Formes littéraires et politiques de la sédition chez Claude Simon et Antoine Volodine

Patrick Rebollar, « Formes littéraires et politiques de la sédition chez Claude Simon et Antoine Volodine » / intervention au colloque des 18-20 novembre 2011 à l’Institut franco-japonais du Kansai, le 20 novembre, 41 min.

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Citations :

I. Citations de Hans Fallada1

  1. « Quelque chose de dérisoire, d’insignifiant […] Des cartes postales, avec des appels contre le Führer et le Parti, contre la guerre, pour éclairer ses semblables. C’est tout… Et ces cartes, […] il voulait simplement les déposer dans les escaliers des immeubles où il y avait beaucoup d’allées et venues, les abandonner là, sans savoir aucunement qui les ramasserait […] » (Seul dans Berlin, p.160)
  2. « Que ce soit vain ou non, Anna, dit-il, s’ils nous attrapent, ça nous coûtera la tête. » (Id., ibid.)
  3. « Il avait peut-être raison : que ce fût peu ou beaucoup, personne ne pouvait faire plus que risquer sa vie. Chacun selon ses forces et ses aptitudes : le principal était de résister. » (Id., ibid.)
  4. « Prudents, Anna ! Toujours sur nos gardes !… Plus longtemps nous combattrons, plus longtemps nous agirons… Il ne sert à rien de mourir trop tôt… Nous devons vivre : assister encore à leur chute. » (Id., p.161)
  5. « D’un côté, eux deux, les pauvres petits travailleurs insignifiants, qui pour un mot pouvaient être anéantis pour toujours. Et de l’autre, le Führer et le Parti, cet appareil monstrueux, avec toute sa puissance, tout son éclat, avec derrière lui les trois quarts, oui, les quatre cinquièmes de tout le peuple allemand. Et eux, seuls ici, dans cette petite chambre de la rue Jablonski !… » (Id., p.162)

II. Citations de Claude Simon 

  1. « […] entré jusqu’à mi-jambes dans l’eau d’un ruisseau, essayant désespérément de le faire franchir par ma jument, tandis qu’autour de moi craquaient de multiples petits nuages gris noir et que sur la route proche des tanks étaient en train de se démolir à coups de canon. J’eus le temps de me voir, de penser que je devais être ridicule, de me comparer à une gravure de chasse anglaise où un monsieur en habit rouge tirait de la même façon sur un cheval, de me souvenir de Fabrice del Dongo, et de penser que c’était de cette manière ridicule que j’allais crever, participant à une grande bataille dont on parlerait plus tard (mensongèrement), dans les livres d’histoire et dont la dactylo de New-York, hésitant sur le choix d’un cinéma, lirait tout à l’heure le récit (pas plus mensonger) dans le métro. » (La corde raide, 1947, p.52-53)
  2. « […] l’Histoire n’est pas, comme voudraient le faire croire les manuels scolaires, une série discontinue de dates, de traités et de batailles spectaculaires et cliquetantes […]
    […] si endurer l’Histoire (pas s’y résigner : l’endurer), c’est la faire, alors la terne existence d’une vieille dame, c’est l’Histoire elle-même, la matière même de l’Histoire. » (L’herbe, 1958, p.35-36)
  3. « […] l’Histoire […] scintillante et exaltante vision traditionnellement réservée aux cœurs simples et aux esprits forts, bonne conscience du dénonciateur et du philosophe, l’inusable fable – ou farce – grâce à quoi le bourreau se sent une vocation de sœur de charité et le supplicié la joyeuse, gamine et boy-scoutesque allégresse des premiers chrétiens […] une débauche larmoyante que l’on pourrait appeler le vacuumcleaner ou plutôt le tout-à-l’égout de l’intelligence […] » (La route des Flandres, 1960, p. 173)

  4. « cette loi qui veut que l’Histoire […] (ou si tu préfères : la sottise, le courage, l’orgueil, la souffrance) ne laisse derrière elle qu’un résidu abusivement confisqué, désinfecté et enfin comestible, à l’usage des manuels scolaires agréés et des familles à pedigree » (Ibid., p. 174)
  5. «  l’Histoire dira plus tard ce que l’humanité a perdu l’autre jour en quelques minutes, l’héritage de plusieurs siècles, dans le bombardement de ce qui était la plus précieuse bibliothèque du monde, tout cela est d’une infinie tristesse, ton vieux père […]
    […] à quoi j’ai répondu par retour que si le contenu des milliers de bouquins de cette irremplaçable bibliothèque avait été précisément impuissant à empêcher que se produisent des choses comme le bombardement qui l’a détruite, je ne voyais pas très bien quelle perte représentait pour l’humanité la disparition sous les bombes au phosphore de ces milliers de bouquins et de papelards manifestement dépourvus de la moindre utilité. Suivait la liste détaillée des valeurs sûres, des objets de première nécessité dont nous avons beaucoup plus besoin ici que de tout le contenu de la célèbre bibliothèque de Leipzig, à savoir : chaussettes, caleçons, lainages, savon, cigarettes, saucisson, chocolat, sucre, conserves […] » (La route des Flandres, 1960, p. 206-208)
  6. « […] il semblait maintenant un fait acquis que l’Histoire dût être divisée non en siècles mais en courtes périodes d’une vingtaine d’années, le temps pour des couturiers aux fastes babyloniens de fourrer les femmes dans des tuyaux de lamé, leur farder les yeux de vert, suspendre dans leurs salons des tableaux cubistes, puis faire vendre le tout aux enchères avant saisie-arrêt, après quoi l’état de choses normal (la guerre) pouvait reprendre et les vieux généraux mis en conserve dans les frigidaires réapparaître intacts, aptes de nouveau au service, c’est-à-dire à exercer le droit de vie et de mort […] » (Les Géorgiques, 1981, p. 121)
  7. « […] il lui semblait de moins en moins probable qu’il participât à une action historique : en tout cas, si action il y avait, elle apparaissait sous une forme, bruyante certes et tapageuse, de non-action, à moins d’admettre (ce qui était après tout possible mais peu exaltant) que l’Histoire se manifeste (s’accomplit) par l’accumulation de faits insignifiants, sinon dérisoires, tels que ceux qu’il récapitula plus tard, comme par exemple : indifférente au vacarme et dans la tendre lumière d’une matinée ensoleillée du tendre printemps une femme élégante promenant un petit chien sur l’avenue déserte un groupe de personnages vêtus de sombre et compassés […] » (Les Géorgiques, 1981, p. 304)
  8. « […] l’Histoire (ou le destin – ou quoi d’autre ? : l’interne logique de la matière ? ses implacables mécanismes?) […] » (Ibid., p.352)
  9. « […] c’était l’Histoire qui était en train de les dévorer, d’engloutir tout vivants et pêle-mêle chevaux et cavaliers, sans compter les harnachements, les selles, les armes, les éperons même, dans son insensible et imperforable estomac d’autruche où les sucs digestifs et la rouille se chargeraient de tout réduire, y compris les molettes aux dents aiguës des éperons, en un magma gluant et jaunâtre de la couleur même de leurs uniformes, peu à peu assimilés et rejetés à la fin par son anus ridé de vieille ogresse sous forme d’excréments. » (L’acacia, 1989, p. 242-243)
  10. « […] enjolivant peut-être quelque peu la chose ou plutôt la théâtralisant selon un poncif imprimé dans leur imagination par les illustrations des manuels d’histoire […] » (Ibid., p.326)
  11. « […] brève expérience du feu (le rôle dérisoire et mortel qu’on lui a fait jouer : impression qu’on s’est moqué de lui, “ on ” recouvrant non pas un ou plusieurs personnages, quelque catégorie humaine ou sociale (politiciens, généraux), mais une sorte de vague et facétieuse entité (l’Histoire ?), impersonnelle, stupide et impitoyable) […] » (Le Jardin des Plantes, 1997, p. 336)

III. Citations d’Antoine Volodine 

  1. « Comme le lui avaient suggéré ses savantes lectures, il n’ignorait pas que l’assaut était un moment épique, écrit avec le sang du peuple sur les blanches pages de l’histoire, un moment destiné à figurer par la suite sur les feuillets des livres et des manuels. Il était donc important de ne pas se comporter en amateur; il fallait y mettre la grondante solennité que sauraient ensuite chanter les poètes prolétariens, et un peu de grandeur, sans quoi le risque était énorme de sombrer dans l’ignoble caricature d’insurrection, tant de fois décriée par les spécialistes de la chose. » (Biographie comparée de Jorian Murgrave, Paris : Denoël, 1985, p. 86)
  2. « Rue de l’Arsenal , à Lisbonne, les potences abondent.
    « Les quoi ? » demanda-t-il, s’étonna-t-il. « Qu’est-ce que tu as dit ?
    – Les potences », confirma-t-elle, avec un mouvement provocant de l’épaule.
    Et : j’ai toujours voulu faire démarrer ainsi mon roman, par une phrase qui les gifle, […] eux, les esclaves gras de l’Europe, et les esclaves boudinés, et les cravatés, et les patrons militarisés par l’Amérique, et les serfs du patronat, et tous ces pauvres types asservis par tous, et les sociaux-traitres et leurs dogues, et toi aussi, mon dogue, toi aussi.
    […] Qui gifle la couenne du cochon occidental, siffla-t-elle, en ricanant. Ne me dis pas, revint-il à la charge, que tu vas tout faire échouer en écrivant un bouquin truffé de renseignements, où n’importe quel fouineur de la police allemande trouvera de quoi aller te cueillir dans ta cachette, et de quoi aller me cueillir dans ma non-cachette et me briser, et de quoi démanteler le reste de votre réseau de cinglés ?
    […]Et elle : Néanmoins, mon roman commencera sur une vision de potences. Et lui : Totalement absurde. N’écris rien. Et elle : Je te fais remarquer que nous sommes rue de l’Arsenal, à Lisbonne, et que les potences abondent. Comme partout en Europe, d’ailleurs. Et lui : Permets-moi de te dire, ma toute-charmante, que tu ne tournes pas rond. » (Lisbonne dernière marge, Paris : Minuit, 1990, p. 7-8)
  3. « Sous le regard qu’il lui avait lancé, elle rétrécit son sourire, puis se déroba, joyeuse ; elle indiqua du menton les brassées de morues séchées, suspendues à l’entrée des épiceries.
    Et : Tu vois bien, je ne mens pas, ce ne sont que cadavres et cadavres défigurés, tout autour. Et lui : J’avais mal compris. J’avais cru que tu avais sombré dans la démence. » (Id., p. 9)
  4. « À ses personnages il prêtait des desseins saugrenus, proches de la folie. Iakoub Khadjbakiro semblait travailler sur d’absurdes fantasmagories, mais soudain ses mondes parallèles, exotiques, coïncidaient avec ce qui était enfoui dans l’inconscient du premier venu. Soudain, par le souterrain des mirages, on débouchait sur la place principale de la capitale. On se retrouvait bel et bien à Chamrouche, avec sa vie quotidienne touffue, banale, et avec les millénaires cancers toujours actifs en chacun, les millénaires barbaries, les millénaires reculades. […]
    Lire un roman de Iakoub Khadjbakiro revenait souvent à voyager sans tenue de sauvetage, périlleusement, à travers les hantises et les hontes de notre temps, au cœur de ce que refoulent et nient les gens qui passent. » (Alto solo, Paris : Minuit, 1991, p. 33)
  5. « […] scarifier son corps, marquer sa peau, c’était réadopter des pratiques de l’âge de pierre. Mais elle avait quelques tatouages ici et là et Mevlido se les représentait, et il trouvait que cela lui allait merveilleusement bien, que les dessins à l’encre étaient adorables et excitants et que, au fond, tout le monde se fichait de l’âge de pierre, maintenant que le pire de l’histoire barbare humaine ou sous-humaine avait été atteint et même dépassé. » (Songes de Mevlido, Paris : Seuil, 2007, p. 70)
  6. « Mevlido a été programmé pour s’incarner dans un bébé homme, mais l’incarnation s’est effectuée à une période calamiteuse de l’histoire humaine, encore plus calamiteuse que les autres, puisqu’elle marque le début d’une agonie prolongée de l’espèce. La guerre noire généralisée est l’unique perspective concrète pour une communauté dont les comportements sont aberrants dans pratiquement tous les domaines. Tout dévie en permanence vers l’atroce ou l’inacceptable, rien n’est rationnel, les modèles d’analyse ne s’appliquent plus. » (Ibid., p. 420-421)
    «  Après des siècles d’expériences négatives, les Services théorisent la déception que provoquent les hominidés et envisagent un rapprochement avec des espèces plus prometteuses et plus résistantes, telles que les arachnidées. » (Ibid., p. 422)
  7. « Plus d’un annaliste s’interroge sur les tenants du pouvoir de Diodonne V, dont on connaît surtout les aboutissants, qui culminent avec sa brusque descente du trône et sa dispersion en vils morceaux. Il est vrai que les mémoires retiennent l’insurrection plutôt que ce qui la prépare ; de la totalité du règne, seul le dépeçage de la reine fut chroniqué dans le détail. […] Diodonne V fut hameçonnée aux branchies et, bien que pour sa défense elle donnât du relief à ses piques, les gredins qui l’encerclaient plongèrent des lames dans sa vessie gazeuse et fort bientôt lancèrent des bribes de celle-ci sur l’assistance, en signe de populaire victoire. Clameurs et proclamations égalitaristes suivirent. » (« Shaggå des sept reines sirènes », Nos animaux préférés, Paris : Seuil, 2006, p. 47)
  8. « EN GUISE DE COMMENTAIRE
    La Shaggå des sept reines sirènes fut élaborée durant une période de cendres. Cette période s’étala autour des années zéro, sur les interminables années qui accompagnèrent le passage d’un siècle hideux à un siècle absurde, et elle fut longue, très longue. Mais au fond de notre souvenir commun, au tréfonds des cauchemars que nous partagions dans la solitude et dans une folie qui jour après jour nous gagnait, elle paraît courte – peut-être parce que le temps qui suivit ne fut pas meilleur. » (Id., p. 53)
  9. « L’amertume nihiliste et un ton goguenard caractérisent la Shaggå des sept reines sirènes. On sent la volonté de ses auteurs de décrire le chaos historique et ses soubresauts comme une sorte de carnaval où plus grand-chose n’a d’importance : plus aucune lutte n’aboutit, le destin de chacun est de meurtrir ou d’être tué, tandis qu’alentour prospère une pagaille sanglante. L’autodérision rôde à travers les lignes, scellée par une dévalorisation systématique de ceux qui parlent ou qui agissent. Et, finalement, sous la faconde ironique se cache à grand-peine un cri, douloureux, désabusé et sans avenir. En insistant sur le caractère mi-humain mi-poisson des protagonistes, le texte se présente comme une invention xénohistorique, quelque chose qui pourrait faire penser à une farce animalière ; mais, en réalité, c’est l’expression d’un désarroi qui fonde l’essentiel de ces séquences, beaucoup plus qu’une humeur de fabuliste. » (Id., p.54-55)
  10. «  Nous n’avons pas flanché quand nous avions mal, nous avons fait semblant de flancher, […], et, pour en sortir, nous avons décrit des paysages bleus, nous avons battu des ailes au-dessus de prairies turquoise, plané à la verticale d’orge couleur d’azur, nous avons inventé des noms de plantes et d’herbes petites, nous nous sommes attendris à l’idée de ces végétaux infimes, nous avons eu envie de les chanter nervure à nervure et ainsi nous les avons chantés, nous n’avons presque jamais raconté les histoires que l’ennemi attendait de nous, […] de notre mémoire véritable nous n’avons extrait que des informations anodines, nous n’avons pas livré à l’ennemi l’état de notre orientation politique, […] nous avons en permanence dévidé de faux souvenirs d’enfance, d’inutilisables biographies, des histoires gigognes qui déconcertaient l’ennemi et le frustraient, qui ne lui livraient rien, qui dépistaient ses chiens spécialisés et ses chiennes […] » (Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Paris : Gallimard, 1998, p. 47-48)
  11. « En réalité, la Shaggå de la voix et des herbes a résonné dans les couloirs de notre quartier de haute sécurité depuis la fin des années quatre-vingt, et on peut même dire qu’elle a été depuis toujours exceptionnellement populaire et vivante parmi nous. Dans le contexte sombre de notre incarcération, et alors que beaucoup d’entre nous, par suite des mauvais traitements et de la solitude, perdaient peu à peu la mémoire et la raison, cette Shaggå tout à fait particulière, ne ressemblant à rien, apportait une note en quelque sorte divertissante. En pratiquant sa diction et sa répétition comme une performance, comme un exercice ludique plus que comme un acte de subversion poétique, nous nous laissions entraîner dans une agréable entreprise d’émulation fraternelle, d’excitation collective au fond plus thérapeutique que littéraire. » (« Shaggå de la voix et des herbes », Les Écrits, n°128, avril 2010, p. 77-78)
  12. « La courmène, la larme-de-bœuf, la conte-misère, la petite-harpie, la mirmine-diaprée, la coventaine, l’arondiaire, la dame-des-chemins, la marigotte ou fausse-myrice, l’ombilieuse, la main-poudrée, la pimpemiette, la prunemie, la boisserande, la combremie, la lavoncienne, la branne-étoilée, la branne-chevelue, la branne-commune, la saute-en-selle ou sautillette, la folche, la folchette, la garce-des-prairies, la donze, la billeprune, la crope, la croupaine, la soumille, la chamarraine, la brivenelle, la manzanne, la cordeblesse, la bronze-qui-peut, la taillue, la sifflante-des-beaux-jours, la vertegoutte ou vertegote, le cri-du-vent, la presque-mitaine, le bâton-des-esprits, la bondaine, la hougne, la paisse, la tourmentaine, la déesse-des-grenouilles, la gentille, la trotte-marotte, la fouanne-épeiche, la vaine-espérance, la collerette-du-bourreau, la cancheblonde, la bue-sans-soif, la crochevile, l’ondue, l’endeuillée, l’endeuillée-de-midi, la massoulmane, la graine-suave […] » (« Herbes 6 : dites par Rita Hoo », Ibid., p. 85)
  1. Hans Fallada (pseud. de Rudolz Ditzen, 1893-1947), Seul dans Berlin, Paris : Plon, 1967, pour la première édition en français ; traduction de Jeder Stirbt für sich Allein, Berlin : Aufbau-Verlag, 1947. L’édition utilisée ici est celle de Gallimard, 2010, collection folio, n°3977. []

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