Post-exotique en dégustant ma brandade

Samedi 30 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

Peu à dire sur ce quatrième cours consacré à Alto solo. Ceux qui connaissent ma voix l’entendront un peu nasale ; c’est que le rhume a déjà commencé son œuvre… À écouter ici. C’est néanmoins une séance importante pour la compréhension de l’action et des fondements de l’action dans le roman. Considérations sur :

  • omniscience (1ère partie) et conscience (2e partie),
  • mélodrame (sur le modèle de mélomane) et tragédie (contenue dans l’exposition et le suspense),
  • passoire (tri sur les marches, « seuls des hommes et des femmes résolus [...] », p.74) et nasse (salle de concert envahie par 300 frondistes),
  • spectacle élitiste et spectacle populaire (voire populiste, bien sûr),
  • la résistance passive de ceux qui sont venus quand même (peut-être mise en abyme en hommage — désespérant — au Silence de la mer de Vercors et à la fondation des Éditions de Minuit…)
  • les doubles sens des expressions à nom d’oiseau : « intellectuels en queue de pie », « comme une volée de pinson », « [payer] en roupie de sansonnet » (p.97), les musiciens et leurs « nids à poussière », « crincriner une petite danse », « turluter une passacaille », « des poules mouillées » (p.98) — la violence verbale ayant produit son effet d’humiliation sur tous les mélomanes sauf sur l’altiste, qui a renfermé son violon dans son étui, il ne peut s’ensuivre que de la violence physique. Ce qui fera l’objet du prochain cours.

Références brièvement données pour Victor Klemperer, LTI. Ce faisant, je viens de trouver là et maintenant, cette intéressante suite de vidéos relatives à cette langue du Troisième Reich telle qu’étudiée par Klemperer.

Déjeuner au Saint-Martin, où nous retrouvons par hasard et avec joie un couple d’amis et leur petite fille. Je leur fais l’article post-exotique en dégustant ma brandade et en sirotant le bordeaux que F. nous offre pour son anniversaire. Après quoi je vais me coucher parce que le rhume avance, le nez coule, la tête sous pression… Enregistrement, cependant, de l’excellent Pastoureau chez Veinstein hier soir et les cinq épisodes du feuilleton Conversations avec Kafka de Gustav Janouch.

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Carnet à spirale et à boutades

Samedi 23 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

Matinales notes, après relectures d’hier, pour le troisième cours sur Alto solo — à écouter ici. Nous devons aujourd’hui, avant d’entrer dans « ce cirque » (p.54) du soir du 27 mai, cerner la forme du pouvoir de Chamrouche et la (re)présentation textuelle de celui qui l’exerce, Balynt Zagoebel. Son prénom hongrois et son nom proche de celui d’un ministre de la propagande nazi, son origine dans les années quarante et sa carrière politique ou d’homme de pouvoir dans les années soixante à quatre-vingt-dix (d’un siècle non précisé), sa silhouette à manteau de cuir beige, son carnet à spirale et à boutades (p.38) ou encore le salut avec « le bras en oblique » (p.41) qu’il échange avec ses frondistes ne doivent pas faire oublier qu’il est, selon ce que le texte nous propose, un représentant et un envoyé du peuple, dont il émane et qu’il incarne. Mais — poison littéraire que je vous instille — dans quelle mesure peut-on faire confiance au texte lui-même ? S’il ne dit pas de quelle société ni de quel siècle il émane, s’il n’inscrit jamais les fonctions exactes de Zagoebel, s’il m’égare sur l’individu en disant qu’ils sont deux ou des millions (p.35), comment pourrais-je ne pas, à mon tour, me sentir mal à l’aise ? Par exemple quand, ayant nommé certains hommes des oiseaux et tenté de nous faire croire qu’ils ont réellement (perdu) des plumes, il tente de redéfinir par soustraction d’espèces le mot oiseau ? « [...] mais les rapaces de ce genre ne sont pas des oiseaux » (p.50); « Mais les alouettes ne sont pas des oiseaux » (p.56); « Mais les manchots ne sont pas des oiseaux » (p.61, avant-dernière phrase de la première partie)… Ceux qui ont décidé du nouveau sens d’un mot vont ainsi le répéter sur tous les tons, en jouer dans diverses situations où ils imposent leur autorité — et je pense ici directement (j’en donnerai les références la semaine prochaine dans le cours) à la LTI, la langue du Troisième Reich, telle que l’étudiait Victor Klemperer, ainsi qu’à la récente LQR d’Éric Hazan dont j’ai déjà traité. Bien sûr, je ne confonds pas le discours du narrateur et les discours directs ou indirects des frondistes. Mais c’est un peu comme si ceux-ci s’accordaient à celui-là sur au moins un point, tandis qu’ils s’entrelacent dans le texte : l’intention de brouiller le sens des mots pour déstabiliser le lecteur, rendre autant que possible et avec une ironie malsaine leur sens double, voire triple comme c’est le cas du pauvre piaf dans le panneau du café-restaurant : « LA MAISON NE SERT PAS LES NÈGUES ET ENCORE MOINS LES PIAFS » (p.42), où piaf peut signifier oiseau réel (on serait dans un conte féérique), métaphore d’une catégorie d’hommes stigmatisée (ce serait une fable politique) ou allusion historique aux Juifs (comme dans un document à clés) à laquelle je serais amené à penser par le fait que c’est aussi un mot de quatre lettres finissant par la lettre « f », hypothèse corroborée par le mot d’ordre tagué sur une affiche de concert : « LES PIAFS À LA RÔTISSOIRE » (p.46). Beaucoup d’autres choses à écouter dans le cours mais c’est ce qu’il m’importait d’inscrire ici.

Le souvenir impérissable que beaucoup de lecteurs gardent d’Alto solo vient aussi du fait, j’en suis sûr, que le livre a exercé sur eux un pouvoir de malsain brouillage du sens de quelques mots. J’en ai encore eu la preuve avant-hier soir en entendant ce que Frédéric Junqua disait de ce livre en toute fin de l’Atelier littéraire du 4 octobre dernier auquel il était invité pour parler de Kart, que je lirai bientôt.

Dès qu’elle porte sur l’éthique ou l’ontologique, l’indécidabilité du double sens provoque des perturbations psychologiques chez le récepteur de l’information — tout comme, lorsqu’une large partie de la population s’appauvrit, le double salaire ou la double fonction d’un grand patron…1

Patrick Rambaud, bien intentionné sur le dire son temps. Pas sans intérêt mais on peut dire que, justement, c’est ce que ne voulait pas faire Khadjbakiro :

« S’il procédait ainsi, il se dégoûterait vite, il se lasserait. Il composerait seulement de petits tableaux anecdotiques, il étofferait médiocrement la médiocre réalité. Il n’éprouverait aucun plaisir à son art et vite cesserait d’écrire. Au lieu de cela…» (Antoine Volodine, Alto solo, p.31)

L’incommunicabilité dont on parle au sujet des Japonais est une vaste fumisterie. Je viens encore d’en faire l’expérience en écoutant Éric Marty et Raphaël Enthoven au sujet du, dixit Enthoven, « très beau » et « magnifique » Empire des signes de Barthes, dont ils parlaient jeudi 21 dans les Nouveaux chemins de la connaissance — adjectifs dits comme on ferait des courbettes de courtisan. Quant à la qualité intellectuelle du livre de Barthes, eh bien, j’en dirai ce que j’écrivais à un correspondant il y a quelques jours : « c’est bien écrit » — en ajoutant maintenant qu’il révèle beaucoup plus sur Barthes lui-même que sur le Japon. Et ce n’est pas l’autre invitée de l’émission, Meiko Takizawa, tant elle parle peu, qui parviendra à me faire changer d’avis (on aurait mieux aimé qu’elle parlât de ses propres recherches…). D’ailleurs, à propos de temps de parole dans son émission, Enthoven en occupe, je pense, un bon 70 % — les invités (prestige ou caution) sont tolérés. Ce que je n’ai pas encore bien démêlé, c’est pourquoi des Occidentaux, et particulièrement des Français, ont un tel intérêt à cette spécificité de l’incommunicabilité avec « les » Japonais. Ils n’ont qu’à se tourner vers les Chinois, les Vietnamiens, les Malais, les Géorgiens, ou même les Basques, si l’on veut rester dans l’idée d’une langue profondément différente, pour constater que l’incommunicabilité est à peu près du même tonneau — le reste est infatuation. (Et je ne dis pas cela par supériorité de celui qui parlerait couramment japonais puisque, précisément, je ne le parle pas.)

  1. Pour Henri Proglio, il s’agit donc d’un double problème indécidable puisqu’on ne sait, du double salaire ou de la double fonction, ce qui était pour l’opinion le plus gênant… Quand un gus va bosser comme manutentionnaire de nuit après sa journée d’usine, histoire d’arriver à dépasser d’un poil le smic pour une famille de cinq, il y a toujours un cadre zélé pour fayoter et l’obliger à choisir son camp fissa. []

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De la littérature en matière noire

Samedi 16 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

De six à huit, j’essaie de m’organiser un radeau sur un océan de choses à dire au sujet des trente ou quarante premières pages d’Alto solo — sur lequel je m’efforce de voguer avec mes étudiants de dix à douze. Certains détails textuels ont une valeur exceptionnelle. Par exemple, le nom Vanzetti (p.15), choisi pour le cirque, et qui, s’il démarque Achille Zavatta (1915-1993), renvoie prioritairement au Bartolomeo Vanzetti (1888-1927), immigré italien qui, avec Nicola Sacco, fut victime d’une erreur judiciaire dans l’Amérique des années 1920, ce qui suscita une vague internationale de protestation, puis un film et une chanson, puisque son innocence était déjà évidente avant la chaise électrique — connaissant l’avenir du cirque dans Alto solo, on ne peut que trouver pertinente l’association… Ou bien le nom Karakassian, l’amoureux disparu de l’altiste Tchaki Estherkhan, peut-être parti se battre dans le Sud mythique et qui m’a fait penser au Karamanlis de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? de George Perec et à tous les autres kara- que suscitent ses réapparitions textuelles. Quant au clown Baxir Kodek, cette fois c’est en aval : il a donné son nom à une composition musicale de 2000 d’Ambre & Mark Spybey, sur un disque intitulé Sfumato et disponible dans l’Internet Archive. Et reprendre l’idée de Jean-Louis Hippolyte, dans Fuzzy Fictions (p.150), selon laquelle le lecteur qui zapperait, se détournerait de ces noms de prime abord un peu difficiles d’Alto solo ne ferait que manifester une xénophobie de premier niveau. En ajoutant que cela me paraît en fait assez naturel, même si un esprit curieux doit en même temps pouvoir s’y intéresser, surtout en se demandant quel peut être le but littéraire d’un auteur qui met une telle passion à produire des noms compliqués, exotiques. Pour peut-être, finalement, les trouver… poétiques. Montrer aussi que tous les mots dont Volodine convoque simultanément deux sens, comme pour ses personnages à la fois métaphoriquement et réellement « oiseaux », produisent dans bien des phrases un effet de zeugma identique à celui d’Apollinaire quand il écrit que : « Sous le Pont Mirabeau coule la Seine / Et nos amours…» Un Apollinaire qui affectionnait lui aussi ces effets d’inversion syntaxique où l’on voyait parfois une préciosité de retour à l’ancien français et où je vois un moyen économique de renforcer sémantiquement les deux membres déplacés, comme cela se constate justement dans les paragraphes consacrés à l’écrivain Iakoub Khadjbakiro (p.31-35) : « il choisit, de la vie réelle, les brins les plus ténus », antéposition du complément de nom, ou ce beau détachement du complément d’objet indirect : « Aux hideurs de l’actualité Iakoub Khadjbakiro avait coutume, dans ses livres, de substituer ses propres images absurdes.» (p.31) Enfin dire que le mouvement d’ensemble de cette période d’exposition dans laquelle les personnages sont présentés chacun leur tour sous la forme d’une « histoire de » peut bien être comparé à la période de présentation des instruments d’un orchestre avant qu’ils n’entament une pièce concertante — dans laquelle un solo adviendrait… Ou plusieurs. La présentation de l’écrivain Iakoub Khadjbakiro pourrait bien être au nombre des solos que nous attendons. L’art poétique qui nous est exposé dans ces pages ne peut guère appartenir qu’à ce narrateur qui dit « Je » à la page 26, tout en étant bien proche de celui de l’auteur, pour peu qu’on ait déjà lu ne serait-ce qu’un autre livre de lui. Une mise en abyme transcendantale, donc, dans laquelle le « souterrain des mirages » (p.32) mène au cœur exotique des problèmes inséparablement politiques et poétiques — et qui accueille soudain, avec un air neutre, une métaphore de la littérature en matière noire.

« Exotique est le terme que l’on applique à des particules déconcertantes, mais fondamentales, de la matière.» (p. 32)

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L’appât (de la démocratie) est dans la nasse (du débat)

Vendredi 15 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

Déjeuner au French Dining (one-plate avec poulet rôti, un peu léger…). Passage chez Kayser où l’on achète une petite galette des rois (finalement). Enregistrement de l’Atelier littéraire du 10 avec Jean-Charles Massera, Céline Minard, et sur le Zaroff de Julien d’Abrigeon. Un très bon moment !

En début de soirée, alors que je m’apprête à réfléchir sur Alto solo pour demain matin, un ami annonce sur Facebook un débat sur l’identité nationale organisé par l’Ambassade à l’Institut le vendredi 22 à 11h30. J’engage la discussion sur l’illégitimité du débat ; c’est mon opinion ; il défend le principe démocratique. Ça chauffe un peu pendant quelques commentaires (les arguments des deux côtés sont archi-connus) — le tout étalé sur un bon paquet d’heures — et puis ça finit par l’énerver et il commence à retirer des commentaires, arguant qu’il ne voulait que reprendre l’information et qu’on n’avait qu’à aller commenter… à l’ambassade.

Sauf que j’avais copié les commentaires par devers moi :

Moi : « Sans moi !
(j’aurais même pas relayé, tu vois…) »

Lui : « Eh bien, cela me laisse à penser que tu ne respectes pas le principe du débat démocratique, et ça me paraît très grave, car pourquoi refuser un débat ? »

Moi : « Les deux mots sont antithétiques (Michel Serres le disait d’ailleurs très bien il y a peu à la radio), l’expression n’a aucun sens, c’est un débat piégé d’avance et dont on sait qu’il va relancer le communautarisme et le racisme intérieur. Il faut savoir refuser un débat. Mais débattons des budgets de l’éducation ! Débattons de la politique culturelle extérieure de la France ! Débattons des politiques salariales ! L’identité nationale, c’est LE leurre par excellence ! Et ça me paraît très grave (ça fait toujours bien de le dire).»

Lui : « C’est ton opinion, celle de Serres (mais personnellement, je ne vois rien d’antithétique), ça se discute! Refuser le débat, ça fait peur! D’ailleurs, notre discussion ici ne remplacera pas le(s) débat(s) public(s).»
Moi : « Là, on n’est pas en train de discuter de l’identité nationale, on est en train de s’opposer sur la pertinence même d’un thème de débat.
Pendant qu’on ne te demande jamais ton avis sur les décisions dites d’Etat et qu’on fait passer des lois impopulaires sans discussion (Universités, Hadopi, etc.), on te fait l’aumône d’un débat qui n’apportera en France que la zizanie (parce qu’ici, avec le taux de sympathisants UMP, ça va plutôt faire consensus…), et hop, c’est la démocratie !
D’ailleurs, un vendredi à 11h30, je me demande bien qui sera libre pour s’y rendre ! »

Lui : « Très juste ! »

[... commentaires d'autres personnes que je n'ai pas besoin d'impliquer ...]

Moi : « L’appât (de la démocratie) est dans la nasse (du débat). Tu as le choix. D’y entrer ou pas.»

[... première suppression du précédent commentaire ...]

Moi : « Bizarre, tiens, que mon précédent commentaire ait disparu. je le remets (de mémoire) : L’appât (de la démocratie) est dans la nasse (du débat). Tu as le choix. D’y entrer ou pas.»

Lui : « @Patrick Non, c’est pas bizarre que des commentaires disparaissent, c’est une fonction de Facebook de pouvoir les supprimer. Je vais d’ailleurs en supprimer d’autres. Heureusement qu’elle existe!
Je te suggère d’adresser désormais tes commentaires sur ce sujet à l’Ambassade de France dont je n’ai fait que rediffuser une information.»

Moi : « Merci de le dire, même si je ne trouve pas cela très « démocratique », pour le coup…
Mais je n’ai que faire de débattre avec l’ambassade qui ne fait d’ailleurs que ce qu’on lui a dit de faire en plus haut lieu.»

[... seconde suppression, et cette fois de tous mes commentaires ainsi que de ceux d'autres intervenants ...]

Ça tient tout entier dans sa dernière phrase : ne faire que rediffuser une information de l’Ambassade. Comme si ne-faire-que, c’est-à-dire fournir gracieusement un tuyau supplémentaire pouvait être neutre. Par exemple, si je diffuse qu’il y a un concert de Johnny Hallyday, je ne fais pas que diffuser. J’ai sélectionné cette info parmi plein d’autres, et au détriment d’autres. j’affirme donc implicitement un choix. Soit parce que je suis d’accord avec ce qui est proposé — forme de militantisme bénévole, voire de prosélytisme — soit parce que j’ai un intérêt à offrir gracieusement ce canal supplémentaire, que ce soit auprès du diffuseur ou du côté des supposés récepteurs. Dire qu’on n’a fait que, et qu’on ne veut pas en débattre, ce n’est rien d’autre que refuser d’avouer et de s’avouer ses propres motivations. Pour moi, la conscience politique est un préalable au débat démocratique. Je ne serai jamais neutre, politiquement. Et comme je ne suis pas fonctionnaire ni sous contrat d’aucune façon avec l’État, cela ne me pose aucun problème. Par ailleurs, j’ai choisi de ne pas inscrire dans ce billet le nom de cet ami. Durant quelques jours, il est possible de le retrouver, si l’on veut vraiment le savoir. Pour autant, cela n’a pas d’intérêt à mes yeux. Ce qui m’importe, c’est de constater l’opposition de deux discours dits démocratiques et d’affirmer à travers cet exemple qu’il n’y a pas de neutralité individuelle dans la rediffusion d’une information émanant du pouvoir en place.

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Suce au soleil levant

Jeudi 14 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

Mince ! Voilà que mon père est de nouveau à l’hôpital ! Mon cousin me tient au courant de la situation et s’en occupe quand il peut. Pour l’instant, rien de grave, un peu comme il y a deux ans. En tout cas, c’est ce qu’on espère. Mais la méchante vague de froid n’y est pas pour rien — qui avait déjà rétamé Hopenhague, entre autres… Comme en janvier 2008, donc, il faut encore attendre un mois, que nous venions en France, pour que je puisse le voir. D’ici là, s’il reste à l’hôpital, au chaud et pris en charge, ce n’est pas plus mal parce que la dernière fois que je l’ai eu au téléphone il envisageait d’aller à pied à travers le Parc Caillebotte enneigé pour aller chercher son pain sans sel…

Par ici, programme chargé. Des cours, le voyage en shinkansen pour Tokyo et la pièce de choix de la semaine : la communication du collègue François Bizet, à l’université Gakushuin, intitulée Crise sans sortie, apocalypse sans royaume, fin sans fin : de quelques questions reprises par le post-exotisme. Exposé très bien argumenté et truffé d’exemples d’Avec les Moines-soldats, de Lutz Bassmann, principalement. Que François met pertinemment en relation avec la fiction radiophonique Outrage à mygales (2001) pour une tentative de communication entre espèces lors d’une brèche entre deux espaces-temps, ce qui est peut-être concevable dans les dix dimensions de la théorie des cordes.

Petite salle, mais bien pleine, suivie d’un cocktail en salle des profs. J’y ai retrouvé d’autres collègues, comme Michaël, Agnès, Margot, et Thierry Maré, bien sûr, qui est l’invitant. Mais surtout, et c’est très important pour l’avenir, beaucoup d’étudiants-chercheurs. En revanche, pas de collègues japonais, ni d’ici ni d’autres universités. Surmenage & cloisonnement sont les deux mamelles que l’enseignant-chercheur suce au soleil levant — et qui m’étonnent toujours, quoique j’en sois averti. L’aporie de la spécialité est goûteuse : chacun sa spécialité, si ce n’est pas ma spécialité, je n’y vais pas ; et si c’est ma spécialité, je n’ai pas besoin d’y aller puisque je suis déjà au top… Mais pour ne pas avoir cette immodestie ni avouer la glue aporétique, on déclare seulement être très occupé, totemo isogashii desu ! — triste vérité souvent, d’ailleurs, et excuse bien pratique parfois. Et imparable cliché international de l’homme post-moderne, au point que « Quelqu’un qui a tout son temps est un scandale permanent », maxime de Sollers, reprise à mon compte

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Où règnerait l’arbitraire

Samedi 9 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

Reprendre les bonnes habitudes… Comme celle de se lever à six heures. Pour finir mes notes sur les premières pages d’Alto solo. Ça prolifère ; comment canaliser ?

À l’Institut franco-japonais à dix heures moins dix, les listes d’inscrits ne sont pas prêtes, pas distribuées ; je ne peux donc pas savoir combien d’inscrits j’ai… Surprise en entrant dans la salle de cours : sept présents, et deux autres personnes arrivent peu après. Pour la première séance, c’est presque inespéré. Après une entame sur le parcours éditorial atypique du polyonyme post-exotique, je passe à notre objet d’étude. L’alto étant un instrument à cordes ou une voix de femme, on est dans le domaine musical. Le solo n’est pas une interprétation solitaire mais — et c’est important — une partie musicale jouée par un seul instrument au sein d’un orchestre : il est l’expression d’une personne faisant partie d’un groupe, indissociablement, groupe lui-même distinct du public. Ouvrir le livre. Ça commence par un échec : je n’ai pas été capable de trouver une pertinence extra-diégétique à la date du 27 mai. J’ai raclé le web dans plusieurs directions et n’ai pas trouvé d’événements en rapport avec Alto solo qui soit arrivé à une telle date : la flotte russe battue à Tsushima en 1905, attentat contre Heydrich en 42, réunion du conseil de la Résistance en 43, signature des accords de Grenelle et manifestation monstre au stade Charléty en 68, la sortie du Cinémonde avec Romy en 69, la GP crapahute sur la tour de Jussieu en 70, ou que sais-je… Qu’à cela ne tienne, tournons la page : « C’est l’histoire d’un homme.» (p. 9) La nomination d’une histoire, qui sera forcément à raconter, puis le bégaiement progressif du nombre de personnages (un, puis deux, puis trois) ouvrent une forme écrite d’oralité, comme s’il y avait quelqu’un qui parle. Plusieurs fois, à quelques pages d’intervalles, une autre histoire — on nous balade — va commencer, celle d’un oiseau, celle des musiciens, celle du voleur de chevaux, celle de l’écrivain, et des relations se tissent entre elles : on infère que c’est dans la même ville, on apprend qu’un oiseau malade était un militant et qu’un autre homme était autrefois du même groupe d’oiseaux, etc. Mais aux premières lignes, on est de plain-pied avec les trois qui sortent de prison, une prison dont les portes et les murs semblent aussi efficaces et signifiants de l’extérieur que de l’intérieur. Finalement, être relâché du fait de la surpopulation carcérale et sans préparation aucune ne fait qu’étendre la prison au reste du monde, au moins du monde de Chamrouche où règnerait l’arbitraire. Leurs noms en disent long, si on veut bien les écouter et les pister : Aram, fait penser à Araméen, au fils de Sem lui-même fis de Noé, ça vient de la Syrie ou tout près, ça évoque aussi Aram Khatchaturian, un compositeur géorgien soviétique qui était musicien officiel du régime mais qui fut quand même accusé de formalisme en même temps que Chostakovitch et Prokofiev ; Matko, c’est plutôt d’origine croate, un prénom courant, semble-t-il ; enfin, Will MacGrodno, dont le nom associé deux éléments anglo-américains et un nom polonais de ville biélorusse, comme un William fils du château, parce que grod veut dire château en polonais… Au point où j’en suis, autant dire que je me soucie comme d’une guigne de savoir si oui ou non l’auteur s’est soucié de tous ces éléments ; de toute façon, même s’il travaille à l’oreille, c’est le résultat de beaucoup d’autres bouches et oreilles qui ont travaillé avant lui. Et s’il les prend au hasard, ces noms, ce qu’il veut d’abord, c’est montrer leur diversité comme un reflet de la diversité des hommes qui se trouvent dans un même endroit — à la différence par exemple de l’homogénéité de la population japonaise (exemple pertinent pour mon auditoire). Pour le reste, il vaudrait mieux écouter le cours, je ne vais pas tout recopier non plus…

« Hélas, depuis quelques années, c’est avec amertume que je constate que dans notre pays, tout comme ailleurs, règne l’arbitraire. ON craint alors la vérité et l’on arrête au nom de l’ordre et de la fermeté ceux qui ont le courage de le crier.» (la mère de Jean-Pierre Le Dantec dans La Cause du Peuple, 2 juin 1970, image ci-contre)

Déjeunons au Saint-Martin où je retrouve avec plaisir le poulet-frites… Puis sieste et lectures sur le web avec, ci-dessous, cet article dont je ne sais ce qu’il faut penser. Sinon qu’il convient d’abord de lire le livre ! Un détail me gêne toutefois. C’est l’a-priori de Darrieussecq : « Le plagiat ne m’intéresse pas. Mon problème, c’est la calomnie.» Je comprends qu’il soit injuste et pénible d’être calomnié si l’on n’est pas plagiaire. Cependant, l’existence du plagiat dans la société ne faisant pas de doute (je ne parle pas des cas qui concernent Marie Darrieussecq), il convient de traiter aussi des moyens d’en être innocenté le cas échéant. Pour autant, l’innocent calomnié reste à jamais taché et blessé… L’antériorité de la calomnie sur la preuve de l’innocence est en effet ce qui pose problème… Mais si le plagiat est prouvé, il n’y a plus de calomnie. Bref, je suis très intrigué par ce livre.


Pour mémoire :
Marie Darrieussecq, « L’accusation de plagiat est une mise à mort » / entretien avec Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles, 9 janvier 2010.

On ne sort jamais indemne de deux accusations de plagiat. Deux fois, ce serait donc vrai ? Marie Darrieussecq serait une copieuse ? En 1998, à la parution de Naissances des fantômes, deuxième roman de l’auteur de Truismes, Marie NDiaye lui reprochait de la “singer”. Plus grave et plus irrecevable : l’accusation de “plagiat psychique” proférée par Camille Laurens à la sortie de Tom est mort, en 2007. Laurens reprochait à Darrieussecq de lui “voler”, de “copier” sa douleur d’avoir perdu un enfant, elle qui en avait témoigné dans le récit Philippe – alors qu’avec Tom est mort, il s’agissait d’un roman, d’une fiction. Laurens ne voyait même pas qu’en attaquant un écrivain sur cet argument, c’est toute la littérature, toute la fiction et l’imagination qu’elle bafouait.

Une accusation de plagiat aussi calomnieuse équivaut à la mise à mort symbolique d’un écrivain, à une injonction au silence, à une réduction à l’impuissance d’écrire. Pour y répondre, Marie Darrieussecq aurait pu choisir de se placer sur le même terrain (très bas et terriblement glissant) que Camille Laurens, le règle­ment de comptes, et signer comme le fait aujourd’hui Laurens une autofiction. Mais Darrieussecq est trop fine pour se livrer au crêpage de chignon par livres interposés. C’est en prenant de la hauteur qu’elle répond non pas tant à ses détractrices qu’aux accusations de plagiat en général dont nombre d’écrivains (de Zola à Celan, de Daphné Du Maurier à Danilo Kis) ont eu à souffrir, tentatives d’élimination d’un auteur devenu gênant.

Rapport de police est la seule et la meilleure des réponses possibles : une petite bombe théorique qui pose la question au cœur du problème : d’où vient la littérature ? Et si elle venait aussi de la lecture ? Il n’y a pas de littérature pure, nous dit ce char d’assaut intellectuel, passionnant, qui fera référence et aidera de futurs accusés à ne pas se laisser broyer.

Entretien > Qu’avez-vous ressenti devant ces accusations de plagiat à des années d’intervalle et comment les expliquez-vous ?

Marie Darrieussecq – Je pense qu’on n’écrit pas impunément, à 27 ans, totalement inconnue, un premier roman, Truismes, traduit dans une quarantaine de pays et vendu à un million d’exemplaires. De la première accusation par Marie NDiaye en 1998, Philippe Sollers m’avait dit : “C’est une tentative ­d’assassinat.” A partir de là, je suis désignée comme plagiaire et Camille Laurens n’a plus qu’à inventer le “plagiat psychique” en me reprochant de faire de la fiction sur un sujet douloureux, comme si le roman n’était jamais qu’un plagiat du document vécu. Il s’agit toujours d’essayer d’interdire à l’autre d’écrire, en plantant sa propriété littéraire de piquets et en tentant de s’y inscrire comme le Seul Ecrivain. Un écrivain, c’est fait de mots. On m’a attaquée dans mon corps, dans mon être. Le suicide de Paul Celan a été déclenché par des accusations répétées de plagiat. Pour Maïakovski, ce fut la même chose : un épuisement. Daphné Du Maurier, harcelée pendant dix années par deux romancières, a aussi envisagé le suicide. J’ai voulu écrire Rapport de police à la mémoire de ces écrivains calomniés. J’espère qu’à l’avenir d’autres écrivains injustement accusés pourront s’y référer.

Avez-vous conçu cet essai comme une réponse à ces accusations ?

Le plagiat ne m’intéresse pas. Mon problème, c’est la calomnie. J’ai passé deux ans de ma vie à étudier la vie, l’œuvre et les réponses d’écrivains qui ont eu, comme moi, à la subir. Je ne dis pas que le plagiat n’existe pas. Il y a des cas, pathologiques ou crapuleux, dont je parle dans ce livre. Je dis que ce qui existe surtout dans le champ littéraire, c’est la “plagiomnie”, mot-valise que je propose pour désigner l’accusation calomnieuse de plagiat. Elle date au moins d’Epicure et de Martial. En poli­tique, on se débarrasse du concurrent en l’accusant de malversation ; en littérature, on l’accuse de plagiat.

Qu’est-ce qui est à l’œuvre chez celui qui attaque un autre auteur pour plagiat ?

Il y a une rage à vouloir être plagié. Et beaucoup de bénéfices à en tirer : le manque de reconnaissance y trouve une certaine consolation ; on certifie soi-même son authenticité puisque, bon plagié, on se place hors des méchants plagiaires ; on affirme être un auteur qui compte ; on se rêve fondateur. Il est normal de se reconnaître dans un livre, de s’identifier. Freud définissait l’inquiétante étrangeté – qu’il vaudrait mieux traduire par “l’inquiétante familiarité” – comme la projection du moi hors du moi : d’où les phénomènes de déjà-vu, de double, de retours et de revenants, qui hantent toute la littérature fantastique. Mais quand le déjà-vu se mue en déjà-lu, en déjà-écrit-par-moi, quand un écrivain se persuade qu’il est au centre du livre d’un autre, c’est comme une maladie de la lecture. Il y a des effets d’inquiétante étrangeté dans toutes ces affaires. Une fois la projection plagiomniaque installée, tout se met à ressembler, tout miroite, tout résonne. Edmond de Goncourt se persuade ainsi que Zola a plagié sa Germinie avec Gervaise (personnage de L’As­som­moir – ndlr). Prenez deux livres sur les mêmes thèmes, aussi vastes par exemple que les fantômes, le voyage ou le monde ouvrier, il y aura inévitablement des phrases et des idées en écho, qui vont nourrir la fixation. Il y a sans doute aussi des effets de “maison”. P.O.L a la particularité d’être une maison d’édition de petite taille dirigée par son fondateur, Paul Otchakovsky-Laurens, qui génère de forts effets de transferts et de jalousies. Comme moi, Camille Laurens et Marie NDiaye ont été publiées chez P.O.L, ainsi que le mari de cette dernière. Les conflits de personnes servent de déclencheurs aux plagiomnies.

Vous avez choisi plusieurs cas d’auteurs qui ont été accusés de plagiat, de Celan à Daphné Du Maurier. Pourquoi ceux-là ?

Il suffit de taper le mot “plagiat” sur un moteur de recherche, suivi du nom d’un auteur qu’on aime, pour mesurer l’étendue de la fureur accusatoire. Je me suis limitée à une dizaine de cas.

Beaucoup ont à voir avec le régime soviétique. Pourquoi ? Par ailleurs, vous intitulez votre livre Rapport de police : qu’y a-t-il de l’ordre de la surveillance, de la censure, de l’interdiction dans l’accusation de plagiat ?

Cette accusation calomnieuse est faite pour empêcher un écrivain d’écrire. Dans un régime autoritaire, où l’on peut physiquement se débarrasser de l’adversaire, elle devient redoutable. La persécution de Mandelstam, qui meurt au goulag, commence avec une plagiomnie. Accusé de plagiat, un écrivain soviétique ne pouvait plus ni se loger ni se nourrir. C’était une condamnation à mort à plus ou moins long terme. Après cette calomnie, Mandelstam se radicalise, s’exclut de facto du milieu littéraire. Plagiomnie extraordinaire : celle montée de toutes pièces par le Guépéou contre Maïakovski, rival de Gorki, alors protégé par Staline. Le fait que la censure soit activée aussi et d’abord par les écrivains est un phénomène bien connu, malheureusement…

Quel est, parmi tous ces cas, celui qui vous touche le plus ?

Danilo Kis, peut-être. Cet écrivain serbe a très bien décrypté, sous la plagiomnie qui le frappait, la haine de l’Autre et la crispation sur le territoire identitaire fantasmé. Sa ­Leçon d’anatomie en réponse à ses accusateurs annonce aussi l’explosion de la Yougoslavie et les massacres à venir. Ça commence en réclamant pour soi le territoire de la langue. En refusant l’échange, en barrant de frontières la non-appartenance fondamentale des mots. En écrivant replié sur soi, avec hantise d’invasion et fantasme de dépossession. J’écris parce que j’ai lu, parce que je suis faite d’influences et d’apports, c’est une évidence. Rapport de police est d’abord un hommage à la lecture.

L’accusation de plagiat relèverait-elle souvent, au fond, d’une totale incompréhension de la fiction, voire de la littérature ?

Il y a une dimension kitsch dans ces accusations. Tous les pamphlets plagiomniaques reprennent les mêmes lieux communs antimodernes : rabaissement de l’autre pour mieux le rejeter, crispation identitaire sur une propriété privée rabattue sur le domaine des idées, mythe de l’authenticité. Parler d’authenticité, c’est toujours faire référence à un territoire. Parler d’originalité, c’est toujours faire référence à l’origine. Ce vocabulaire-là rend de mauvais échos. Léon Bloy ou Edmond de Goncourt étaient des obsédés du plagiat et leur rhétorique pue. Authenticité, originalité et indicible sont trois concepts hérités du XIXe siècle qui empêchent de penser le fait littéraire : ce sont les armes mêmes de la censure, sous tous les régimes.

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L’hiver des doudounes

Jeudi 7 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

Pendant que T. va donner ses premiers cours de l’année, qui sont en fait les derniers du semestre universitaire, je surveille l’enregistrement automatique de la deuxième partie de la lecture de Pierrot mon ami dans les Nuits de France Culture, et je m’occupe encore des rapports de mes étudiants — ce qui prend toujours beaucoup de temps. Courriers aussi.

On se retrouve vers 16h30 à l’entrée des vestiaires du centre de sport où T. va aller nager tandis que je pédalerai en lisant Avital Ronell. Et l’on se retrouve deux heures plus tard, au neuvième étage, autour d’un jus de tomate.

« Musil observe que l’idiot va souvent par couple — comme Dupont et Dupond, peut-être, ou « Dick und Doof » (la version allemande de Laurel et Hardy), ou Bouvard et Pécuchet, ou, si l’on remonte plus loin dans le temps, jusqu’à la comédie antique, comme l’alazon et l’eiron, formant le fameux couple de l’imbécile et de l’idiot (dumb-ass) qui apparaît dans les réflexions de Paul de Man sur l’ironie. [...]
De tels couples, qui sont, socialement ou rhétoriquement, bien assortis, reproduisent le réflexe d’une violence domestique omniprésente inscrite par la bêtise, ou ce que Musil décrit comme la politique de la bêtise, une politique que les couples mènent d’abord et avant tout sur le front intérieur. Le mot « stupide », comme dans « Tu es stupide », offre un moyen pour rabaisser implacablement l’autre. La hiérarchie au sein d’un couple requiert souvent une stratégie de recours aux us et actes de la bêtise, un arsenal d’étreintes hostiles digne d’un ministère de l’Intérieur. La partie la plus faible peut avoir à endosser le rôle de la bêtise pour, en fait, s’en sortir. Qu’arrive-t-il à celui qui subit l’attaque, à celui à qui échoit toujours le rôle du mannequin que l’on utilise dans les crash tests ? » (Avital Ronell, Stupidity, p. 150-151)

Il y en a partout ; au moins sept personnes sur dix en portent une… C’est l’hiver des doudounes. Doudounes manteaux, doudounes vestes, doudounes blousons, doudounes à col fourré, doudounes cintrées, doudounes luisantes et surpiquées qui transforment les gens, surtout de dos, en d’immondes insectes articulés et dressés sur leurs pattes arrières, blattes, scarabées, mille-pattes poilus. Du léger étonnement de voir une mode démarrer, au début de l’hiver, on est passé, au moins T. et moi, à un franc dégoût des doudounes, d’autant qu’il ne fait pas très froid. D’ailleurs, il y en a tellement qu’on se demande où les fabricants sont allés chercher une telle quantité de duvet de canard, s’ils n’y ont pas mis de la plume de pigeon en charpie, si les usines chinoises ont inventé le caneton hyperduveteux ou directement synthétisé la fibre… Dîner de tempuras — ça faisait longtemps — en haut de Bunkamura. On parle de Balzac dont T. vient d’emprunter les deux tomes en japonais de Splendeurs et Misères des courtisanes, qui est selon moi un des sommets de la carrière de Balzac.

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Se fader des tonnes sur Camus

Lundi 4 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

Au boulot. Avec comme tâche de fond, les premiers enregistrements radios de l’année. Et faut dire que ça commence très fort. Olivier Schefer pour Des Revenants dans Du Jour au lendemain du 1er janvier. Michel Deguy et André Lebeau sur la conscience écologique dans Répliques de samedi. Alain Corbin sur les bonheurs du nez dans Concordance des temps juste après. Plusieurs ouvrages attirants commentés dans Jeux d’épreuves, dont Entrée des fantômes de Jean-Jacques Schuhl. Hier dans Tire ta langue, c’est Gérard Genette qui ouvre le bal. Puis on va de Doyle à Hammett dans l’Atelier littéraire, pour finir en beauté avec deux pièces de Nathalie Sarraute dans les Fictions du soir ! Après, c’est vrai qu’il va falloir se fader des tonnes sur Camus, et ce dans presque toutes les émissions. Et j’en écouterai sans doute une bonne partie… Je ne déteste pas Camus, j’en ai déjà pas mal lu et même fait cours sur L’Étranger et plus anciennement sur La Chute, mais je ne vois en lui ni un grand écrivain ni un vrai philosophe — au mieux un penseur et un intellectuel humaniste qui souligne les limites de l’idéalisme et de l’insuffisance des politiques dans son temps. Ah, j’allais oublier ! En direct, parce que dans le programme des nuits, donc pas stocké sur le site, j’ai enregistré hier une excellente fiction de Béatrix Beck, Un Lacet autour du cou (de 1978), et j’attends avec impatience la mise en onde de Pierrot mon ami de Raymond Queneau de mercredi à vendredi, à minuit et demi (émission datant de 1954). À l’exception de ceux de la nuit, donc, la plupart de ces programmes sont accessibles directement dans la page Netvibes de Litor, à l’onglet Ondes.

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En vers de tigre

Dimanche 3 janvier 2010, à 12:31 — par Berlol– Enregistrer & partager
Voici donc mes vœux, cette fois en vers de tigre. (La calligraphie est aussi de moi et je serai féroce pour céder mes droits…)

Que le tigresqu’an vous assaille Qu’en votre rêve il se déploie Et qu’à Zagreb comme à Versailles De bonheur il ronronne et ploie

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Date palindrome

Samedi 2 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager
20100102 : date palindrome numérique. Ne sert à rien. Tout l’homme est là.

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Marteau à deux mains

Vendredi 1 janvier 2010, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

On est au-delà du Saint-Martin, quand ça sonne, les douze coups. Sur la Okubo-dori, une rue moche et presque sans lumières ni voitures. Aucun piéton. Devant un hôpital éteint, en direction de la station Iidabashi. Tout est fermé, strictement personne autour de nous. On finit par se demander si c’est bien la nuit du réveillon. Il fait 4 °C et l’on n’a pas du tout envie de rentrer… Descendons dans le métro juste quand une rame passe. Jusqu’à Akasaka où l’on va déambuler dans les rues, voir les illuminations et les patineurs d’Akasaka-Sakas… Mais ça casse rien et la musique est nulle. Peu après, on arrive au temple du quartier d’enfance de T., où nos offices familiaux sont encore célébrés. C’est presque la fin mais on nous reconnaît. Un peu comme à la porte d’un club VIP, quand on est VIP du club. Le prêtre arrive sur la fin de ses 108 coups — comme les 108 défauts et appétits de l’homme (ou poisons ou penchants terrestres, de l’intraduisible bon-nou qui vient lui-même du sanskrit)  — et nous propose, pour clore l’affaire et ouvrir l’année, d’en frapper deux chacun, T. et moi. On le suit. La cloche, étonnamment, se trouve dans l’angle d’un couloir, pas du tout mise en valeur. La grande classe. Allez, c’est T. qui passe en premier, marteau à deux mains puis se bouchant les oreilles juste après. Le prêtre dit de taper plus fort. À mon tour, je m’y colle ayant l’impression que c’est un pneu dans ma tête que je vais réveiller les démons… — Parce que démonte-pneu. Bon, OK. C’est rien, c’est pas grave, c’est l’effet du çon. Passé le bug, on reprend les politesses d’usage, et c’est des shinnen akemashite omedetou gozaimasu à n’en plus finir — d’ailleurs, y’en a pour trois jours, autant l’apprendre par cœur… Et de surcroît, on nous donne de jolis petits sacs garnis chacun d’une pomme et de deux clémentines. Pour notre déplacement. Errons sonnés dans les rues jusqu’à une bouche qu’on s’enfile et au fond de laquelle une autre rame sans eau nous renvoie d’où nous venions, à la maison. Y revenus avant deux heures du matin — et toujours sans avoir rien bu d’alcoolique — finissons le dernier épisode de Damages de la saison. Comme ça, c’est fait.

Et on se couche…

Lever un peu plus tard que d’habitude. T. prépare le premier déjeuner traditionnel, osechi et ozoni. De mon côté, léger mal de tête qui ne passera qu’un peu plus tard, grâce à la marche à pied. Car, comme d’habitude, nous allons à pied jusqu’à l’hôtel Impérial, à Hibiya, et, cette année encore, par grand soleil. Une promenade de santé d’environ cinq kilomètres. Discutons notamment de la cérémonie funéraire que T. doit organiser cette année pour feu ses parents, de la date à laquelle ça pourrait avoir lieu. Au lounge de l’hôtel Impérial, prenons cafés et gâteaux avant d’aller flâner dans les boutiques. À l’extérieur d’une bijouterie, trouvons pour T. une superbe paire de boucles d’oreilles — dont les concrétions d’huîtres semblent vouloir nous rappeler nos dix ans de mariage, ce qui leur éviterait d’être exhibées aux oreilles de bien plus laides rombières que T.

En dînant et après, State of Play (Jeux de pouvoir, K. Macdonald, 2009). Classique opposition entre pouvoir politique et journalisme autour de la monstruosité d’un scandale, mais avec dédoublement côté journalisme : le pugnace et lent reporter de terrain (dont les investisseurs du journal voudraient se débarrasser) doit composer, c’est le cas de le dire, avec l’arrogante blogueuse en fauteuil (reine du ranking)…

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Nous approchons de la conclusion

Mercredi 30 décembre 2009, à 23:59 — par Berlol– Enregistrer & partager

Journée passée à envoyer des courriers à des étudiants, d’une part, et d’autre part à fourbir le site du Para-Post-Exotisme — qui ressemble maintenant plus à une médiathèque virtuelle qu’à une bibliographie et devra donc rester, pour des questions de droits, en accès restreint. Amateurs et chercheurs peuvent m’écrire. Le problème d’aujourd’hui est : comment, dans le format du blog, présenter un dossier de revue ? Réponse après divers bricolages : il faut une notice pour le dossier lui-même, qui est un objet éditorial à l’intérieur d’un numéro, puis une notice pour chaque article, enfin des liens croisés. Et puis tout revérifier. Par ailleurs, je voudrais aussi mettre en ligne les émissions de radio que j’ai accumulées mais il faut d’abord installer un module d’écoute simple et efficace. À suivre…

Sortie pour marcher et faire des courses à Kagurazaka ; T. prépare les aliments qui serviront à confectionner quelques plats traditionnels du nouvel an. J’ajoute les fromages…

Lisons à voix haute quelques chapitres du Vicomte de Bragelonne en attendant l’heure (à minuit), sur TV5 Monde, du second volet de Sous les Vents de Neptune, l’adaptation du roman de Fred Vargas dont nous avons vu la première partie il y a deux semaines et raté la seconde quand nous avions un invité…

« Ce jeune prince de Galles, roi sans royaume, comme tu dis fort bien, Planchet, m’a intéressé, moi, d’Artagnan. Je l’ai vu mendier l’assistance de Mazarin, qui est un cuistre, et le secours du roi Louis, qui est un enfant, et il m’a semblé, à moi qui m’y connais, que dans cet œil intelligent du roi déchu, dans cette noblesse de toute sa personne, noblesse qui a surnagé au-dessus de toutes les misères, il y avait l’étoffe d’un homme de coeur et d’un roi.
Planchet approuva tacitement : tout cela, à ses yeux du moins, n’éclairait pas encore l’idée de d’Artagnan. Celui-ci continua :
— Voici donc le raisonnement que je me suis fait. Ecoute bien, Planchet, car nous approchons de la conclusion. » (Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, chapitre XX)

Quand il dit « nous approchons de la conclusion », on n’en est qu’au premier tiers du premier des trois tomes… Voilà bien déjà un pelleteux de nuages.

Message envoyé à la page du Mardi des auteurs pour l’émission à venir le 5 janvier sur Claude Simon :

« Je me réjouis à l’avance de cette émission mais je me demande si le choix des invités est pertinent pour découvrir comment il est possible de lire « aujourd’hui » Claude Simon. En effet, ces invités, si prestigieux et compétents qu’ils soient, à l’évidence, sont également porteurs de discours déjà maintes fois diffusés sur France Culture. Or, il doit y avoir une bonne dizaine d’essais publiés depuis trois ou quatre ans par de jeunes ou assez jeunes chercheurs qui auraient pu éclairer d’un nouveau jour, d’un jour 2010, cet auteur plus guère controversé…
Il y aura sans doute d’autres occasions ! »

[MàJ. du 9 janvier : ce message n'a jamais été mis en ligne, bien que je ne voie pas bien ce qu'il pouvait avoir de gênant...]

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