Écrire, c’est comme un gag

Samedi 6 octobre 2012, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Chaque fois que je veux écrire, c’est comme un gag, qui devient traumatique ou dramatique à force de se reproduire… Chaque fois que je veux écrire, quelque chose ou quelqu’un vient m’en empêcher. Voilà bien trois semaines que ça dure. Qu’à chaque fois quelque chose se produit, qu’un courrier arrive, auquel je dois répondre, ou que quelqu’un me rappelle ce que je dois finir avant demain, quand ce n’était pas avant-hier. Chaque fois que je suis prêt à me concentrer quelques minutes pour frapper quelques mots au coin du sens, m’essayer encore une fois au vain jeu de l’écriture de la vie, dépêcher quelques nouvelles dans l’infosphère – déjà saturée et faisandée – chaque fois ça tombe, le gag. Le truc arrive, qui repousse à plus tard, maintenant je l’attends, que ce soit du côté de la fac, des Mazarinades, de T., du courrier postal ou électronique – et comme je l’attends, le gag ne me fait plus du tout rire.

Vous mangez des kebabs, vous ? En tout cas en Suisse, il vaut mieux s’en méfier.
J’ai vu ça tout à l’heure. Ceci dit, pourquoi se limiter à un article ? J’aimerais bien, et pas qu’en Suisse, qu’on analyse aussi soigneusement hamburgers, sandwiches et autres salades à emporter…

Dans le genre produits déguisés voire toxiques, j’aimerais bien que CampusFrance soit enfin réformé, ou démantelé, par ce nouveau gouvernement - s’il est vraiment contre les discriminations.
On fait grand cas ces jours-ci de la suppression de la PEC (gratuité des frais scolaires pour les enfants français dans les établissements français à l’étranger, mesure voulue par Sarkozy et maintenant considérée comme injuste et d’ailleurs infinançable à long terme), au profit d’un système de bourses, jugé plus équitable. Alors quand ça concerne des enfants français, là, ça fait beaucoup de bruit ! Vous voyez ça d’ici, ces expats banquiers, entrepreneurs, assureurs, etc., – tout du moins ceux qui n’ont pas fui durant l’été après Fukushima – qui tutoient le personnel diplomatique et chouchoutent leurs représentants des Français à l’étranger et qui se lèvent comme un seul homme quand on leur présente la vraie facture du lycée… Bien sûr, d’autres Français ne sont que serveurs de brasserie, employés de bureau ou profs de FLE, avec des salaires pas mirobolants, j’en sais quelque chose, et pour ceux qui ont des enfants, cette facture est tout simplement impayable – c’est l’origine même du système des bourses, non ?
Mais, donc, quand ça touche des enfants d’étrangers, Japonais par exemple, alors là, aucun soulèvement, aucun tollé, ni des Japonais, pas habitués, ni des Français, pas motivés. Pourtant ça fait aussi quatre ans que ces étudiants étrangers sont discriminés et stigmatisés : leurs dossiers sont lourds à préparer, les procédures redoublent celles des universités d’accueil, voire les contredisent, les méthodes et le calendrier de CampusFrance restent opaques, les gens sont injoignables, cachés derrière les pages web bien propres et bien (po)lissées, leurs mails déboussolent et terrorisent les étudiants qui se tournent vers… leurs profs, eux-mêmes sidérés par une telle iniquité. On recommande de plus en plus ouvertement d’aller en Belgique, en Suisse, au Québec, dans des pays plus accueillants pour les étudiants qui veulent perfectionner leur français. C’est ça aussi la francophonie, me direz-vous !
Je l’avais déjà dit, à mes frais. Je le redis. Je l’ai aussi signalé, via Facebook ou Twitter, à Janick Magne, candidate écologiste aux dernières élections, et à Hélène Conway, actuelle ministre des Français à l’étranger, en visite au Japon cette semaine.
D’autres protestent aussi ? Oui, et officiellement. C’est le cas de la SJDF, association de didactique du français, dont l’appel à mobilisation vient d’être repris par la SJLLF, la plus importante, en nombre d’adhérents, des associations d’enseignants de français et littérature française au Japon. Enfin !

« Nous cassâmes des pierres sous un soleil de plomb jusqu’à cinq heures de l’après-midi. Je n’avais jamais manié la pioche et mes belles mains blanches saignaient abominablement. Siegfried, Günther et Hermann nous surveillaient en fumant des Lucky Strike. À aucun moment de la journée ils n’avaient articulé la moindre parole et je pensais qu’ils étaient muets. Siegfried leva la main pour nous indiquer que notre travail était fini. Hermann se dirigea vers les trois juifs anglais, sortit son revolver et les abattit, l’œil absent. Il alluma une Lucky Strike et la fuma en scrutant le ciel. Nos trois gardiens nous ramenèrent au kibboutz après avoir enterré sommairement les juifs anglais. On nous laissa contempler le désert à travers les barbelés. À huit heures, Hermann Rappoport vint me chercher et me conduisit au bureau administratif du kibboutz. » (Patrick Modiano, La place de l’étoile, Paris : Gallimard, [1968], réédition collection folio n°698, p. 192-193.)

J’ai commencé hier un cours sur La place de l’étoile de Modiano, sans savoir si ce cours pourra continuer, faute d’avoir suffisamment d’inscrits. C’est pourtant une œuvre exceptionnelle, improbable croisement de Voyage au bout de la nuit et de Zazie dans le métro… qui a bien failli ne jamais être publiée : Raymond Queneau, pourtant ami de la famille, n’y était pas favorable, à cause de passages comme celui-ci, et c’est grâce à Jean Cau, scandalisé par une telle retenue, que Gallimard a mis la machine en route. On entend cela dans une des parties d’Un siècle d’écrivains sur Modiano.

Et puis j’ai commencé la lecture de Peste & Choléra, de Patrick Deville. Un régal dès l’ouverture ; l’impression de choper en marche un train au charbon, rutilant de toutes ses bielles, qui traverse les 19e et 20e siècles chargé de savants et d’explorateurs, tous contestataires, tous marginaux, tous solidaires. Gloire à Deville !

« Chez Pasteur, en quelques mois, on vaccine à tour de bras. En janvier quatre-vingt-six : sur près de mille vaccinés, six sont morts, quatre mordus par le loup et deux par le chien. En juillet : on en est à près de deux mille succès et pas plus de dix échecs. Ces cadavres-là sont expédiés à la morgue de l’Hôtel-Dieu, où Cornil charge Yersin de les autopsier. Le verdict du microscope de Carl Zeiss est sans appel : l’observation de la moelle épinière démontre l’innocuité de la vaccination. Ceux-là ont été traités trop tard. Yersin remet les résultats à l’assistant de Pasteur, Émile Roux. C’est la rencontre des deux orphelins en blouse blanche, debout dans la morgue de l’Hôtel-Dieu, au milieu des cadavres des enragés, et leur vie en est bouleversée.
L’orphelin de Morges et l’orphelin de Confolens.
Roux introduit Yersin auprès de Pasteur. Le jeune homme timide découvre le lieu et l’homme, écrit cela dans une lettre à Fanny : « Le cabinet de M. Pasteur est petit, carré, avec deux grandes fenêtres. Près d’une fenêtre il y a une petite table sur laquelle sont des verres à pied contenant les virus à inoculer. »
Bientôt Yersin s’installe auprès d’eux rue d’Ulm. Chaque matin, une longue file d’enragés impatients se forme dans la cour. Pasteur ausculte, Roux et Grancher vaccinent, Yersin prépare. Il est appointé, on lui alloue un maigre salaire. Plus jamais il ne devra rien à personne. » (Patrick Deville, Peste & Choléra, Paris : Seuil, 2012, p. 23.)

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Publié dans le JLR

6 commentaires

  1. Bikun

    Un beau petit billet Patrick!

  2. Lionel Dersot

    Le lien vers SJLLF ne fonctionne pas actuellement.

  3. Berlol

    Merci, Bikun !
    C’est bon, Lionel, merci, j’ai rétabli le lien (ils ont changé le nom du document, je crois…).

  4. jfsqaseed

    ceci dit, tt à fait d’accord / campus france – depuis cet été, suite à de graves pbs avec le bureau des visas dont nos étudiantes ont fait les frais, je suis en guerre contre l’Ambassade…

  5. Berlol

    Oui, et dans cette guerre, voici l’appel à mobilisation, au cas où des lecteurs n’auraient pas l’idée de cliquer sur le lien mis plus haut :

    APPEL À MOBILISATION
    Chers collègues,
    Vous êtes de plus en plus nombreux, d’un bout à l’autre du pays, à nous faire part des difficultés croissantes que rencontrent vos étudiants dans leurs démarches auprès de CampusFrance et, plus récemment, auprès de la section des visas du Consulat à Tokyo.
    Qu’il s’agisse d’étudiants en mobilité encadrée, dans le cadre d’accords inter-universitaires, ou d’étudiants en mobilité individuelle, la complexité et l’opacité des procédures administratives que leur impose la France atteint un point tel qu’elles en deviennent un repoussoir terrifiant. Elles entraînent aussi votre exaspération face à un système schizophrène qui vous invite à promouvoir les études en France mais vous laisse impuissants face à la détresse de vos étudiants aux prises avec des procédures déshumanisées et impitoyables.
    En dépit d’une mobilisation forte et permanente de la SJDF dès l’introduction de CampusFrance au Japon en janvier 2010, en dépit d’un dialogue raisonnable et constant mené avec le Service culturel de l’Ambassade et jalonné de promesses non encore tenues de simplification notamment, le découragement et le renoncement s’affichent désormais chez vos étudiants. Et la colère gronde parmi vous !
    Ainsi, la SJDF a d’ores et déjà informé ses interlocuteurs de l’Ambassade que la situation était devenue intenable. Elle a donc réclamé au Conseiller culturel qu’il réunisse les professeurs, les responsables de CampusFrance et ceux de la section des visas, vers la fin novembre ou le début décembre 2012, afin d’entendre vos doléances, de faire le point sur les promesses faites et de détailler à votre attention les procédures CampusFrance et de visa pour rechercher des pistes de simplification.
    Pour cela, la SJDF a besoin que vous lui fassiez connaître le maximum d’exemples précis de difficultés rencontrées par vos étudiants.
    En comptant sur votre mobilisation déterminée et votre participation active.

    Tokyo, le 22 septembre 2012
    Présidente de la SJDF, Atsuko KOISHI
    Secrétaire général, David COURRON

  6. rose

    Bien, je n’ai lu, ni l’un ni l’autre des dits écrivains, à voir + tard.
    Faire un lien éventuellement de Deville avec la Peste de Camus ?
    L’épouse de Louis Pasteur lui a survécu quinze ans. De son vivant elle était sa meilleure collaboratrice, écrivait sous sa dictée, l’épaulait dans ses recherches. Lui, m’est cité par mon père, incessamment, comme celui qui a fait toutes ses découvertes sans bouger, de son labo. Il n’est pas mort où il est né, pourtant.

    Ici, en France, ne croyez pas que cela soit mieux.
    La surabondance insatiable de mails fait que les gens ne les lisent plus, n’ouvrent plus les pièces jointes, ne peuvent plus traiter un dossier dans sa globalité mais le traitent pas à pas, mois après mois.
    Cela donne des résultats cocasses pour qui lutte, dramatiques pour qui n’est pas en moyen, intellectuellement, de lutter ; style établir les droits à pension de la retraite à un tiers des acquis parce qu’il y a eu changement de corps au sein du même ministère. Non pas pour la première fois, mais pour la seconde à deux ans d’intervalle, avec, entre temps rectification du dossier par l’impétrant.

    Certains, non belligérants, se retrouvent avec une pension de 600 euros mensuelles : comment les aider sans l’impudeur d’accéder à leurs papiers ?
    C’est la gabegie administrative, accentuée +++, par le mailage rendu obligatoire.

    Quant aux étudiants, mais là, je ne vois guère, contrairement à vous, ce qui a empiré, c’est le champ de bataille, la guerre ouverte, le « que le plus fort gagne ». Intérêt à être teigneux et pugnace.

    Le monde se divise en deux clans : les forts, riches, et les faibles pauvres.

    Binaire, je sais, mais c’est ce que je vois advenir. Le drame étant qu’aux postes élevés ne sont pas, ni les plus intelligents ni les plus ouverts en terme d’intelligence du cœur : sans doute les plus feignants, les plus manipulateurs, les plus capables de faire travailler autrui à leur unique profit.
    Tout cela, je le regarde avec grande curiosité.
    Merci de votre explication concernant votre silence, j’avais échafaudé une hypothèse fausse.
    cordialement,