Les écrivains post-exotiques par eux-mêmes

« Les écrivains post-exotiques par eux-mêmes », Chronic’Art, n°68, septembre-octobre 2010, p. ppp.

Pour mémoire :

Tour à tour, Antoine Volodine, Lutz Bassmann et Manuela Draeger se sont prêtés au jeu du questionnaire de Proust. Trois auteurs, trois fois quatorze réponses.

– Votre principal trait de votre caractère.

Antoine Volodine : L’obstination.

Lutz Bassmann : L’intransigeance.

Manuela Draeger : La passion. Plus exactement la lucidité à l’intérieur de la passion.

– Votre animal préféré.

Antoine Volodine : Le tigre. Mais pas en papier. Et également Iponiama Oshawnee, demeurant au 17, de la rue des Sœurs-Tchouvanes, à Valkoumeï.

Lutz Bassmann : Les rouges-gorges. Et aussi les chats quand ils ne mangent pas les rouges-gorges.

Manuela Draeger : L’éléphante. Non, plutôt le crabe laineux qui essaie de flotter aussi haut que la lune. Ou non, plutôt l’œuf. L’œuf en général. C’est un animal qui promet. Je n’oublie pas non plus Lili Niagara, la chauve-soubise, dont j’ai été fortement amoureuse dans le passé.

– La défaite, historique ou non, que vous considérez la plus grave.

Antoine Volodine : L’écroulement de l’Union soviétique.

Lutz Bassmann : La NEP (Nouvelle Politique Economique) instaurée par Lénine en 1921.

Manuela Draeger : Le pacte germano-soviétique.

– Votre slogan préféré.

Antoine Volodine : Deux ou trois NE RÊVE PAS LES RÊVES NON ÉTRANGES ! SI LE MALHEUR SURVIENT, N’AGONISE QU’À BON ESCIENT ! TU ES UNE VITRE, AUCUNE MOUCHE NE T’IMAGINE !

Lutz Bassmann : J’aurai plutôt tendance à en donner plusieurs : TAMBOURS GOLDES PUIS SILENCE ! SI TA FIGURE SE VIDE, ABATS TON MASQUE ! S’IL RESTE DES RUINES, ÉMIETTE-LES ! S’IL RESTE DES MIETTES, INCENDIE-LES !

Manuela Draeger : Je suis d’avis d’en citer plusieurs : DÉFERLANTES NOIRES, HURLEZ, DÉFERLEZ ! FILLES DES CHANANES, CHANTEZ, REGROUPEZ-VOUS, FRAPPEZ ! MILLE DOGUES SECRETS EN CHACUNE DE NOUS !

– Votre rêve le plus récurrent.

Antoine Volodine : Voler en position assise de fakir, sans tapis volant, à une cinquantaine de centimètres du sol et à une lenteur désespérante.

Lutz Bassmann : Je me promène autour d’une maison sur une côte déserte. Il pleut, je m’abrite sous un parapluie immense. Je tourne autour de cette maison. Je l’exorcise silencieusement. De temps en temps, des personnes que je connais essaient d’en sortir, par les fenêtres, par les portes, mais elles s’effondrent avant d’atteindre le dehors. Je sais que la maison va brûler. Aucune parole n’est prononcée. Tout le monde est terrorisé, et moi, je continue à tracer des cercles en marchant sur l’herbe mouillée.

Manuela Draeger : Je parle avec d’autres prisonnières, avec des amies mortes. Nous sommes au bord d’un lac au moment où le jour se lève. La végétation est luxuriante. Le paysage est extrêmement beau. Au lieu de le contempler en silence, nous parlons. De temps en temps, l’une d’entre nous quitte notre groupe et s’approche des vaguelettes. Elle reste immobile, pétrifiée, puis elle revient et se réintroduit dans la conversation. Nous parlons avec fièvre d’une clinique où on peut se faire greffer des souvenirs. Le débat porte sur la douleur que provoque la greffe. Je ne sais pas pourquoi, nous savons que nous devrions nous arrêter et admirer l’eau, la lumière, les arbres, mais nous nous obstinons à bavarder à contrecœur sur des sujets qui ne nous intéressent pas.

– Votre paysage préféré.

Antoine Volodine : Le Tassili du Hoggar.

Lutz Bassmann : Un paysage urbain. Par exemple Victoria Harbour à Hong Kong.

Manuela Draeger : La banquise quand des ourses se promènent sur la glace.

– Le rituel auquel vous aimeriez avoir recours.

Antoine Volodine : Frapper les trois coups avant le lever de rideau.

Lutz Bassmann : La dernière cigarette.

Manuela Draeger : La bolcho-pride qui est décrite dans Onze Rêves de suie est-elle un rituel ? Si c’est le cas, j’aimerais bien y participer.

– La qualité que vous appréciez le plus chez un(e) combattant(e).

Antoine Volodine : Chez une combattante : qu’elle revienne vivante. Chez un combattant : qu’il ait l’intelligence de fuir quand il n’y a rien d’autre à faire.

Lutz Bassmann : Le silence après la bataille.

Manuela Draeger : Savoir marcher les yeux fermés jusqu’à la fin. Savoir mourir, savoir ne pas mourir. Savoir ouvrir les yeux et avancer ainsi jusqu’à la fin.

– Votre héros ou héroïne favori dans le monde réel, historique ou onirique.

Antoine Volodine : Le stalker dans Stalker.

Lutz Bassmann : Chow Yun Fat dans The Killer.

Manuela Draeger : Louise dans Thelma and Louise.

– Ce que vous détestez le plus.

Antoine Volodine : Le réformisme patelin, le nationalisme bon-enfant, le nationalisme guerrier, la mauvaise foi de ceux qui ont la parole, le poisson avec des arêtes, les mafias russes, les araignées.

Lutz Bassmann : L’autosatisfaction des sociaux-démocrates, le capitalisme sous toutes ses formes, l’insolence obscène de ceux qui ont trahi. Gober des huîtres. Entendre les plaisanteries antisémites des gardiens.

Manuela Draeger : La barbarie. L’imbécillité des barbares, leurs proclamations humanistes et démocratiques. Et aussi les plats à base de gésiers de volaille. Et en littérature être considérée comme une sorte de clone d’Antoine Volodine.

– La faute qui vous inspire le plus d’indulgence.

Antoine Volodine : La sympathie envers les représentants de la neuvième catégorie puante (les intellectuels).

Lutz Bassmann : Une sévérité excessive envers les ennemis du peuple.

Manuela Draeger : L’assassinat d’assassins.

– Ce qui vous empêche de devenir fou.

Antoine Volodine : Avoir vu la folie de très près. Des cachets qu’ils me donnent. J’en ignore le nom.

Lutz Bassmann : [pas de réponse]

Manuela Draeger : La peur de devenir folle.

– La musique que vous aimeriez entendre au moment de glisser dans le Bardo.

Antoine Volodine : La Troisième Chanson golde de Naïsso Baldakchan.

Lutz Bassmann : S’il y a des musiciens, qu’ils essaient de jouer un quatuor de Brahms ou de Kaanto Djylas. S’il n’y a personne, que Grodzo tape sur les canalisations et les grilles.

Manuela Draeger : Comme dans Onze Rêves de suie, j’aimerais entendre à la dernière minute la voix de la chanteuse soviétique Liudmila Zykina. Pas n’importe quelle chanson, mais celle qu’écoutent les filles au milieu de l’incendie : une chanson très mélancolique, très simple, d’une beauté indicible. J’en donne les deux premiers mots en russe : Sronila kolietchko.

– L’état présent de votre esprit.

Antoine Volodine : Après avoir eu l’idée d’écouter une dernière fois la Troisième Chanson golde de Naïsso Baldakchan, on a un peu peur.

Lutz Bassmann : J’attends.

Manuela Draeger : Je regarde la fenêtre grillagée, le ciel que le crépuscule assombrit, et je pense que je ne verrai plus jamais d’aurore boréale.

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