Serais-je sourd à gauche, en plus ?

Jeudi 8 janvier 2009, à 23:59 — par Berlol

Grâce à Laure qui y faisait allusion sur Facebook, j’ai toute la journée dans la tête la chanson Bahia de Véronique Sanson. Ce midi, tandis qu’entre deux cours je veux voir le Soir 3 d’hier soir, je tombe dans une émission consacrée à Alain Souchon, dont une ou deux anciennes chansons s’incrustent à leur tour et dansent la sarabande dans ma pauvre tête. C’est beaucoup mieux que les infos, et tant mieux pour mon moral. Parce que pour une reprise des jeudis à trois cours, c’est une belle reprise ! Et fatigante, avec des étudiants très attentifs, les programmes à finir sous peu. Et une sale douleur de la hanche gauche — de celles qui gênent pour marcher, s’asseoir, monter des marches, et qui disparaissent après trois jours aussi soudainement qu’elles sont apparues.
Au séminaire de cinéma, j’essaie d’expliquer ce que Jean Renoir voulait montrer d’essentiel dans La Marseillaise, à part l’histoire du chant révolutionnaire, à savoir que Louis XVI n’était pas pour laisser publier le Manifeste de Brunswick, qu’il trouvait de mauvais goût, mais qu’il l’aurait autorisé pour ne pas peiner sa femme… Et que ça serait le point de départ d’une radicalisation regrettable des événements : la Terreur. La scène est goûteuse.
Dans le train qui me ramène à Tokyo, la douceur des airs entrés dans ma tête m’aide à somnoler en compagnie des fantasmes d’O, surtout quand je n’ouvre pas mon livre…

À moins que j’aie mal à ma gauche parce qu’elle ne fait rien.
En France, c’est la fronde dans l’UMP qui fait reculer le gouvernement, pas la gauche.
Au Proche-Orient, des terroristes utilisent assurément des populations civiles comme bouclier.
C’est qu’ils n’ont que de faibles armes.
Mais un État qui décide de tirer dans les boucliers, à l’arme lourde, pour être sûr d’atteindre les terroristes, qu’est-ce que c’est ?
C’est un État terroriste.
Vu que son grand frère protecteur a fait aussi bien sinon pire (comment mesurer ça ?) en Irak, à Guantanamo ou à Abu Ghraib, Israël se sent les coudées franches.
Et je n’entends pas ma gauche protester — alors que j’entends très bien la droite…
Serais-je sourd à gauche, en plus ?

Pour la suite, on verra demain, j’en peux plus…

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Regarde dans de grandes boules de verre

Mercredi 7 janvier 2009, à 23:59 — par Berlol

Du rangement dans mes disques durs. Puis dans mes affaires pour un aller-retour à Nagoya. Je mets ma petite valise dans une grande que T. veut remiser là-bas. On range également les provisions de secours en cas de tremblement de terre dans la grande Rimowa — le cas échéant, ce sera facilement accessible, transportable et résistant.
Comme c’est un peu la fin des vacances, on va déjeuner au Loisir, dans la montée de Kagurazaka. Il y a maintenant un menu de déjeuner à 1050 yens, avec entrée, plat et café, le tout servi généreusement, sauf le café qui est plutôt serré dans le fond de la tasse — à l’italienne.
Nous nous quittons à la gare d’Iidabashi et je vais prendre le shinkansen de 14 heures. C’est un horaire auquel voyagent pas mal d’enfants avec leur mère. Il y a des tranches comme ça, avec des populations ciblées. Ça ne m’empêche ni de lire ni de dormir.

« O s’avança près de la console, Monique et Jeanne restèrent debout de chaque côté de la cheminée. À ce moment-là deux hommes entrèrent, et le premier valet sortit à son tour. O crut reconnaître, à sa voix, l’un de ceux qui l’avait forcée la veille, et qui avait demandé qu’on rendît plus facile l’accès de ses reins. Elle le regardait à la dérobée, tout en versant le café dans les petites tasses noir et or, que Monique offrit, avec du sucre. Ce serait donc ce garçon mince, si jeune, blond, qui avait l’air d’un Anglais. Il parla encore, elle n’eut plus de doute. L’autre était blond aussi, trapu, avec une figure épaisse. Tous deux assis dans les grands fauteuils de cuir, les pieds au feu, fumèrent tranquillement, en lisant leurs journaux, sans plus s’inquiéter des femmes que si elles n’avaient pas été là.» (Pauline Réage, Histoire d’O, p. 60)

Même dans la scène de pénétration qui suit, ainsi que dans les autres scènes proposant des ébats sexuels, l’activité sexuelle, le mouvement coïtal ou les détails gymnastiques ne sont jamais le centre ni la visée de l’écriture. C’est souvent expédié en trois mots. Est-ce par gêne ? Par décence, comme le dit Jean Paulhan dans sa célèbre préface intitulée Le Bonheur dans l’esclavage ? Non, je crois plutôt que, contrairement à la pornographie qui a effectivement cela pour objet, et pour objet unique, l’érotisme réagien, qui n’est en effet ni sadique ni masochiste, conçoit le sexe, les scènes de sexe, comme une péripétie certes nécessaire mais qui n’est qu’un accident dans une marche vers autre chose. La veille n’est ici remémorée que pour répéter la demande de rendre « plus facile l’accès de ses reins » et la scène qui suit, sexuelle, sera expédiée en dix lignes pour rouvrir le sujet par un : « Jacques a raison [...] elle est trop étroite, il faut l’élargir » (p. 61), que suivront plusieurs pages sur l’élargisseur — « une tige d’ébonite faite à l’imitation d’un sexe dressé » (p. 62) — et l’élargissement d’O pendant « huit jours » (p. 63). Enfin, O — élargie, c’est-à-dire libérée — ressent que « les parties de son corps les plus constamment offensées, devenues plus sensibles, lui paraissaient en même temps devenues plus belles, et comme ennoblies » (p. 64), c’est-à-dire « qu’à être prostituée elle dût gagner en dignité » (id.)…
Ce ne sont que les fantasmes d’Anne Desclos mais ils recèlent l’essence d’O, et une motivation d’écriture qui n’est à chercher ni chez Sade, ni chez Sacher-Masoch, ni chez Bataille.

L’appartement n’a pas souffert de mon absence. Peu de choses au courrier, sinon les superbes calendriers réalisés par notre ami Bikun, alias Olivier Gascoin, avec une sélection ses propres photos, et dont je dois donner un exemplaire à Manu et à Katsunori.

Dans l’après-midi, France Info annonçait qu’hier « [le journal ] Le Monde avait prévu cette annonce ». Il s’agit de Sarkozy voulant supprimer les juges d’instruction. Il faut imaginer des journalistes du Monde, l’un regarde dans de grandes boules de verre, un autre ausculte des marcs de café, des vols d’oiseaux, les entrailles des tortues sacrifiées, puis ils font une conférence de rédaction pour prévoir ce que Sarkozy va dire.
Si personne ne croit plus à la fable du secret de l’instruction, en revanche on croit encore tous à celle du professionnalisme des journalistes…

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Goûte un peu de guimauve littéraire

Mardi 6 janvier 2009, à 23:59 — par Berlol

Toujours autant de travail. Plus je me lève tôt, plus je m’y mets, et plus j’en exhume en même temps que j’en abats. Sans compter les brouillons d’étudiants qui continuent à arriver par courrier électronique… Même si je ne suis pas au bureau à la fac, je fais bien mes dix heures par jour.
En même temps, je récupère des émissions : le Tout arrive d’hier, avec Tanguy Viel et Leslie Kaplan, mais où il est aussi question du nouveau livre — enfin — de Frédérique Clémençon, Traques, passée de Minuit à L’Olivier. Je pense sincèrement que Minuit a déconné sur ce coup-là ; laisser partir — ou faire partir — une écriture comme celle de Clémençon est une grave erreur éditoriale (voir épisodes précédents dans l’index).
Puis je goûte un peu de guimauve littéraire récupérée hier, ça s’étire dans ses sucres et poisse aux oreilles, sans que je sache si c’est à cause de l’invité, Le Clézio, sa bonhommie distinguée quoi qu’il dise, ou à cause de Colette Fellous, l’animatrice, toujours tellement nomade qu’on ne sait plus bien où est la littérature. Un quart d’heure m’ensuque.

On sort dans l’après-midi, pour une marche de santé, de Kagurazaka à Ichigaya, la librairie, un café, la papeterie et retour comme la nuit tombe.
En dînant, The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008), épisode certes un peu long des dernières (?) aventures cinématographiques de Batman, mais dont la seconde moitié est très supérieure aux précédents épisodes, que je n’avais goûté que du bout des yeux.

Pour répondre à une question sur les débuts de mon site (informations à paraître je ne sais quand), je ne vois pas d’autre façon que de prendre le temps de remettre en ligne mes chroniques « Le Mot de Jason », parues dans le magazine franco-japonais Les Voix entre 1996 et 2001, si je ne me trompe pas (il faut que je vérifie). Quelques-unes étaient en ligne sur le site de la revue, mais il a disparu depuis plusieurs années et les liens de ma page d’accueil étaient morts. Voilà donc, dans la préhistoire du JLR et pour ceux que ça intéresse, comment s’est construite une démarche proto-littéréticulaire à une époque où aucun média ne parlait volontiers du web.

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L’aveuglement tient de la pandémie

Lundi 5 janvier 2009, à 23:59 — par Berlol

Jeux d’épreuves de samedi, où l’on parle du Patrick Deville à paraître dans quelques jours, Equatoria. Enregistrement aussi de deux Fictions du même jour : une lecture de La Place d’Annie Ernaux par Emmanuelle Devos, et une pièce radiophonique d’après Jacques Serena, Situations irrégulières (extraits d’Isabelle de dos). Enfin, la deuxième partie du Carnet nomade avec Le Clézio à l’Île Maurice, diffusée hier.
Pas d’avis sur ces émissions puisque je ne fais que les enregistrer sans les écouter, ayant autre chose à faire : préparations de cours, courriers de vœux, annotation des brouillons d’étudiants…

Dans Facebook, j’ai découvert une certaine Sonia Talkaczs dont la page MySpace est assez volodinesque… et sacrément intéressante. De même que celle d’Amiel Balester. Outre le groupe Autour d’Antoine Volodine dont j’étais déjà membre depuis novembre, je crois, j’ai découvert un petit groupe Ceux qui lisent Lutz Bassmann où Christine vient aussi d’arriver. Christine, si tu comprends à quoi ça sert, tu me le diras, hein ! Bon, en attendant on y est et on verra bien…

Suis allé travailler deux heures en bibliothèque, à l’Institut. Dans toutes mes notes, ceci, que j’ai dû écrire maintes fois — avec mes mots — à propos de ce journal-ci :

« Rien de plus déprimant que d’imaginer le Texte comme un objet intellectuel (de réflexion, d’analyse, de comparaison, de reflet, etc.). Le Texte est un objet de plaisir. La jouissance du Texte n’est souvent que stylistique : il y a des bonheurs d’expression, et ni Sade ni Fourier n’en manquent. Parfois, pourtant, le plaisir du Texte s’accomplit d’une façon plus profonde (et c’est alors que l’on peut vraiment dire qu’il y a Texte) : lorsque le texte « littéraire » (le Livre) transmigre dans notre vie, lorsqu’une autre écriture (l’écriture de l’Autre) parvient à écrire des fragments de notre propre quotidienneté, bref quand il se produit une co-existence (Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Paris : Éditions du Seuil, 1970, p.12)

Je constate qu’on est toujours Eyeless in GazaCe groupe, ce duo plutôt, avait choisi ce nom dans les années 80, quand c’était déjà pertinent. J’ai toujours trouvé leur travail passionnant sans jamais connaître le rapport entre eux et Gaza… Aujourd’hui, pour revenir à la réalité (qu’est-ce qu’on en connaît, hein, de la réalité ?), l’aveuglement tient de la pandémie. Les journaux télévisés parlent de 500 morts côté palestinien et ne montrent que pleurs et cris du côté israélien où l’on annonce 5 morts — disant qu’on n’aurait aucune image de ce qui se passe dans la Bande de Gaza ; je ne comprends pas bien cette stratégie médiatique. Le risque de clivage généralisé— mondialisé — grandit chaque jour ; et il s’aggravera inévitablement de ce rapport 1 à 100 exploité à contresens — sciemment ? (Je ne fais que poser la question. Et je ne prends pas parti.)
Parlant du programme de Sarkozy, France 24 annonce les déplacements et les personnes qu’il va rencontrer. Au futur ; mais chaque membre de phrase accompagné d’images vidéo où l’on voit Sarkozy avec la personne en question. Il faut comprendre que ce sont des images d’archives qui illustrent, décorent le propos mais n’en rendent pas compte (puisqu’il n’a pas encore eu lieu). Cependant, je crois que c’est là aussi une mauvaise stratégie d’information. On finit ainsi par penser que l’image est inutile. Ce qui est peut-être vrai ; et la télé ne devrait pas trop aimer que ça se sache… Comptons sur la bêtise ambiante et sur le fait que les spectateurs inattentifs, pour la plupart, prendront ces images pour une sorte de style indirect libre de l’actualité.

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Une orientation à l’infini

Dimanche 4 janvier 2009, à 23:59 — par Berlol

Jean-Luc Nancy aux premiers Vendredis de la philosophie de l’année. Toujours rafraîchissant.

« [...] Quand nous faisons de la musique, de la peinture, quand nous dansons, je veux dire dans la mesure où ces pratiques peuvent être un peu les pratiques de tout le monde, ou bien quand nous participons aux pratiques des artistes parce que nous écoutons leur musique, nous regardons leurs œuvres, et aussi donc quand nous pensons, qu’est-ce que nous faisons d’autre que de nous rapporter à… disons, à un infini ? Sinon, mais nous ne le ferions même pas ! Et les hommes n’auraient jamais commencé à faire de la musique ni à danser, s’ils ne se mettaient pas par là, s’ils ne s’orientaient pas par là vers l’infini. Évidemment, c’est une drôle d’orientation, une orientation à l’infini !… » (Jean-Luc Nancy, durant l’émission)

Déjeuner Aux Bacchanales de Ginza avec Christine, Thomas et le petit Hippolyte qui va bientôt marcher, hésite entre les biberons monochromes et grands plats colorés de ses parents… Eux ont beaucoup voyagé ; nous, pas du tout ; ça fait des choses à se raconter.
Puis marcher ensemble dans Ginza ensoleillé et surpeuplé. Impossible de se faufiler dans un grand magasin pour acquérir une galette des rois… On se quitte devant Matsuya.
T. et moi marchons jusqu’à la gare de Tokyo, pour trouver, finalement, ayant presque déjà renoncé, une superbe galette au comptoir Pierre Hermé du grand magasin Daimaru. Un peu plus chère qu’ailleurs mais… on ne le regrettera pas ! (C’est T. qui, mangeant toute sa part, le dira, elle qui, d’habitude, cale à la troisième bouchée parce que la frangipane est trop grasse, épaisse, sucrée ou lourde, selon les années.)
Enfin, dans les magasins du Shin Marunouchi Building, là encore, après trois semaines de recherches infructueuses, presque par hasard, mais plutôt parce qu’il y a toujours chez un taureau quelque chose de buté — on dit aussi opiniâtre, persévérant — qui continue son chemin, je trouve, à un prix très raisonnable, LA poignée de cuir que j’avais imaginée pour mon téléphone portable (ayant estimé qu’il fallait que je puisse la passer au poignet et refusé jusqu’ici toutes les mini-poignées décoratives et inenfilables, même chères et de grande marques). Avec cela, s’achève la période des achats dits de la période des fêtes.

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Sang d’encre pour mes derniers taureaux

Samedi 3 janvier 2009, à 23:59 — par Berlol

Au travail dès 6h30. Toujours autant de mal à m’y mettre. Et puis les étudiants ne m’aident pas toujours. Parfois, même en quatrième année, ce qui est écrit reste totalement incompréhensible. Je vois bien des mots français pris dans le dictionnaire et mis bout à bout mais ça ne veut rien dire. Que faire ?

Sortons vite pour une séance de cinéma à 10h30 à Shibuya : Le deuxième Souffle (A. Corneau, 2007). Ouah, les caïds ! La (fausse) blonde ! L’ambiance 1960 reconstituée sur fond de guerre de génération, aussi bien chez les truands que dans la police… Nous, ça nous a plu (même si ce n’est pas le cas pour tout le monde).
Déjeuner moyen, des spaghettis à l’Oli de la Cerulean Tower. Quelques olives chez Yamaya, juste de l’autre côté de la passerelle. Et puis retour.

Je me fais un sang d’encre pour mes derniers taureaux — et les vêle tout cornus en une heure.
Et puis qu’est-ce qu’on rigole sur Facebook, avec les veilleurs meuhs

À suivre…

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Des tribus de bouseux arriérés

Vendredi 2 janvier 2009, à 23:59 — par Berlol

Au travail, dès 7 heures. Il y a tellement de retard que je me demande comment je vais faire. Je ne sais pas par quoi commencer. Commençons — ou continuons — par les vœux électroniques : écrire, répondre… D’ailleurs, il faut aussi qu’on rachète des cartes vierges et que j’en calligraphie à nouveau une vingtaine.
Déjeunons avec un téléfilm de pandémie, Virus au paradis (Olivier Langlois, 2003). Pas du grand cinéma, d’ailleurs pas beaucoup d’échos dans la presse ou le web, mais plutôt bien fait, mi-poétique mi-pédagogique, ce qui change du traitement du même thème dans le cinéma américain (déploiements policiers, déballages technoïdes, surcharges musicales, etc.). Ici, l’imaginaire et vraisemblable « grippe de Dakar » révèle l’attitude frileuse des politiques, le carriérisme des scientifiques, les aléas de l’épidémie, puis la douleur de perdre des collaborateurs devenus proches, l’élargissement des recherches de l’espace au temps, enfin la nécessité des actions internationales concertées.
Amusant que l’on voie cela le jour même du départ du Dakar, ce rallye insupportable qui, après avoir pourri l’Afrique s’en va pourrir l’Amérique du Sud… Avec toujours, à la télé comme à la radio, le même discours enthousiaste (et Ô combien intéressé) des organisateurs — dans lequel j’entends toujours celui des colonisateurs qui apportèrent la civilisation et la richesse à des tribus de bouseux arriérés.

« René qui s’était approché des deux femmes dit à O : « Regarde.» Et à Jeanne : « Relève ta robe.» À deux mains elle releva la soie craquante et le linon qui la doublait découvrant un ventre doré, des cuisses et des genoux polis, et un noir triangle clos. René y porta la main et le fouilla lentement, de l’autre main faisant saillir la pointe d’un sein. « C’est pour que tu voies », dit-il à O. O voyait. Elle voyait son visage ironique mais attentif, ses yeux qui guettaient la bouche entrouverte de Jeanne et le cou renversé que serrait le collier de cuir. Quel plaisir lui donnait-elle, elle, que celle-ci, ou une autre, ne lui donnât aussi ? « Tu n’y avais pas pensé ? » dit-il encore. Non, elle n’y avait pas pensé. Elle s’était affaissée contre le mur entre les deux portes, toute droite, les bras abandonnés. Il n’y avait plus besoin de lui ordonner de se taire. Comment aurait-elle parlé ? Peut-être fut-il touché de son désespoir. Il quitta Jeanne pour la prendre dans ses bras, l’appelant son amour et sa vie, répétant qu’il l’aimait. La main dont il lui caressait la gorge et le cou était moite de l’odeur de Jeanne. Et après ? Le désespoir qui l’avait noyée reflua : il l’aimait, ah ! il l’aimait. Il était bien maître de prendre plaisir à Jeanne, ou à d’autres, il l’aimait. « Je t’aime, disait-elle à son oreille, je t’aime », si bas qu’il entendait à peine. « Je t’aime.» Il ne partit que lorsqu’il la vit douce et les yeux clairs, heureuse.» (Pauline Réage, Histoire d’O, p. 55 — livre dont il ne vaut mieux pas voir le film qui en a été tiré, si je puis dire…)

Le problème — d’une tentative de critique littéraire — avec le texte à contenu érotique (qu’il s’agisse d’action réaliste à tendance pornographique ou de fantasme où le flou et l’indécis dominent, ceci dit pour ratisser large), c’est qu’une partie du sens textuel s’adresse directement, par la façon de ressentir ce que le texte nomme, montre ou décrit, à l’inconscient et au désir de jouissance du lecteur (ou de la lectrice), par dessus l’épaule du (ou de la) critique tandis que ce dernier (ou cette dernière) prétend le plus souvent rester objectif et ne traiter que de la littérarité du texte. Cette sorte de méprise, ou d’hypocrisie, volontaire ou non, consciente ou non, entraîne le (ou la) critique à tresser des couronnes de laurier aux auteurs dont les goûts et les fantasmes s’accordent aux siens, valorisant le cas échéant des procédés littéraires qui sont en effet pertinents, efficaces et parfois beaux, tandis qu’elle le poussera vers l’éreintement et le mépris, vouant derechef les mêmes procédés aux gémonies du style.
Deux critiques dont les tempéraments divergent, s’invectivant d’une tribune ou d’un micro à l’autre, semblent ainsi jouer une pièce pour onanistes sourds…
Si l’on a bien suivi mon raisonnement, on ne s’étonnera pas que je veuille l’étendre à tout le champ littéraire — et non au seul champ de l’érotisme qui s’offrait ici tendrement en exemple.
Cependant il faut, même si ma conception de l’amour ou du sexe n’est pas celle d’O. ou de René (ce qui est en effet le cas), que je puisse observer objectivement ce texte en tant qu’ensemble de relations entre des mots, des sons et des effets de sens (dont certains ne rencontrent pas mes goûts, donc) pour éventuellement pouvoir en jouir littérairement.

Bien sûr, avec tout texte dont on se croit le critique détaché, on est à la fois objet et sujet. On objecte, on fait le fier et le malin avec sa science et son expérience pendant que le texte nous assujettit aux règles secrètes que l’auteur a élaborées et dont il n’était d’ailleurs pas toujours bien conscient. Et plus on le suit en croyant le mener, moins on est objectif en croyant sincèrement le dominer. La critique littéraire, qui peut être si belle et éclairante, dans certains cas, peut aussi se transformer en clownerie publique et triste, ou en auto-analyse d’un puissant comique involontaire.

On ne sort qu’à la nuit tombée, pour quelques courses et emprunter un dévédé. Ce sera le moyen Suspect Zero (E. Elias Mehrige, 2004).

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Si ça pouvait servir, ça se saurait

Jeudi 1 janvier 2009, à 23:59 — par Berlol

Petit déjeuner traditionnel : ozoni avec mochis et kamabokos. Avec un petit bol pour les ancêtres.

Le beau temps est une condition nécessaire à notre longue marche.

À prendre au sens phylogénétique, si l’on veut bien. (Un peu comme un taureau dans un neuf, la volonté par la preuve…)
Mais aussi, très prosaïquement, reprendre l’habitude dans le sens nord-sud de notre promenade du début de l’an, de chez nous à l’hôtel Impérial, devant le parc Hibiya. On bulle un bon moment au lounge, quelques pages d’Histoire d’O, excellente tartelette aux myrtilles. Très peu de monde dans les étages de boutiques où les soldes sont pourtant monstres — un effet de la crise. Au magasin de poteries, la petite théière exclusive est surmontée d’un taureau, raison suffisante pour en acheter une puisque c’est mon signe dans l’astrologie chinoise.

Après notre retour en métro, par Ginza-itchome, et la rencontre impromptue de Christine et Thomas revenus à Tokyo hier, nous épluchons la quarantaine de cartes de vœux reçue. Aucune calligraphie manuelle, deux réalisations graphiques originales par l’auteur, trois montages photos avec cadre préétabli, toutes les autres été achetées imprimées ou ont été imprimées à la maison. Je suis donc, avec étonnement, le seul de mon entourage à avoir calligraphié mes cartes. Je comprends mieux pourquoi T. souhaite que je m’en occupe…
Ce soir, après la compilation des sélections des Flux Litor, c’est le tour des vœux électroniques. Avant de les envoyer, il faut réaliser quelque chose. Parti de la calligraphie brute photographiée, j’arrive à ceci, que j’adresse donc à tous mes lecteurs, pour qu’ils soient heureux, riches et en bonne santé — si ça pouvait servir, ça se saurait, c’est comme Dieu…

On commence Manderlay (Lars von Trier, 2005) mais c’est trop long pour le temps libre ce soir. De plus, il faut se concentrer pour suivre (l’anglais, l’histoire américaine, la distanciation, la parabole politique, etc.). D’ailleurs, on s’aperçoit qu’il faut commencer par Dogville. Bon, ça sera pour une autre fois. Vient l’heure des coups de téléphone familiaux. Les grippés vont un peu mieux, la voix paternelle est audible, pas comme l’an dernier.
Si on ne sort pas du cercle familial et amical, 2009 commence bien.

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2009, un taureau dans un neuf !

Mercredi 31 décembre 2008, à 23:59 — par Berlol

« Vous donnez des ailes au péché, mais il vole mal…»

Cette phrase est extraite du début de Blanche-Neige de Robert Walser, diffusée en Fiction le 27 dans le cadre du Réveillon chez les Grimm.
Vers 11h30, je vais chez Kayser, où il y a une queue modérée, mais une queue quand même. Je prends divers pains et des croissants aux amandes, leur meilleur article à mes yeux papilles (en revanche, leur chausson aux pommes n’est pas un vrai, il contient un morceau de pomme cuite à la canelle, et non une simple compote légèrement vanillée).

On finit les cartes de vœux dans l’après-midi. J’ai déjà fait les taureaux mercredi dernier, T. s’occupe des adresses, puis, ensemble, des tampons et hankos rituels. Pour certains, j’ajoute le petit nonasyllabe que tout le monde m’envie déjà : « 2009, un taureau dans un neuf ! »
Nous sortirons à la nuit tombante pour les aller toutes poster au bureau principal de Kagurazaka. Quarante-neuf taureaux exactement. Nous n’en avons gardé qu’un, l’asymétrique en chef.

Je change de sujet mais… Quand je repense au chômage qui galope sans entraves, je me dis que la grande victoire du patronat mondialisé, financiarisé et bunkerisé, c’est d’avoir détruit, ringardisé l’idée même du syndicalisme, et ce en médiatisant systématiquement depuis au moins vingt ans tout ce que les dits dirigeants syndicaux avaient de plus ringard.
À la télé, dans les journaux, il est surtout question de cette classe moyenne qui barre en quenouille. Outre la conjoncture, elle est avant tout victime de son absence totale d’organisation solidaire. Et vous pouvez encore les écouter, tous pris un par un, en interview : ils se plaignent mais n’ont aucun regret, aucune conscience même d’une possible entraide.
Eh bien, qu’elle crève, cette classe moyenne ! On verra bien ce qui en sortira. (Et qu’on ne vienne pas me dire que j’en fais partie. Non, définitivement.)

« J’ai déjà raconté comment fonctionne ce bureau. Il s’agit en principe d’un office de placement qui appartiendrait à l’église manichéiste unifiée. Mais, en fait, les domestiques au mois, dames de compagnie ou esclaves diverses, les secrétaires volantes à la journée, les étudiantes faisant du baby-sitting pour la nuit, les call-girls payées à l’heure, etc., sont autant d’agents de renseignement, de rackett ou de propagande, que nous introduisons ainsi dans la société en place. Les réseaux de call-girls, putains de luxe et concubines constituent évidemment nos meilleures affaires, puisque nous en retirons à la fois d’irremplaçables contacts avec les hommes au pouvoir et la plus grande partie de nos ressources financières, même sans compter les chantages éventuels.» (Alain Robbe-Grillet, Projet pour une révolution à New York, p. 56 — Cf. « Onirisme et voyeurisme dans Projet pour une révolution à New York d’Alain Robbe-Grillet » par Ginette Kryssing-Berg, in Revue Romane, 1980 ; voir aussi, librement inspiré de Robbe-Grillet, La Révolution a eu lieu à New York de Grégory Chatonsky, œuvre e-littéraire bilingue de 2002-2003)

Au menu de notre réveillon : champagne Bollinger, bloc de foie gras Rougié (acheté en mai à l’aéroport), salade tomate concombre basilic (achetés tout à l’heure), soupe de légume au poulet, fromage de Brie, clémentines. En regardant A History of Violence (D. Cronenberg, 2005)…

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Tous les postiches proposés ici

Mardi 30 décembre 2008, à 23:59 — par Berlol

Beaucoup de monde, en cette fin de matinée, au centre de sport. Et même l’ami culturiste avec lequel on déjeunera après. Mais peu de jolies filles, me dis-je, émoustillé par mes actuelles lectures… Pour l’heure, je m’astreint à mes 3600 révolutions de pédalier (2/s.×30 min.) en replongeant dans des fantasmes douteux. Douteux parce qu’ils ne sont pas sains, c’est le cas de le dire ; douteux aussi parce qu’ils mettent en doute, du fait de leur construction, leur possibilité d’existence réelle, leur vraisemblance en tant que fantasmes — attitude saine par rapport à celle qui considère le fantasme comme une sorte d’intouchable mystérieux, sacré, quasi-religieux, y compris en littérature.

« Les perruques — des deux sexes, mais surtout pour dames — sont placées à la partie supérieure de la vitrine ; au milieu, une longue chevelure blonde retombe en boucles soyeuses jusque sur le front d’un des présidents. Enfin, tout en bas, accouplés par paire sur une bande de velours noir posée à plat, des faux seins de jeunes femmes (de toutes les tailles, galbes et coloris, avec des aréoles et mamelons variés) sont offerts pour — à ce qu’il semble — au moins deux utilisations. En effet, un petit tableau latéral en expose le mode de fixation sur la poitrine (avec une variante pour les torses masculins), ainsi que la manière d’en faire passer inaperçu le pourtour, car seul ce point délicat peut trahir l’artifice, tant par ailleurs l’imitation de la matière charnelle comme du grain de la peau est parfaite. Et d’autre part, pourtant, l’un de ces objets — qui appartient également à une paire, dont le deuxième sein est intact — a été criblé de multiples aiguilles de diverses grosseurs, pour montrer que l’on peut s’en servir aussi comme pelote à épingles. Tous les postiches proposés ici ont une telle vraisemblance que l’on s’étonne de ne pas voir perler, à la surface nacrée de ce dernier, de fines gouttes de rubis.
Les mains, elles, se promènent éparses à travers toute la devanture. Quelques-unes sont posées, de manière à former des éléments d’anecdote en liaison avec un autre article : une main de femme sur la bouche du vieil « artiste d’avant-garde », deux mains entrouvrant une masse de cheveux roux, une main d’homme très noire déformant un sein rose pâle, deux mains puissantes crispées autour du cou de la « starlette de cinéma ». Mais les plus nombreuses volent un peu partout dans les airs, agiles et diaphanes. Il me semble même qu’il y en a beaucoup plus, ce soir, que les autres jours. Elles se déplacent avec grâce, suspendues à des fils invisibles ; elles ouvrent les doigts, se renversent, se tournent, se referment. On dirait vraiment que ce sont des mains de jolies femmes fraîchement coupées. Plusieurs d’entre elles ont d’ailleurs du sang qui s’écoule encore du poignet, tranché net sur le billot d’un coup de hache bien aiguisée.
Et les têtes décapitées, elles aussi — je ne l’avais pas remarqué tout d’abord — saignent abondamment, celles des présidents assassinés, mais toutes les autres encore plus : celle de l’avocat, celle du psychanalyste, celle du vendeur de voitures, celle de Johnson, celle de la barmaid, celle de Ben Saïd, celle du trompettiste qui joue cette semaine au « Vieux Joe » et celle de l’infirmière sophistiquée qui reçoit les clients du docteur Morgan, dans les couloirs de correspondance de la station du chemin de fer métropolitain, par lequel je rentre ensuite jusque chez moi.» (Alain Robbe-Grillet, Projet pour une révolution à New York, p. 53-55)

Aux machines, entretien musculaire, histoire de garder un corps articulé, moi. Puis aux bains, détente humide et tiède. Avec T. et cet ami, déjeuner au restaurant chinois Panda. Il faut ensuite que je fasse un saut au magasin d’électro-ménager voisin pour une bombe de lubrifiant nettoyant pour rasoir électrique, le mien m’ayant bien abimé le cou ce matin. Enfin, tout aussi rapidement, des gâteaux chez Quatre, dans Foodshow, où la foule commence à être dense, pour notre heure du thé, et la tranquillité du logis retrouvé…

Enregistrements du jour : Fantasio, d’Alfred de Musset, à la Comédie-Française, et La Vraie Fiancée d’Olivier Py, d’après les Grimm. Profitons du vrai théâtre ! Parce qu’ailleurs, sur les théâtres du monde, c’est insupportable. SDF morts de froid, chômage à la pelle, Zimbabwe, Gaza, etc., une fin d’année très pénible et qui augure très mal de la suivante.

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Renouveler le stock d’huile d’olive

Lundi 29 décembre 2008, à 23:59 — par Berlol

À peine levé, sortir chercher du pain. Ce geste si naturel quand je suis en France, si ancré dans l’histoire de mes premières décennies doit bien faire un peu partie de l’identité nationale — cette expression qui ne veut rien dire. Chez ma grand-mère, à Choisy-le-Roi, la boulangerie était au pied de l’immeuble. Plus loin encore dans le passé, à Garges-lès-Gonesse, j’en voyais la queue de ma fenêtre le dimanche matin, ce qui me permettait de prévoir combien de temps il faudrait attendre. Dans la plupart des campings, en vacances, il y avait un dépôt de pain. Où que je me souvienne avoir dormi, je peux dire la direction et la distance de la première boulangerie. Jusqu’en Corse, où nous n’avons pas hésité à faire plusieurs kilomètres à pied… Mais au Japon, il avait fallu y renoncer. Depuis 1992, j’y ai toujours trouvé du pain, bien sûr. Mais pas le matin, pas du pain frais — c’est-à-dire encore chaud — pour le petit déjeuner. Il fallait attendre onze heures l’ouverture des magasins. Ou acheter des horreurs de pain de mie carré dont même un Anglais ne voudrait pas. C’était donc presque toujours du pain de la veille, ou de l’avant-veille, que j’avais le matin. Je ne m’en plains pas. Mais depuis l’ouverture de la boulangerie Kayser de Kagurazaka, j’ai enfin pu retrouver cette corvée qui est en même temps un plaisir.

Enfin, un peu de temps pour lire, tranquillement…

« L’inconnu s’était assis sur le rebord du lit, il avait saisi et lentement ouvert, en tirant sur la toison, les lèvres qui protégeaient le creux du ventre. René la poussa en avant, pour qu’elle fût mieux à portée, quand il comprit ce qu’on désirait d’elle, et son bras droit glissa autour de sa taille, ce qui lui donnait plus de prise. Cette caresse qu’elle n’acceptait jamais sans se débattre et sans être comblée de honte, et à laquelle elle se dérobait aussi vite qu’elle pouvait, si vite qu’elle avait à peine le temps d’en être atteinte, et qui lui semblait sacrilège, parce qu’il lui semblait sacrilège que son amant fût à ses genoux, alors qu’elle devait être aux siens, elle sentit soudain qu’elle n’y échapperait pas, et se vit perdue. Car elle gémit quand les lèvres étrangères, qui appuyaient sur le renflement de chair d’où part la corolle intérieure, l’enflammèrent brusquement, le quittèrent pour laisser la pointe chaude de la langue l’enflammer davantage ; elle gémit plus fort quand les lèvres la reprirent ; elle sentit durcir et se dresser la pointe cachée, qu’entre les dents et les lèvres une longue morsure aspirait et ne lâchait plus, une longue et douce morsure, sous laquelle elle haletait ; le pied lui manqua, elle se retrouva étendue sur le dos, la bouche de René sur sa bouche ; ses deux mains lui plaquaient les épaules sur le lit, cependant que deux autres mains sous ses jarrets lui ouvraient et lui relevaient les jambes. Ses mains à elle, qui étaient sous ses reins (car au moment où René l’avait poussée vers l’inconnu, il lui avait lié les poignets en joignant les anneaux des bracelets), ses mains furent effleurées par le sexe de l’homme qui se caressait au sillon de ses reins, remontait et alla frapper au fond de la gaine de son ventre. Au premier coup elle cria, comme sous le fouet, puis à chaque coup, et son amant lui mordit la bouche. L’homme la quitta d’un brusque arrachement, rejetté à terre comme par une foudre, et lui aussi cria. René défit les mains d’O, la remonta, la coucha sous la couverture. L’homme se relevait, il alla avec lui vers la porte. Dans un éclair, O. se vit délivrée, anéantie, maudite. Elle avait gémi sous les lèvres de l’étranger comme jamais son amant ne l’avait fait gémir, crié sous le choc du membre de l’étranger comme jamais son amant ne l’avait fait crier. Elle était profanée et coupable. S’il la quittait, ce serait juste. Mais non, la porte se refermait, il restait avec elle, revenait, se couchait le long d’elle, sous la couverture, se glissait dans son ventre humide et brûlant, et la tenant embrassée, lui disait : « Je t’aime. Quand je t’aurai donnée aussi aux valets, je viendrai une nuit te faire fouetter jusqu’au sang.» Le soleil avait percé la brume et inondait la chambre. Mais seule la sonnerie de midi les réveilla.» (Pauline Réage, Histoire d’O, p. 51-52)

Tranquillement, disais-je, — mine de liens — en éloignant et en historicisant notre point de vue, nos partis pris d’aujourd’hui from this book (extraits en japonais)… Pensons que c’est de 1954, partiellement écrit dès 1951. Quelques années après la guerre, l’épuration, les rationnements, le droit de vote aux femmes. Avant les combats féministes. Avant la liberté sexuelle…
Du sexe, du sexe, oui, je sais, on en avait déjà écrit et lu. Surtout du point de vue masculin, surtout sous le manteau, et tirant plus souvent vers la soldatesque que vers la philosophie.
Mais le point de vue féminin, le fantasme féminin, l’aveu de la dépendance, de la soumission, de la jouissance dans la honte ? Et tout cela qui devient célèbre, accessible au public ?… Et ce point-virgule que la phrase titille et qui nous tient en haleine ?…

Bon, revenons au XXIe siècle, même si ce n’est pas bien drôle.
Rapide aller-retour à la boutique de bagages bradés moitié prix… Nous avons eu la faiblesse de penser que ces valises solides seraient peut-être nos dernières. Occasion, en passant, de renouveler le stock d’huile d’olive.
Sur TV5 Monde, ce soir, Versailles, le rêve d’un roi (Thierry Binisti, 2007). Bon panorama sur la construction et la relation au pouvoir. Très hagiographique, tout de même… Ou très peu critique, ce qui revient au même.

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Se protéger des miasmes de la promiscuité

Dimanche 28 décembre 2008, à 23:59 — par Berlol

On doit écrire les cartes de nouvel an, j’ai deux articles à finir, la correction des brouillons d’étudiants qui s’accumulent, et le retard de lectures qui s’empile, mais comme il fait toujours très beau, nous nous défilons après le petit déjeuner, plongeons sous terre et en débouchons à Omote-Sando, sous prétexte — il nous en faut toujours un — d’acheter du mochi de Niigata dans la boutique régionale. Puis à pied, plein sud, jusqu’à Roppongi Hills, histoire de faire nos 10.000 pas de la journée.
Peu avant d’y arriver, découvrons dans une ruelle une pâtisserie traditionnelle japonaise — si le mot pâtisserie peut convenir… Les plaques de mochi juste formées sèchent sur des planches, dans la rue. L’air affairé, le patron vient de les sortir.
En vitrine, deux des affichettes verticales proposent des manjus nommés respectivement Yves Montand et Juliette Gréco, en katakanas. La patronne nous explique qu’ils ont dans les soixante-quinze ans, qu’après la guerre la chanson les Feuilles mortes (Kosma & Prévert) les avait tellement marqués qu’ils avaient créé le manju au nom du chanteur alors très populaire au Japon. Et en effet, la petite pâtisserie blanche et ovale est comme gravée d’un motif de feuille morte beige foncé. Quelques années plus tard, c’est le créateur Issey Miyake qui leur avait suggéré d’en créer un autre, son pendant, du nom de la chanteuse phare de Saint-Germain-des-Prés. Depuis, à côté des articles traditionnels, ce sont leurs spécialités.

Dans le dédale des couloirs commerçants et plutôt tranquilles de la tour de Roppongi, nous élisons un restaurant de sushis. Puis marchons encore avant de rentrer. Là aussi, pas trop de monde, pas besoin de mettre un masque en tissu pour se protéger des miasmes de la promiscuité.
Après ma sœur aînée hier, c’est au tour de ma mère et de ma sœur cadette de m’appeler ce soir. Ils ont bien reçu les cadeaux envoyés via Amazon. Mais une épidémie de grippe passe sur la famille, tous sont au lit, courbattus, sans appétit, nez et gorge bouchés ou coulants, depuis plusieurs jours déjà. Ils ont dû jeter une bonne partie des victuailles du réveillon, gâché leurs fêtes. La cata. Nous compatissons et je leur souhaite de vite se rétablir pour profiter tout de même du réveillon du nouvel an. De notre côté, les assurons que nous faisons tout notre possible pour ne rien choper — mot que T. avait appris de mon père il y a quelques années. Heureusement que leurs virus ne passent pas par le téléphone !

Dînons en compagnie de Ben Affleck et d’Uma Thurman, dans Paycheck (John Woo, 2003), fort occupés à empêcher un futur vu et oublié. Par les temps qui courent, ça devrait plaire, ce concept de l’ingénieur qui vend son travail en même temps que l’effacement de sa mémoire en fin de contrat pour protéger le secret industriel. Mais c’est surtout le puzzle hitchcockien qui nous tient éveillés jusqu’aux suppléments et aux scènes coupées.

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