Incitation d’hommes célèbres à l’anonymat

vendredi 23 novembre 2012, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Dans « cette longue liste de chefs d’inculpation destinée à les mettre en rage et à nous faire rire »,1 figure cette « incitation d’hommes célèbres à l’anonymat »,2 que je n’ai pas citée hier. Le contexte fictionnel est ici résumé par l’opposition entre « les » et « nous », une opposition de toujours et pour toujours, dans laquelle Nathan Golshem et sa bien-aimée Djennifer Goranitzé, « nous », souhaitent être « réunis très loin d’eux » (p. 176). Quant à « eux », il faut aller les chercher quelques pages plus haut : ce sont « les enquêteurs » d’un « centre d’interrogatoire » (p. 170) devant lequel stationnent « des 4×4 de l’armée de terre » (p. 171). Ces sbires désignent, par synecdoque, les dirigeants eux-mêmes et tous ceux qui adhèrent à leur gouvernement et à leur maintien de l’ordre – dans la fiction de Lutz Bassmann.

Aucun rapport donc avec des luttes actuellement en cours dans notre monde réel, comme par exemple à Notre-Dame-des-Landes.

Mais que signifie une « incitation d’hommes célèbres à l’anonymat » qui serait un chef d’inculpation ? Qu’inciter un homme célèbre à l’anonymat serait un crime, donc que la célébrité serait un statut ou une position social, un pouvoir auquel il serait dangereux de renoncer volontairement (après ou sans y avoir été incité), sans doute parce que cela donnerait un mauvais exemple à d’autres célébrités. On entend là, déplacé par une ironie de type surréaliste, quelque chose comme le discours patriotique d’un pouvoir armé condamnant l’incitation à la désertion, tout comme sinon plus que la désertion des soldats elle-même.
Cela signifie aussi que, contrairement à ce qui se passait autrefois, la célébrité est (devenue) un pouvoir. La renommée, la notoriété, le succès ou la vogue ont certes eu par le passé une grande place dans le pouvoir politique ou médiatique que des sommités ou des vedettes pouvaient acquérir. Mais il s’agissait le plus souvent d’une influence passagère, surtout si cette célébrité ne s’appuyait pas sur des familles, des capitaux, des réseaux de pouvoir déjà existants.
Or si dans le monde que Lutz Bassmann décrit, et qui n’est sans doute plus tout à fait celui que connaissait l’Antoine Volodine des Éditions Denoël ou des Éditions de Minuit, la célébrité seule est devenue un pouvoir, c’est que ce pouvoir peut s’être construit, avoir été acquis sans l’appui des familles, capitaux et réseaux préexistants. Ce nouvel horizon référentiel de Lutz Bassmann est un monde dans lequel on peut devenir puissant par sa seule célébrité, quelle qu’en soit la source, grâce à un réseau de communication mondialisé d’abord conçu pour échapper aux pouvoirs en place.

Aucun rapport donc avec des célébrités de notre monde réel, dont les tweets ou les vidéos Youtube attirent des millions de lecteurs / visiteurs qui à leur tour attirent les millions de dollars des investisseurs, des mafias, des politiques et des médias qui leur appartiennent et à partir desquels seront construits les nouveaux modèles d’êtres humains normaux qui seront donnés aux adolescents puis à leurs enfants pour former l’humanité de demain.

CQFD 1 : pourquoi je n’ai pas eu d’enfants. CQFD 2 : pourquoi mes cours intègrent toujours une dimension subversive, qu’il s’agisse de français pour les débutants ou de littérature.

Le chef des voleurs devient donc l’artiste.
Le domaine de l’art aime les créateurs qui ont du culot, beaucoup de culot même. Lui s’est d’emblée fait connaître par des actes quasi délictueux, enregistrés, photographiés, filmés, installés tel un kit judiciaire en attente de délibération, avec un goût sournois pour les pièges et les mises en scène terrorisantes.
Il a bien vendu un premier travail ayant assuré sa notoriété. Il s’agissait de coincer un collègue artiste trop porté sur l’insoumission aux forces de police, dans ses propos, en tout cas.
Ce collègue avait une passion pour le banditisme qu’il concevait comme la dernière aventure moderne. Ses pièces contenaient de nombreuses allusions aux gangs et à leurs forfaits. Il comptait user, pour l’occasion, d’une information relatant les tentatives de clans hyperactifs occupés à récupérer par la force ou presque, disons par l’intimidation, des logements d’un même immeuble pour les céder à des démolisseurs/promoteurs. Il savait que son ami avait lui aussi lu ces infos, qu’il les trouvait excitantes, il se penchait déjà sur quelques dessins suggestifs qui pourraient illustrer ce type de racket.
C’est précisément ce que comptait faire son interlocuteur, l’artiste, mais plus concrètement, disons. Surpassant l’idée de son ami qui voulait juste illustrer les faits, il comptait, quant à lui, les fabriquer de toutes pièces.3

Notes ________________
  1. L. Bassmann, Danse avec Nathan Golshem, p. 176. []
  2. Ibid., p. 183. []
  3. Daniel Foucard, Casse, Éditions Léo Scheer, 2012, coll. Laureli, p. 13. []

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Un commentaire

  1. magois patrick

    C’est la vocation du verbe et de la parole. Fédérer, adhérer, envisager un autre monde. Partager des idées et à partir d’elles faire changer le monde par l’ouverture de la réflexion. L’oral à bien plus d’application que l’écrit. Même en relief l’écrit est en deux dimensions alors que le verbe, la parole, les râles, ont la prétention d’être à notre image en trois dimension (en fonction du volume sonore). Quand à la question, qui commence souvent par pourquoi devrait commencer par : parce que. Croître l’humanité n’est que le désir des religions pour accroître sa notoriété, sa célébrité.