Notes ________________
  1. « […] c’est le Harrar de Rimbaud, c’est la folie de Nerval, c’est le départ de Cravan, c’est la détermination de Sade. » (Id., Ibid.) []

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Publié dans le JLR


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