Rien d’inutile ni de cuistre

lundi 3 novembre 2008, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Grasse matinée bien méritée.
Plus tard, pendant que je finis mes billets en retard, puis pendant que je chasse dans la forêt des Flux Litor, T. continue la lecture de Vingt Ans après jusqu’à — Remember, chapitre 71 — la décollation du roi Charles 1er, malgré les entreprises des quatre mousquetaires pour le tirer des griffes de Cromwell (réel) et de Mordaunt (fictionnel, comme sa mère Milady)…

Le temps reste couvert. Après un essai peu convaincant de ramens de Fukuoka, pourtant bien préparés par T., nous sortons perdre ces graisses toxiques, marcher avec cette fois Shinjuku en ligne de mire et l’idée d’acheter des cartouches de filtre à eau — un but comme un autre, non ? Après une bonne heure de rues tranquilles, nous débouchons près du grand magasin Isetan dont nous visitons l’étage d’équipement de la maison (où l’on trouve les cartouches convoitées).  Retour par la ligne Shinjuku pour éviter l’affluence de la gare centrale.

Le suspense ObamacCain s’étant emparé de tous les médias (certes compréhensible), nous dînons en compagnie tragique de Lancelot du Lac (Bresson, 1974). Quelques cadrages par morceaux, qui pouvaient passer pour très modernes il y a trente ans, me semblent tout de même aujourd’hui bien ennuyeux. En revanche, la solennité dépouillée des tenues, comportements, dialogues, décors passe encore bien, nous ravive un Moyen-Âge humble, sauvage, bressonnien.

Et retour au XIXe siècle, avant de dormir. Ça fait penser à un cocktail de Claude Simon (L’Acacia) et de Patrick Deville (Pura Vida), ce Rolin-ci, avec un zeste de Tugny (Corbière le crevant) et un soupçon d’Échenoz (Ravel). C’est tout du moins ce que je dirais, avec le souvenir de mes récentes lectures, pour attirer ceux qui ne connaissent pas encore, alors que le livre se passe très bien de ces références, les fait oublier, et les auteurs qu’il cite n’ont rien d’inutile ni de cuistre. Ses chapitres très bien construits sont à la fois enlevés et profonds. On sourit, on s’instruit, on croit parfois passer du coq à l’âne, mais pas du tout.

« C’est à la Maison Dorée qu’il a rencontré Manet, à l’époque du scandale d’Olympia. Il était un peu gris, et puis il n’a jamais été timide : il a ouvert par erreur la porte du cabinet où le peintre soupait avec Zola et quelques autres, il est entré […] Car il taquine le pinceau, aussi — il brosse des scènes animalières, évidemment, des lions, des tigres, des animaux nobles, l’équivalent dans le règne animal des « personnalités éminentes » qu’il aime à rencontrer dans la vie sociale. Mais il sent que sur la toile aussi il est lourd.  Ses fauves ont l’air empaillés. Ses tableaux, à peine en voudrait-on au Muséum, pour faire un fond de décor africain. Les Chasses de Delacroix, ces furieux tumultes, ces décharges de couleurs, jamais il n’approchera de ça. Peindre un lion, c’est plus difficile que d’en tuer un (même si, il en sait quelque chose, ce n’est pas très facile non plus d’en tuer un). La « vulgarité » dont l’académie, les critiques, le goût du temps accusent Manet, il sent bien qu’elle est d’une essence infiniment supérieure à sa propre vulgarité, il devine que la sienne n’est que faiblesse là où celle de l’Olympia est audace et vérité, mais tout de même… il espère vaguement être de ce côté-là. […] Son insatisfaction, sa naïveté, sa balourdise ont touché Manet, ils sont restés amis.» (Olivier Rolin, Un Chasseur de lions, p. 57-58)

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Publié dans le JLR


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