Journal LittéRéticulaire

 
Littéréticulaire : néol., adj. (de littéraire et réticulaire), propriété d'un texte où s'associent, aux valeurs traditionnelles et aux figures classiques du texte littéraire, les significations et effets de sens provoqués par les liens hypertextuels au sein d'un réseau (l'internet par exemple), qu'ils aient été voulus ou non par l'auteur.
Octobre 2004

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Vendredi 1er octobre 2004. Beau lièvre !

"Le langage étant ce dans quoi, par quoi, on pense et on vit une vie humaine [avec note sur Spinoza], et au sens où, comme dit Benveniste, "le langage sert à vivre" [avec note de référence], je pose en principe que si on ne pense pas le langage, on ne pense pas, et on ne sait pas ce qu'on ne pense pas. On vaque à ses occupations." (Henri Meschonnic, Un Coup de Bible dans la philosophie, Bayard, 2004, p. 11)
Bel incipit !

Déjeuné au Mac Do de la fac (c'est une première) avec David et un jeune Français arrivé dans le cadre des cours de japonais pour étrangers. Il y en a deux ou trois autres, ainsi qu'un Belge et un Suisse. Nous allons essayer de les donner en pâture à nos étudiants...

Où l'on sent qu'on a soulevé un beau lièvre...
J'apprends par T. à qui je montre ce soir les documents d'audit de la fac dont je parlais hier que la boîte qui effectue cette étude est justement une chaîne de juku. Depuis longtemps en effet, les cours du soir pour collégiens et lycéens se sont constitués en petites écoles parallèles offrant des résultats chiffrés qui leur permettent de concurrencer les écoles de jour. Mais ces petites écoles qui ne sont souvent pas plus grandes que trois ou quatre appartements aménagés en classe, sont en fait des succursales de trusts éducatifs (à l'instar des convenient stores dont les réseaux sont en fait plus puissants que les grands magasins). Ayant très tôt mis les résultats des élèves en banques de données au niveau national, ils ont acquis un savoir-faire qu'ils ont ensuite réorienté en conseil aux universités.
Mes soupçons téméraires d'hier s'en trouvent confirmés et dangereusement aggravés.

Aggravés pourraient aussi être mes commentaires sur Pascale Casanova car en écoutant les Mardis littéraires avec Antoine Volodine (émission de début septembre), je me suis rendu compte que son attitude est systématique (d'un autre mot : caractérielle) : croyant sans doute que cela fait plus vivant, elle interrompt sans arrêt, souvent avec brusquerie, pose des questions de deux ou trois minutes dont elle n'écoute que quinze secondes de réponse, comme si elle était l'invitée permanente de sa propre émission.
(A suivre : J'ajouterai des liens demain...)


Pour qu'il ne manque aucun ingrédient au civet que Berlol nous mijote depuis deux ou trois jours avec son magnifique lièvre japonais...
Non seulement, cette entreprise donne des statistiques, non seulement elle donne des cours du soir, mais aussi faut-il savoir c'est à elle que la confection des sujets des examens d'entrée de la plupart des universités de l'Archipel est confiée !
Ainsi, la boucle est-elle bouclée et le système... vérouillé à triple tour !
2004-10-03 12:31:09 de dabichan

Et parmi les autochtones, personne ne le dénonce ?
C'est sans doute qu'on y trouve avantage... Mais lequel ?
Le contrôle social ? Des dessous de table ?...
2004-10-03 13:37:50 de Berlol


Samedi 2 octobre 2004. De quoi me souvenir et me devenir.

Beau temps, vraiment ! et une énorme chenille sur une feuille de notre citronnier.
T. et moi décidons d'aller au centre de sport en début d'après-midi après être passés dans un grand magasin pour acheter deux nouveaux pyjamas pour son père. À l'hôpital d'Ochanomizu depuis plus d'un mois, celui-ci n'a actuellement plus souvenir de sa vie d'avant, tout en sachant qu'il n'a pas toujours été là. Impossible de se mettre à sa place pour dire ce que cela fait. Néanmoins, il reste calme, ne demande rien au sujet de l'avenir, dont il n'a peut-être plus le concept (ça me rappelle quand même un passage de roman, peut-être dans le Molloy de Beckett). Comme il devait être opéré à la suite d'un traumatisme crânien mais que sa santé ne le permet pas, il se trouve toujours dans un étage d'urgence où une dizaine de médecins passent le voir régulièrement. Mais il n'y fait pas attention, ne les connaît pas. Les cours ayant repris dans les universités, T. ne peut plus aller à l'hôpital autant qu'elle le voudrait. Elle y va dans l'après-midi et reste jusqu'au dîner paternel. Aussi a-t-elle engagé une garde-malade qui s'acquitte bien gentiment de tenir compagnie à ce vieux monsieur digne (il mange même les gâteaux avec fourchette et couteau, en dehors de ses repas qu'il prend avec des baguettes, quand il les prend). Il a maintenant six pyjamas et chaque soir, il y en a un qui tourne dans notre machine à laver. On pense à lui. Pour l'avenir, on ne sait pas non plus.

On s'est mis à bronzer une demi-heure sur le sun deck du centre de sport, une terrasse en plein air avec quelques transats et un jacuzzi, perché au sixième étage et donnant directement sur une autoroute urbaine en contrebas. Là, j'ai lu encore quelques pages du Méridien de Greenwich que je pense avoir lu pour la première fois après Cherokee, fin des années 80. La proximité d'écriture avec Simon, Robbe-Grillet ou Pinget semble plus grande que dans ses oeuvres postérieures. Mais dès le début, il affirme sa relation à la fois informée et ironique à l'égard de l'art contemporain (ceci dit pour ceux qui penseraient que ça lui est venu pour Je m'en vais) : des oeuvres sont décrites, des éléments du marché de l'art sont clairement présentés... jusqu'à ce que les objets d'art servent à autre chose (telle tête de Polyphème qui est aussi un projecteur de super 8, par exemple). L'irrationnel aussi était déjà présent, agressif même.

"Paul appelait pour la troisième fois de la journée. Il était insistant. Sa voix entrait dans l'oreille de Vera comme une espèce d'aliment sec, déshydraté, congelé et entortillé dans une ficelle de coton beige très fin. Il ne cessait d'articuler. Elle n'arrivait pas à percevoir de scansion, ni même de respiration, dans le brouillard de ses longues phrases infestées de digressions, d'inversions, d'ellipses, de renvois, de ratures et d'énumérations que malgré lui véhiculait le fil du téléphone, lui-même noir, extensible et spiralé. Et Vera s'amusait à tendre et à détendre ce fil, et faisait même des noeuds avec, de sa main libre, pour compliquer un peu plus encore ce que disait Paul." (Jean Échenoz, Le Méridien de Greenwich, p. 22)

De retour à la maison, ce n'est plus de téléphone avec fil spiralé et second écouteur séparé que je me sers pour communiquer mais d'ordinateur et de courriel (ce qu'Échenoz n'a toujours pas, aux dernière nouvelles). Au moins une trentaine de messages à rédiger, toujours pour faire avancer le colloque ILF2005, en attendant le retour de T. et dîner.
Et bloguer en pyjama, moi qui ai encore de quoi me souvenir et me devenir.


Dimanche 3 octobre 2004. Tuer à petit feu leurs propres enfants.

Manu et moi retrouvons Bikun, revenu au Japon pour trois mois afin de prendre des cours de japonais. Dès mardi, il ira tous les jours en cours à Takadanobaba. Pour ce matin, il nous met une raclée au ping-pong. Tout de même étonnant, qu'un individu puisse avoir des réflexes tellement plus rapides que d'autres !

Il pleut à seaux toute la journée, ce qui limite les balades. On déjeune de spaghettis, fidèles à notre vieille habitude post-pongique, en faisant le point sur les revoyures des semaines à venir. De notre passé commun, tout s'est défait. L'Institut rendez-vous permanent, les sorties nocturnes, la liberté de draguer ou de faire semblant, les razzias informatiques à Akihabara, les longues discussions sur rester ou pas au Japon, tout cela n'est plus que mémoire... Le paroxysme ayant été un week-end à Aizu-Wakamatsu avec nous trois et A. et Dom en... 1998 ? Mais autre chose s'est fait ou est en train : Manu marié et père de famille à Tokyo, Bikun, A. et Dom difficilement réinsérés en France, et pour moi, on sait.

Ai acheté L'Express International 2777, du 20 au 26 septembre 2004, parce qu'il y a un article de 8 pages intitulé "Japon, les nouvelles fractures", au sujet des travailleurs précaires. Tableau assez juste, je crois, de la dégradation des conditions de travail au Japon. On passe de l'emploi à vie comme modèle de société, avec tout ce que cela a (avait ?) d'aliénant, à l'emploi précaire ou à pas d'emploi du tout, pour des jeunes, des vieux et pour tous ceux qui refusent le modèle unique salaryman / office-lady. Le clivage "riches âgés" et "jeunes pauvres", organisé, faut-il le dire, par les riches âgés, promet une véritable bombe économique et sanitaire dans les trente ans à venir : une très grande quantité de jeunes n'ont pas de revenus stables, ne se marient pas, n'ont pas d'enfants, ne cotisent pour aucune retraite ni presqu'aucune assurance maladie. Que cadres et politiciens de 50 à 70 ans ne voient pas qu'ils sont en train de tuer à petit feu leurs propres enfants et petits-enfants est incroyable et pathétique.
Mais je me demande aussi quel intérêt a un tel article, à qui il sert d'épouvantail, pour le lectorat français ou "international". Dès le sous-titre, il est question de "autant de signes qui révèlent que le modèle de l'emploi à vie vacille". Ce qui signifie que même dans ce pays de grande réussite économique et de grande protection de l'emploi, la réalité de la mondialisation fait son oeuvre, que nous devons tous nous y faire, y compris chez nous où les protestataires gênent la casse sociale à laquelle se livre le gouvernement Raffarin.
En tout cas, à lire pour qui veut voir l'envers du clinquant électronique, du flux tendu et du zéro défaut, ces inventions du Japon que les industriels français, il y a vingt ans, désiraient tant.

L'article terminé, il y a un post-scriptum (p. 45), dont on ne sait pas s'il arrive là par ironie :
"Le Japon organisera l'an prochain la première Exposition universelle du XXIe siècle, Aichi 2005. L'exposition aura lieu près de Nagoya, fief du géant automobile Toyota. Elle aura pour thème "La sagesse de la nature" et sera consacrée aux "défis environnementaux".



Dire que Berlol m'a entraîné pendant 2 ans à varier mes effets. "Tu verras, ça le perturbera !" qu'il disait...
Résultat: c'est encore pire qu'avant ! Bikun n'a pas bronché ! C'est à se demander s'il a remarqué quelque chose...
Je crois que je vais changer de coach !
2004-10-04 14:47:12 de Manu

Ouais, mais le Bikun n'est pas humain, j'veux dire, on ne peut pas lutter ! et pis trouve-z-en des coachs qui t'écoutent avec ma patience !...
2004-10-04 16:40:32 de Berlol


Lundi 4 octobre 2004. J'écoute...

Au petit-déjeuner, finissant avec T. des muffins que j'ai réussi à ne pas faire cramer, j'écoute, bizarrement remué, la voix de France Gall, invitée au Journal de 20 heures de France 2 d'hier soir. Des années qu'elle n'était pas apparue. Là, en robe rouge, très simple, elle est admirable. Et une rapide compilation de tubes, que je n'aime pas tous, mais je reconnais qu'elle a une voix qui ne me laisse pas indifférent. C'est peut-être que les nombreuses écoutes, volontaires ou non, que j'ai engrammées en moi depuis plus de trente ans et qui sont maintenant prises dans mon identité font qu'à en réentendre des bribes, je m'émeus de moi-même en même temps que d'elle.

J'écoute les superbes Reconnaissances à Victor Segalen, produites d'oreille de maître par Mathieu Bénézet (France Culture, le 30 septembre, à écouter jusqu'à jeudi prochain), notamment avec Christian Doumet qui doit être l'un des meilleurs connaisseurs de Segalen (que tout le monde cite, pour sa définition de l'exotisme, mais que peu lisent vraiment).

J'écoute Agnès Jaoui en Projection privée (même radio, hier), parlant de son dernier film et de tas d'autres choses. Ton naturel, pas de langue de bois. L'envie d'être en studio, dans un coin, pour la voir parler, ses gestes...

J'écoute T., répéter plusieurs fois le message qu'elle veut laisser dans notre nouveau téléphone-fax-répondeur, ramené ce matin d'une virée pluvieuse à Akihabara (les piles du précédent ne se chargeaient plus, il fallait passer les feuilles une à une pour envoyer un fax...). Comme dans le sketch de Muriel Robin, il faut s'y reprendre à plusieurs fois, rebrancher le fil qui craque, s'énerver, la jouer cool, reprendre un ton plus bas, enfin tomber juste.

J'écoute Yukie reconnaître ma voix dès que je dis "moshi moshi" pour réserver au Saint-Martin ce soir. Dans le bruit du restaurant et avec seulement quatre sons, elle sait que c'est moi, alors qu'il y a au moins deux cents personnes qui passent régulièrement. Ça m'étonne.


C'était publié tôt aujourd'hui !
2004-10-04 14:57:05 de Manu

J'ai ajouté toute la partie "Après le restaurant..." après ton commentaire. Fallait rendre compte un peu sérieusement des changements réticulaires.
2004-10-04 16:42:47 de Berlol


Mardi 5 octobre 2004. Dans le vide de la langue.

Les corrections de copies m'ont fatigué, rendu presqu'incapable de produire du sens. À force de voir des fautes de conjugaison ou d'accord au pluriel, j'en viens à me demander si nos étudiants ont une mémoire, ou ce qu'ils en font.

"Donc, vous êtes devant une langue extrêmement étrange. Vous vous posez des questions sur l'existence de la langue entre les hommes. Ça vous fait réfléchir aux civilisations dans lesquelles ces langues ont été parlées, vous imaginez, si vous avez un peu d'imagination." ("Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française, à l'Université Paris VIII", La Revue littéraire, n°1, avril 2004, p. 202)

Voilà, Guyotat le dit bien : il faut quand même avoir un peu d'imagination. Pour apprendre (ici, il parle du grec et du latin), il faut imaginer que des gens parlaient ou parlent cette langue. Or nos étudiants n'imaginent pas que le français sert à la communication entre des francophones. Ils le savent, ils le constatent mais ils ne l'imaginent pas : ils ne construisent pas de pensée en eux-mêmes qui leur permettrait de ressentir un système langagier global, entièrement similaire au leur dans son pouvoir de construire des identités de locuteur (David, Jean-François ou moi, qu'ils voient chaque semaine) et entièrement différent dans son fonctionnement.
Le cas échéant, ils comprendraient que bricoler leur système sans trop s'en écarter, de peur, pour s'exprimer dans le nôtre ne sert à rien. Qu'il leur faut sauter dans le vide de la langue inconnue, sentir la griserie de la chute sans fin (où conjugaisons et règles grammaticales sont des consignes de vol).

Je n'ai pas encore vu les numéros suivants de cette revue, éditée chez Léo Scheer, mais pour ce numéro 1 que j'ai acheté fin mars quand j'étais à Paris, il y a réellement à boire et à manger (j'y reviens de temps en temps, en me demandant qu'en faire). Un fatras d'auteurs tellement différents que l'on se demande si l'objectif n'est pas justement l'auberge espagnole. À la sélectivité qui règne par exemple au Matricule des Anges, au nom bien spécial et auquel je suis abonné, on a préféré, chez Léo Scheer, une dénomination générique quelque peu présomptueuse ("La" Revue Littéraire, sous-entendu "la seule", les autres étant tout sauf littéraires... on peut aussi y voir de l'auto-dérision)... et une insélection panoramique, voire opportuniste, qui s'explique peut-être par le fait qu'il n'y a pas (officiellement) de rédacteur-en-chef mais seulement, et dans cet ordre, une direction de publication (Léo Scheer), une assistance éditoriale (Florent Georgesco) et un secrétariat de rédaction (Angie David). Finasseries de langage où se lit l'absence de projet — d'où le recours aux opportunités, comme cette intégrale annoncée des séances de Guyotat à Paris VIII sur la langue, qui est évidemment une excellente idée.
(Liens à venir...)


Mercredi 6 octobre 2004. Une marie-louise de plusieurs tonnes.

Enfin du soleil, ce matin ! Et comme je monte au bureau assez tôt, vers huit heures, j'ai juste la bonne lumière dans le bon angle pour prendre en photo un fragment de la nouvelle façade de notre bâtiment, après travaux de renforcement anti-sismique. On voit très bien les structures métalliques qui viennent comme une marie-louise soutenue par les gros vérins napoléoniens, l'un passant devant les fenêtres de David.
Petits pans de murs jaunes, ocres, voulus par Antonin Raymond, comme vous avez souffert !
Mais vous êtes encore là...

Juste à côté de la fac, et encore plus près de chez moi, une nouvelle station de métro est mise en service aujourd'hui même. Elle s'appelle Yagoto-Nisseki et, avec quelques autres stations, elle complète une ligne qui encercle largement le centre-Est de la ville. Pour aller à la gare de Shinkansen, elle doit me permettre d'économiser dix minutes de marche. JFM, toujours à la pointe, l'a empruntée ce matin, ainsi que l'exemplaire de Bonjour Tristesse de David.

Ce dernier est en passe de devenir un accro du ping-pong. Nous avons joué une heure, en rigolant pas mal pour se débarrasser de la tension des cours. Je l'ai baladé de droite à gauche et inversement. Il suit et répond de plus en plus vite. J'essaie quand même de garder ma réputation d'entraîneur, sérieusement écornée depuis dimanche par les doutes de Manu.

Chaque fois que je trouve ou retrouve un adjectif en "-esque" original, je reviens secrètement au temps de mon étude des "-esque" chez Claude Simon, vers 1989-1990...
"Les habitués de la salle louaient sur place leurs armes, que leur apportaient de gros garçons paisibles vêtus de chemises synthétiques, jaunes et flottantes, au dos desquelles était brodée en noir la mention Berkowitz dans une typographie coca-colesque." (Jean Échenoz, Le Méridien de Greenwich, p. 45)
Le passage temporel est plus largement ouvert encore par la musique que diffuse en sourdine le centre de sports. Il s'agit en effet de tubes, petits ou grands, des années 80. Je reconnais un morceau de Thomas Dolby, puis un Tears for Fears, quelques autres... Enfin deux accords qui me font frémir car je les reconnais entre mille : c'est un morceau des Cocteau Twins, pas du meilleur album mais tout de même un son inimitable et très beau. Du coup, je réécoute à la maison un maxi de 1995, Otherness, sans doute celui que je connais le moins bien ; c'est encore CocteauTwinesque mais déjà produit comme du Massive Attack.
Il faudra un petit tremblement de terre vers 23h30, démultiplié par les images de caméras urbaines à la télé, pour me repositionner dans le présent. De l'écriture.


J'ai des travaux devant les fenêtres de mon domicile, prévus jusqu'à la fin de l'année. La résidence voisine se refait une beauté : échafaudages, perceuses, marteaux, ouvriers qui crient, etc. Quel vacarme ! Comme je comprends le David qui pestait cet été.
2004-10-07 04:55:23 de LePotager

Pareil, on construit une maison de retraite en face de chez moi. Du bruit du lundi au samedi, parfois même la nuit, lorsqu'il y a des travaux relatifs à l'électricité.
Seul avantage, la vue dégagée, mais cela ne va pas durer.
Difficile de vivre au Japon quelques années sans avoir à subir ce genre de désagrément à un moment ou à un autre !
2004-10-08 04:46:56 de Manu


Jeudi 7 octobre 2004. Avec Michel, on fraie...

Ai attrapé un petit mal de tête lancinant et variable dans le shinkansen. Sans raison apparente.
Ça ne m'a pas empêché d'aller à la conférence de Michel Onfray à la Maison franco-japonaise, où j'ai d'ailleurs retrouvé plein de connaissances (George, Brigite, François, le Pr Kato, etc.).
Mais je ne me sens pas de résumer cela maintenant. Il vaut mieux que j'aille me coucher. On verra demain...

Le lendemain...
Il y avait pas mal de monde à la MFJ, une quarantaine de personnes, pour écouter Michel Onfray. Je ne suis pas certain que le système adopté ait été le plus clair possible : il y avait le traducteur, en consécutif, avec qui il avait dû être mis d'accord que l'on ne ferait que des petites phrases, traduites tout de suite, et il y avait l'ami, Pascal Hervieu, qui formulait des questions auxquelles Michel Onfray devait répondre. Ce qui fait trois voix alternantes, trois propos hachés l'un par l'autre dans un artifice de conversation où Michel Onfray regardait plus souvent son interprète que son ami avec qui il était censé discourir.
Malgré ce système de déperdition de sens, il en passa tout de même pas mal. Que je résumerais en quelques phrases. Si le dernier livre de Bourdieu n'est pas une autobiographie, c'est parce que l'ensemble de ses livres est une sorte d'autobiographie en creux. L'écart philosophique dans lequel il s'était mis en faisant de la sociologie n'empêchera pas que ce qui restera de mieux de Bourdieu sera de la philosophie ; par contre, cet écart, ce glacis l'aura peut-être retenu d'être de ces faux philosophes de son temps. S'il y a des philosophes renards et des philosophes sangliers, Bourdieu semble être de ces derniers, alors que Sartre serait dans les premiers ; mais le fouissement bourdieusien concerne, avec le temps, une diversité de territoires de pensée qui le renardise sur le tard. Quant à Onfray, il se défend de vouloir être un intellectuel total à l'instar d'un Sartre qui, énergique mais brouillon, inacheva la plupart de ses oeuvres (les sartriens vont l'avoir mauvaise, sur ce coup...). J'ajoute personnellement que la création de l'Université popupaire (à Caen, en Corse et audible de partout grâce à France culture) fait de Michel Onfray un intellectuel quasi-total, le quasi étant l'époche dans laquelle il faut un peu se tenir pour ne pas dire n'importe quoi tout de suite sur n'importe quel sujet comme certains philosophes, journalistes, politiciens font.
Dans la pensée, avec Michel, on fraie. (À ma connaissance, personne ne l'avait faite encore, celle-là — Voyez, ça va mieux, sans le mal de tête !)


si tu le revois, le Michel de Caen, tu lui dis que je suis en train de le lire...
suis encore sous le choc de son "Esthétique du Pôle Nord" parue il y a 2 ans
F
quant au jeu de mots, mal de tête ou pas, rassure toi, on note pas...
2004-10-08 10:36:05 de FB


Vendredi 8 octobre 2004. Savoir passer d'Onfray aux escargots.

Bon ben... faudra attendre demain. Parce que là, en plus de la pluie, du typhon qui arrive, de la conférence de Michel Onfray à Komaba et du dîner chez Peter avec des amis, faut encore que je prépare mon cours de demain matin. Et il est minuit...

Le lendemain, donc...
Après l'une des trois ou quatre grasses matinées annuelles, T. et moi sommes allés au Saint-Martin pour déjeuner vers 2 heures. Autant dire que nous étions bien reposés, détendus, prêts, pour T à repartir pour l'hôpital, pour moi à une nouvelle conférence de Michel Onfray, sur l'Université populaire de Caen (UPC), à Komaba cette fois, c'est-à-dire dans la forteresse de l'université japonaise, le lieu d'élite par excellence, un de ceux auquel l'État japonais accorde le plus de crédits. Cette information est importante puisqu'à la fin du débat quelqu'un avait encore la légèreté (ou l'outrecuidance) de demander à Onfray quelle était la différence entre Todai et l'UPC...
Il pleuvait déjà depuis le matin. Une quarantaine de personnes, ici aussi, avaient fait le déplacement. Outre Brigite, déjà citée hier, il y avait aussi mes amis Estrellita, Bill, Hervé (qui présentait Onfray) et Patrick (qui présentait Hervé) et une demi-douzaine de professeurs japonais de haute volée. Des étudiants de Todai et quelques Françaises et Français que je ne connais pas complétaient la quarantaine, isolée dans une classé au milieu des trombes d'eau qui n'étaient que les prémisses des prémisses du typhon qui arrive à l'heure où j'écris.
Météorique, l'Onfray décrivit d'abord le parcours professionnel qui l'amena à ouvrir cette université populaire (voir aussi son dernier ouvrage, La Communauté philosophique). Ce sont des choses bien connues : qui voudrait faire une thèse de philosophie sur La Mettrie ou sur les jardins n'est pas sûr de se trouver un directeur ; qui voudrait penser en philosophe dans sa classe de Terminale au lieu de bachoter les textes au programme risque de se faire casser à l'inspection. Après une vingtaine d'années de telles chicanes, il désira essayer autre chose et son premier amphi d'université libre et populaire fut presque une émeute (à Caen !) car on ne pouvait y faire entrer qu'un tiers des personnes qui faisaient la queue... Le reste suivit. Le désir de philosophie est donc à satisfaire, pour Michel Onfray, dans l'entre-deux qui sépare le formatage scolaire-universitaire et la convivialité suffisante du café-philo.
Il faudrait d'ailleurs que l'attitude philosophique, le permanent questionnement du monde, autrement dit, commençât dès la prime enfance, avec les éléments du quotidien (il y a donc un atelier de philo pour enfants à l'UPC).
On le questionna ensuite sur la méthodologie et la proxémique : comment faire matériellement de la communication sincère avec un amphi de 500 personnes (ce qui est le cas de l'UPC où interviennent, outre Onfray, une dizaine d'enseignants, tous sur le principe du bénévolat). On apprit ainsi que les séances de 2 heures étaient composées d'un exposé d'une petite heure et suivi d'une heure de questions, généralement en rapport avec l'exposé mais pas toujours. Les séances diffusées durant l'été par France Culture et mises à disposition sur le site internet étaient donc les exposés de la première heure, du lundi au jeudi, et un montage de questions-réponses effectué par la radio pour le vendredi (ainsi sus-je que dans la salle, il n'y avait, m'incluant, que 3 personnes qui avaient écouté tout ou partie des conférences disponibles sur le site de FC, les autres tombant des nues).
N'étaient les propos incompréhensibles d'un intervenant qu'Onfray remit à sa place en lui faisant remarquer qu'il évoquait des relations entre des personnes alors que six siècles les séparaient (ce qui fait déjà une bonne boulette, six siècles ! de quoi se cacher sous la table, mais le cuistre pincé n'en fit rien, trop imbu de lui-même pour sentir la baffe qu'il venait de se prendre — sur un tout autre sujet, Onfray avait parlé quelques minutes plus tôt de la "sonnerie des cours", contrepet involontaire qui peut toujours servir...), les questions furent très enrichissantes, tant sur l'UPC que, par la suite, sur la philosophie japonaise.
Ou plutôt devrais-je dire, la philosophie au Japon. Michel Onfray apprit ainsi que le terme tetsugaku, 哲学, créé sous Meiji dans le cadre de la modernisation du Japon était réservé en fait à la philosophie occidentale et même plutôt, disons-le, à la philosophie allemande du XIXe siècle. Ce qui fait que lorsqu'on demande à des Japonais s'il y a des philosophes au Japon en employant ce terme ou en y faisant implicitement référence, ils répondent justement qu'il n'y en a guère, et ceux que l'on trouve sont plutôt soupçonnés de nationalisme, ou pire...
Mais alors, n'y a-t-il pas de pensée, de questionnement de nature philosophique au Japon depuis des siècles ? Personne n'y croit vraiment, à cette idée-là. D'autant que les jardins, justement, ou les fleurs, ou les arts martiaux, ou encore bien des choses du Japon semblent diffuser autour d'elles comme un parfum philosophique... Ah oui, mais ça, ce n'est pas la philosophie (tetsugaku), c'est la pensée ! Shisou, 思想 !
Et ce n'est pas au même rayon !

Bon, j'étais vraiment très très content d'y être, et j'ai tout enregistré. Je ferai peut-être une compilation des meilleures répliques un de ces quatre...
Voyant ensuite que l'on allait être quinze à se faire des politesses et s'échanger des cartes dans un restaurant quelconque que personne n'avait préparé (ce ne serait pas la première fois, après Todai), j'ai préféré rejoindre chez Peter mes vieux copains Bikun et Manu, qui sont bien plus jeunes que moi, et ce malgré la pluie maintenant battante.
Et grand bien m'en prit ! D'abord parce que T. nous rejoignit peu après. Ensuite parce que Peter nous servit d'excellentes choses, dont cette fricassée d'escargots. Voyez comme l'onctuosité de la crême parvient à émouvoir l'appareil au point de saturer la photo. Mais la netteté du feuilleté... C'est Manu qui a fait cette photo ; les miennes étaient floues et celles de Bikun sous-exposées. Difficile à saisir, l'escargot pendant le typhon ! On y reparla d'Onfray, de tetsugaku/shisou, puis, le vin aidant, de diverses autres choses qui se noyèrent plus tard dans les trombes d'eau...


"La connerie des sourds"... pas mal du tout !
Décidément, avec Michel, on fraie... Faudra mettre une petite laine, d'ailleurs !
Pas trop secoués, les escargots ?
A Nag, rien ! Que néni ! Un léger pipi de chat...
2004-10-09 16:38:07 de dabichan

Magnifique soirée de retrouvaille avec Peter...
2004-10-10 17:02:32 de Bikun


Samedi 9 octobre 2004. Son amour et sa mort.

Premier cours sur La Mare au Diable. Une dizaine de personnes alors que l'alerte au typhon est à son maximum...
Avant le cours, connaissant déjà bien mon sujet, je lisais le Salon de 1845 (20 mars, 4e article) de Théophile Gautier : "Les jeunes peintres modernes et romantiques cherchent d’ordinaire les sujets violens et tumultueux, et trop souvent leur désir d’expression dégénère en laideur ; — ils feraient bien, et M. Muller vient de leur en donner un heureux exemple, de traiter aussi des motifs gracieux."
Ce propos correspond étonnamment à ce que demande Sand dans le premier chapitre, L'auteur au lecteur : que les artistes cessent de peindre le crime et autres puissances de mort pour s'intéresser aux puissances de vie, quitte à embellir la réalité. C'est aussi ce qu'elle va faire. La semaine prochaine, ces idées seront reprises pour l'étude des deux chapitres suivants.

Enfin, il m'est donné de revoir Je t'aime, je t'aime d'Alain Resnais (1968) ! Je ne sais plus quand, mais il y a très longtemps, j'avais adoré ce film, pour le sujet et pour Claude Rich. Apparemment, je n'étais pas le seul à m'y intéresser puisque dans la salle de l'Institut, j'ai retrouvé François, Patrice, Franck et Clara... Nous avons tous été du même accord, à la sortie : un chef-d'oeuvre ! L'appareillage très approximatif des scientifiques est un prétexte à une belle réflexion sur la mémoire et sur les forces de l'inconscient, capables de follement piloter un corps à retrouver son amour et sa mort. Noter qu'Alain Robbe-Grillet fait une apparition, dans son rôle éditorial chez Minuit à cette époque.
On parle de tout cela et de bien d'autres choses, avec Clara et Franck, au café de l'Institut, autour d'un Orangina et d'un far breton... pendant que dehors le typhon se déchaîne (on voit les hallebardes descendre et transpercer le sol ; on apprendra le soir, à la télé, que les dégâts sont considérables, y compris à Tokyo).
Et soudain, vers 18 heures, tout est fini.

Comme si une catastrophe pouvait en cacher une autre, la soirée s'achève sur une note vraiment triste : la disparition de Jacques Derrida, que j'apprends par un correspondant. Inquiétante résonance avec Resnais : le personnage joué par Claude Rich, et qui meurt à la fin, s'appelle Ridder, presqu'anagramme de Derrida.
Alors pour aujourd'hui, ça suffira.


Bonsoir.
Le typhon 22 était effrayant. Sorti avec I. en milieu de matinée, puis restés enfermés toute la journée à écouter la pluie et le vent.
Je viens d'apprendre la mort de Derrida. Quel choc.
Beaucoup de personnes ont disparues au tournant de siècles. On sent que l'on est situé à une période de changement. Mais un changement vers quoi ?
C'est tout un monde intellectuel qui achève de disparaître. Certes, sans nous laisser totalement à nous-mêmes, puisquel restent les livres, mais en nous abandonnant néanmoins à nos responsabilités, pour l'avenir.
2004-10-09 17:12:45 de Arnaud

:'(
2004-10-09 17:15:25 de etrange

Derrida
Mon père.
Je ne sais que choisir entre deux douleurs.
En fait, j'avoue, exténuée que je suis, ne pas vouloir choisir dans l'infini panel des souffrances.
Ce soir, sur son lit d'hôpital, je ne lui dirai pas la mort de Derrida.
Nous avons assez à faire, lui comme moi, avec la sienne.
Je me débrouillerai avec la mienne.
En attendant, celle de Derrida m'alourdit de plus de questions sans réponses.
2004-10-09 17:32:50 de Nemo


Dimanche 10 octobre 2004. Achevé puisqu'inachevé.

Exceptionnelle séance de ping-pong, ce matin : on se retrouve à cinq autour de deux tables. Manu, Bikun, François, Katsunori et moi (absent de la photo). Ce pénultième participant est un étudiant d'hier matin (et de quelques trimestres précédents) qui, après le cours sandien, est venu me dire qu'il avait lu dans ce Journal en ligne que je jouais régulièrement au ping-pong... J'ai compris que ce n'était pas juste pour relever l'info qu'il m'en parlait et l'ai convié à nous rejoindre ce matin. Je ne donne pas les scores, ce serait fastidieux. Mais personne n'a démérité... On a fêté ça autour d'un bon plat de pâtes, sauf Bikun qui est parti à un mariage d'amis... en oubliant son portefeuille sous le petit tableau qui se trouve au centre de la photo.

La venue de Katsunori au ping-pong est encore un cas d'invagination du virtuel dans le réel, c'est-à-dire du réel (professionnel) dans le réel (personnel), via le virtuel (JLR) ; donc, double invagination. C'est aussi un cas de décloisonnement spontané : lorsqu'on a une fonction (professeur ou étudiant, par exemple), il est très difficile de sortir de cet enfermement pour avoir d'autres relations avec quelqu'un. Et quand même, ça arrive ! Y'a donc encore de l'espoir, dans ce monde !

"Byron Caine regardait sa machine. Cette accumulation d'objets divers agglutinés sur un cylindre choquait à première vue par son apparence désolante d'objet inachevé. Mais cet inachèvement était si flagrant, si insistant, si parfait en tant qu'inachèvement, que l'on pouvait penser qu'il constituait le principe même de la machine, qu'il en était la fin en soi ; et, dans ces conditions, la perfection de son inachèvement rendant l'objet achevé puisqu'inachevé, on pouvait le supposer fini, prêt à fonctionner, fonctionnant même peut-être déjà ; on pouvait considérer que dès lors toute amélioration que l'on apporterait à la machine ne saurait plus consister qu'en un perfectionnement de son inachèvement même." (Jean Échenoz, Le Méridien de Greenwich, p. 100)

Écoutant petit à petit les cinq Surpris par la nuit de France Culture consacrés cette semaine à Michel Foucault (à la fin de la diffusion desquels, donc, meurt Derrida — télescopage à la limite de l'indécence), je constate que le retour de l'ordre moral (sous la forme que j'appelle maintenant le formatage social) que dénonçait encore avant hier Michel Onfray est bien réel, que ce soit dans des figures comme Luc Ferry et Alain Renault (et Onfray n'est pas seul à les montrer du doigt), ou dans des structures relationnelles aussi diffuses que nombreuses (voir le discrédit du syndicalisme par le capitalisme, la ringardise de l'engagement politique comparé à la mode de l'audimat, l'autoritarisme et le sécuritarisme scolaires, etc.).

J'eus donc à ressortir pour aller rendre à Bikun son portefeuille. Rendez-vous fut pris à l'une des sorties du métro de Ginza-itchome, devant Dalloyau, pour faire facile et passer inaperçu. La restitution se fit sans problème à l'heure précise et au lieu dit. Puis on prit un café, nos fauteuils jouxtant ceux de belles gazelles inaccessibles, en parlant journalisme et photo, Érythrée et Kenya, va savoir pourquoi... Je me débarrassais ensuite de l'individu quelques ruelles derrière Ginza et profitai d'un temps mort pour m'acheter une cravate à rayures dissemblables dans un grand magasin.

"Vous auriez pu m'avertir, dit Albin, qu'est-ce que je fais, moi, maintenant ?
— Plus rien, dit l'autre.
Et il gâcha son loden en expulsant au travers de sa poche un petit projectile en acier chemisé laiton, de forme cylindro-ogivale et d'un diamètre de huit millimètres, qui vint se loger derrière la gorge d'Albin, du côté de la septième vertèbre cervicale."
(Ibid., p. 93)


Elles manquent de recul vos tables, non ?
2004-10-10 21:48:33 de Bartleby

Ah, le ping-pong !
Qui aurait prédit que j'en deviendrais accroc ? Car, ça vient presque à me manquer ! Si, si ! Eh bien, pas moi, il y a encore deux mois...
"Dingue, ça !" comme laisserait tomber l'auteur de cette révolution sportive, le coach Berlol.
2004-10-11 09:59:12 de dabichan

C'est vrai que si on avait un mètre de plus pour se déplier entièrement, ça serait encore plus sportif !...
Merci de la remarque, Bartleby.
Comme c'est plus une salle d'"amusements" que de sport, les responsables n'ont pas hésité à mettre quinze tables là où il aurait fallu n'en mettre que dix.
2004-10-11 12:31:10 de Berlol

Pour compléter, comme tu le dis Berlol, c'est une salle d'amusement donc au détriment de la qualité de jeu on privilégie la quantité...
Ceci étant dit on vient plus pour se détendre et se retrouver et donc du coup si on a pas les conditions parfaites (qu'il faudrait en compétition), c'est un peu secondaire!
2004-10-11 15:13:54 de Bikun


Lundi 11 octobre 2004. La course du temps dans une pièce où l'on dort.

Grisaille dehors, grisaille dedans.
Contrecoup du vide dérridéen par un plein de nuages.
"Vivre la mort d'un auteur que l'on est en train de lire", dit Lazarus dans son blog.
David en disait autant de Françoise Sagan il y a quelques jours...

Peu de relief dans un jour fériée consacrée à des paramétrages de courriel, à des messages envoyés et reçus en nombre (à croire que tout le monde est resté chez soi pour m'écrire !).

T. et moi, nous nous sommes un peu promenés, d'Iidabashi à Suidobashi (le pont de l'aqueduc, ruines d'aqueduc construit en 1626), où j'ai acheté... un imperméable !
Que d'eau ! Que d'eau... a coulé sous et sur les ponts !

Voyons ce que devient entre les lignes échenoziennes la course du temps dans une pièce où l'on dort, thème du T de lumière si nourrissant dans L'Herbe de Claude Simon...
"Après qu'il eut raccroché, il calcula le temps qu'avait pris son récit en fonction du parcours effectué par le sinistre rayon qui tombait des rideaux, et posa l'appareil sur un point de son trajet prévisible. Lorsqu'un peu plus tard le rayon recouvrit à nouveau le téléphone, celui-ci se mit à sonner derechef et instantanément. Paul conclut que l'appareil était vraiment photosensible.
— Vous partez demain matin, annonça Carrier. J'espère que vous êtes prêt.
— Si l'on peut dire, articula Paul."
(Ibid., p. 118)


Mardi 12 octobre 2004. Acmé de Kinmokusei.

Et je suis parti, sous la pluie, vers mon destin nagoyen...
Là, trois bonnes nouvelles m'attendaient. D'abord, il y avait un doux soleil, comme il y a trois semaines, comme avant l'entrée dans l'automne. Et puis l'arrivée chez moi par la station Yagoto-Nisseki, pour la première fois, m'a fait gagner dix minutes de marche. Enfin, l'air qu'on respire : un air saturé de kinmokusei (金木犀), entêtant et tonique. Le dictionnaire l'appelle "olivier odorant" (ou Saso, Osmanthus fragrans, voire Osmanthe, kwai-fah ou olivier russe), du fait que les feuilles ressembleraient un peu à celles de l'olivier. Les fleurs sont décrites le plus souvent blanches et très odorantes, mais au Japon, il s'agit toujours de fleurs oranges (d'où le 金, l'or, employé pour tout ce qui est de couleur approchante). Longtemps, j'ai pensé qu'il s'agissait de giroflées ; une confusion dûe à la couleur, sans doute. Les fleurs ressemblent plutôt à celles du jasmin, mon autre adorée. C'est d'ailleurs la même famille des oléacées, dont font partie le frêne, le troène, le lilas et l'olivier qui lui donne son nom.

"Si l'on en croit le folklore chinois, on interdisait aux jeunes femmes de sortir de leur maison pendant la période de floraison du Saso de peur qu'elles ne fussent troublées par sa senteur envoûante. On prétendait que les jeunes femmes iraient enlacer le tronc de l'arbre afin de respirer le parfum intense des fleurs de Saso." (site de Shiseido)

À Tokyo, la floraison des kinmokuseis a été interrompue par le typhon, hachée par la pluie, sol jonché de fleurs ternies, marrons, aplaties, déjà mélangées à des feuilles mortes.
Après le nez, les oreilles : sur France Culture, nombreuses émissions sur ou avec Derrida, anciennes ou nouvelles. Nécessaire.

"Paul regardait l'énorme poste de radio. Il se demanda combien de temps faudrait-il pour que cet environnement moisi, dégradé, brouillon, parvienne à contaminer ce représentant intègre d'une modernité chromée, par quel cheminement l'usure aboutirait-elle à en ronger la surface, les entrailles, lequel de ses constituants métalliques cèderait le premier à l'oxydation, où surgirait le premier point de rouille, à quel stade de corrosion le luisant appareil cesserait-il de contraster avec le désordre désolé du lieu, par quelles étapes successives finirait-il par s'y adapter, par s'y fondre et s'y amalgamer, jusqu'à ne faire un jour plus qu'un avec lui, jusqu'à le résumer, le représenter, en devenir la métaphore.
Tristano réglait la future métaphore sur la longueur d'onde appropriée."
(Jean Échenoz, Le Méridien de Greenwich, p. 142)


J'en ai senti ce matin encore à Tokyo. Quel bonheur ! Certains arbustes ont dû attendre le passage du typhon avant de se mettre à fleurir !
2004-10-13 02:39:26 de Manu

J'ai vu ce matin un reportage qui expliquait que l'odorat est un sens très primaire et qu'il constitue maintenant la base d'une thérapie pour retrouver la mémoire grâce aux émotions qu'il suscite facilement de par ce côté instinctif.
Si j'en ai un jour besoin, faites-moi sentir du kinmokusei et je retrouverai la mémoire, j'en suis sûr !
2004-10-13 02:45:07 de Manu


Mercredi 13 octobre 2004. Ma préférence pour l'historique sur le géographique.

Ce matin très tôt (hier soir, en France), j'écoutais sur France Info le débat entre François Bayrou et Daniel Cohn-Bendit, l'un contre, l'autre pour l'ouverture des négociations sur l'intégration européenne de la Turquie. Des arguments sérieux de part et d'autre et un tutoiement de bon aloi. L'un raisonne géographiquement et refuse que le petit bout de Turquie à l'Ouest du Bosphore serve à rendre européenne toute la partie Est (infinie aporie de la limite, qui a pour corollaire l'étrangeté des éventuelles futures frontières orientales de l'Europe...). L'autre raisonne historiquement et considère que l'Empire ottoman a suffisamment participé à l'Europe imprécise des trois derniers millénaires pour être membre à part entière de l'Union européenne un jour.
J'avoue ma préférence pour l'historique sur le géographique.
On en discutait au déjeuner, avec David et Jean-François. David est plutôt géographique, comme gars. Et géopolitique aussi : le fait que les Américains soient aussi favorables à ces négociations ne serait qu'une stratégie zizanique, destinée à nuire à l'Europe dont les États-Unis craignent la future puissance. Mais en matière diplomatique, le manque de finesse et d'intuition de nos amis du grand Ouest est légendaire, pensai-je sous cape...
Jean-François ne s'est pas prononcé sur cela. Il a choisi un autre terrain pour dire une chose qui m'a ahuri (sauf si j'ai mal compris) : qu'Échenoz était à Cioran ce que Jaoui était à Godard. Et que les derniers pouvaient regarder les premiers avec condescendance. Où l'on retrouve l'insondable fossé de l'arbitraire du bon goût, du génie, de la classe, tel que Nathalie Sarraute l'avait subtilement dévoilé dans Pour un oui ou pour un non...
Pour ma part, je me fous de comment Godard considèrerait les films d'Agnès Jaoui. Si je lui accorde que tout ce que je ne comprends pas dans ses films surchargés est sans doute intelligent et beau, comme j'accorde à Cioran que son oeuvre soit belle et forte quoique lourdement triste et soporifique, je ne leur consens aucune supériorité de principe. D'ailleurs (je ne me prononce pas sur le cinéma qui n'est pas mon rayon), l'inventivité formelle d'un Échenoz et son habileté jubilatoire à combiner les langages n'ont rien à envier à la note poétique pugnacement tenue d'un Cioran.

"Elle se remit à écrire, transcrivant en détail l'irruption du silencieux, puis la progressive animation du bar, sans doute liée à l'avancement de l'après-midi.
Ainsi s'animaient et s'avançaient le bar et l'après-midi. Un jeune homme mettait le flipper en marche ; la bille d'acier roulait sur le plan incliné avec un bruit huilé et cognait sur son parcours divers obstacles élastiques qui la renvoyaient en tous sens, provoquant toutes sortes de chocs, déclenchant diverses tonalités de sonneries ou des séries de claquements, précis comme des rafales, cette polyphonie se ponctuant de temps à autre par une détonation mate annonciatrice de partie gratuite ou par le grognement satisfait du jeune homme lorsque s'éclairait, en lettres mauves sur fond bleu l'inscription
same player shoots again. [...] Le bruit général embrumait l'espace de façon assez stable, comme orchestrée. Vera barra deux lignes, ratura quatre mots et mit un point." (Jean Échenoz, Le Méridien de Greenwich, p. 149-150)

Un petit supplément pour deux choses : dire d'abord combien nous nous sommes amusés au ping-pong en fin d'après-midi, avec David et quelques autres collègues, pendant que d'autres faisaient des exercices de flamenco, leurs claquettes parasitant le bruit de nos balles ; signaler la naissance du Fil de l'O aux SeuilsEtChantiers, blog d'un ami avec lequel nous dériverons autant que faire se pourra.


Non, rien dit sur la Turquie. Déjà que je dis souvent des bêtises dans les domaines où j'ai un petit début de compétence...
J'ai des problèmes d'yeux et de lunettes, mais c’est bien quelquefois. Dans le blog de la veille, j'avais lu : VIVE la mort des auteurs au lieu de VIVRE la mort des auteurs !!! Après l'effarement (en plus David pensait la même chose de Sagan!), pendant quelques fractions de secondes, je me suis dit, il a raison ce type, d'ailleurs c'est une idée qui m'a déjà effleuré, puisque tout doit passer, eh bien que les auteurs vivants rejoignent les auteurs morts qui sont la majorité, muette mais pas silencieuse - après tout, oui, vive la mort des auteurs... Bizarrement, le lendemain matin, dans une émission de France-Cu sur le vol du Cri (le tableau de Munch), une dame, norvégienne je suppose, un peu à côté du débat, émettait l'idée que toutes choses étant faites pour mourir, pourquoi pas accepter la disparition à tout jamais du Cri ? - ce que personne n'a relevé, il me semble -mais j'écoutais distraitement. J'avais déjà eu ce mouvement à propos de la vente aux enchères de la collection de tableaux, objets, manuscrits ayant appartenu à André Breton, en me demandant pourquoi il était bien que les collections se fassent sans que jamais elles ne se défassent. Dommage que ça tombe sur Breton, mais il ne faudrait quand même pas que la vénération nous constipe.
Un peu plus bas dans le blog, je crois commencer à lire un passage de Claude Simon, introduit ainsi : "…thème du T de lumière si nourrissant dans L'Herbe de Claude Simon..." . Je lis, je prépare mon souffle pour la lecture de Claude Simon, je suis dedans, je commence : "Après qu'il eut raccroché, il calcula le temps qu'avait pris son récit en fonction du parcours effectué (oh là là là` !) par le sinistre rayon qui tombait des rideaux, et posa l'appareil sur un point de son trajet prévisible..." Et là encore, quelques fractions de seconde, je me dis non c'est possible que Simon écrive aussi lâche, aussi complaisamment, et voilà que ma statue de Simon se déboulonne et dégringole de son piédestal au fur et à mesure ... "Lorsqu'un peu plus tard le rayon recouvrit à nouveau le téléphone, celui-ci se mit à sonner derechef et instantanément. Paul conclut que l'appareil était vraiment photosensible." A partir de là, ce n’est plus du doute, je n'y crois plus, et je comprends que c'est de l'Echenoz, ouf, tout rentre dans l'ordre. (Mais je me demande soudain si le pervers Berlol, sous un discours louangeur et consensuel, n’est pas en train de nous mettre le nez dans la médiocrité de la prose d’Echenoz –second, troisième degrés compris).
Il est vain de comparer, ce n'est pas mon propos. Mais ce lapsus de lecture m'a fait entrevoir un autre regard, le regard par exemple qu'aurait eu Simon - ou Cioran, ou Michaux, ou Jacottet -qui était rediffusé cette nuit sur France-Cu, ou Henri Thomas qu'il citait, ou bien d'autres pour qui l'écriture est affaire de morale- sur ces phrases, en imaginant que par un moment d'égarement, ils les aient écrites, et le revers de la main qu'ils auraient eu pour les balayer, pour dégager le chemin qu’elles obstruent. Je vois cela (comme dirait Duras!). C’est désenchantant, mais salutaire. Je n'ai rien contre Echenoz, j'ai pris du plaisir à lire ses premiers romans à l'époque de leur sortie et Je m'en vais, l'autre été, chez des amis qui m'hébergeaient, en regrettant de ne pas rester assez longtemps pour aller jusqu'au bout. Le problème n'est pas là. De même que j'admire le talent et l'astuce des scénarios et des dialogues de Jaoui-Bacri. J’ai deux cours, depuis un an, dans lesquels je travaille sur On connaît la chanson, j'ai dû voir les quarante premières minutes du film au moins cinquante fois (je tape la transcription des dialogues, je passe et repassse les scènes pour faire remarquer aux étudiants les subtilités et l'agencement quasi miraculeux des situations, les répliques à double-fond, et on rigole bien, et je ne m'en lasse absolument pas) c'est du beau travail d’artisan soigné au millimètre, malicieux, décapant, le meilleur Jaoui Bacri - mais je suis néanmoins persuadé que (à cause de ça ?) le film reste un petit Resnais. Je suis moins enthousiaste sur le premier film de Jaoui réalisatrice. Je ne cherche pas à savoir ce que Godard en pense, mais là encore, à la vision du film, je ne peux pas m'empêcher d'imaginer le regard d'ennui et d'paccablement qu'aurait Godard, ou un autre de son acabit, sur ce travail de cinéma ; Le film vu, il passe très vite. Pareil pour Echenoz, le livre refermé, je le laisse sans regret jouer dans son coin, - ce n'est pas tant une histoire de hiérarchie que de territoire occupé - il ne me manque pas, la vraie vie de l’écriture est ailleurs comme dirait l’autre.
A mercredi .
2004-10-15 08:48:16 de JFM

Cher JFM,
Merci d'avoir repris ta position avec précision et humour. On voit qu'il ne s'agit pas d'un système d'opposition aussi grossier que ce que j'avais présenté... Ta lecture progressive d'un texte se "dé-simon-isant" en cours de route me paraît très juste.
Mais il me reste des ambiguités et du désaccord. Quoique tu parles de "territoire" plutôt que de "hiérarchie" pour toi-même, tu "imagines" quand même que le regard de Godard serait "d'ennui et d'accablement", ce qui est une forme de catégorisation tout de même un peu hiérarchisante.
Cependant, il n'est pas nécessaire de polémiquer. J'accepte tout à fait que Godard ait ses goûts et qu'en fonction de son travail, il s'écarte rapidement de certaines productions. De même pour toi : tu es libre d'aimer ou pas, ou plus ou moins, tel ou tel auteur ou film (et heureusement, hein !).
Au fond, ce qui me fait réagir et qui me déplaît (et je te remercie de m'obliger moi-même à le penser et à le préciser), c'est l'expression d'un goût sous la forme d'un jugement qui s'impose à tous et qui parfois en impose aux autres, même involontairement, et les convainc, alors qu'il n'est en fait qu'un arrangement de sentiments personnels. Et sans doute sommes-nous tous, même involontairement, je le répète, amenés à le faire, ne serait-ce que dans l'emphase de l'expression de ce que nous aimons.
L'invocation de Cioran ou de Godard pouvait passer pour un recours tout rhétorique à une figure d'autorité permettant d'imposer ton goût et de l'ériger en jugement. A te lire, je vois que ce n'était pas rhétorique mais fantasmatique : tu voyais, tu t'amusais réellement à voir en imagination leur réaction. Et à ce petit jeu-là, personne ne t'interdira de jouer, surtout pas moi !
A mercredi.
2004-10-15 10:53:04 de Berlol


Jeudi 14 octobre 2004. Le mot "arbre" possède 4 syllabes...

Matinée ensoleillée. Deux cours de lecture-phonétique (un de première année et un de deuxième année). J'ai voulu ces deux cours annuels sur un principe qui me paraît meschonnicien : se baser sur des questions de rythmes-sons-mélodies dans des textes du manuel habituel (Forum) pour faire travailler l'audition, la prononciation, la production de sens, le repérage des erreurs, etc. On s'amuse donc beaucoup à prononcer des énoncés avant de les comprendre, à accentuer les mélodies, à compter les syllabes, à travailler sur les occurrences de liaisons, d'enchaînements, d'élisions, jusqu'à voir ce que ça veut dire, souvent à l'étonnement des étudiants. Le premier objectif est de leur faire comprendre et intellectualiser que la langue française (et toutes les autres) n'existent qu'en dehors du système syllabaire des kanas qui règle la phonologie japonaise. En effet, si vous laissez dire un Japonais non-averti, le mot "arbre" possède quatre syllabes ! (a-ru-bu-ru...)

Déjeuner chez Downey (hamburgers faits maison) avec David et Chris. Ce dernier est un étudiant français du département de japonais langue étrangère (JLE). Il paraît qu'il y a quatre Français, un Suisse et un Belge, cette année. Ce qui est tout à fait nouveau. On va essayer de les appâter pour les donner en pâture à nos étudiants de français langue étrangère (FLE)...

Complètement avec Michel Leiris, dans les oreilles, pour un petit tour à 250 km/h, plus de 60 ans en arrière...

"16 février [1941]. — Dimanche, il y a quinze jours, déjeuner chez Bataille. Et Zette et moi lui disions en des termes des plus mesurés ce que nous pensions de sa collaboration à une collection que dirige Pelorson. Le principal argument qu'allègue Bataille est celui-ci, ou se réduit à ceci : "ce que j'ai toujours compté pour l'essentiel relève de ma vie intérieure, je n'ai pas à me soucier de ce qui est extérieur à moi" (sic).
Dans le temps présent, il n'y a pas à se solidariser avec ceux qui sont atteints.

Dimanche dernier, reçu lettre de Bataille qui, m'écrivant pour me donner des références bibliographiques qu'il devait m'envoyer, et aussi adressant à Zette un chèque comme acompte sur une petite dette, en profite pour le prendre de haut à propos de notre conversation du dimanche précédent : "on ne se sauve pas par la passivité". Ce qu'il appelle mon "inertie", et plus aimablement ma "pureté élégante" ne rime à rien.
Je jette la lettre au panier, sans intention d'y répondre. [...]

De plus en plus, et quoi qu'en disent les Bataille et partisans d'une mystique, poétique ou non, mais à coup sûr de tout repos, je suis décidé à me raidir, même si ce raidissement devait, comme me le disait Jacques Audiberti rencontré vendredi aux éditions de la NRF, entraîner une sclérose intellectuelle. Plutôt l'inertie, le silence, l'ensevelissement dans une négativité complète que parler, agir dans des conditions telles que cela représenterait de ma part un reniement de nature à les dévaloriser, à priver de toute vertu les quelques témoignages que j'ai pu donner de moi précédemment.
Il y a plusieurs semaines déjà que je réfléchis sur cette vraie maladie des gens de lettres qui ne concoivent pas la possibilité de se taire et pour qui ne plus publier équivaut à une espèce d'anéantissement. À la suite de la conversation avec Audiberti, que j'aimais bien autrefois mais qui m'a paru l'autre jour affreusement verbeux et bavard, [j'ai] réfléchi aussi à l'escroquerie plus ou moins inconsciente qui consiste à identifier l'activité poétique avec la pensée. À faire de la poésie, le domaine par excellence de l'esprit, à déclarer qu'il est d'une importance cruciale de continuer d'écrire des poèmes parce qu'il faut bien que l'esprit continue.
L'esprit existe et continue, et continuera toujours tant que nous ne serons pas devenus des fourmis, en se passant de vos élucubrations et de vos poèmes, mes petits amis !
Tout ceci écrit beaucoup plus contre Bataille que contre Audiberti qui, lui, est essentiellement un naïf. Il ne s'est jamais donné pour ce qu'il n'était pas.

À quoi bon cette petite sortie bien ridicule, et qui relève de ce genre de laisser-aller, la chose qui, de toutes celles auxquelles je suis sujet, est peut-être celle qui me fait le plus honte.

Vu, vendredi dernier à la NRF, Rolland de Renéville. Il a "trouvé" son personnage et le joue admirablement : le rôle du lâche, qu'il remplit à la perfection. On sent que tout son effort a consisté à lui donner un style. Ce qu'il dit de sa peur, de sa "plus-que-peur", il le dit avec un extraordinaire brio et c'est d'un comique effectivement étourdissant. Penser que certains êtres ont atteint ce degré de corruption morale, qu'il leur suffise de styliser leur bassesse, leur vilénie, pour oser se présenter devant les autres avec un front serein. Mieux que cela ! Avec l'air de vous dire : c'est nous qui sommes les malins."

(transcription de la lecture du Journal de Michel Leiris par Jean-Louis Trintignant, rediffusée le 12 août dernier sur France Culture à vérifier sur l'édition publiée...).


Je n'oserai" commenter" votre chronique d'aujourd'hui. Je vous dis simplement merci parce que je fréquente votre chronique depuis le printemps. Enfin depuis le mot "blog" m'est arrivé aux oreilles et qu'à partir des courriels de Litor, j'ai appris que Patrick Rebollar tenait et site et "blog".
J'ai été très interpellé par votre chronique du... 22 août de cette année sur votre "constat d'asymétrie inertielle".
Le fait que vous résidiez au Japon est sans doute pour beaucoup dans mon intérêt de lecture pour votre blog. Le Japon pour moi c'est un bel "exotisme - au sens de Ségalen - c'est pêle-mêle, Shei -Shonagon (grâce à Petre Greenaway), Bashô, Kobayashi et son Kwaïdan, c'est, tour à tour Claudel, ses cent phrases pour éventails et Nicolas Bouvier.
Bon, maintenant, plus quotidien, il y a les chroniques de Berlol.
Merci !
P-S : Et comme on peut vaincre, après beaucoup d'efforts, l'asymetrie inertielle, je m'en suis allé visiter votre ami d'au fil de l'O !
2004-10-14 17:11:06 de Grapheus

Que de bons souvenirs phonétiques évoqués ! Bonne idée que de les donner en pâtures à vos étudiant(e)s.
2004-10-15 00:13:42 de LePotager
A mon tour de vous remercier, cher Grapheus (beau pseudo, au passage !), pour votre "fréquentation" de mon modeste journal. Je suis flatté et même quelque peu gêné d'être mis sur un plan de continuité avec de grands et beaux auteurs... Mais il ne faudrait pas que je vous empêche de continuer à les lire, à en lire d'autres. Heureusement, je vois à la lecture de votre blog (et j'ai l'impression que vous avez (eu) d'autres activités réticulaires) qu'il n'en est rien et que votre jardin continue de pousser. Je viendrai à mon tour y lire ces fleurs textuelles de vos jours.
De plus, votre relation de manifestations culturelles auxquelles j'aurais parfois aimé être et celle que je fais des événements auxquels j'assiste ici se font écho. Il ne faut pas regretter d'être ici et de ne pas être là. On peut au contraire se satisfaire de ce que l'on fait où l'on est en ressentant la résonance générale dans laquelle cela entre, dont nous faisons partie, dont nous sommes les parties. C'est à mon avis ce que l'incessant puzzle des blogs a de supérieur à la presse : les articles et dossiers des médias s'opposent (quoi qu'ils en disent) alors que les blogs s'additionnent et composent un patchwork in progress... Ainsi se corrige mon constat d'asymétrie inertielle, dans les bons jours, ceux où je reçois des messages comme le vôtre.
2004-10-15 11:24:18 de Berlol


Vendredi 15 octobre 2004. Aux aurores pour Aurore (1)

Levé à 5h30 pour une nouvelle convergence littérature-réseau-vie. Il s'agit d'aller accueillir à l'aéroport trois des éminents invités du colloque Sand, après des mois de courriels quasi-journaliers.
J'ai donc pris le Narita Express à la gare de Tokyo à 7h15, ai somnolé sur mon Échenoz, malgré le soleil, jusqu'à l'arrivée au Terminal 1, le terminus de la ligne. Eu le plaisir de voir que la partie de ce terminal en travaux depuis deux ans était ouverte, neuve et moderne, accessible très rapidement dès la sortie du train et qu'elle était partiellement destinée aux arrivées.
Le vol AF276 avait un peu de retard, que j'occupai par la découverte de ce terminal rénové. Pas de photo, hélas, j'étais en mission... Enfin, vint la sortie des voyageurs, dépliés, désincarcérés après 11 heures dans un gros suppositoire volant. Ayant déjà rencontré Nicole Savy à Tokyo lors du colloque Fortunes de Victor Hugo en 2002, je la reconnus et elle poussa son chariot vers moi dès qu'elle m'aperçut. Anne-Marie Baron et Bruno Viard lui emboîtèrent le pas.
Voilà, ils étaient là.
La présence a une évidence qui désarçonne de simplicité.
Et il faut faire quelque chose.
Partir, par exemple.

Nous prenons le train normal de la ligne Keisei car le Skyliner a... du retard ! J'ai fait répéter ça au guichetier car il est vraiment très rare que ça se produise. Le train partait dans la minute suivante. On eut juste le temps de sauter dedans, en toute queue de train, avec les valises. Le voyage se passa en faisant connaissance, en parlant du Japon, du voyage, etc., pendant qu'à chaque station montaient de nouveaux banlieusards qui furent bientôt serrés comme des sardines, prêts à s'asseoir sur nos genoux. Tous heureux du temps radieux, surtout après la grisaille parisienne ou les pluies tokyoïtes des dernières semaines. On m'offrit une petite Tour Eiffel de cognac, j'offris des dossiers que l'Institut m'avait mandaté de leur remettre, avec programmes, plans et un peu d'argent de poche.
Arrivés à Nippori, Nord-Est de Tokyo, près de Ueno, j'ai dû expliquer à un chauffeur de taxi qui allait emmener Mme Baron à son hôtel comment aller à Hongo, quartier de l'Université de Tokyo le monde à l'envers ! avant d'accompagner les deux autres honorables étrangers jusqu'au ryokan très modernisé qui devait les accueillir, sauf qu'à 10h30 l'heure du check-in est encore loin (c'est quoi,en français ? accueil, accès aux chambres ?...) et les chambres ne sont théoriquement pas prêtes. Une de ses anciennes étudiantes était venue saluer M. Viard et nous décidâmes à quatre d'aller en balade dans le quartier de Yanaka, un des derniers quartiers populaires de Tokyo.
Ça faisait au moins quatre ou cinq ans que je n'avais pas pratiqué ces ruelles bordées de temples et de cimetières, mais aussi de boutiques de poterie, de papeteries traditionnelles, de petits marchands de riz, de tofu, de sembés (せんべい、煎餅), etc. J'y pris un plaisir redoublé par le ton badin et instructif de nos premières véritables conversations.
Après une heure de ce régime déshydratant, la faim et la soif se firent sentir dans nos quatre organismes. Je nous conduisis vers un petit restaurant, au pied des escaliers qui descendent de Nippori pour entrer dans le bas de Yanaka, et l'on nous servit quatre chirashizushi de toute beauté !
Après quelques formalités pour les chambres, je laissais les voyageurs se reposer l'après-midi et rentrai chez moi pour faire de même...

Maintenant, je viens de finir la préparation du cours de demain matin sur la Mare au Diable, chapitres II et III, et je vais aller me coucher. J'ai su tout à l'heure que Françoise Guyon était bien arrivée, par un avion de l'après-midi. Il sont donc tous là, ceux qui vont entrer en piste demain, ainsi que les collègues japonaises qui ont oeuvré dans l'ombre depuis des mois et qui seront enfin demain en lumière.

"Heureux le laboureur ! oui, sans doute, je le serais à sa place, si mon bras, devenu tout d'un coup robuste, et ma poitrine devenue puissante, pouvaient ainsi féconder et chanter la nature, sans que mes yeux cessassent de voir et mon cerveau de comprendre l'harmonie des couleurs et des sons, la finesse des tons et la grâce des contours, en un mot la beauté mystérieuse des choses ! et surtout sans que mon coeur cessât d'être en relation avec le sentiment divin qui a présidé à la création immortelle et sublime." (George Sand, La Mare au Diable, p. 36 en Livre de Poche et 47 en Folio)


Eh bien ! Voilà comment dans les lignes de Berlol, se prolongent mes lectures de Nicolas Bouvier.
2004-10-15 23:48:50 de Grapheus

Il y a des jours comme cela, un peu de mauvaise humeur, on commence par le miroir et on finit par la fenêtre.
Je parle ici de nettoyage de vitre dont tout à coup le manque de transparence agace, allez savoir pourquoi !
Donc oui, les chauffeurs de taxi sont de plus en plus nuls à Tokyo. Il arrive souvent qu'il faille leur expliquer le chemin, même pour des destinations plutôt courantes. Difficile d'envisager en prendre un lorsqu'on ne connaît pas soi-même la route !
En revanche, Skyliner en retard, ça c'est un scoop !
2004-10-16 03:36:35 de Manu

l'arrivée d'un contingent sandien à Tokyo, voilà qui mérite récits et commentaires. je me réjouis d'avance à l'idée de cette lecture (dont je doute qu'elle puisse être quotidienne, car le narrateur-scriptuer sera sûrement très occupé, mais n'importe ,une petite bouffée de sandisme tokyoïte par ci par là sera la bienvenue. et merci d'avance!
2004-10-18 08:41:25 de brahimi denise


Samedi 16 octobre 2004. Monochrome polyphonique.

La journée est évidemment sous le double signe de George Sand et de l'Institut. Allergiques, s'abstenir !

Ça commence modestement par mon cours sur La Mare au Diable, consacré aujourd'hui au chapitre II : "Le labour". Et encore n'a-t-on le temps d'en étudier que les premières pages, tant il y a à dire ! Au sein d'une nature féconde, dit le narrateur de Sand, il n'est pas normal que le laboureur n'ait à manger que le "pain le plus noir" où le superlatif revitalise la noirceur du pain noir. C'est que le vilain propriétaire, en "homme de loisir", dispose des gens et des biens à sa convenance. Mais l'exploiteur et l'exploité (comme on dirait dans un langage actuel) sont mêmement aliénés par la valeur convertible de la nature, l'argent qu'ils en tirent, et ne savent pas l'apprécier pour elle-même. L'artiste, lui, n'est pas esclave de cette convertibilité et ressent les beautés de la nature pour elles-mêmes. Mais le constat qu'il fait de l'aliénation des autres l'interpelle (toujours en langage moderne) et il voudrait croire que le laboureur possède un embryon d'esthète, que tout ouvrier, artisan, paysan, peut développer une conscience réflexive, à condition que d'abord quelqu'un parle pour lui (George Sand par exemple) puis que l'éducation l'aide à devenir complet : bras, esprit, coeur.
Ces premiers paragraphes, présentés comme rêverie de qui marche dans la campagne, sont suivis de la description d'un champ qui n'a plus rien du "lugubre" holbeinien, où oeuvrent un vieux laboureur tranquille et un jeune athlète défricheur, qui avance durement en arrachant les souches et dont le chant aux boeufs laisse soupçonner l'artiste. Ça n'a peut-être pas l'air de casser des briques mais c'est une profession de foi socialiste, sans que Sand sache que Marx était en train d'écrire son fameux Manifeste, assortie d'une affirmation de l'existence terrestre du paradis, à consommer de suite, semble dire Sand ce que l'Église ne peut accepter s'il n'est plus nécessaire de souffrir sur Terre et d'attendre l'Au-delà.
Voilà de quoi reprendre ce livre sur de bonnes bases, qui n'ont rien d'obsolète !

Des puces de livres avaient lieu dans le hall de l'Institut.
Pour épargner mes étagères, je n'en pris que trois : le Maldoror, hier et aujourd'hui, actes du colloque des 4-6 octobre 2002 à Tokyo (Du Lérot) où j'étais auditeur assidu ; le Chaque fois unique, la fin du monde de Jacques Derrida (Galilée, 2003), "livre d'adieu" (p. 11) qui rassemble la liste maintenant close des épitaphes qu'il a prononcées ; enfin Les Asiates, de Jean Hougron (1955, réédition Livre de poche, 1969). Comparer cette écriture quelque peu idéologique d'il y a 50 ans à celles d'aujourd'hui, par exemple en allant lire et écouter les boursiers du CNL, m'aidera peut-être, un autre jour, à entrevoir la fabrique idéologique contemporaine...

Entre le déjeuner de sandiennes et sandiens qui allaient et venaient dans la Brasserie de l'Institut, le premier concert autour de Sand proposé par l'AFJAM et la projection de la Note bleue (1990) de Zulawski, une bonne partie de l'après-midi se passa en multiples rendez-vous impromtus au café et dans le jardin, prétextes à photographies, à présentations et à discussions en tous genres. Sans doute de ces moments que je préfère dans l'existence (avec la randonnée, le ping-pong, la lecture et quelques autres).
La triplette de sandiennes réunit ici Haruko Nishio, la principale organisatrice du colloque, Mme Mochida à gauche, et Mme Takaoka à droite, deux éminentes traductrices et chercheuses, prises dans le vif d'un étonnement, une histoire de facture ou de réservation de restaurant, je n'ai pas tout suivi, parfois ça allait trop vite pour moi..
D'intéressants regards croisés suivirent le film. Anne-Marie Baron fit d'abord une présentation éclairée du travail dérangeant de Zulawski, convenant d'excès hystériques et les justifiant par une vision d'auteur qui décale d'un décalage qui, peut-être, quelque part, restitue plus de vérité que le respect de la vérité... Par ailleurs, l'attrait des metteurs en scène pour la vie de Sand plutôt que pour ses oeuvres serait dû, selon Mme Baron, au fait que la vie d'Aurore Dupin aurait été plus brillamment romanesque que ses romans eux-mêmes, ce que nous lui accordons plus aisément. Nicole Savy lui succèda pour un voyage en images qu'elle commenta en historienne de la littérature et des arts (notamment avec l'improbable rencontre de la génération romantique, la célèbre photo de Nadar, le beau tableau coupé de Delacroix, de nombreux clichés que je n'avais jamais vu, et finissant sur un tableau de dendrite, technique de tâches de peinture écrasée que Sand rectifiait de sa main).

Le dîner-buffet fut épique... Mais il vaut mieux que je demande des autorisations signées avant de le raconter jamais !


Dimanche 17 octobre 2004. Reliefs à suspense...

Bon, là, il est déjà minuit et je me lève à 5h30 pour retourner à l'aéroport, donc j'écrirai plus tard ce qui s'est passé aujourd'hui...
Suspense... Épique, vous verrez !

On saura juste comment tout cela finit !
reliefs...

Le lendemain...
N'est pas le jour même.
Ce que je prends souvent sur le vif, le soir même, ne peut plus être saisi après avoir dormi, digéré. Déjà les événements se tassent et la vision devient globale, synthétique.

Ce fut une belle journée d'étude multiforme pour qui l'aurait suivie entière.
Ouverture concertante, où j'étais, de 13h à 14h, pour quelques pièces de musique de chambre de Liszt et de Chopin on imagine Aurore regardant par dessus l'épaule du compositeur le morceau s'écrire... En entrée, Les Enfants du siècle, film réputé platement narratif, furent boudés par la plupart des colloquants, mais pas par le public de l'Institut qui aime bien Juliette Binoche, par exemple ! Pour ma part, je me suis éclipsé car je devais déposer des chemises chez le teinturier  les coulisses d'une vie perso...  et manger un morceau. Christine, Thomas et Kyoko me rejoignirent au Bretagne pour une crêpe dessert quand j'eus fini ma complète artichaut... L'occasion d'un courant d'air dans l'esprit ensablé.

Revenu à l'Institut, c'était l'heure où les traducteurs viennent voir ce que les conférenciers ont à dire, prises de notes, références, noms propres. Vaut mieux pas s'en mêler. Puis, plat de résistance, le débat sur Sand dans l'actualité, et de la pertinence de la lire aujourd'hui, avec Françoise Guyon, Bruno Viard, Nicole Savy, Haruko Nishio, Kyoko Watanabe (et Mme Mochida qui ne put rester avec nous).
Et ça tient la route ! En considérant la quantité et la diversité des oeuvres de Sand plutôt qu'en se limitant aux clichés biographiques. En étudiant en détail la qualité des ouvrages, la souplesse de la langue et l'originalité des trames narratives, au lieu de s'en tenir à une lecture ruralisante des seuls Mare au Diable et Petite Fadette. En replaçant politiquement au centre les questions, épineuses comme les oursins, de l'identité sexuelle et sociale, posées dans la plupart des romans de Sand, et qui se posent à nous avec la même acuité, n'est-ce pas... Bref, en considérant cett