Dimanche 1er janvier
2006. De vielles lunes qu'il vaudrait mieux crever.
Qu'il est lentl'an qui commence son blanc matin sans soleil et sans coq juste dans le lointain un chien s'ébroue Nos silences l'absence d'un père affleure le geste sans l'user plaie sans dire juste dans les agapes un amer en écho Sortie rituelle, histoire d'aller quelque part, jusqu'à l'Hôtel impérial, à Hibiya — mais en métro, l'absence de soleil rendant monotone la ballade. Sur plusieurs étages, les boutiques de luxe ou de semi-luxe sont ouvertes. Les fukubukuro (sacs-surprises) font la devanture, à tous les prix. Occasion d'un collier de perles baroques pour T., bon augure. Nous regardions à la télévision une émission sur les engimono (縁起物, porte-bonheur) dans diverses provinces. Les rites ont au Japon une présence naturelle ; ils ne nécessitent même pas la croyance. Ils sont plutôt comme des petits gestes d'affection entre proches, voire entre inconnus. Leur danger, cependant, est de laisser croire à leur suffisance pour vivre en société, laisser croire à la fatalité, et qu'il n'y a pas d'action politique requise de chacun, ni de conscience critique. Hosoki Kazuko, vieille peau ignare et réactionnaire que les chaînes de télé s'arrachent depuis des mois, incarne cette tendance techno-réactionnaire : elle dit la bonne aventure, sort des quatre-vérités à qui veut en entendre, féraille contre les nouvelles tendances, les femmes qui se veulent libres, etc. Elle distille surtout une obéissance à de vieilles lunes qu'il vaudrait mieux crever. Elle accompagne le droitisme nationaliste d'un Ishihara, maire gouverneur de Tokyo qui semble mettre lui aussi tout le monde dans sa poche. Ce n'est pas qu'il manque de gens pour mépriser ces personnes. C'est que même ceux qui les méprisent les respectent tout de même. Allez comprendre ! J'y reviendrai. À suivre... |
| Lundi 2 janvier 2006.
Je ne fais pas les mêmes vœux à la ville et
au monde. « Il faut pourtant encore l'imaginer dégainant ses 'culés pour taxer tout ce qui bouge et ne bouge pas. D'ailleurs, il fouille l'appartement, lit la carte postale d'un certain Hoqwartselo, de passage à New York, qui embrasse Hélène et revient le 26, allume l'ordinateur, tape http://idolplanets.kitone.com/ sur Internet qui le conduit directement à l'adresse d'un site d'idoles japonaises, copie et colle quelques photos de jeunes femmes en bikini qu'il compose en mosaïque sur l'écran trop petit, cliquant sur Miyuki Fujimori ou sur Yuko Aoki pour la faire revenir en entier, se branlant tout en même temps difficilement, à mesure fermant l'une après l'autre les fenêtres pour ne conserver que Reiko Kato, en slip de bain vert, à gauche, et Reiko Kato, en maillot orange, à droite, dont la beauté simple, lointaine, céleste, familière, les poses moins provocantes que celles d'Eiko Koike, d'Otoha, de Yuri Kishi (bien qu'attachée), ou encore celles de Harumi Nemoto ou de Noriko Hamada, ne sabordent pas d'emblée l'espoir d'une rencontre.» (Alain Sevestre, Revolver, p. 95) Lisant ces lignes, je ne pouvais pas ne pas les citer. Le JLR était fait pour elles (les lignes) ! D'abord parce que c'est la première fois que je trouve ainsi inséré dans un roman français chez Gallimard une adresse web pour des pages érotiques japonaises — que l'adresse soit valide ou non (elle ne l'est pas, ou plus), il y a un effet de réseau. Bravo pour cela ! Mais surtout pour avoir le plaisir de créer moi-même des liens, donnant ainsi au texte une dimension littéréticulaire (passant de l'effet à l'état), avec les couleurs en gras comme chez Phil... C'est par ailleurs une épreuve de vérité pour le texte, car on peut en vérifier les assertions sur photo, voire douter du nom copié, comme dans le cas de Yuri Kishi... Ou être surpris, comme dans le cas de Noriko Hamada pour qui le premier lien photo est une affiche contre les essais nucléaires, en français, sur un site qui en contient des dizaines d'autres, ce qui nous renvoie aux débuts de la Chiraquie. Aux grognons lecteurs ou aux grognones lectrices qui n'apprécieraient pas la performance littéréticulaire du jour, je sussurerai que pour ma part, du sexe ou de la guerre, je sais ce qui est condamnable... Nous sommes dans les effets. Toute la littérature y est. Et dans des effets personnels avant tout, que l'on suppute reproductibles et partageables, ce que rien ne prouve. C'est l'aporie de la critique littéraire, même universitairement scientifique (rires). Avançant aussi dans Trois Jours chez ma mère, la fluidité weyergansienne assouplit quelque peu mon jugement temporaire. Je me suis rappelé que j'avais eu la même difficulté dans les premiers chapitres D'Amour de Danielle Sallenave (avant de m'y faire tout en sachant que ce n'est pas de la littérature comme je l'aime). Je m'en étais souvenu la semaine dernière mais n'avais pas osé l'écrire avant d'avoir suffisamment avancé pour savoir si cela servirait à quelque chose. Et la réponse est oui. Il faut donc admettre qu'il y a un genre monologue relâché, qui peut ainsi se fixer des objectifs de biographie discontinue et digressive (il pourrait s'en fixer d'autres), et dont la principale caractéristique est de vouloir forcer la connivence du lecteur par un ton familier et par l'obligation de suivre le relâché sans y chercher d'ordre logique (il n'est pas caché, il n'y en a pas). Il ne s'agira pas alors d'un effet de réel, ni d'un effet de dramatisation, ni d'un effet de langage, mais d'un effet de familiarité (ton badin, bons mots faciles, sujets familiaux, mises en perspectives des vies des uns et des autres, commisération, aveux, etc.). Cependant tout cela n'empêche pas que l'auteur veuille aller quelque part (et que son travail d'écriture de plusieurs années ait été précisément de créer ce genre, ce ton, ces sujets et objectifs à courte vue) — c'est-à-dire nous mener quelque part où nous n'imaginions pas aller, accompagnés de ce rideau de fumée opaque et empathique. Il y a là bien des choses qui me déplaisent, à commencer par la familiarité, ou qu'on me somme de m'apitoyer, ou de sourire à grand clins d'yeux appuyés, mais je suis piqué au vif de savoir où cela mènera. Et si ce n'est nulle part, ou nulle part d'intéressant, je le ferai savoir bruyamment... Aujourd'hui, pluie fine et froide. Je ne mets pas le nez dehors. De son côté, T. a une ou deux courses à faire. Je prépare ma page de vœux et commence les envois de courriers, toujours individuels et renvoyant à la même page de vœux dont je ne donne pas l'adresse ici. Car je ne fais pas les mêmes vœux à la ville et au monde, moi. (Et je dis cela, hi hi !, le jour du centenaire de l'ouverture des tabernacles, inventaire afférent à la loi de 1905 dite de séparation des Églises et de l'État...) Distinguant de la sorte mes proches à qui je courrielle (presqu'à reculons, tant l'exercice prend de temps — et je ne suis pas le seul à qui ça pèse) de celles et ceux qui ne me connaissent que dans la sphère publique, notamment par les billets du JLR. Demain, je sortirai. |
| Mardi 3 janvier 2006.
Berlik berlok ! Un peu de temps en temps, je numérise des disques que j'aime bien pour en faire une musithèque transportable. La loi en préparation (malgré les revers comiques qu'essuie Donnedieu de Vabres) ne laisse pas de m'inquiéter, elle va bien dans le sens du tout payant, même l'air et le paysage. Le pire, c'est que des fabricants l'ont déjà devancée, de façon particulièrement basse, odieuse et ridicule à la fois — cela m'est arrivé en mettant dans le lecteur le cédé de MC Solaar, que j'écouterai donc moins, par conséquent — ce dont le fabricant et le vendeur se contrefoutent puisque je l'ai payé — mais l'artiste, lui, s'en fout-il ? — là est le bât. La véritable avancée humaine que constitue chaque nouvelle personne qui aime Cléo de 5 à 7 est ainsi perdue par l'avidité potentielle des exploitants de son support... Le fait même de vouloir donner sa musique et ses recheches à écouter, comme le fait brillamment LL de Mars sur Jamendo aujourd'hui — et c'est envoutant, à écouter toutes affaires cessantes — deviendrait impossible alors même que producteurs et distributeurs pourraient ne pas vouloir le commercialiser ! Mais tout n'est pas perdu pour le bénévol@t littéraire : on lit, on fait lire et écouter, et pas qu'à la radio. Des collectifs comme LibriVox (si quelqu'un en connaît d'autres) ont tout l'avenir (du passé = du domaine public) devant eux. J'ai écouté tout à l'heure le premier chapitre de Notes from the Underground (Dostoïevski, 1964) et... c'est intéressant mais... je préfèrerais l'accent anglais et un peu moins rapide... Peu importe, c'est tout de même une belle entreprise et je podcasterais des trucs comme ça si je faisais de longs voyages en voiture, par exemple, comme JCB. Avant ça, éh bien, pas grand chose, ma foi ! — ou beaucoup, selon le critère. Soleil matinal et puis patatras... C'est encore une journée de repos réorganisateur : les derniers courriels de vœux à envoyer, la préparation des cours sur Le Colonel Chabert, le déjeuner avec T. au Jonathan (une chaîne de family restaurants) de Kagurazaka, juste à côté de chez Étienne, parce que notre Hong-Kong Shokudo est encore fermé, quelques courses pour faire ce soir des spaghettis à ma façon pendant que T. se réapproprie le territoire mental de ses recherches dixseptiémistes (la voici enfin solidement sur les rails dont maintes choses l'avaient maintes fois fait sortir depuis plus d'un an...). Force naïve du réseau. Soit un extrait du Colonel Chabert : « Il comporte une chose à voir à différents prix, suivant les différentes places où l'on veut se mettre... — Et berlik berlok, dit Simonnin. — Prends garde que je ne te gifle, toi ! dit Godeschal. Les clercs haussèrent les épaules.» (Honoré de Balzac, Le Colonel Chabert [1835], Gallimard, folio classique 3298, p. 55) Une note de bas de page de Patrick Berthier indique pour « berlik berlok » (aucun rapport avec Berlol, non non) : « Sic. Pure invention verbale de Balzac, semble-t-il.» Or aujourd'hui (après 150 ans d'études balzaciennes), un simple googlage permet de savoir qu'il s'agit d'une expression ancienne mais qui a dû être courante en Wallonie (chercher berlik ici et là, et encore ici et là). Et je ne vais pas en faire un article pour l'Année balzacienne... Pour le sens, j'hésite entre comme ci comme ça, ou de ci de là, ou de bric et de broc (le TLF précise qu'on trouve de brique et de broque chez... Balzac), ou encore, plus plausible dans le contexte moqueur du dialogue balzacien, et patati et patata, c'est-à-dire cause toujours tu m'intéresses, d'où la menace de gifle, on comprend mieux. Ça m'a rappelé que Guylène disait et palali et palala, je ne l'avais jamais entendu sous cette forme-là auparavant. C'était du temps où qu'on était bien jeunes, qu'on savait pas ce qu'on allait faire dans la vie, qu'elle habitait une chambre de bonne rue du Chevaleret, ambiance Tardi, et qu'aucune grande bibliothèque n'était annoncée en face de ses fenêtres... |
| Mercredi 4 janvier 2006.
Tonitruer des apocalypses. Année Mozart, année Cézanne, année Beckett, année de la Colonne Vendôme et du système métrique... À votre bon cœur ! Et au revoir, 2005... Nous nous levons après 8h30 depuis quelques jours, prenons le petit déjeuner en admirant aux infos télévisées nippones les queues féminines aux abords des grands magasins ; certaines formées depuis le 31 décembre et occasionnant des bivouacs de carton — comme des clochardes — dans le seul but de s'arracher les fukubukuro dès l'ouverture des portes le 2 janvier. Et rebelotte le 3. Notamment au Printemps Ginza et au Seibu d'Ikebukuro. En même temps — autres sons de cloches — je regarde le 20 Heures de France 2, les vœux de Chirac, le toit effondré d'une patinoire en Allemagne, la guerre du gaz, le péage de Stockholm, etc. Un autre monde. Et moi, où suis-je ? (Sur quelle étoile suis-je né ? j'en suis encore à me le demander...) Sur le site de la chaîne France 5 (qui a une page rassemblant ses vidéos), émission hebdomadaire Le Journal du blog, à voir en vidéo, et le blog de l'animatrice Aline Afanoukoe. On dirait que la blogosphère contamine la médiasphère conventionnelle... Visionnement du dernier Arrêt sur image. La vidéo est disponible sur le site, soit 78 minutes d'analyse des images d'Outreau. Quand la télévision fait du très très bon boulot (je connaissais l'émission mais n'étant pas en France, ne l'ai pas vue depuis longtemps...). L'étude des commentaires faits par les journalistes en 2001 et 2002, passant de l'indicatif au conditionnel, n'allant pas visiter une ferme ni rechercher un sex-shop, s'emballant, se rétractant, mais ne s'excusant jamais (sauf durant cette émission, justement), tout cela est très pédagogique. Pour finir l'émission, la chronique critique, elle-même animée par... Chloé Delaume, qui duplique aussi son blog dans le site de France 5 (l'émission, quant à elle, ayant un forum) — commentaires inexplicablement fermés... hum, hum... On sort pour déjeuner — aucune envie de rester dehors — et tester un nouveau restaurant de curry à la japonaise (pas trop piquant), presqu'en face de Bisha Monten, le grand temple de Kagurazaka. T. est un peu déçue, trouve cela monotone et un peu farineux, le curry. Mais c'est peut-être un jeu de mot sur le nom du restaurant, Konaya (古奈屋), sachant que 粉 (kona) veut dire farine... Puis je replonge dans la Restauration, pas la même, celle de la France de 1815, quand Chabert essayait de ne pas mourir une seconde fois... Parfois, je me sens comme Vercors dans les années 30, pressentant l'horreur à venir — que les autres ne voient pas ou ne veulent pas voir (Cf. La Bataille du silence, chez Minuit). En même temps, je déteste la posture cassandresque de tonitruer des apocalypses que personne n'écoute (aujourd'hui façon Virilio). Mais ni Vercors, ni Cassandre n'avaient de blog. Virilio, je ne sais pas. Alors, j'écris sans cri dans mon coin ce qui suit, et on peut en discuter. Des fois, on aurait besoin d'un bon prophète, hein, Michel ! Dans la série Si vous n'y voyez pas un Hitler c'est que vous avez de la m... dans les yeux, voici le projet de loi Sarkozy présenté ce matin par Libération : « On l'appellera Nadia, algérienne, la trentaine, en France depuis neuf ans et dix mois. Arrivée légalement ici pour se marier, elle s'est vu retirer sa carte de séjour après avoir quitté son conjoint qui la battait. Depuis, elle est sans papiers. Jusqu'ici, la législation française prévoyait la délivrance d'une carte de séjour d'un an pour les étrangers résidant en France depuis plus de dix ans. Pour Nadia, le compte à rebours est donc sur le point de s'achever. D'ici à deux mois, elle devrait en bénéficier. De justesse. Car le projet de réforme gouvernemental du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, encore appelé projet de loi de Nicolas Sarkozy sur l'immigration, prévoit la suppression de cette disposition. Une version de ce texte encore en cours d'élaboration a été rendue publique hier par huit associations. Et, le 12, le ministre de l'Intérieur devrait en révéler quelques éléments lors de ses voeux à la presse. Abrogée également, la disposition prévoyant la délivrance d'une carte de séjour «à l'étranger résidant en France dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale». Supprimée encore la carte de résident de dix ans jusque-là délivrée de plein droit aux étrangers mariés depuis au moins deux ans avec un ressortissant de nationalité française, ou aux étrangers en situation régulière depuis plus de dix ans. Et ce qui n'est pas abrogé est durci. Les conditions du regroupement familial sont ainsi relevées que ce soit en matière de ressources ou de logement.Sur France Culture, la nouvelle émission Temps de mémoire tient ses promesses car il ne s'agit pas que de rediffuser mais aussi de recadrer en expliquant le contexte. Et ça le fait plutôt bien, je trouve. Dernière minute : Radio France se met à diffuser du flux podcastable. Sentir qu'c'est pas tout noir, qu'c'est pas tout blanc... (C'était de qui, ça, donc ?...) |
Jeudi 5 janvier 2006. Gros
vendeurs en tête de gondole.
À Suzanne Jamet, Sereine
Berlottier et Philippe Vasset.Alors que j'allais voir le prix de l'intégrale du Ring (par Pierre Boulez et Patrice Chéreau en 8 dévédés — 84,16 €) recommandée hier soir par Jeanne-Martine Vacher dans le second Décibel sur Richard Wagner avec Bruno Lussato, il y avait un petit message en rouge dans ma page Amazon pour m'informer que Bandes alternées, le nouveau livre de Philippe Vasset, n'était plus disponible — alors qu'il était à paraître le 4 janvier quand je l'ai sélectionné en décembre. Je google alors [Vasset "bandes alternées] et trouve qu'il était invité à La Suite dans les idées du 28 décembre — et Sylvain Bourmeau dit bien, car on peut encore l'écouter, qu'il a effectivement eu, lu le livre... — avec Nathalie Heinich, une des seules pages que je n'avais pas ouvertes la semaine dernière ! Il ne faut donc rien laisser passer... L'essentiel est sauf. Ça va s'arranger, patientons. D'ailleurs l'émission est excellente, je l'ai enregistrée.. Sur le site de Fayard, quand on cherche les nouveautés, on trouve la page qui donne les livres à paraître jusqu'au 5 janvier, et Vasset n'est pas dedans. Tiens, tiens... Descendant dans la page d'à côté, il y a un menu Janvier 2006 / Littérature française dans lequel se trouve quand même Vasset — Tiens !, il y a aussi Sereine Berlottier... (Et ce lien qui ne tient pas, qui repasse à 2005 à chaque coup, que l'on peut bloquer si l'on clique très vite sur le bouton stop — pour les amateurs de jeux vidéos...) Ça dit (sans italiques aux titres, sauf le premier) : « Philippe VASSET, Bandes alternées, roman Attachée de presse : Suzanne Jamet Philippe Vasset, 31 ans, est rédacteur en chef d’Africa Energy Intelligence, publication spécialisée dans le renseignement industriel et politique. Il a été lauréat du Prix du Jeune écrivain 1993, organisé par le journal Le Monde et le ministère de la Culture. Il est l’auteur chez Fayard de Exemplaire de démonstration (2003) et Carte Muette (2004). De jeunes adultes consacrent leur temps libre à faire de leur quotidien une œuvre d’art. Chez eux, tout est prétexte à sculptures en pâte à sel, diaporamas sophistiqués et pièces de théâtre amateur. Des références communes, en particulier le rejet de l’Industrie culturelle, tel est le ciment d’une communauté soudée et inventive. Un marginal, voisin voyeur et solitaire, le narrateur du roman, les observe sombrer peu à peu dans l’enfermement. Ce qui n’est au départ qu’un moyen artisanal et sympathique de s’approprier la réalité qui les entoure tourne bientôt au langage unique, à l’obsession communautaire. L’autarcie vire à l’autisme, la création dérive en sécession. Ils finissent par déserter leurs maisons-ateliers pour envahir la cité et s’y engloutir, perdus à jamais dans un monde qui leur est désormais étranger. À travers cette histoire dérangeante, Philippe Vasset s’interroge sur la création et l’enfermement, sur les résistances possibles à l’industrie du divertissement. Ce roman incisif et cruel, dont l’atmosphère évoque le Huysmans d’À Rebours, met autant en cause le milieu artistique alternatif que les productions culturelles standardisées.» À la place de Suzanne Jamet ou de Philippe Vasset, j'aurais fait mettre le premier paragraphe en dernier. Le sens du premier paragraphe en premier, c'est que des éléments sociétaux font autorité (rédacteur en chef, lauréat) et tentent de faire passer l'individu en force, comme caution ou faire-valoir pour son livre. Moi, ce genre de message, ça me fait gerber. Et si je ne connaissais pas déjà les deux premiers livres de Philippe Vasset, je n'irais pas plus loin. Le sens du premier paragraphe en dernier, c'est que la description du contenu du livre (qui serait alors en premier) peut instantanément marquer l'esprit, du fait que le sujet est très intéressant, le transir même, tellement c'est fort. Et puis qui c'est, l'auteur ?, ah oui, c'est intéressant, ça ajoute, ça renchérit, mais de toute façon, je le veux, ce livre, qui qu'en soit l'auteur. Voilà comment ça devrait se passer. Je vois qu'il en va de même avec tous les auteurs de la page, et peut-être tous ceux de chez Fayard — site dont j'avais d'ailleurs failli rater l'entrée car la première page, que j'allais fermer, la page d'accueil, ne contient que Houellebecq, sous le nom de l'éditeur en gros (en fait, c'est là qu'il faut cliquer). Cette réclame qui trompe est d'ailleurs tout à fait insultante pour les autres auteurs, je ne sais pas ce qu'en pensent Suzanne Jamet, Sereine Berlottier et Philippe Vasset, puisque, moi, ce sont eux qui m'intéressent, c'est à eux que je demande ce qu'ils en pensent. Qu'est-ce que vous en pensez, vous, d'une page d'accueil qui ne cite qu'un auteur ?, qui plus est morbide, l'auteur ?, avec sur les côtés Joyeux Noël et Bonne Année 2006 et deux fois la même petite branche de houx, inversée et mal pixélisée — on dirait de l'humour noir, mais il faudrait alors que le concepteur de la page ait lu la Possibilité d'une île — que je n'ai pas encore réussi à finir tellement c'est ennuyeux... Mais peut-être qu'il en va maintenant de même chez la plupart des grands éditeurs, comme on dit. On pourrait dire gros, d'ailleurs, ce serait plus juste. À savoir que l'identité des auteurs, leur visibilité sociale, est plus importante que les livres qu'ils écrivent. Avec des textes de présentation qui ont l'outrecuidance d'inclure un jugement laudateur, argument de vente prémâché pour presse fainéante, paragraphes que l'on sait bientôt clonés tels quels sur des dizaines de sites de pseudo-lectures avec liens cliquables pour rapporter 1 centime. Que la mondanité — auctoriale ou éditoriale — soumette la littérarité, c'était ce que l'on pouvait craindre dans les conversations bien arrosées, entre amis, collègues, partisans, etc., c'était ce qu'il fallait accepter dans les choix critiques de certains journaux, Le Figaro et L'Humanité ne sélectionnant pas les mêmes ouvrages, et selon des critères rarement littéraires, c'était encore ce que l'on devait supporter chez certains distributeurs, les commerçants voulant des gros vendeurs en tête de gondole, mais on n'imaginait pas que les éditeurs eux-mêmes prendraient les devants, transformeraient eux-mêmes les livres, les merveilleux livres, en boîtes de soupe instantanée, en supports de marques. C'est peut-être pour ça que des artistes sont « perdus à jamais dans un monde qui leur est désormais étranger »... Je suis quand même sorti, dans le froid, avec Chabert et crayon à portée de main pour le trajet en métro. Pour aller chez le coiffeur, « itsumo yori sukoshi mijikaku onegaishimasu...» (un peu plus court que d'habitude, s'il vous plaît). On regardait un match de foot en même temps, ça a duré trente minutes chrono. Bikun, ça doit te rappeler quelque chose ? Comme je suis bon client depuis quatre ou cinq ans, le coiffeur m'offre une belle brosse. Puis à Ikebukuro, traversée de Tobu et Seibu, où il n'y a pas trop de monde, des kilomètres de rayons à la recherche d'une galette des rois, que je prends finalement chez Lenôtre — chez les autres on dirait des miniatures. Elle était à 2100 yens ; je me demande si je ne m'étais pas trompé en 2004... |
Vendredi 6 janvier 2006.
Faire bref. Froid.
Photo d'hier : ne pas
croire que je suis allé chez le dentiste, surtout
avec ce matériel antédiluvien. Il s'agit d'une
miniature — le mot était dans le billet d'hier — de cabinet
dentaire, en vitrine dans un couloir quand nous avons fait les magasins
de l'Hôtel impérial, le 1er janvier. C'est donc une
macro-photographie.Je vais essayer ce genre de devinette visuelle, au cas où quelqu'un aurait envie de participer. Mais que personne ne se sente obligé. Faire bref. Froid. Jour de fève ; moi j'ai le ventre un peu lourd de la galette finie ce matin... Préparation du cours sur Chabert. Presque fini, minuit approche. C'est pour demain matin. La concordance d'Étienne Brunet est de nouveau accessible, j'y vérifie les emplois de Chinois... « Je suis en train de lire l’excellent livre de Robbe-Grillet, Préface à une vie d’écrivain : pour lui, les personnages sont faits du texte et des mots, à la différence des personnages balzaciens, qui existeraient indépendamment du livre et qui auraient un passé. Je m’inscris tout à fait dans cette voie. Je n’ai pas de naïveté sur l’existence des personnages indépendamment de leurs vêtements de mots et des phrases qui les constituent.» (Jean-Philippe Toussaint, interview dans L'Humanité du jour.) Cette Préface..., je l'ai en vingt-cinq épisodes France Culture. De la dynamite ! Sur les cédés véro(uil)lés, encore une anecdote qui t(ro)ue !... (Sauf si on aime Céline Dion.) |
| Samedi 7 janvier 2006. Je
vais me recoucher... Peu et mal dormi. Mauvaise digestion ou coup de froid, je ne sais. Matinée à l'Institut, cours sur Le Colonel Chabert. Treize à quatorze inscrits, peut-être changer de salle, la semaine prochaine... La polyphonie dans l'étude de Derville a toujours la même force. Hokaron collé au niveau de l'estomac, là où ça craint. Déjeuner minimal et en métro à Shibuya pour rendez-vous avec Hiroko, étudiante en arts multimédias et journaliste pour Kawaii Science (かわいいサイエンス presented by Mono), rencontrée à Nagoya le mois dernier en même temps qu'Éric Sadin. Elle m'enmène au café dans l'immeuble Picasso 347. On discute un bon moment malgré mon mal de tête. Retour et sieste pour finir ma nuit. Soupe légère préparée par T. qui s'inquiète pour moi. Je vais me recoucher... |
| Dimanche 8 janvier 2006.
Des boules à la fraise avant les huîtres frites. Un premier ping-pong à Shibuya, anthologique et quand même un peu triste. Anthologique parce que Manu, qui n'a pas joué depuis un bail, réussit in extremis à battre Katsunori qui en reste coi (Quoi..., moi ? Moi, je l'ai battu, Manu, mais pas Katsunori...). Un peu triste parce que la reine, Hisae, souffrante, n'est pas venue. On a profité du dernier jour de waribiki (30%) à la boutique pro, de l'autre côté de Shibuya, pour faire changer nos revêtements de raquettes. J'ai tout fait comme Katsunori et ça m'a coûté 4300 yens (la fois dernière, j'avais présomptueusement tapé dans le haut de gamme...). Après quoi on est allé déjeuner dans un Jonathan's parce qu'il n'y avait que ça dans le coin, et franchement, ce n'est pas ce qu'on a fait de mieux. Le service était long et décalé. Heureusement que j'ai demandé qu'on m'apporte le dessert à la fin, sinon j'aurais dû manger des boules à la fraise avant les huîtres frites... Les huîtres frites (かきフライ), c'était aussi pour tester mon organisme après les nausées de deux derniers jours. Soit ça me retournait l'estomac, soit ça ne me faisait rien — ce qui est le cas, à 11 heures du soir, c'est donc que le problème était ailleurs... Par exemple le nerf optique, suppose T. On a mesuré en effet que mon écran est environ à 70 cm de mes yeux alors que les caractères affichés sont souvent plus petits que sur un livre habituellement tenu à 30 ou 40 cm... Les yeux pourraient bien fatiguer d'accomoder, après ces longues journées d'hiver passées à lire (le Japon bat ses records de froid, depuis 1946, c'est-à-dire depuis que les données sont collectées). Bref, une visite chez l'ophtalmo s'impose. Me restent les oreilles... Mais comment traiter un mal dont les causes multiples ne permettent pas l'identification exacte ? « Comme pour toute la francophonie africaine, je dirais, ces pays récemment indépendants, d'une façon justifiée vont au plus pressé, mais d'une façon aussi un peu dommageable, ne prennent pas au sérieux, d'une part les programmes d'éducation, nationale, comme on dit, mais enfin, d'éducation, mais surtout aussi les questions culturelles. Alors les questions culturelles, chez nous en Algérie, malheureusement, il y a eu une période où ça a été une sorte d'affrontement entre l'arabe et le français. Donc, il faut réagir contre le monolinguisme. Mais je dois dire que le monolinguisme, cette tentation du monolinguisme, par exemple en Algérie, est une conséquence, mais une conséquence malheureuse de l'époque coloniale où c'est quand même la France qui a institué un monolinguisme du français et en excluant l'arabe de l'enseignement primaire, secondaire et supérieur. Donc les Algériens sont ceux qui ont le plus, à juste titre, une blessure à leur langue.» « [les questions sur l'histoire coloniale =] ça s'est posé entre 1962 et 1982. Et si, par la suite, il y a eu de la violence, c'est venu beaucoup plus d'une mauvaise arabisation que le fait qu'il y ait des arabisants en même temps [que les francisants]. Il fallait [il aurait fallu], aux même étudiants, donner un bon niveau d'arabe moderne, qu'ils récupèrent leur langue mais qu'ils soient de vrais bilingues... Vous voyez. Et ça nous l'avons payé par la violence des islamistes. Mais pourquoi ? Parce qu'ils ont pu avoir devant eux une génération de gens à qui on a donné à l'université un enseignement uniquement en arabe, et à la fin ils se sont sentis floués parce que ces diplômes avaient moins de valeur que les diplômes français, francophones, parce que le niveau de l'enseignement n'avait pas été dévalué quand c'était en français. On avait d'ailleurs, les deux premières décennies, en Algérie, les plus grands professeurs, même, je dirais, du monde qui venaient par amitié pour l'Algérie, dans toutes sortes de matières. Donc on a eu un côté vraiment de plurilinguisme... Mais on a considéré que puisqu'il fallait arabiser tout le monde massivement, il fallait les arabiser n'importe comment. C'est ça [, le problème] ! C'est pas l'arabe, parce que l'arabe a été quand même la langue de savants : la langue des chimistes, la langue des médecins, la langue des philosophes. Il fallait leur redonner leur fierté de cet arabe-là. Et ça, c'est un échec pour l'instant.» (deux extraits d'Assia Djebar dans ses Affinités électives du jeudi 5 janvier — la photo dont elle parle au début, c'est peut-être celle-ci, et c'est vrai qu'avec les cheveux courts, ça l'fait pas, en tout cas pas comme sur celle-là où elle est vraiment classe.) |
| Lundi 9 janvier 2006. Plus
trop ni autonomie ni coupant. Découvrant le dégonflisme contemporain — avec lequel je me trouve d'autant plus en accord que je n'ai pas de voiture —, je voudrais revendiquer ma position de précurseur. Il m'est arrivé une fois de dégonfler les pneus d'une voiture, c'était il y a fort longtemps et pour un motif qui n'était que secondairement politique. Ce n'était pas un 4×4 « rutilant de la brousse parisienne » ni tokyoïte mais un petit coupé deux places rouge, la prothèse avec laquelle un frimeur séduisait celle que je portais alors au pinacle. C'était les vacances, Pornic, où les porcs niquent, me disais-je, de dépit. Je pris le train, trouvai la maison louée par les parents, téléphonai sous je ne sais quel prétexte pour savoir où était la belle, m'y rendis, identifiai la voiture garée et vide de l'odieux et ne voulant risquer qu'ils repartissent pendant que je les cherchais sur la plage... Pfff... J'étais là, adossé à une balustrade, quand ils revinrent. Et je revendiquai mon acte, bien sûr. C'est la dernière image que je garde de moi dans cette scène. La suite, je l'ai totalement oubliée. Je sais seulement qu'il n'y eut pas de bagarre, malgré l'affront. Finaude, T. avait repéré pour moi un rasoir électrique Philips (seulement 50 mis en vente, ce jour exclusivement) à moitié prix dans les soldes de nouvel an de Mitsukoshi à Nihombashi, celui que j'ai n'ayant plus trop ni autonomie de batterie ni coupant dans les ciseaux. À 10h30, après le métro de la ligne Tozai qui me rappelle toujours ma période Waseda (1992-1996), nous déterrons donc en plein soleil au centre de Tokyo, traversant l'un des plus vieux ponts et arrivant à notre tour dans une de ces cohues des fukubukuro, certes moins struggle for shopping que ce qu'on a vu à la télé. Puis T. trouve des gants fourrés qui ne seront pas du luxe vu que les records de froid neigent. Marche dans le soleil jusqu'à Ginza. Au magasin-mère de Meidi-Ya (en fait Meiji-Ya, si on veut en comprendre l'origine), on prend des céréales et du jambon. On s'enquiert de l'ordre de mise en vente des confitures nouvelles car ce sont de loin les meilleures que nous connaissions. Les pots sont assez gros et leur tarif autour de 1300 yens n'est donc pas si extraordinaire. Ping-pong neuronal (1)
Je sais ce que tu penses Tu sais que je sais ce que tu penses Tu penses que je pense que tu sais que je sais ce que tu penses Je pense ce que tu sais Tu penses que je pense ce que tu sais Tu sais que je sais que tu penses que je pense ce que tu sais Oui, j'avance dans Weyergans. Pas trop mal mais rien de mieux. L'abyme digressif n'a pas que du bon. Oui, je sais, je n'ai pas parlé de Chabert, samedi. Ça sera pour un autre jour. Lui aussi, il a presque été congelé. « Il faudrait que je termine au moins un des livres que mes éditeurs attendent, celui sur la danse (où je parle de Socrate qui, dans le Banquet de Xénophon, veut apprendre à danser), un roman d'amour qui se passe sous le Second Empire, un texte sur Husserl et Descartes (qui deviendra sûrement autre chose), un recueil de tous les articles que j'ai publiés, un essai sur les quatuors de Beethoven (je dois beaucoup au livre de Joseph Kerman), Coucheries bien sûr et mon livre sur les volcans.» (François Weyergans, Trois Jours chez ma mère, p. 53) |
| Mardi 10 janvier 2006. Le
wagon est nu. Dans le JR vers la gare centrale de Tokyo, je passe d'un wagon à l'autre et débouche dans celui dont tous les sièges se relèvent aux heures de pointe, de sorte que le wagon est nu. D'origine, les trains ont été conçus avec des sièges (et d'autres moyens de transport avant les trains étaient conçus comme ça aussi...). Pour que des êtres humains s'y assoient, au minimum. Et quand il y a du monde, beaucoup restent debout, mais ceux qui sont assis sont la preuve et l'horizon, le recours en cas de besoin. Or, on reconnaît un wagon à bestiaux, ou un container, à ce qu'il n'est pas pourvu de sièges. Que l'on ait pu convevoir des wagons dont les sièges se rétractent, disparaissent, même pour des trajets courts (mais beaucoup y restent 60 ou 90 minutes chaque jour), revient à accepter (et à avoir sciemment conçu) une idée escamotable de l'être humain — par pragmatisme économique, dit-on. Et je pense que c'est différent du fait d'avoir des pousseurs en gants blancs. Or, je ressens que cet aspect pliable de la dignité humaine, petit pli fait chaque jour à la dignité de chacun des voyageurs entassés, qui devient faux pli permanent et invisible de l'identité de chacun, puis de la condition de tous, cet aspect pliable de la dignité humaine, donc, qui semble être dans l'air de notre temps, ne me paraît pas si éloigné de l'insulte permanente aux droits de l'homme et à la Convention de Genève que représentent les détentions à Guantanamo, et une bonne part de tout ce qui les entoure, où des droits reconnus sont pourtant escamotés (puisqu'il faut mettre les points sur les i, saquerlotte !). Or, disant cela, passerais-je si près d'une certaine comparaison heideggerienne entre chambres à gaz et agriculture mécanisée ? J'espère bien que non. La technique qui nous en imposerait n'est pas mon coupable. Mon coupable, c'est l'ambition et l'illusion humaines, et clairement condamnables, et hélas répandues à tous les étages de la société, de la valorisation aveugle, et libérale, et égoïste, du gain — au détriment, au mépris même de l'équilibre. Gain de temps, de place, et d'argent, bien sûr — tout le reste y est sacrifié, dévalorisé, dignité comprise. Bien sûr l'équilibre — humain avant tout — a aussi ses promoteurs, qui ne sont point dans les rappels des bons temps de ceci ou de cela, ni dans l'autoritarisme dont il faudrait faire preuve ici ou là — mais dans une intégration différente des techniques et des technologies dans la vie de chacun, basée avant tout sur le refus de la priorité du gain (non pas le refus du gain, souhaitable dans beaucoup de cas, mais le refus de la priorité du gain). Pleine forme pour formes pleines. Shinkansen avec trois paquets de copies à corriger. Dernier retour au fourneau pour qu'une fournée d'étudiants sortent bientôt du four de 1ère année, celui de la première cuisson du biscuit linguistique, avant peinture ou émail de 2e année... Après le four, la presse (et puis au lit)... « J'ai comme l'impression que Donnedieu s'est fait déborder par certains ultras de son ministère à l'heure de rédiger la première mouture de la loi. Et que maintenant, il est sincèrement prêt à équilibrer la balance et à entendre les arguments du camp d'en face, ne serait-ce que pour sauver sa peau.» C'est de Vincent des Interprétations diverses. J'ai du mal à y croire... mais bon, je prends date — et je ne suis pas le seul. |
| Mercredi 11 janvier
2006. Je fais serre — je sais faire. Matinal, dûment chargé, le nouveau rasoir HQ 8140 fait son office. Plus léger et silencieux que son prédécesseur, il ne m'empêche pas d'entendre Christine Ockrent animer France Europe Express, sur l'après Sharon (déjà !), que France Info saucissonne de flashs — je n'aurais pas le temps de le suivre intégralement, de toute façon, parce que deux cours m'attendent : un groupe d'étudiants impatients de savoir ce qu'ils doivent réviser pour l'examen, puis un groupe plus restreint, plus mûr, dont quelques membres vont présenter des exposés sur la Francophonie. Le soir. Les exposés étaient intéressants mais qu'est-ce qu'on a pu avoir froid dans cette salle ! J'espère sincèrement avoir l'an prochain une classe avec l'internet et dans un autre bâtiment. Je l'ai demandé au Père Noël d'ici... M'aura-t-il entendu ? Déjeuner de カレーうどん (des grosses pâtes dans une épaisse soupe au curry) pour me réchauffer. Ensuite, je fais serre — je sais faire — dans mon bureau, avec le climatiseur à fond et la bouilloire ouverte, pour travailler jusqu'à cinq heures et demi. — ça dégage les bronches et les virus tombent au sol où, négligemment, je les écrase en rangeant des papiers. Puis, direct au centre de sport pour un tiercé classique : vélo (option Sevestre), machines et bain (supplément sauna). « C'est un des plus beaux passages du livre, un des plus agréables à imaginer. Tout ce qui appartient au voyage est lié à ce départ, changement, aspiration, renouveau, découverte de la vérité (?), le soleil, la lumière, la mer sur la droite, étendue, claire, l'espoir qu'ils s'aiment, que Lucas comprenne. Les fenêtres sont ouvertes pratiquement sur tout le trajet. Une impression d'espace aussi. Hélène a conduit, puis Lucas. Une musique éthérée alterne avec une autre lourde, métallique mais connue, et l'impression de choc trash metal est consolée en impression de variété, de rebelle rentré dans le rang. Lucas gâche tout à un arrêt et ils se disputent à partir de cet arrêt. Ils marchent dans un grand champ de fleurs bleues, un autre, rose. Hélène s'étend. Le champ préfigure celui de la fin. C'est le même type de champ. Ici, peut-être un pylône de haute tension. Il fait trop beau. Les couleurs, saturées, virent à l'ultraviolet et même les couleurs chaudes prennent des teintes froides, bleues, vertes. Lucas boit, pisse. Il n'y a pas de vue avec la voiture, ce genre d'angle poseur où l'homme crâne adossé à un pneu avec ses problèmes d'homme, déhanchements fatidiques et gravité culte. Ils se reposent. Il y a de la couleur. Ce serait plutôt la photo de Gombrowicz en deux-chevaux avec sa femme. Sauf qu'il y a de la couleur, que Lucas est beaucoup plus jeune. C'est la photo sans le sourire de la femme.» (Alain Sevestre, Revolver, p. 113-114) Déjà dans L'Affectation, il y avait une remarque sur un détail avec le numéro (exact) de la page où il se trouvait. Ici, c'est la fiction qui s'ouvre pour accueillir la désinvolture d'une instance narrative. Ça parodie du discours critique en lui donnant l'élégance d'un script, ça ironise tout en faisant des plans de cinéma... Et puis, ça me change de l'hiver. Ping-pong neuronal (2)
Ils croyaient me connaître facilement parce qu'ils me croyaient Ils croiraient que je croyais qu'ils me connaissent Ils croyaient que je croirais facilement les connaître parce qu'ils croyaient me connaître C'était si facile d'y croire Ils n'apprendraient jamais |
| Jeudi 12 janvier 2006. L'outil
du virtuel renforce le concret de soi. Étrange écho, je pourrais copier mot pour mot le billet de l'an dernier car c'est réellement ce qui s'est passé, bien que nous soyons jeudi et non mercredi... Et malgré le froid qui n'était pas tel. Pour autant, cette répétition ne m'effraie pas. Je ne ferai pas non plus mine de la découvrir. L'écriture quotidienne repassant par les mêmes mois et numéros a pour conséquence que je peux regarder ma condition en face, celle de mortel, alors qu'avant, c'était virtuel, je pouvais me défiler. Ainsi c'est paradoxalement l'outil du virtuel qui renforce le concret de soi. On n'en finirait pas d'empiler les créations techniques qui rendent de plus en plus crue la lente catastrophe de chacun : la peinture et l'écriture qui ont permis d'avoir des traces de ceux qui vivaient avant nous, l'architecture et la sculpture qui laissaient des volumes palpables, la photographie et le cinéma pour se voir évoluer d'un âge à l'autre... Et la musique ! Y a-t-il plus de mélancolie pour autant ? Je ne le crois pas. Et même si la mélancolie se porte aujourd'hui jusque dans les musées, j'ai plutôt l'impression que cette connaissance aide à mieux faire face, à être stoïque et digne, et comique devant l'inexorable. Ce qui autrefois était tout barbouillé d'ignorance et enduit de religion est maintenant un évident os blanc. Ce qui tombait antan sur le rable est maintenant attendu dans les yeux. Il y en a un autre qui nous parle dans les yeux, et pour la première fois par la lucarne webique pour présenter ses vœux ! C'est notre Président de la République. Prosaïque et piteux pantin à la traîne de ses ministres survitaminés. Kawaii, diraient mes étudiantes... On traduirait en anglais par He's so cute — un mignon tout plein qui fait pitié... Pas mal de neurones ont posé des RTT, aujourd'hui (et une photo qui devrait faire plaisir à ma famille). J'espère qu'ils reprennent demain parce qu'il y a encore des trucs à penser. |
| Vendredi 13 janvier 2006. Ne
pas ouvrir... Occupé avec Chabert, pas le temps d'écrire autre chose. Si l'on est quand même arrivé là, si l'on a quand même ouvert le fil RSS qui portait ce titre (subodorant une feinte), on en sera pour ses frais. Mais bon, un tuyau : écouter les Vendredis de la philo de tout à l'heure avec Bayard, Marx et Ruffel, c'est ce que j'ai entendu de mieux à la radio depuis le début de l'année ! Ma journée, je la ferai demain... Le lendemain. Donc... Au lieu du journal de France 2, je petit-déjeune avec Arrêt sur Image qui fait le bilan des médias sur le tsunami de décembre 2004 à décembre 2005. Intéressantes remarques sur l'inadéquation entre le temps médiatique (rapide, d'une exigeance parfois inquisitoriale) et le temps logistique (urgence vite parée puis projets de longue haleine). Et toujours cette incroyable différence de ton entre TF1 (dramatisant, racolleur, premier degré, du terromédia) et France 2 (pince-sans-rire jusqu'à l'irrespect, du raillomédia).
Je fignole une enveloppe pour la France
(je n'en envoie presque plus) et j'arrange les timbres pour qu'ils
mettent en abyme la situation actuelle du courrier postal. Puis je
vais au sport pour le rituel triptyque de mise en forme (vélo,
fontes, bain). En trois minutes, je sue déjà, c'est
que ça marche bien...« La Spezia. À bout, Hélène descend de voiture devant l'arsenal, doit téléphoner, pénètre dans une cabine. Aussitôt Lucas se met au volant, mais ne s'en va pas, réflechit, revient à la place passagère. De son côté, Hélène, silencieuse au combiné, dos tourné, regarde avec effroi devant elle, n'importe quoi, un groupe de touristes qui franchit devant les soldats la porte de l'arsenal. Elle attend quelque chose. Elle raccroche, ne reprend aucune carte ni monnaie. Elle n'appelait personne. Elle se retourne, aperçoit Lucas à travers le pare-brise. Il ne s'est pas enfui. Elle sourit. Oui, elle a un portable comme il le lui fait remarquer, mais elle ne peut pas appeler de l'étranger.» (Alain Sevestre, Revolver, p. 120) Combien sont prêts pour l'épreuve de vérité ? Tout laisser dans les mains de l'Autre, qui peut s'enfuir... Et si ce n'était pas si loin que ça du drame du colonel Chabert !, me disais-je dans le shinkansen avant de piquer du nez. Car il avait tout réussi, l'enfant trouvé. Monté en grade par sa bravoure, marié à cette fille du pavé à qui il laisse tout, état et fortune, pour aller au taff napoléonien. Et elle, dès qu'il paraît mort et que le vent tourne, elle recommence avec un autre — sans hésiter. La confiance... Ce soir, je prépare l'explication de texte du long entretien Derville-Chabert, contenant cet étonnant passage du pas-tout-à-fait-mort à Eylau qui se remue dans le charnier — mot que Balzac ne connaît pas —, écarte les chairs et les membres des morts pour remonter à la surface, dans le noir, au travers de tout ce qui coule et de tout ce qui pue. Il ne doit pas y avoir beaucoup de narrations de ce type, dans la littérature, surtout avant les guerres mondiales du XXe siècle. Il se peut même que la force évocatrice de ce texte soit plus grande après 1945 qu'elle ne l'était dans les années 1830-40. Et le ton sans emphase, juste descriptif, que Balzac prête à Chabert, presque celui d'un Primo Levi, contraste étonnamment avec les fleurs de rhétorique qu'il sème lourdement dans le portrait rembranesque du balafré, quelques pages juste avant. C'est quoi, l'identité de Chabert ? C'est du dehors et du dedans. Du dedans amoché, à moitié congelé mais encore là pour dire son nom. Mais du dehors qui n'est plus d'accord, qui n'accepte pas ce corps étranger. Dans un monde de la Restauration (1818) où l'affairisme et l'industrie dictent déjà les nouvelles lois, celles qui valent encore aujourd'hui, celles du capital, le mot rente devient bien plus utile que le mot bravoure. |
| Samedi 14 janvier 2006. Cacophonie
des clercs sous la dictée. Cours Chabert, 14 inscrits, record pour ce créneau samedimatinal. En plus, il fait un temps de chien, 3 ou 4 degrés et la pluie qui menace. Si cet épisode, l'entrevue Derville-Chabert, se caractérise par le contraste entre le style contourné du narrateur et la prosodie factuelle de Chabert, je repense à la scène introductive, qui est encore d'une autre nature. Ou de plusieurs — et je n'avais pas le temps de m'y attarder la semaine dernière. Dans une vue narrative étriquée, on pourrait même se demander à quoi sert cette cacophonie des clercs sous la dictée tandis que Chabert traverse la cour pour monter. Or, non seulement cette scène est fort utile pour donner un aperçu d'un certain mode de vie professionnel de ce temps-là, miel de sociologues, voire d'anthropologues, mais de plus elle est d'une maestria discursive digne de l'arrivée en classe de Charbovari. Sans que le lecteur le sache encore (prolepse), le texte dicté est directement en rapport avec le futur cas Chabert, puisqu'il s'agit de l'ordonnance royale de 1814 relative à la restitution des biens confisqués aux nobles par la Révolution et l'Empire. Cette dictée pleine de zèle perlocutoire (plaire au Palais, gagner les causes) est trouée de commentaires insolents, révélateurs d'un avis sans doute partagé dans la maison — dans la profession — quant à la haute valeur politique du dix-huitième Louis, ce qui aidera à comprendre comment Derville pourra s'intéresser à Chabert alors qu'il est déjà overbooké : l'Ancien Régime rhabillé en vitesse ne faisait plus guère illusion en 1816-1818 (Balzac hésite visiblement sur la date de la scène). C'est en substance ce que le romancier veut dire aux lecteurs de 1832 ou 1835 (feuilleton puis livre), notamment à ceux qui y ont cru, vingt ans avant (et dont il était peut-être bien...). C'est un peu comme si on daubait aujourd'hui sur le premier gouvernement Mitterrand en relisant le programme commun de la gauche — pour lequel on aurait eu voté. Donc, au passage, s'il vous plaît, arrêtons avec cette histoire de Balzac vieillot et inutile, qui aurait été la cible des discours nouveaux-romanciers, ceux-ci ne visant en réalité pas directement Balzac mais des bien-vivants des années 1950 qui continuaient, avec l'onction académique, dans le balzacoïde pas fatigant et qui rapporte (et ça continue, puisque le bon peuple a besoin de romance). Ça faisait un moment que je la gardais dans ma manche, cette sortie-là... Est-ce l'effet des pancakes que T. a eu la gentillesse de confectionner ce matin, ou du poulet-frites du saint-Martin, le premier de l'année, pris en compagnie de Katsunori, tout juste remis du cours, et de Laurent, fraîchement revenu à Tokyo après des congés parisiens ? Je ne sais, mais il allait encore me falloir de l'énergie et du courage, avant d'un jour pouvoir m'asseoir dessus... En effet, la semaine dernière, comme ça, après des années à y penser sans trop le dire, T. et moi avons franchi une sorte de limite en allant de nous-mêmes demander des informations sur un canapé qui nous plaisait. Juste des informations... Puis T. a googlé tout ça à la maison et trouvé un lieu de soldes de Francebed, importateur de plusieurs marques européennes, précisément et seulement ce week-end. Et je m'étais engagé à y aller voir, au cas où ce serait moins cher... Sauf que là, quand on sort du Saint-Martin et que je dois aller seul à Asakusa, il tombe des seaux d'un liquide à 3 degrés qui donne plutôt envie d'aller se recoucher, ou lire des blogs...
Mission accomplie. Métro ligne
Oedo puis Asakusa. Magasin trouvé du premier coup, à
300 mètres du métro, malgré obstruction
visuelle du parapluie. Fiche d'inscription dûment remplie
en japonais. Survol des sofas
et canapés
(c'est quoi la différence ?), en slalomant entre
des familles nippones visiblement heureuses à l'idée
d'abandonner les stoïques futons — « L'habitude
de la peine physique l'avait doué de l'impassibilité
stoïque des vieux soldats de 1799 » (Balzac,
Le Cousin Pons, 1847, p. 110, cité dans
le TLF.) S'il y a des trucs en cuir d'épaisseur micrométrique à des prix défiant toute concurrence, la qualité reste chère (on s'en serait douté, rient sous cape mes détracteurs). Notamment, le même que celui vu la semaine dernière à Mitsukoshi, de marque Erpo, au même prix. Donc, mieux vaut passer par Mitsukoshi, ce que je téléphone à T. avant de prendre le chemin du retour. Zou... |
| Dimanche 15 janvier 2006. Les
pigeons déplumés, les foulards sales. Offrez-vous un nuage ! Le mien me plaît bien ? Il est vraiment génial, ce Jean Véronis ! (Et s'il arrive jusqu'ici, en remontant des flux, qu'il trouve mes remerciements et toute mon admiration.) Avec la poêle à fond épais, T. a remis ça, ce matin. Pancakes de dorure parfaite, gonflés à petit feu, que nous couvrons de beurre puis de sirop d'érable, celui qu'une de mes étudiantes m'a ramené d'un voyage au Québec. Ça ou la nouvelle raquette ? Quel est le plus apte à expliquer que j'aie pris une manche à Hisae, pour la première fois ? Par 14 à 12, alors que je me plaignais d'avoir un corps qui ne faisait pas ce que la tête lui demandait — smasher au lieu d'amortir, orienter la raquette 5° plus haut, me repositionner plus vite, etc. Évidemment, après ça, piquée au vif, elle s'est concentrée, a servi court pour frapper mes retours, est passée haut la main. Mais personne n'est dupe, la couronne vacille... Après le déjeuner avec Katsunori (que je n'ai pas pu battre), je retourne donc au magasin Mitsukoshi de Nihombashi pour le canapé de nos r&ec |