| Mercredi 1er
août 2007. Chacun contre chacun, mur contre mur. « — Braves gens ! s'écria Maurevel en élevant la voix et s'adressant aux chevau-légers, les huguenots veulent assassiner le roi et les catholiques ; il faut les prévenir : cette nuit nous allons les tuer tous pendant qu'ils sont endormis... et le roi vous accorde le pillage de leurs maisons ! Un cri de joie féroce partit de tous les rangs : — Vive le roi ! mort aux huguenots ! — Silence dans les rangs ! s'écria le capitaine d'une voix tonnante. Seul ici j'ai le droit de commander à ces cavaliers. Camarades, ce que dit ce misérable ne peut être vrai, et, le roi l'eût-il ordonné, jamais mes chevau-légers ne voudraient tuer des gens qui ne se défendent pas.» (Prosper Mérimée, Chronique du règne de Charles IX, p. 255, ou 270 du pdf) Outre que c'est un point crucial du livre (préparatifs de la Saint-Barthélemy), ce qui m'intéresse est ici l'emploi risqué du mot prévenir. En réfléchissant, on aperçoit tout de suite qu'il ne s'agit pas d'avertir les protestants qu'on va les tuer pendant leur sommeil. Le cas échéant, il y aurait peu de chances qu'ils dorment. Il ne s'agit pas non plus de devancer les protestants, en étant les premiers à assassiner le roi et les catholiques — ce qui serait tout de même le sens logique du verbe au XVIe siècle, Dictionnaire de l'Académie de 1694 en faisant foi. On le comprend donc, même si ce n'est plus le sens premier aujourd'hui, dans le sens d'empêcher : les protestants veulent assassiner le roi et nous devons les en empêcher. Ni les avertir, ni le faire à leur place. Or ce sens d'empêcher, s'il est latent dans les définitions antérieures (devancer par une action l'action d'un autre), apparaît précisément dans la 4e édition (1762) et reste stable dans les suivantes. Lecture de Mérimée, donc, correction de copies, déjeuner avec David au Downey. Re-correction de copies. Je quitte le bureau vers 17h30, vais à Motoyama en vélo pour prendre le métro. En face de la gare centrale, visite de Midland Square, la nouvelle fierté de Nagoya, avec sa tour de 46 étages. L'Auberge de L'Ill, restaurant chic et cher que Manu m'avait signalé, est au 42e, à réserver pour une grande occasion. Puis, mon grand rayon de soleil, dîner avec Sophie dans un restaurant chinois. Sans tiers, nous avons enfin l'occasion de bavarder de ce qui nous passionne tous deux, nous le savons depuis l'an dernier, la grammaire, son enseignement, la linguistique dans le cadre de la pédagogie des langues étrangères, les différences d'approches et les blocages constatés chez les enseignants natifs et chez les enseignants étrangers. Si le groupe de salarymen de la table d'à côté croyait nous faire fuir de leurs gros rires d'imbibés, ils en ont été pour leurs frais et s'en sont allés bien avant nous. Faut dire aussi qu'on avait bien commandé — et que c'était très bon. Marche digestive dans la tiédeur des rues lumineuses, jusqu'à Sakae. Rigolade du soir, après le bain, c'est Sollers brossant un savoureux portrait de Sarkozius. À la radio, les Français découvrent les futures franchises médicales : enfin un système équitable ! Yes ! Les malades vont payer pour les malades, eh eh ! Solidaires entre eux ! Les sains, qui n'ont rien à voir avec la maladie, n'ont pas à payer pour ça ! C'est d'ailleurs la même logique qui veut que les riches n'aient pas à payer pour ces salauds de pauvres. Ni les voyageurs pour ces enfoirés de planqués de fonctionnaires des transports. Briser les solidarités naturelles et citoyennes, ghettoïser chaque branche professionnelle, monter chacun contre chacun, mur contre mur, pour qu'il n'y ait plus de risque d'union sacrée contre le pouvoir (Cf. ce que disait Romain Goupil l'autre jour des vraies raisons pour lesquelles Sarkozy s'en est pris à 68). Étrange solidarité qui discrimine et communautarise. Or c'est précisément du concentré de sarkozysme. C'est exactement ce qu'il a dit qu'il ferait — il avait prévenu. S'il y a des gens qui ont voté Sarko, qui sont malades et qui s'en mordent les doigts, eh bien tant pis, ils n'ont que ce qu'ils méritent, ils n'ont pas daigné prévenir les changements annoncés. Franchise, un beau mot, dont on fait une belle saloperie, une servitude. Commentaires1. Le mercredi 1 août 2007 à 18:41, par Dabichan : Sur le sens du verbe "prévenir". 2. Le mercredi 1 août 2007 à 19:11, par patapon : Marrant, Sollers: « Kadhafi, bien fol est qui s’y fie... » Ma foi, je veux bien le croire et retiens la formule, mais je me demande (et pour le coup ça ne me fait plus rire du tout) ce qu’on est allé promettre à ce cinglé. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi la France tient à entretenir une coopération nucléaire avec des malades. Coopération nucléaire, d’accord, si on y tient tant que ça, mais avec le prince de Monaco (je suis certain qu’il en serait ravi), la Confédération Helvétique ou même le Vatican… 3. Le mercredi 1 août 2007 à 21:23, par brigetoun : pour
"prévenir" dans ce sens il me semble que le cas n'est pas isolé, même
si je ne trouve pas d'exemple (chercher dans Molière ?) 4. Le jeudi 2 août 2007 à 00:12, par patapon : Élémentaire, mon cher Watson ! 5. Le jeudi 2 août 2007 à 03:25, par Berlol : Oui, merci, je sais bien, tout ça. Mais dans l'exemple cité, les sens s'excluent catégoriquement, les contresens sont violents, c'est ça qui est intéressant ! |
| Jeudi 2 août 2007.
Pavé de l'aurore. Lever à 7 heures pour campagne militaire sur le front des copies. Je m'enferme au bureau, sans radio, sans musique, sans déjeuner, sans blogs ni courrier, un café toutes les heures et demie et les quatre paquets d'examens qui restaient y passent, suivis de la rédaction des feuilles de notes et le calcul des moyennes des tests hebdomadaires pour certains cours. Je finis vers 15h30, comme ça je suis tranquille pour lundi. Admirant parfois les nuages, les ondées, les éclaircies, les coups de vent — et chasser les énervements des copies trop nulles. Un typhon arrive sur l'île de Kyushu, ici on a juste un temps d'octobre. Peu de gens passent dans les allées, pour ce que je vois de mes fenêtres. Dans le train qui me ramène à Tokyo (attrapé avant que le typhon n'interrompe le trafic), je continue avec l'ordinateur portable la Chronique du règne de Charles IX de Mérimée. J'éprouve... Comment dire ?... L'éducation que j'ai reçue m'a rendu indifférent aux croyances religieuses. Tolérant et respectueux des religions, admiratifs aussi de certains aspects culturels et artistiques de l'histoire des religions, certes, mais au fond très déçu que tant de gens s'accrochent à des chimères, et plus encore dégoûté que l'on veuille sacrifier sa vie, voire attenter à celle des autres pour des croyances qui ne servent à rien (puisque c'est ma conviction intime). De ce côté-là, je suis servi. Pas un jour sans l'information des massacres, des vengeances des uns sur les autres et des seconds sur les premiers, ici ou là sur la planète. Et l'on entend bien que les motifs religieux sont partout invoqués, même quand ils couvrent (mal) des choses, disons, plus terre-à-terre, sonnantes et trébuchantes, ou liquides comme le pétrole. Alors, donc,
à l'école, quand il a été
question de la Saint-Barthélemy,
ça ne
m'a pas du tout intéressé. J'étais
bien
incapable d'en retenir la date ou le nom des protagonistes. Et il
n'y avait pas qu'à cet
événement-là que
j'étais à la fois indifférent et
imperméable.C'est venu plus tard et à l'envers. Par la Seconde Guerre mondiale — et l'ahurissement quand j'ai compris ce qu'étaient les camps. Je ne parle pas d'hier, hein ! Cette prise de conscience-là, c'était quand j'avais treize ou quatorze ans, que l'on avait dû m'expliquer un peu et que j'ai commencé à lire pour en savoir plus. Avec le Rwanda et les livres Jean Hatzfeld (je saute des décennies), j'ai mieux compris qu'il pouvait y avoir une sorte de banalité génocidaire : ce travail, en quelque sorte pépère, de massacrer une communauté autre que la sienne et qui n'est plus considérée humaine. Et cela me paraissait être le fait de nos temps abjects, de nos moyens modernes. Or, Mérimée évoque les préparatifs et le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). Et là où je veux en arriver, après ce détour, c'est que ce qu'il dit des préparatifs comme de la nuit du 24 août et des journées de massacres est tout à fait semblable aux récentes théorisations sur le génocide : préméditation, détermination, organisation, passage à l'acte collectif sans culpabilité. Pourtant Mérimée — même s'il n'est pas le plus crédible des historiens, ce n'est pas cela qui m'intéresse ici — écrit dans les années 1820, quand ni l'industrialisation, ni la colonisation, ni les guerres mondiales n'avaient encore donné naissance — et donc donné corps — au concept de génocide... Voilà qui donne à réfléchir. Y a-t-il anachronisme à employer ce terme pour des événements du XVIe siècle ? Y a-t-il eu de tous temps, chez l'homme et dans certaines conditions, une pulsion génocidaire ? C'est d'ailleurs un 2 août que revint une certaine paix religieuse... Après le dîner, TV5 programme Garde à vue (Claude Miller, 1981). L'avais-je vu ? Pas sûr. Ou alors oublié, comme le reste. Sobrement jouée, c'est une superbe peinture (sans aucune originalité cinématographique, cependant) de la décomposition d'une identité, d'une dignité par l'action répétée du soupçon sur la souffrance cachée. Il faut savoir que si une coïncidence fait de vous le coupable idéal, il faudra soulever des millions de tonnes de machines policières, judiciaires, administratives — ou qu'une autre coïncidence vous libère, hagard et dispersé en mille morceaux sur le pavé de l'aurore, sans aucune excuse. La situation n'est-elle pas encore pire depuis 1981 ? Commentaires1. Le jeudi 2 août 2007 à 19:53, par patapon : Pour le démontage des mécanismes aboutissant au massacre, tout à fait d’accord avec toi. Passage à l’acte collectif sans culpabilité: c’est exactement ce qu'on a vu à la conférence de Wannsee. Mais effectivement, comme tu le dis-toi même, il y aurait quelque anachronisme à parler de génocide - sachant que l’idée d’épuration ethnique, c.a.d. de création d’une humanité nouvelle par élimination de races dites « inférieures » est fondée sur des discours à prétentions scientifiques élaborés au XIXe siècle. 2. Le jeudi 2 août 2007 à 21:03, par brigetoun : on peut remonter aux albigeois. Et se souvenir, en mineur, du mot "décimer" |
| Vendredi 3 août 2007.
Nuages jaune canari et les indices. C'est fou comme une matinée passe vite quand on ne fait rien... Après le déjeuner, T. et moi allons au centre de sport, à Shibuya. Avec Volodine à vélo, je transpire maintenant dans de la très haute dentelle. Voyez plutôt. « On sait combien la quête anxieuse d'une identité a été centrale dans la pensée du IIe siècle, et avec quelle persistance le problème de nos origines a occupé le devant de la scène littéraire jusqu'à la dernière décennie du IIIe siècle. On sait que l'angoisse a constitué un phénomène permanent au cours de cette durable période de la Renaissance, qui souvent vacilla sous le chaos intellectuel, les incertitudes, les manipulations sanglantes, et faillit dans une mauvaise compréhension des mécanismes régissant la société. De nombreuses hypothèses de travail, erronées et pessimistes, se construisaient autour du thème obsessionnel de l'hérédité, compliquant la question sans la résoudre. Dans ce cadre est apparue une analyse psychiatrique des faits et gestes de Konrad Etzelkind. On a voulu voir dans cette haute créature de l'ombre — responsable de la lutte contre les cellules déviantes — une victime des inquiétudes irrationnelles de l'époque. Non sans légèreté, on lui a attribué des motivations personnelles équivalentes à celles qui hantaient les collectifs littéraires qu'il devait mettre hors d'état de nuire. Plusieurs textes — à diffusion restreinte, certes — ont ainsi repris à propos de Konrad Etzelkind la thèse abracadabrante du « complexe d'orphelinage » ou de la « faille d'ascendance directe » (pour citer le jargon en vogue chez les ethno-psychologues du IIIe siècle) : à lire ces lignes, obscures, touffues, on obtient l'image d'un homme à l'esprit dérangé, qui n'aurait pu, par conséquent, accéder à d'importantes fonctions policières.» (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 53-54) Il s'agit d'une fiction de méta-méta-discours concernant une civilisation autre que la nôtre, dans laquelle toute littérature est a priori subversive, surveillée par la police, déposée dans des archives qui ne publient jamais. Le ton, le style et le vocabulaire parodient des travaux universitaires, à quoi se surajoute un parfum de révision quelques siècles plus tard, le tout ne laissant qu'un minimum d'indices sur la nature exacte de cette civilisation où les concepts sont effroyablement proches des nôtres. Cet extrait, comme pas mal de pages de Volodine où se rencontrent la littérature (toujours vivante, même sans les livres) et la société (post-exotique, avec résistants plus ou moins vivants), pastiche une histoire de la littérature dans laquelle des extraits de parodies d'œuvres sont incrustés. La mosaïque pastiche est le fait d'un narrateur très postérieur aux événements évoqués, qui se montre peu, tandis que les parodies proviennent de présumés auteurs anciens, tous assimilés à des groupements politiques subversifs, mais dont la force subversive est annulée par l'omniprésence de la police qui éradique — au mépris des lois sur la liberté d'opinion et de mouvement auxquelles nous pensons mais que les mondes imaginaires de Volodine ne semblent pas connaître (c'est une des constantes du post-exotisme). Mais ces éléments encore épars et immatures d'une analyse du volodisme n'ont rien à voir avec le plaisir étrange, amer et poivré, que procure l'inquiétante étrangeté de cette lecture. Après le vélo au quatrième étages et quelques machines au troisième, pendant que T. faisait son kilomètre de crawl au deuxième, je me suis mis en maillot de bain pour aller patauger dans une piscine de détente, au sixième, et reprendre la lecture sur la terrasse ensoleillée et déserte. Là, vite séché par de forts coups de vent, queue du typhon qui passe au large, j'ai lu encore une dizaine de pages avant de m'allonger tout à fait, yeux fermés, sans dormir. Sous mes paupières closes, roulaient en tous sens des bouillonnements de nuages jaune canari et les indices de l'utopie familière que l'accumulation des mots avait fait naître. Les coups de vent qui secouaient le fauteuil de plastique me donnaient l'impression d'être en mer, allongé sur le pont d'un bateau, alors que les vrombissements de voitures et de motos me rappelaient la route en contrebas et m'arrimaient aux quartiers de Shibuya et de l'université de Tokyo, toute proche, où T. et moi avons déjà une longue histoire... Si beaucoup de livres qui me plaisent me font réfléchir, peu me font rêver, surtout de cette façon. La soirée baignera ensuite dans ce climat. Je ferai une grande salade pour le dîner et nous reprendrons nos lectures, Lokis en japonais, pour T., et Chronique du règne de Charles IX pour moi (bientôt la fin...). |
Samedi 4 août 2007.
Gens qui ne savent pas faire la cuisine. Matin
calme (lecture, toilette).Poulet-frites pour T. et moi au Saint-Martin. La clim' ne marche pas très bien ou c'est nous qui avons trop chaud ? Pas grave. Événement du jour : perception des lunettes de vue (Porsche), derniers réglages et... rangement dans le sac. Ce sont des lunettes pour la lecture. (Je les ai maintenant sur le nez pour taper...) Manu ne peut pas nous rejoindre à la gare de Tokyo, il a un empêchement professionnel, on se verra peut-être demain. On aurait voulu manger des glaces mais on ne trouve pas d'endroit agréable. On s'installe au Café Garb, dont l'apparence détendue et branchée avait déjà arrêté mon regard, d'autres fois. Café glacé et lecture, pour essayer les lunettes, quelques minutes, le temps d'importantes pages de Volodine (simonesques). T. est très contente des premières pages de Catherine Certitude (Modiano / Sempé, chez Gallimard, 1988) que je viens de lui offrir. Car difficile de passer à la librairie Maruzen, où se trouve la boutique de lunettes, sans passer au rayon des livres français... On est bien dans ce café, dans cette avenue. On fait les boutiques, sans acheter
(à quelques jours du départ pour la France, peu
d'envies).On marche jusqu'à 18 heures et Yurakucho, où l'on retombe sur une ancienne version du plan de la journée, celle avec Ratatouille à 19h30. Et ça le fait. On prend des billets, on dîne rapidement dans un chinois de la galerie Ginz et nous voilà dès 19h15 dans la salle d'un 9e étage pour voir comment la gastronomie française a été assaisonnée par Disney & Pixar. Pas mal !... pour un film américain... Des moments drôles, un ou deux plus émouvants, mais dans l'ensemble un peu long, trop explicatif. Bon, pensons au public jeune (je ne sais pas ce qu'il y trouvera). Pensons à ces millions de gens qui ne savent pas faire la cuisine et que ça peut faire rêver. Pensons aussi à ceux qui savent la faire, et que ça va faire pester. Et une petite pensée acide pour ces chefs français qui disent que c'est bien pour l'image de la France, ou ceux qui font des repas à 150 euros minimum et qui viennent à la radio pour donner comme secret de faire une simple salade de tomates. Ceci dit, j'aurai peut-être un avis plus amène demain. Pour l'heure, je suis en boule. C'est rapport à l'attaque de spams dans les commentaires. Je m'absente quelques heures et voilà le résultat ! Les abonnés au fil RSS des commentaires ont dû en voir passer une douzaine d'un coup. Il y en avait 150 autres dans le filtre ! Je viens de rajouter des mots dans la liste de blocage, comme cool. C'est toujours de l'anglais, je l'ai déjà dit. J'ai un petit sentiment de pitié pour les bons blogueurs dont ce serait la langue maternelle ! Ni le temps ni l'envie de parler d'autre chose. Et pourtant... Commentaires1. Le samedi 4 août 2007 à 15:15, par Manu : Ceux-là n'ont pas le choix : captcha ! 2. Le samedi 4 août 2007 à 18:23, par Berlol : eh, oui, sans doute. Pour ma part, je préfère éviter, tant que je peux encore... La question, c'est : jusqu'à quand ? 3. Le samedi 4 août 2007 à 23:04, par brigetoun : l'impression qu'ils se multiplient actuellement, en même temps que les courriels que l'on attendrait se raréfient. Est ce que vraiment cela sert à quelque chose, y a t il des gens pour les ouvrir ? 4. Le lundi 6 août 2007 à 09:01, par Philippe De Jonckheere : Il y a aussi ne pas laisser les commentaires ouverts, qui fonctionne assez bien comme parade! 5. Le lundi 6 août 2007 à 14:16, par Berlol : Oui, si tu vas par là, il y a aussi "ne pas avoir de blog" qui est assez radical... 6. Le mercredi 8 août 2007 à 09:43, par Philippe De Jonckheere : Oui,
oui, j'ai lu cela, Berlol, et je vois que cela ne parviendra jamais à
nous fâcher puisque je suis plutôt d'accord avec ce que tu y écris.
Mais je persévère à ne pas aimer les commentaires. Sans commentaire. 7. Le mercredi 8 août 2007 à 22:58, par Berlol : Moi aussi, je me le demande, puisque je tiens ce journal... pour me souvenir. |
Dimanche 5 août 2007.
Une zone un peu onirique dans notre
histoire. Comme T. a fini la
lecture de Lokis
hier soir, nous en discutons sérieusement ce matin,
éditions Garnier et Pléiade en main. De toute
façon, dehors, c'est la canicule totale. Elle
considère
le texte un peu lourd, et pénible la pédanterie
du savant
narrateur. Devisant ainsi, on fait resurgir la mosaïque des
horizons et des visées de
Mérimée : les
influences des contes populaires (de Lituanie ou d'ailleurs), les
traces lointaines du mesmérisme et les
récentes expérimentations de physiologie et de
psychiatrie (il écrit Lokis
vers la fin des années 1860), les ouvrages de philologie
à visée linguistique, à la recherche
d'une
hypothétique langue indo-européenne originelle,
ainsi que la très récente — pour
Mérimée — lecture de Thérèse
Raquin
(Zola, 1867) dont il aurait pu vouloir se moquer. Cherchant dans le web
japonais, T. arrive à un blog de cinéphile qui
rend
compte de l'adaptation polonaise de Lokis
en 1970 (J. Majewski, affiche étonnante,
comme d'autres de ce site), qui semble aussi avoir
laissé quelques traces dans nos vieilles revues. Mais le plus
drôle, c'est tout de même qu'elle
découvre que feu son beau-frère avait traduit Lokis et La Vénus d'Ille !
Non pas le premier, puisque les premières traductions datent
des
années 1930, ni dans la deuxième vague de
traductions de
Mérimée (les années 1970, dans le
sillage du
centenaire), mais en 1984 dans une collection de contes fantastiques
pour la jeunesse. Comme quoi, hein !Après le déjeuner (simple salade de tomates, jambon et camembert), je file rejoindre, dans l'étuve urbaine d'Omote-Sando, un Manu heureux de flâner librement. Il bénéficie d'une de ses premières sorties depuis son nouveau boulot. Et le pire, c'est qu'il y a pris goût, au boulet ! Je veux dire au boulot, bien sûr... Et sans doute a-t-il raison, notamment pour les contacts humains et les défis relevés à trouver des solutions informatiques pour une clientèle dans la banque ou la finance, anglophone et parfois francophone (il me corrigera si je fais erreur). Nous déambulons un peu dans Omote-Sando Hills (même déplaisir) que Manu n'a encore jamais visité, puis dans des ruelles où nous nous trouvons mieux pour discuter. L'idée de glace, de crème glacée, pour être plus précis, germe à nouveau dans notre esprit mais trop de monde partout. Finalement, ce sera un dessert de fruits au Sembikiya de Harajuku, où l'on n'attend que 10 minutes. Ensuite, passage chez Muji pour des chaussettes basses et chez Demel pour ramener quelque douceur amandine à T., puis d'autres rues, doucement, jusqu'à Shibuya. De loin, on aperçoit l'enseigne d'I-River, ce qui m'étonne puisque Bikun disait la marque disparue et qu'on ne voit en effet plus leurs appareils dans les magasins. De près, il n'y a plus que l'enseigne, sans doute pas encore retirée, tandis que le magasin a été remplacé par autre chose. Ainsi va la vie des marques. De retour à la maison, je m'occupe de l'installation du système d'arrosage automatique, ce qui devrait permettre à nos plantes de survivre pendant notre absence sans que nous ayons à solliciter qui que ce soit (le souvenir du narrateur de Jean-Philippe Toussaint arrosant les plantes des Drescher me hante encore...). « Et ton père, Kurt, tu te rappelles ton père ? Non plus, hein, tu es pareil à moi, tu ne réussis pas à t'en souvenir, nous avons vécu tous deux écrasés par son absence et décervelés par la négation de son existence, comme dans les familles franquistes d'Espagne où paraît-il, en cachette des fils effarés, on découpait sur les photos, à la fin des années 30, le visage des oncles et des pères républicains et où l'on s'acharnait, au milieu des prières et de l'eau bénite et des châles noirs puant la sacristie, puant les corps mal lavés de religieuses, où l'on s'acharnait à inventer, pour eux, les rejetons émasculés, un monde sans oncles et sans pères, où seuls respiraient ou clopinaient militaires, épiciers et curés, et tous deux nous sommes rentrés à l'intérieur d'un brouillard comparable, c'était dix ans plus tard, après la défaite de l'Allemagne éternelle, nous avons eu droit à la même lobotomie sournoise, voilà qu'en Germanie chacun dirigeait les ciseaux sur sa propre photographie, dirigeait la pointe vorace des cisailles sur sa propre physionomie, dans les cités ravagées voletait le cliquetis de ces auto-censures et de ces auto-mutilations, notre enfance était bercée par le caquetage des machines à coudre les cicatrices, et l'on entendait les hitlériens sanguins et consanguins extirper de leur code génétique et de leur mémoire et de leur chair intime, amollie déjà par la sociale-démocratie et la bière, toute trace d'une possible compromission avec le passé compromettant, et soudain les oncles en uniforme de la Wehrmacht nièrent avoir connu un quelconque élan d'enthousiasmes pour quelque Führer que c'eût été et nièrent les engelures qui chaque hiver leur faisaient éclater les doigts sur le front de Biélorussie ou d'Ukraine, et nièrent avoir peint des caractères gothiques sur les pancartes destinées à indiquer la qualité ou la catégorie des hommes et des femmes pendus aux balcons en ruines et aux branches des tilleuls, soudain oncles et pères ne purent se souvenir des phrases élémentaires qui les avaient aidés à affronter le froid et les combats, et qui les avaient aidés à haïr durant toutes les décennies interminables du Troisième Reich de mille ans, et soudain ils ignoraient s'ils avaient ou non ignoré l'existence des camps de la mort, soudain le mot extermination et l'expression solution finale résonnaient comme des vocables inconnus et à la rigueur bizarres et fortement étrangers à leurs oreilles, et ils nièrent avoir parcouru l'Europe en bottes bien cirées puis avoir reculé en colonnes affreuses, souillées de poussière et de gangrène, ils nièrent tout cela et soudain, alors que nous étions à peine dégagés de nos langes, nous apprenions qu'il n'y avait rien eu de spécial dans nos villes, qu'il ne s'était rien produit de spectaculaire dans nos capitales qui empestaient encore le brûlé de la déroute et de l'écroulement, non, qui vous a raconté cette bêtise ? rien de rien, la vie avait été rythmée seulement par des rencontres amicales entre oncles et tantes et entre voisins, par des quatre heures avec café au lait et tic-tac paisible de l'horloge, nous apprenions que l'on ne reconstruisait rien, que tout avait toujours été comme cela, démocrate-chrétien et atlantiste et social-démocrate, d'un calme et d'une lâcheté et d'un ennui frileux, douillets, infinis, et, mis à part cela, nous apprenions qu'il y avait eu une zone un peu onirique dans notre histoire, d'ailleurs d'importance négligeable à en juger par la sérénité avec laquelle les adultes en rognaient les derniers angles et les dernières barbes inélégantes, et nous constations que dans cet abîme sans couleur nos pères et nos oncles s'étaient dissous, la guerre n'avait pas existé, les divagations nationales-socialistes n'avaient pas pris forme, n'avaient pas débordé le cadre insignifiant de réflexions en chambre pour philosophes hystériques, n'avaient jamais envahi le réel et n'avaient jamais déferlé sur les rues allemandes ni dans les âmes allemandes, le Troisième Reich n'avait été qu'une variante à peu près confidentielle d'un conte apocryphe des frères Grimm, et nos pères et oncles n'avaient eux non plus jamais existé, ni leurs épouses ou leurs futures épouses, ni notre enfance, encore trop imprégnée de gravats, encore trop rapprochée des cratères de bombes et des convois d'éclopés et des films accablants sur Dachau et Bergen-Belsen, et tu n'avais jamais eu de père, Kurt, toi non plus [...] » (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 77-79 — bien sûr, cette envolée simonesque n'est pas l'expression de l'avis personnel de l'auteur mais celui d'un personnage en cours d'exfiltration... on reviendra ultérieurement, par la ruche, sur cette relation adulte-enfant...) Commentaires1. Le dimanche 5 août 2007 à 07:49, par brigetoun : superbe ce passage du Volodine. Je crois que je ne vais pas attendre le poche 2. Le dimanche 5 août 2007 à 12:55, par Berlol : En format poche, il y a Dondog et Des Anges mineurs. D'autres ? À vérifier... Pour Lisbonne dernière marge, comme c'est chez Minuit et que Volodine n'y est plus, peu probable que le livre ressorte en coll. Double... 3. Le dimanche 5 août 2007 à 22:34, par brigetoun : pour les deux poches je confirme. Maintenant que je suis sédentaire, même si les ressources ont fondu, je devrai perdre ce réflexe idiot des poches. Si tout le monde était comme moi ... |
| Lundi 6 août 2007. Le
nœud coulant pour les achever. Quand le réveil sonne, à six heures, je suis en train de discourir devant un policier que je somme de me dire ce qu'est un crime, façon rhétorique de contester sa vision globale de la chose, et donc son métier. Peut-être une trace de Garde à vue, à quoi du Volodine se serait mêlé... Trente minutes plus tard, je suis prêt et je pars sans manger (j'ai emporté de quoi me sustenter en chemin), où le devoir m'appelle. Dans le train, je finis à l'écran la Chronique du règne de Charles IX, puis relis Mateo Falcone. Dans la première œuvre, un frère tue son frère, dans l'autre un père tue son fils. Hum, hum... Monsieur Freud, qu'est-ce qu'on fait dans des cas comme ça ? Arrivée à la fac, pile poil pour la dernière réunion. Puis déjeuner avec les collègues. Commande de livres (budget pour la bibliothèque). Pas eu le temps depuis avril. Comme je me l'étais promis, je commande en priorité les quatre volumes déjà parus des œuvres complètes de Michel Butor. Puis des commandes rejetées l'an dernier pour dépassement de budget, notamment des livres de Bernard Stiegler. Puis des œuvres nouvelles dont celles déjà parues de la collection Déplacements, au Seuil. François, le résultat de ton travail d'éditeur sera donc aussi disponible ici ! Quelques courriers avec les étudiants de 3e année ; ils sont jusqu'au cou dans leur rapport de fin de semestre — et je tire le nœud coulant pour les achever... Ensuite, un peu de ménage dans mes étagères de pédagogie : je jette une bonne cinquantaine de ces manuels de français, pour la plupart insipides, que des binômes et des trinômes de profs pondent chaque année pour les apprenants japonais. Ce n'est pas vraiment le service de presse dont je rêvais... Ce n'est pas tout à fait de leur faute, aux profs : des éditeurs viennent les solliciter, les convaincre que leur (re)nom et l'originalité de leur approche peuvent faire vendre quelques centaines d'exemplaires, et les voilà embarqués dans des centaines d'heures de travail, qu'il faut ensuite réviser à la baisse (de qualité) parce que l'éditeur veut quand même du conventionnel et que ça ressemble quand même, au final, à ce qui a déjà été fait... Vers 19 heures, je retourne pédalire, anti-stress, anti-toxines et sédition volodinienne... Heureusement qu'il y a ça ! « Je vois deux raisons à l'absence de réaction de la fourmilière. Un, la page que j'ai citée plus haut n'avait connu aucune diffusion ; il devait paraître plus sage de la laisser moisir dans ses limbes. Deux, les maîtres de notre organisation sociale avaient été provoqués non par un réseau subversif, mais par un simple collectif littéraire. [...] Dix-huit ans plus tard, quand le commandement unifié Siegfried Schulz se lance sur la piste que Katalina Raspe n'avait pas songé à débroussailler, le paysage s'était modifié. Au profond des cervelles spécialisées, on a médité, on a élaboré des plans. On a décidé d'offrir la terreur barbare aux intellectuels dont l'âme se dissipe. La terreur barbare refroidit les ardeurs scientifiques.» (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 83) « Nous ne regardions pas du bon côté de l'horizon. Tous, nous avons pensé que le conte enfantin était un témoignage sur les hantises oubliées de la guerre noire, un chuchotement de l'inconscient collectif non détruit par les siècles, et nous l'avons toujours lu et étudié dans cet esprit. Là gisait notre erreur. Il importait de voir dans le conte, avant tout, un témoignage sur des terres inaccessibles, sur l'intérieur mystérieux des communes éducatives et des ruches. La société de la Renaissance ne dispose pas d'autres documents analysables en provenance des ruches, si l'on excepte les communiqués administratifs. Une fois ou deux par siècle, les instructeurs condescendent à nous soumettre des recueils de contes et légendes qu'eux-mêmes ont collecté. [...] Or, si effectivement les contes restent une expression littéraire, il faut les prendre comme le résultat d'efforts poétiques fournis par les seuls instructeurs. Les contes sont des textes falsifiés, des textes mystificateurs, qui à l'analyse ne révéleront pas les secrets de la guerre noire, les secrets détenus par les enfants, mais tout au plus quelques détails sur l'âme des faussaires. [...] En démontant l'art des faussaires, on finit par découvrir les mécanismes jusque-là insoupçonnés qui meuvent les sociétés d'instructeurs (mais ce terme ne leur convient pas, car ils n'éduquent personne), et ceci : l'absence totale d'enfants sur les territoires gigantesques qu'ils colonisent. Les giclements de cervelle et les supplices les plus effrayants ont récompensé la clairvoyance de Katalina Raspe.» (Ibid., p. 90-91) Ce qui n'est pas en italiques ci-dessus l'est dans le livre, et inversement : le narrateur inconnu cite des extraits d'œuvres. La fourmilière est clairement identifiée comme une métaphore de la ruche, mais la ruche est le terme normal pour désigner le lieu où sont élevés les enfants, dans cette société-là, séparément des adultes, de façon totalement étanche, jusqu'à ce qu'il apparaisse que tout cela pourrait être une fiction d'état, ce qui sera décrit plus tard comme une « manipulation à grande échelle des souvenirs collectifs » (p. 126). Dans quel but ? Dans quelle société ? Chez des humains de quelle forme ?... Commentaires1. Le lundi 6 août 2007 à 21:30, par brigetoun : ce
pourrait être les humains du passé - du temps d'une France encore en
bonne partie rurale et des internats. Sauf pour le bourgeoisie citadine
ou mieux les enfants à précepteurs. |
| Mardi 7
août 2007. Ça sera mort et friqué. Au 20-Heures de France 2 d'hier, la « pourpre cardinaliste », pour « cardinalice » — pour ne pas dire de conneries, on peut aussi éviter les expressions archaïques... Suivant une ligne de fuite vers le Masque et la plume d'avant-hier, je passe par dessus le ton insupportable et auto-caricaturant de Jérôme Garcin pour écouter ce qu'on dit de Muriel Barbery. Visite de son site, etc. Pas d'avis, pour l'instant, sauf que je n'aime pas trop ce genre de photos sophistiquées. Mais si la personne est à Kyoto, ça devient intéressant (rencontre, éventuelle invitation à la fac ou à Tokyo, etc.). Ça fait un moment que je n'ai pas signalé mes enregistrements radio. Certes, il y a moins d'émissions intéressantes sur France Culture, où ça rediffuse à tour d'oreille. Cependant j'ai beaucoup apprécié les années 1960, 1961, 1962, 1963, et j'attends avec impatience les prochains samedis et dimanches. J'ai enregistré les conférences d'Onfray, quelques émissions sur Yourcenar (qui n'est pas de mes auteurs préférés mais inévitable dans l'histoire littéraire), ne vais peut-être pas engranger les Mémoires de Révolution russe... En tirant sur un fil RSS, je tombe sur cette brève du 23 juillet, qui fait horriblement écho au passage de Volodine cité hier... Je rectifie juste « termes violés » en « termes voilés », sans doute plus dans l'esprit du poète cité. « Le gouvernement chinois contrôle le net par le biais de 30 000 cyberpoliciers. Les 100 millions d’internautes Chinois voient de nombreux sites fermer sous le poids de la censure. La censure, présente tous les jours en Chine, sévit sur le net. « La censure des écrits n’a rien de nouveau. Sur internet, cela fait dix ans que ça dure », précise Vincent Brossel, responsable du secteur Asie pour Reporters sans frontières. Depuis le début du mois de juillet, la cyberpolice use d’une politique extrêmement répressive pour contrôler la création de sites et la diffusions des informations. Leur priorité, c’est le contrôle. « La censure s’étend sur de nombreux sujets. Elle ne concerne pas seulement les sites politiques, mais porte également sur la critique artistique ou sur les droits environnementaux », explique Vincent Brossel. Le gouvernement chinois surveille et filtre tout si bien que les autorités ont bloqué l’accès au site littéraire israélien www.shvoong.com, visité régulièrement par 20 000 utilisateurs chinois. Le forum de Lu Yang (Zhongguo Dangdai Shige Luntan) a également été retiré le 11 juillet du serveur hôte Lequyuan (Le jardin du plaisir) suite à une requête du Bureau de l’Information de Shanghai (Est). La Radio Free Asia (RFA) rapporte le témoignage d’un poète indépendant chinois, Zhan Dagong : « Les contenus littéraires sont suspects aux yeux du Parti. Les poètes sont souvent emprisonnés car leur mode d’expression est riche et ils peuvent analyser la société chinoise en termes voilés et ambigus. Les censeurs de l’internet ne comprennent pas le sens caché et préfèrent carrément fermer le forum par sécurité.» Pour échapper à la censure et éviter des peines pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison (selon l’estimation de RSF, au moins 50 internautes sont en prison), certains utilisateurs ont recours à des logiciels comme « tor » ou aux systèmes des proxies permettant de se rendre sur des sites fermés. Reporters sans frontières espèrent que les J.O. de 2008 vont être une opportunité pour rappeler aux autorités leurs engagements.» La perspective des JO de 2008 me dégoûte et me fait un peu peur. Ce n'est pas d'aujourd'hui. Je ne sais pas quoi en penser, mais j'ai déjà cette sensation. Entre deux grosses tranches de travail à l'ordinateur, David et moi sortons en voiture pour déjeuner. Comme il n'y a pas de cours, on peut aller un peu plus loin, par exemple voir ce Nagoya Central Garden où sse sont installés un nouveau Seijo Ishii et une boulangerie Kayser : une ridicule petite cité de luxe, avec deux gros immeubles, deux restaurants chers, au beau milieu d'un quartier plutôt populaire. Finalement, on déjeune d'anguille grillée — c'est la saison — dans un petit restaurant traditionnel, à deux rues de là. (Pas la peine de revenir par ici pour dîner, ça sera mort et friqué.) Puis, David a besoin de matériel de bureau, bon prétexte pour aller à l'Office Depot qui vient d'ouvrir à Nagoya, près de Sakae. C'est assez grand et même choix qu'à Tokyo. J'ai acheté un tableau blanc et magnétique de 60 sur 45. Le soir, pour me distraire, je me fais l'intégrale des Minutes blondes Commentaires1. Le mardi 7 août 2007 à 21:11, par brigetoun : pour la dernière phrase : bien ? 2. Le mardi 7 août 2007 à 21:28, par Berlol : Pour la dernière phrase : bien, oui, dans la
mesure où l'interactivité est tout de même
très limitée... 3. Le mercredi 8 août 2007 à 06:31, par jfp : une pensée émue en passant pour tes étudiants à la peine... |
| Mercredi 8
août 2007. Mais sans l'espèce. Grande baffe matinale, mais d'une douce litanie. Tient en trois phrases : « Ce qui n'est pas donné est perdu Ce que tu gardes est foutu Ne retiens pas les chevaux de ta tendresse » J'avais une heure de repassage devant moi, bonne occasion, enfin, pour le dévédé de Jean-Louis Murat, Parfum d'acacia au jardin Camille était-elle déjà connue en 2003 ? Pas beaucoup, il me semble. Pour moi, ça devait être début 2005. Fin de matinée au centre de sport (à sudalire en pédavélo). Occasion de révélations : « Et : Et d'ailleurs, qu'est-ce que tu en as compris jusqu'à présent, mon dogue ? Mon cher dogue décrypteur et assassin ? « Tu veux, proposa-t-il, ma toute-charmante, que je te résume ce que j'ai entr'aperçu an fond des bribes ? — Oui, dit-elle. Un test d'intelligence pour mon dogue.» Et lui : Une sorte d'anthologie commentée de textes se rapportant à une époque imaginaire, la Renaissance. Une espèce de mise en relation de ces textes avec des personnages vivants, à un moment où la Renaissance traverse une crise aiguë d'identité. La société que l'on peut deviner là-derrière est fondée sur une manipulation à grande échelle des souvenirs collectifs, sur un écrasement mutilant de la mémoire. On ignore tout, par exemple, des origines biologiques de l'homme de la Renaissance, comme s'il y avait eu quelque part une rupture organique, génétique, à la suite de laquelle il avait changé de nature. On ne sait rien de ses origines historiques, qui se perdent dans les tourbillons d'une guerre mythique, la guerre noire. [...] Une construction politique de pure façade administre la société. Elle a été remise depuis des siècles entre les mains de dindons sociaux-démocrates qui exercent une sorte de totalitarisme idéologique de la nullité. Des classes sociales diverses, techniciens, ouvriers, manœuvres, aident à la mise en place de ce décor, tout en restant très en retrait. Ce sont peut-être elles, ces classes, qui lisent, pratiquent et alimentent la littérature des poubelles, uninimement stigmatisée par les communes d'écrivains ? Ce sont peut-être elles qui donnent une réalité militante à la mystérieuse subversion ? En tout cas, pièce centrale dans l'édifice de la Renaissance, la police est vigilante, active et impunie. On découvre vite qu'elle n'est pas au service du pouvoir politique factice. En réalité, elle est dévouée corps et âme aux véritables maîtres de la Renaissance : les ruches. Qui a organisé la Renaissance, qui l'a structurée et peuplée, sinon les ruches ? Les ruches ont falsifié la mémoire de l'homme de la Renaissance, elles disposent à leur guise de son passé, de son devenir, de ses amnésies, de ses faux-semblants, de ses crimes, de ses succès, de ses lacunes, de ses mensonges. La police est l'instrument fidèle des ruches, mais de même que l'homme de la Renaissance elle ne peut avoir la plus petite notion des objectifs ou de la nature réelle des ruches. C'est à peu près cela, pour l'instant, ma toute charmante ? Elle se pendit à son cou. Mon dogue, Kurt, mon très cher, comme tu parles bien ! « Et alors, ça te plaît ? s'enquit-elle. Tu vois bien, il n'y a pas de quoi fouetter un chat ! — Ça ne me plaît pas du tout, protesta Kurt. Toutes les portes sont béantes pour que le BKA fonce jusqu'à toi, après m'avoir mis la main au collet.» Et elle : Tu es de mauvaise foi, espèce de sale connard de flic tenace et sagace et décadent. Et lui : Pauvre petite connasse de terroriste, depuis le temps que je me tue à te répéter qu'il faut que tu restes oubliée dans ton coin, le bec cloué et la pensée cadenassée.» (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 126-128) J'y repense fortement quand, peu après, je déjeune avec David chez Downey et que nous commentons l'actualité politique du Japon, le théâtre que nous joue sa classe politique — de peu de classe, en l'occurrence — dans le seul but, dirait-on, d'occuper des gens qui de toute façon ne croient pas à la politique et s'accomodent très bien de ces distractions. On peut d'ailleurs remplacer Japon par d'autres noms de pays... Long après-midi avec pas mal de travail à avancer. Et peu à en dire. Mais sans l'espèce de pesanteur d'hier. Commentaires1. Le mercredi 8 août 2007 à 21:00, par vinteix : "ce qui n'est pas donné est perdu" : ça, c'est un proverbe indien (de l'Inde)... Pour le reste, il me semble quand même que l'ami Jean-Louis a fait mieux... là, ça fait un peu litanie de sutra, à mon goût en tout cas... 2. Le mercredi 8 août 2007 à 23:01, par Berlol : Ouh, mais t'es bien difficile, toi, aujourd'hui ! 3. Le mercredi 8 août 2007 à 23:39, par vinteix : Difficile, oui, souvent, mon cher... 4. Le jeudi 9 août 2007 à 00:25, par brigetoun : il doit me manquer une case pour Murat, j'aime beaucoup, sans plus. |
| Jeudi 9
août 2007. Sans doute que des rappels. Serrault, la fin d'une génération, le C dans l'air du 3 août, cachait bien son jeu. J'y allais la larme à l'œil pour voir et entendre des bribes de nos grands comédiens perdus depuis un an, mais ce fut un festival de vitalité, de contestations, de propositions au sujet du cinéma français contemporain. Jean-Pierre Mocky, Bruno Putzulu, Alexis Lacroix et Jean-Jacques Bernard passionnent le débat et touchent les points névralgiques (fric, télé, facilité, etc.) tout en évitant — ce sera mon seul regret — d'accuser nommément... Aux infos, il était question du GéoPortail de l'IGN... je suis allé voir Cerisy, puis Saint-Florent, leurs alentours... C'est très rapide, vraiment efficace et la superposition photo & carte est de l'ordre de l'expérience métaphysique, plus encore avec les endroits que l'on connaît déjà. Bon, je n'ai pas fait que ça, et de loin. J'ai fini la notation des rapports de mes étudiants de 3e et 4e années, qu'il faut féliciter d'avoir tenu les délais (ce n'est pas toujours le cas), rédigé mon rapport d'évaluation semestriel, posé des jalons pour le prochain séminaire de cinéma. Dans tout ça, Mérimée est passé à la trappe. Déjeuner de crêpes avec David, chez Rhubarbe, juste en face du centre de sport. Pour grossir juste avant de maigrir, ou l'inverse. La vie, quoi ! D'ailleurs, David aimerait bien y aller aussi, au centre de sport. Dans quelques mois, peut-être, si tout va bien (doigts croisés et bouche cousue, c'est encore confidentiel). Encore du rangement, du courrier et la sauvegarde informatique, avant de pouvoir quitter le bureau et aller finir de préparer ma grosse valise pour gagner Tokyo ce soir, dans un train où Mérimée reprend tous ses droits malgré la proximité du wagon fumeurs (assis en tête d'un wagon non-fumeurs, je maudis, chaque fois que la porte automatique s'ouvre, la personne qui fait entrer les effluves infectes d'à côté). Relecture et notes sur plusieurs nouvelles et quand ça fume, c'est canon ou arquebuses — si bien que je ne vois pas arriver le terminus. Dans ce sens, qui est donc le début du grand voyage, ça monte toujours. La grosse valise (celle d'Orléans, achetée avec Antoine Volodine, qui a tout de même quatre roulettes — la valise, pas Volodine), je dois la tirer pour monter à la station de métro, puis la porter dans les escaliers de la gare (l'ascenseur est loin), puis, arrivé à Iidabashi, lui faire monter la Kagurazaka (saka / zaka, c'est la pente, la côte, et kagura, les danses du culte shintô), si bien que quand j'arrive, c'est direct la douche — froide (mais peut-on parler d'eau froide quand tous les tuyaux sont à 30 ° !). Du film Toute la beauté du monde (M. Esposito, 2005) que TV5 passe ce soir, je ne garderai sans doute que des rappels, celui des paysages de Bali, récemment revus, et celui du Sweet Surrenderde Tim Buckley, que je n'avais pas eu l'occasion d'écouter depuis t-r-è-s longtemps — mais que je retrouve avec une merveilleuse fraîcheur, en m'en envoyant une youtubesque série. Découvert à la fin des années 70, quand il avait déjà disparu et que je m'intéressais plus à Higelin ou Genesis, je l'avais retrouvé avec plaisir dans les années 80, quand This Mortal Coil avait repris son Song to the Siren... S'il ne m'arrive jamais de trouver que des reprises de Chet Baker puissent être meilleures que les originaux (comme je le disais ce midi à David, entre deux crêpes, pendant une reprise féminine de Like someone in love), j'admets que cette reprise de Tim Buckley pouvait être égale ou supérieure, d'une autre façon, à l'original. Je me comprends. |
| Vendredi 10 août 2007.
Punir de dangereux débauchés... « J’étais dans une fin d’après-midi de poussière, de sueur et d’écureuils agités, je sentais le savon noir. Mais j’avais un mouchoir, quelques billets, mes papiers, le monde ouvert qui me prenait tout entière dans une odeur de raisins ensoleillés.» Ainsi finit Majeure, le beau texte d'Emmanuelle Pagano, répondant, pour lecture, à une commande de Christian Jacomino. Nous n'avons pas tous le plaisir de la voir... Par quel chemin l'ai-je trouvé ? Mince ! Je ne sais plus... Toujours est-il que la commande est passée et il est probable que certains étudiants — ils iront d'eux — s'amuseront dans quelques temps avec certaines pages du Précis de conjugaisons ordinaires paru l'an dernier aux Éditions Xavier Barral. Et pour finir la distraction matinale avant de me mettre au boulot, rien de tel qu'un petit article de la sociale, histoire de penser la vilénie du capitalisme contemporain (à défaut d'en faire partie...). Cette morale vicieuse, bien manipulée, pourrait même donner raison aux épandeurs de Lagrasse. En arrosant au gasoil la nuit sexuelle de Pascal Quignard au Banquet du Livre, des descendants de l'Inquisition pensaient sans doute punir de dangereux débauchés... J'hallucine ! Alors, culs-terreux ignares et moyen-âgeux s'en prenant à des intellectuels forcément sataniques ? Ou cocktail promoteurs véreux + politiciens ambitieux à l'affut d'un bon coup, masqués derrières les chanoines et les extrémistes ? À lire l'article du Figaro (d'ailleurs écrit avec les pieds, cf. copie ci-dessous), d'avant le saccage, il n'y aurait pas que du religieux dans le punch... Mais cet article lui-même n'était-il pas de trop ? C'est à peu près ce que pense Catherine Millet : « Il faut stigmatiser le travail du Figaro, soulignant le fait qu'il y avait des polémiques religieuses et politiques, en les mélangeant et alertant des extrémistes qui ne savaient sûrement pas que ce festival existait.» (Seul l'article de Rue89 aborde, pour l'instant, tous les aspects de la question, notamment en donnant la parole à Jean-Michel Mariou.) Pendant
que T. est chez le médecin puis chez le coiffeur, je
reste à lire, prendre des notes, etc. Autant dire
qu'à
17h30, j'en ai par dessus la casquette du
Mérimée. Je
déplie mon vélo et m'équipe, passe
saluer la belle
toute défrisée et déposer un petit
cadeau au
Saint-Martin, puis je change de vitesse pour aller par les avenues,
loin, pendant une heure. Je parviens même à
retrouver
l'immeuble dans lequel j'ai passé, avec mon ex, mes deux
premiers mois au
Japon... J'y reviendrai.Au retour, je passe au Seiji Ishii de Laqua pour du fromage et du jambon. Mais par quel chemin de mémoire l'ai-je trouvé, le Tomisaka Christian Center ? Je ne sais. J'avais envie de me faire la côte, la Tomisaka, la côte du trésor, pour griller du surpoids. J'ai vu une ruelle sur la droite dont l'image m'a soudain paru familière (après quinze ans, comment était-ce possible ?), m'y suis engouffré et ai tourné dans les ruelles proches (alors que la fois précédente, j'étais allé trop loin, ne voulant peut-être pas trouver, ou la mémoire ayant alors refusé son aide...) -------------------------------- L'abbaye de Lagrasse troublée par sa "nuit sexuelle", par Sophie de Ravinel, Le Figaro du 4 août 2007 La polémique fait rage dans ce joyau du pays cathare, propriété du conseil général de l'Aude et de chanoines traditionalistes, à l'occasion d'une manifestation littéraire organisée par le département, qui veut récupérer les lieux. CE SOIR, l'abbaye médiévale de Lagrasse, dans l'Aude, va résonner des sulfureuses rumeurs de Salo ou les 120 journées de Sodome, de Pasolini. Demain, c'est L'Empire des sens, d'Oshima, qui sera projeté dans l'ancienne cuisine des moines, à destination des participants au Banquet du livre. Cette manifestation culturelle annuelle se tient cet été sur le thème de « La nuit sexuelle », en hommage à l'écrivain Pascal Quignard. Problème : si les activités se déroulent dans la partie de l'abbaye qui est propriété du conseil général, une communauté de religieux, les chanoines réguliers de la Mère de Dieu — traditionalistes —, est installée depuis 2004 dans la partie principale située à quelques mètres. « Je souhaite de tout mon cœur qu'il ne s'agit [sic] pas d'une provocation », affirme le jeune père abbé Emmanuel-Marie, qui ajoute : « Ce sont des gens sérieux et intelligents.» Mais le responsable des religieux, qui déplore une vision du sexe « qui ne porte pas vers le haut », est au moins mal à l'aise [sic]. « Ce sont des habitants du village qui sont venus nous prévenir du thème de la manifestation, dit-il. Pour eux, il s'agit d'une profanation de ce lieu à vocation spirituelle.» Organisateur et président de l'association organisatrice Marque page, Jean-Michel Mariou tient à préciser que la rencontre qui s'est ouverte hier « n'a rien à voir avec un concours de tee-shirt mouillé ». « Nous proposons, sur la base du programme établi par Pascal Quignard, des réflexions littéraires et philosophiques sur le rapport des hommes avec la sexualité, avec leur propre origine.» Jean-Michel Mariou tient surtout à préciser qu'il n'est pas chargé par le conseil général — qui finance la manifestation — de « venir embêter les moines ». Procédure d'expropriation Car, au-delà de cette « nuit sexuelle », c'est bien avec le conseil général que les relations sont les plus tendues. Furieux que les religieux aient acheté la partie d'abbaye qu'il convoitait pour « dynamiser le circuit touristique », le président PS, Marcel Rainaud, a lancé une procédure d'expropriation après l'arrivée des chanoines, sans résultat jusqu'ici. « Les relations ont été tendues, c'est vrai. Mais tout va mieux aujourd'hui », tente de temporiser le père abbé. Ce n'est pas l'avis de Marcel Rainaud. « Il y a une certaine colère qui gronde », dit-il avec l'accent rocailleux du pays cathare. Il doute d'abord « fortement de la capacité financière des chanoines pour entretenir ce patrimoine ». Il est aussi énervé du fait que « les visiteurs doivent cracher deux fois au bassinet ». Un billet est en effet requis pour entrer dans la partie publique de la splendide abbaye, dont les fondations remontent au VIIIe siècle, un autre pour entrer dans celle des religieux qui entretiennent un jardin de « simples » dans la plus pure tradition médiévale, et qui font résonner leur chant grégorien sous les voûtes. « Il n'y a rien d'anticlérical dans ma rancœur, assure Marcel Rainaud. Nous souhaitons simplement permettre et développer l'usage touristique des bâtiments.» Commentaires1. Le vendredi 10 août 2007 à 17:28, par jcb : Merci merci, il était temps et tu me rassures... 2. Le vendredi 10 août 2007 à 17:43, par Berlol : Eh,
moi aussi ! J'étais fort inquiet, encore hier soir, je n'avais que
l'Assouline et une ou deux brèves à me mettre sous la dent. Ça me
paraissait incroyable. Mais c'est sans doute parce qu'on est en août...
La réaction est plus lente. Et c'est ce matin, grâce à FB, D.
Hasselmann et CG que j'ai pu retrouver les fils. Merci à eux, aussi ! 3. Le vendredi 10 août 2007 à 22:05, par brigetoun : mon oubli était-il de la résignation ? présence de plus en plus grande des intolérances stupides (et criminelles). M'en vais voir les liens |
| Samedi 11 août 2007.
Vers les mêmes souterrains que nous. Encore une journée mériméenne, matinée et soirée, en tout cas. Avec quelques interruptions de courrier, blogs, etc. Déjeuner au Saint-Martin, où T. et moi sommes les deux seuls clients jusqu'à la moitié du repas, au moment où arrive un collègue japonais dont nous parlions quelques minutes auparavant avec Yukie — pour dire que ça faisait plusieurs mois qu'on ne l'avait pas vu. Belle coïncidence, et démenti à nos craintes sur sa santé... Gelée de lapin, terrine de sardine et d'aubergine, salade niçoise et frites composent, une fois n'est pas coutume, notre menu. En fin d'après-midi (travail à la maison pendant que le soleil darde), nous allons à Toyosu, polder très moderne du port de Tokyo où T. sait pouvoir trouver les fils d'arrosage supplémentaires dont nous avons besoin pour que notre système automatique serve tous les pots du balcon pendant notre absence. Dans le métro, nous remarquons de plus en plus de personnes des deux sexes vêtues de yukatas, costume traditionnel que les jeunes japonais portent souvent pour aller au feu d'artifice, sortie estivale très codée. Pas de doute, ils vont tous et toutes à... Toyosu, pour le feu d'artifice de la baie de Tokyo qui a donc lieu ce soir. Nous nous retrouvons dans une foule compacte et bruyante, pas désagréable, au demeurant, sauf que nous n'avons absolument pas prévu d'aller voir un feu d'artifice. Dégagés
de l'emprise du nombre, nous gagnons
l'hypermarché Vivahome consacré
à la maison, bricolage,
jardinage, etc., le genre de magasin inventé pour que les
banlieues deviennent des paradis — et que plus personne ne
pense
à faire de la politique (par exemple). Nous y trouvons en
effet
le plus grand choix possible de tuyaux, de coudes, de colliers, de
goutte-à-goutte, bref, tout ce qu'il faut pour l'arrosage de
parcs, forêts ou vergers. Nous ignorions
même qu'un
tel magasin pouvait se trouver si près du centre ;
on n'est
jamais qu'à trois stations de Ginza !Sauf qu'il n'y a pas l'embout servant cinq capillaires dont nous avons besoin. Un vendeur sympathique consent toutefois à ouvrir la boîte d'un ensemble d'arrosage similaire au nôtre pour nous vendre séparément l'embout de dix. Ça doit être notre jour de chance (si c'est ça, la chance...). On reprend le métro vers 19 heures, avant que le feu d'artifice ne s'achève — on voit au loin un bouquet de trois fusées. Avant surtout que la foule, maintenant suante, parfumée aux yakitoris et aux nouilles sautées, ne reflue vers les mêmes souterrains que nous... Et pour nous changer de la grasse bêtise et du Figaro, un superbe article du Monde, de Michel Braudeau sur Jean-Jacques Pauvert... sur Sade. Jean-Jacques Pauvert : l'obsédé de l'édition, in Le Monde du 10 août 2007 Sur la côte du Lavandou, entre la rade de Toulon et le golfe de Saint-Tropez, où fleurissent dès les beaux jours pompiers et pyromanes, un allègre octogénaire, sage comme celui de Jean de La Fontaine, continue de planter et repiquer les pensées et les roses de sa longue carrière d'incendiaire. Editeur atypique au sein d'une profession feutrée, il a enflammé bien des esprits, s'y est parfois brûlé les doigts et s'est fait arroser plus souvent qu'à son tour, mais sa légende est tracée, la voie ne se refermera pas, aucun juge n'éteindra son nom dans les lettres françaises. A 81 ans, Jean-Jacques Pauvert a tout osé, beaucoup gagné, autant perdu, c'est la règle d'un métier où le talent compose avec la chance, et il ne renie aucune de ses audaces. Enfant, il est nul en tout, sauf en rédaction, et c'est par une étrange intuition que son professeur de français, José Lupin, suggère son renvoi du lycée de Sceaux : l'élève Pauvert, peu conformiste mais doué, a mieux à faire que suivre des études. Comme les temps sont durs à la fin 1941, son père, lui-même journaliste lettré, présente son fils à Gaston Gallimard. Rencontre capitale. Début 1942, Jean-Jacques entre comme commis dans la librairie du boulevard Raspail sans autre bagage qu'une immense curiosité. Il a 15 ans. "J'ai toujours eu un faible pour Gaston Gallimard. J'étais mal payé, une tradition maison, mais je trouvais ça normal. Et la boutique d'alors n'était pas du tout la même." Dans le premier tome de ses Mémoires, La Traversée du livre (Viviane Hamy, 2004), il décrit cette librairie pittoresque sous l'Occupation, où il croise les gloires de la NRF, Camus, Queneau, Paulhan, et arrondit ses fins de mois par un discret trafic d'éditions originales ou de livres érotiques. L'hiver 1942-1943, il dévore ainsi Le Con d'Irène d'Aragon, Histoire de l'œil de Bataille et trois volumes des Cent vingt journées de Sodome de Sade. Si son goût de la bibliophilie ne dure pas, son intérêt pour le second rayon ne le lâchera guère. Et, surtout, le désir de transmettre, de partager ses enthousiasmes. A 19 ans, il envisage de lancer une revue, Le Palimugre, et ressort sous cette enseigne, en décembre 1945, un essai de Sartre sur L'Étranger de Camus, déjà paru dans Les Cahiers du Sud. Pauvert, frappé par le brillant article, refuse de le voir disparaître sous cette forme éphémère. Il faut le sauver par un livre. Soixante ans plus tard, il s'interrogera sur ce mouvement instinctif : "Est-ce que ce n'est pas pour comprendre vraiment quelque chose que je veux le mettre au jour, le donner à lire ?" Il écrit sans hésiter à Sartre pour obtenir son autorisation. "J'ai pu lui reprocher certains défauts par la suite, mais jamais sa générosité ni sa totale indifférence aux questions matérielles." Le philosophe lui répond aussitôt en effet : "Quelle bonne idée ! Faites-en ce que vous voulez..." Encouragé dans son désir de "donner à lire", il décide à 20 ans de franchir le Rubicon comme éditeur et annonce qu'il va publier l'œuvre intégrale de Sade. "Un grand romancier", puisqu'Apollinaire et Paulhan ont écrit sur lui. Dans les couloirs de la NRF, on ne parle que de lui : "Un grand moraliste." Il entend le nom du marquis circuler comme un furet entre Nadeau, Blanchot et Simone de Beauvoir. Mais, en fait, qui l'a vraiment lu, cet embastillé dont les livres ne sont nulle part en vente ? Tous ses amis crient au casse-cou : il encourt la prison, Sade est interdit. "Interdit ?" Pauvert prend le risque et publie, de 1947 à 1949, Histoire de Juliette sous son nom. Les critiques se taisent, les libraires le boudent, il persévère. Bientôt on l'accuse, à droite, de démoraliser la jeunesse, à gauche, de contaminer les femmes du peuple par les vices des bourgeoises. Traîné en justice, suspendu de ses droits civiques, mais défendu par le meilleur avocat de l'époque, Me Maurice Garçon, expert des lois sur la censure, il achève néanmoins son entreprise en 1955 et gagne ses procès en appel. En 1958, le tribunal déclare que "Sade est un écrivain digne de ce nom" : le marquis est reconnu grâce à un ex-cancre de Lakanal. "Pourtant, j'ai beau relire Sade, je ne sais toujours pas ce que c'est. Une œuvre extraordinaire comme il n'en existe nulle part ailleurs qu'en France. Rien à voir avec les libertins du XVIIIe. Un aérolithe, un "bloc d'abîme", selon Annie Le Brun. C'est elle qui le comprend le mieux." Jean-Jacques Pauvert fera passer ainsi d'autres météores : Le Bleu du ciel de Bataille, Le Voleur de Georges Darien, sans compter la fameuse Histoire d'O, dont Paulhan lui confia en 1954 le manuscrit, signé Pauline Réage, en l'assurant simplement qu'il n'était pas de lui. Ce chef-d'œuvre impeccable de l'érotisme — écrit par une femme, pour une fois — est torpillé sur-le-champ par la presse bien-pensante, du Nouvel Observateur à L'Express. Pauvert mettra vingt ans à écouler le tirage, avant que l'on n'apprenne l'identité de l'auteure, la très discrète Dominique Aury, maîtresse de Paulhan et secrétaire de sa revue distinguée. Propulsée au rang de best-seller mondial par le cinéma, Histoire d'O fera la "une" de L'Express en 1975. Si le dernier chantier ouvert par Pauvert dans ce domaine particulier fut sa monumentale Anthologie historique des lectures érotiques (insistons sur le mot de "lectures"), chez Stock, on ne saurait oublier qu'avec le pourcentage qu'il possédait des droits de Papillon en 1969 — n'aimant pas l'auteur, il céda l'ouvrage à Robert Laffont — et le Goncourt de L'Épervier de Maheux en 1972 il devint un "gros éditeur". Il préféra dilapider ses bénéfices en rééditant le Littré en sept tomes étroits et hauts, offrir à Jean-François Revel une collection pamphlétaire, Libertés, habiller de jaquettes rouges les œuvres peu commerciales de Raymond Roussel : "Invendables, et alors ? Au moins, on a pu le lire, enfin." L'ancien jeune homme, en amoureux constant de l'amour, des mots, de la vie, ne déplore aujourd'hui que le poids de l'âge et les misères du corps qui l'accompagnent. Trop élégant pour s'en plaindre, il travaille à la suite de ses Mémoires, l'après-1968. "J'en ai écrit 600 pages, mais cela ne me satisfait pas. Je cite beaucoup de gens vivants, c'est délicat. Alors, je me distrais en rédigeant un texte sur l'érotisme destiné à l'Encyclopædia Universalis, pour remplacer celui d'Étiemble, qui était lamentable, il en convenait lui-même. Mais la notion d'érotisme s'est diluée de nos jours, n'a plus de signification précise. Jetez donc un œil à mon petit essai sur la censure..." Si l'ouvrage est épuisé, son auteur ne l'est pas. Commentaires1. Le samedi 11 août 2007 à 07:31, par vinteix : "Un aérolithe, un "bloc d'abîme", selon Annie Le Brun. C'est elle qui le comprend le mieux." 2. Le samedi 11 août 2007 à 20:52, par brigetoun : j'aime bien le "trop élégant pour s'en
plaindre" à propos des misères de l'âge. Tête
couverte de cendres. 3. Le samedi 11 août 2007 à 21:45, par vinteix : "Trop élégant pour s'en plaindre"... oui, cela caractérise assez bien Monsieur Pauvert, l'élégance. Les 4 volumes de son Anthologie historique des lectures érotiques furent longtemps parmi mes livres de chevet. |
| Dimanche 12 août 2007.
Dessert dès l'entrée. « L'homme moderne s'imagine très différent de l'homme du passé. Il y a probablement là une illusion. Si nous rassemblons une douzaine d'amis dans un salon quelconque, nous nous apercevons tout de suite qu'il y a parmi eux quelques personnes qui vivent dans ce qu'ils appellent le présent, et qui sont assez fières de le faire. C'est-à-dire qu'ils participent le plus possible aux nouveautés technologiques de notre époque mais que leur pensée très souvent est encore enfoncée dans le XIXe siècle. Que quelques autres, plus idéologiques ou plus idéalistes, vivent dans le XXIe siècle, dans ce qu'ils s'imaginent devoir être un XXIe siècle qui ne sera peut-être pas du tout ce qu'ils se figurent. Et que pour le reste, beaucoup d'autres sont plongés dans un passé encore plus lointain, sans compter le nombre très considérable de gens qui vivent dans la préhistoire. Et ce ne sont pas toujours des gens qu'on trouve seulement dans des villages éloignés et perdus, on les rencontre dans beaucoup d'endroits où leur rôle est essentiel et souvent néfaste. Un militaire d'aujourd'hui poursuivant une campagne avec l'aide des moyens techniques les plus avancés ressemble très souvent à un conquérant ou à un guerrier de l'époque assyrienne.» (Marguerite Yourcenar dans un entretien de janvier 1971, rediffusé le 1er août dans la série Théma Archives de France Culture) Quant à ces militaires qui vivent |