Répondre à la psychose du nucléaire

vendredi 18 mars 2011, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Vendredi 18 mars, 9h47. Depuis neuf heures et comme depuis lundi, des ouvriers sont en train de monter l’échafaudage qui va envelopper notre immeuble pendant près de quatre mois. Manœuvres de camion, engins de levage, assemblages de tubes et de plaques métalliques… Tout fait du bruit et, dans la situation actuelle, nous énerve quelque peu.
Par la télé japonaise, nous suivons à la fois la situation à Fukushima et les opérations sanitaires du Nord-Est. On apprend que dans un premier temps, en début de semaine, TEPCO avait annoncé que tous ses personnels allaient fuir du site accidenté de Fukushima mais que le premier ministre leur aurait donné l’ordre de rester et de tenter de gérer la situation…
Puis viennent les Forces d’Auto-Défense et leurs hélicoptères. Pas adaptés au milieu irradié : vol stationnaire impossible et trop de hauteur. Cela ne produit qu’une vague brumisation du terrain. Enfin, c’est le tour des pompiers de Tokyo ! On ne sait pas pourquoi, mais eux disposent de camions blindés télécommandés et de lances à eau surpuissantes dont ne disposent pas les organisations qui gèrent les activités nucléaires !

« A l’heure de ce message, vous savez qu’il est fortement indiqué de quitter Tokyo […] » (extrait d’un message aux enseignants de l’IFJT, le 16 mars)

« Compte-tenu de l’évolution possible de la situation, il est recommandé aux Français de Tokyo de quitter la région pour le sud du pays ou pour la France. » (extrait d’un courrier officiel de l’ambassade, le 17 mars)

Les autorités françaises sont au diapason de la plupart des médias étrangers : le principe de précaution qu’elles avancent va bien au-delà des recommandations nippones. Politiquement, notre ambassade se doit de répondre à la psychose du nucléaire plutôt qu’au risque constaté. Et puis c’est toujours bon pour l’image (sauf vis à vis des autorités locales, bien sûr).
Deux poids, deux mesures : si vous êtes Japonais, vous allez au boulot normalement et vous vous tapez les transports en commun désorganisés et les supermarchés vides ; si vous êtes Français, vous êtes potentiellement en danger et vous prenez le chemin du Sud ou de l’aéroport. Je ne citerai personne, mais le débat fait rage dans les blogs et les tweets : il y a d’un côté les inconscients stupides qui restent, et de l’autre les trouillards, tout aussi stupides, qui fuient. Dans un reportage télé à l’aéroport d’Osaka, les petites familles font la queue mais les épouses japonaises s’écartent des caméras. J’aperçois même, qui traverse rapidement le champ de l’image, lunettes noires, notre journaliste internationale et vedette de Kagurazaka…
Une chose est sûre : ceux qui prennent l’avion gratuit reviendront à leurs frais.

De mon côté, n’ayant aucune intention de partir, conscient certes de la véritable criminalité de TEPCO mais de l’échelle locale de la catastrophe en cours, je continue l’enregistrement des numéros Moreau des Mazarinades de notre corpus en ligne.  Je garde à l’esprit que Célestin Moreau lui-même, en 1848, avait vu son travail interrompu par la Révolution et avait dû attendre deux ans pour le voir publié… Il faudrait au moins que je finisse ça (j’en ai déjà fait 500 sur plus de 2700) avant que ma moelle épinière n’aille se liquéfier sur le parquet flottant. Je suis sans cesse retardé par les courriers de la famille et des amis qui s’inquiètent, à la fois à tort et à raison, et je les en remercie, et par T. qui me traduit, à ma demande, les infos japonaises. C’est compliqué, la vie au Japon en ce moment.

Publié dans le JLR


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